Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie

Chapter 15

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Nous étions dans une maison plus vaste que celle de la Waïzoro, et construite sur le même modèle. Quatre chevaux, attachés dans les entre-colonnements, la tête tournée vers le centre de la maison, jouaient avec l'herbe amoncelée devant eux; je leur tournais le dos; l'un d'eux, qui me flairait amicalement depuis mon entrée, finit par happer mon turban, et s'ébroua en l'emportant dans ses dents; je ressaisis prestement ma coiffure.

--Très-bien! dit le Ras en riant; il ne craint donc pas les chevaux?

Cet incident rétablit la conversation avec moi.

Le Ras passait pour un des plus fins connaisseurs en chevaux; il s'intéressa à ce que je lui dis de l'équitation et de l'élève des chevaux en Europe et en Arabie, et il me congédia enfin, en me recommandant de revenir le voir le lendemain.

Un huissier nous fit donner une maison; le Lik s'y établit avec nous. Dans la soirée, je descendis sur le champ de manoeuvre: le Ras, sans toge, et vêtu seulement de haut de chausses et d'une petite ceinture, y jouait au mail; un triquet recourbé à la main, il courait pieds nus après le tacon, en se bousculant avec les plus humbles de ses soldats. En raison même de l'élévation de leur pouvoir, les princes jeunes et bons sentent le besoin de s'en dépouiller par moments pour se rapprocher des autres hommes, l'homme étant, malgré tout, ce qu'il y a de plus intéressant et de plus attrayant sur la terre. Le Ras Ali aimait à se confondre avec ses sujets, ce qui l'amenait fréquemment à découvrir des injustices commises en son nom; aussi, les opprimés, découragés par l'avidité de ses officiers, guettaient ses sorties, et souvent parvenaient à lui faire entendre leurs plaintes, malgré les gardiens que la Waïzoro Manann postait aux abords du champ de manoeuvre, pour empêcher, disait-elle, son fils de se ravaler devant des étrangers.

Le jour suivant, à pareille heure, le Ras assista au jeu de cannes. Environ six cents cavaliers, partagés en deux camps, se chargeaient à fond de train, s'évitaient, se poursuivaient, rusant et évoluant de toutes manières, tantôt individuellement, tantôt par escouades, tantôt en masse, et se lançant, en guise de javelines, de longues verges ou même de lourds bâtons. Ils esquivaient ou se dérobaient par voltes, virevoltes et caracoles; ils s'interpellaient, se provoquaient et poussaient des cris pour applaudir aux coups heureux; les boucliers résonnaient sous les projectiles; les chevaux secondaient souvent leurs maîtres par l'intelligence de leurs mouvements, et malgré la fièvre du jeu, les accidents étaient assez rares, me dit-on. J'y vis plusieurs chevaux et des cavaliers remarquables; le Ras montait bien, mais sans grâce; en revanche il lançait la canne à des distances considérables.

Il régnait à Dabra Tabor une animation inaccoutumée, causée par l'affluence de chefs et de notables, accourus sous divers prétextes, mais au fond, mus par leur impatience d'être fixés relativement aux bruits contradictoires qui circulaient dans les provinces. On pressentait une campagne prochaine, soit contre le Dedjadj Oubié ou contre le turbulent Ali Farès, du Lasta, soit en Gojam contre le Dedjadj Guoscho; et l'on attendait de jour en jour que, selon l'usage, le Ras manifestât sa volonté par la publication d'un ban. Les maisons ne suffisant plus, plusieurs chefs campaient sous la tente. Ces circonstances procurèrent au Lik Atskou le plaisir de revoir de nombreux amis qu'il n'espérait plus rencontrer. Sa verve rajeunie ne tarissait plus, et il semblait qu'après l'humiliation essuyée publiquement à la porte du Ras, il fût bien aise de m'avoir pour témoin des égards respectueux dont il était l'objet. Matin et soir, nous étions invités au repas de la Waïzoro Manann, toujours éprise de la conversation de mon spirituel introducteur; de plus, on nous portait de chez elle un ordinaire pour nous et nos gens; j'en recevais un également de chez le Ras, ce qui nous mettait dans l'abondance. Nous passâmes huit jours à cette cour; je revis plusieurs fois le Ras; il m'engagea de nouveau à rester auprès de lui, et, malgré le soin que je pris de lui en témoigner ma gratitude, il me parut devenir réservé avec moi. Toutefois, en me congédiant, il me dit que sa protection me suivrait dans toute l'étendue de ses États.

Nous reprîmes la route de Gondar. Le deuxième jour, après avoir cheminé la matinée, nous nous reposions à l'ombre d'un arbre lorsque le Lik, qui saluait et questionnait tous les passants, apprit que le Dedjadj Guoscho traversait l'Abbaïe, et que son avant-garde campait déjà près de la rivière Goumara, dans le Fouogara, à une petite journée de nous. Transporté de joie à cette nouvelle, il me pressa vivement de profiter de l'occasion pour faire la connaissance d'un prince aussi puissant, son ami, disait-il, et un des hommes les plus accomplis de l'Éthiopie. Mais j'étais désireux de regagner Gondar, car il était bruit que la caravane pour l'Innarya se mettait enfin en mouvement; d'ailleurs, le Dedjadj Guoscho devait être prévenu contre moi. Environ deux mois auparavant, sur le rapport exagéré des cures que j'opérais à Gondar, il m'avait fait prier de venir traiter son fils aîné, frappé depuis longtemps d'une espèce d'aliénation mentale, et, afin de me débarrasser plus tôt des instances de ses messagers, j'avais omis de leur offrir l'hospitalité, ce qui était un manque d'égards envers lui. J'engageai le Lik à l'aller voir et à me laisser rentrer à Gondar.

--Je suis vieux, me dit-il; j'ai fait bien des routes dans ma vie, sans jamais abandonner un compagnon, pour tenter à moi seul une aventure agréable; je ne veux pas commencer aujourd'hui. Qui a compagnon a maître; puisqu'il te faut aller à Gondar, allons-y. Tout n'arrive-t-il pas avec la permission de Dieu?

Chemin faisant, mon drogman, peu suspect de partialité pour le Lik, fut touché de sa résignation, et me fit observer que c'était presque malheureux cette fois d'avoir eu raison de lui, car tout en se faisant fête de saluer un ami dans le Dedjadj Guoscho, il avait espéré obtenir de lui quelques secours pécuniaires. Je m'empressai de dire à mon indulgent Mentor que s'il lui répugnait tant de me laisser rentrer seul, moi, je manquerais toutes les caravanes pour l'Innarya, plutôt que de lui causer à la fois un chagrin et un dommage.

Il m'écoutait bouche béante, riait, regardait nos gens, enfin il m'embrassa.

--Merci, mon enfant! que Dieu te fasse voir les fils de tes fils, et, quand tu seras vieux, qu'on s'incline devant tes désirs comme tu t'inclines devant ceux d'un vieillard déchu comme moi! C'est que, vois-tu, ce prince est un honnête chrétien, intelligent, généreux. Figure-toi bien que tu n'as vu jusqu'à présent que des bandits; tu verras en lui un véritable prince. Cette maison de Gouksa est une caverne d'usurpateurs, de renégats; celle de Guoscho-Zaoudé est bâtie sur la tradition, le droit, la justice. Je tenais à ce que tu pusses emporter une idée favorable de ce qu'a été notre malheureux pays.

Et se tournant vers mes gens:

--Vous verrez, vous autres, comme nous allons être bien reçus. Ne craignez rien; c'est ici tout près, un sentier en plaine et des sources partout.

Jusqu'à mon drogman, tous nos gens étaient gagnés par sa joie.

Quant à moi, j'avais refusé à deux reprises de connaître le Dedjadj Guoscho; je croyais inutile de me présenter devant lui, et cependant je devais partager si longtemps son orageuse destinée!...

CHAPITRE VI

LE DEDJADJ GUOSCHO.--ADIEUX AU LIK ATSKOU.--SOURCES DU FLEUVE BLEU.--ARRIVÉE À DAMBATCHA.

Nous quittâmes la route du col de Farka et nous marchâmes vers le centre du Fouogara, province basse, chaude, où régnent des fièvres pernicieuses, et le lendemain, vers deux heures de l'après-midi, nous aperçûmes le camp du Dedjadj Guoscho, établi dans une localité nommée Wanzagué, remarquable par des sources chaudes, où des malades viennent se baigner pendant l'été seulement, car au printemps et en automne, les fièvres rendent l'endroit inhabitable.

Nous apprîmes que le Prince s'y arrêterait quelques jours pour prendre des bains. Les proportions du camp firent supposer au Lik qu'il était là avec toute son armée, et que, tout en venant se mettre à la disposition de son suzerain, il voulait être en mesure d'intimider au besoin la Waïzoro Manann, qui lui était hostile. Sa présence en Fouogara prenait d'ailleurs une grande portée politique: en confirmant l'autorité du Ras, il contraignait le Dedjadj Oubié d'ajourner ses projets ambitieux contre le Bégamdir; car, jusqu'alors, ce dernier espérait l'avoir pour allié et détacher par conséquent du Ras le Dedjadj Conefo et quelques autres grands feudataires.

On nous indiqua le gué du Goumara, qui coule de l'Est à l'Ouest et se trouve encaissé en cet endroit entre des berges de cinq à six mètres; nous y fîmes nos ablutions, nous tirâmes de nos outres des costumes frais et nous le traversâmes. Afin de me soustraire à la curiosité des soldats, nous convînmes que j'attendrais aux abords du camp, jusqu'à ce que le Lik m'envoyât chercher de chez le Prince. Mais des pâtureurs m'ayant aperçu s'empressèrent vers le camp, et bientôt, de toutes les issues, s'échappèrent des essaims d'hommes courant de mon côté. Les premiers s'arrêtèrent pour me considérer à distance convenable; les autres les débordèrent, se répandirent autour de moi, et, en un moment, je me trouvai enveloppé d'une cohue de plus de deux mille hommes pris du vertige de la curiosité; ils hurlaient, se bousculaient, s'escaladaient, se piétinaient et se débattaient pour mieux me voir. Le cercle effrayant se rétrécit de plus en plus; la chaleur devint insupportable; je restai assis, la figure dans les mains, m'attendant à être étouffé par cette masse inexorable, lorsqu'une femme, me couvrant d'un pan de sa toge, me cacha la tête dans sa poitrine. Sa langue allait comme le claquet d'un moulin; je ne comprenais pas un mot de son vocabulaire; elle me serrait convulsivement; je suffoquais.

Soudain, le tumulte changea de note; et des bouffées d'air frais qui m'arrivèrent m'apprirent que la foule s'ouvrait; des huissiers du Prince, armés de longs bâtons, frappaient à tour de bras sur tout ce monde. Celle qui m'avait si énergiquement couvert de son corps, haletante, épuisée, concourait du regard aux efforts de nos libérateurs; puis, redevenant femme, elle rajusta vivement sa toge, et, moitié glorieuse, moitié confuse, elle s'en alla. C'était une jeune et grande fille, d'un teint couleur de sépia foncée, avec de longs cheveux tressés et oints de beurre frais, qui dégouttaient sur ses épaules.

Mon drogman reparut, ahuri et tout meurtri.

--Quels sauvages ça fait! s'écria-t-il en s'affaissant sur ses talons.

Il se mit à philosopher sur les coups imprévus de la fortune, et il m'apprit que les Gojamites surtout, croyant aux maléfices du mauvais oeil, la femme, en me soustrayant aux regards, invectivait ses compatriotes, dont l'intense curiosité pouvait, d'après leur croyance, me devenir fatale.

--Par la mort de Guoscho! vos yeux maudits me transperceront avant de le voir, criait-elle, à ce qu'il paraît.

Une compagnie de rondeliers me conduisit au camp, sous une grande tente qu'on referma soigneusement. Le maître de la tente, l'Azzage Fanta, espèce de Biarque ou Premier Intendant, me dit qu'il était heureux de me céder la place d'après l'ordre du Prince; que ma porte serait gardée, et qu'il me laissait son page favori, pour veiller à tout ce que je pourrais désirer.

Des pages vinrent me saluer de la part du Dedjazmatch et m'offrir deux cornes d'une dimension extraordinaire, l'une pleine de vin, l'autre d'eau-de-vie. Un pareil début promettait, car, en Éthiopie, le vin est apprécié et fort rare. La vigne y vient très-bien, mais l'insécurité du pays détourne de sa culture; les passants la grapilleraient avant même la maturité; de plus, les propriétaires seraient l'objet d'exactions ruineuses. À Karoda, district du Bégamdir, ainsi que près d'Aksoum, on voit des champs de vignes plantées, dit-on, par les Portugais, il y a environ trois siècles; leur culture eût été abandonnée, si les princes, qui tiennent à grand honneur d'offrir parfois du vin ou de l'eau-de-vie à leurs convives, n'eussent pris ces deux localités sous leur protection spéciale. Pour subvenir aux nécessités du culte, les prêtres cultivent bien quelques pieds de vigne dans l'enceinte de quelques églises, mais presque partout le vin de l'autel provient des raisins secs importés de l'Arabie.

Malgré les préceptes du Coran, mon drogman oublia toutes ses misères rien qu'à la vue de ces cornes, tant il avait de prédilection pour leur contenu; néanmoins, après avoir bien admiré leurs proportions monstrueuses, je le chargeai de les reporter intactes chez le Prince, de lui assurer que je ne buvais ni vin ni eau-de-vie, mais que j'avais voulu retenir son cadeau quelques instants, pour conserver sous mes yeux la preuve sensible des attentions dont il m'honorait.

Mon drogman, boudant sa soif, me rapporta une réponse des plus aimables. Le Lik Atskou m'arriva de chez le Prince; il rayonnait de satisfaction; on lui assigna une tente voisine de la mienne; nous soupâmes de compagnie et nous nous endormîmes le plus gaîment du monde.

Dans la matinée du lendemain, le Prince me fit dire qu'il pouvait me recevoir. Son camp ressemblait par sa disposition à celui du Dedjadj Oubié: une agglomération de cercles de différentes grandeurs formés par les huttes des soldats, autour de leurs chefs respectifs; au centre de cet assemblage, le cercle du Dedjazmatch, beaucoup plus large que les autres et servant comme de place d'armes; au milieu de cette place s'élevait une hutte spacieuse, flanquée de deux tentes ou pavillons, l'une blanche, l'autre, moins grande, rayée de bleu et faite, me dit-on, de ceintures prises sur l'ennemi dans une récente campagne au sud du Gojam; quelques huttes et tentes, rangées derrière, abritaient les chevaux, les mules et les gens de service du Prince. La hutte lui servait la nuit ou pendant la grande chaleur du jour; il prenait ses repas et présidait le conseil et les plaids dans la tente blanche; il se retirait dans l'autre, lorsqu'il voulait être seul ou en petit comité avec ses amis. On me conduisit à cette dernière, et un huissier, soulevant discrètement le rideau, m'introduisit.

Le sol était couvert de joncs frais et d'herbes odorantes; à terre, sur une grande peau de boeuf au pelage blanc moucheté de noir, le Dedjazmatch à demi couché et accoudé sur un coussin écarlate, causait avec le Lik, assis à la turque, sur un tapis semblable. Deux gentils pages de quatorze à quinze ans, un pli de la toge sur la bouche et un chasse-mouche à la main, se tenaient debout, attentifs aux mouvements de leur maître; un pieu garni de crochets, et planté derrière lui, supportait son bouclier couvert de plaques en vermeil et décoré verticalement d'une large bande de la crinière d'un lion, ainsi que son sabre, sa javeline, son brassard d'or et sa corne à boire; à un autre pieu étaient suspendus un porte-missel en bois finement sculpté, et deux étuis contenant les Psaumes et les Évangiles, livres d'heures ordinaires des Éthiopiens. Les reflets bleus de la tente transpercée de soleil, la verdure du sol, la blancheur des tapis et de la toge du Prince, l'éclat de ses armes, son grand air, les regards discrets et curieux de part et d'autre, le Lik, avec son volumineux turban, la tête baissée, comme pour attendre l'impression que je produirais sur son hôte, tout formait un ensemble imposant, gracieux, plein de fraîcheur et de poésie épique.

Le Prince me donna le salut et me fit signe de m'asseoir à côté du Lik. On introduisit mon drogman.

--Sois le bienvenu chez moi, me dit le Dedjazmatch. On assure que les hommes de vos pays sont curieux de visiter les contrées étrangères; mais quelle que soit votre curiosité, elle ne saurait surpasser celle que nous éprouvons en voyant chez nous pour la première fois un enfant de cette Jérusalem, où Notre-Seigneur Jésus-Christ a touché terre. Aussi, tu excuseras l'impatiente curiosité de mes soldats, qui n'a rien de malveillant pour toi. Lorsque ce printemps, tu nous as refusé de venir en Gojam, ton refus nous eût été pénible, si nous t'eussions connu comme aujourd'hui; c'est donc avec plaisir que nous t'accueillons, rendant grâces à Dieu d'avoir changé le cours de tes projets.

Je crus devoir expliquer au Prince ce qui m'avait empêché de me rendre à sa première invitation.

--Notre ami, le Lik Atskou, nous a appris qu'effectivement tu es préoccupé du départ de la caravane pour l'Innarya.

Il se fit ensuite un silence de plusieurs minutes, un de ces silences durant lesquels il semble que les sympathies ou les répugnances éclosent, se mesurent et s'échangent.

Le Prince fit mander les deux principaux dignitaires de son armée, et nous passâmes dans la grande tente, où il s'installa sur un alga élevé recouvert d'un tapis turc.

Le Dedjadj Guoscho, âgé d'environ cinquante ans, était grand et de belle prestance, gros sans obésité; mais la partie inférieure de son corps paraissait grêle par rapport à son buste puissant. Il avait les attaches fines et la main d'une élégance féminine, le teint brun cuivré, la tête volumineuse, gracieusement posée sur un cou long et d'une beauté de contour rare chez un homme, le front large, haut et bombé, les tempes délicatement dessinées, le nez petit, aux ailes mobiles, et de grands yeux à fleur de tête. Un léger duvet ombrait sa lèvre supérieure; ses dents étaient petites, nacrées, et son menton court, fin, à fossette; ses joues plates, larges, dénuées de barbe.

Son port de tête et ses moindres mouvements étaient doucement dominateurs; son regard réservé laissait deviner une certaine complaisance pour lui-même. Quoique sa physionomie intelligente fût voilée de cette impassibilité qui convient à l'exercice d'un haut pouvoir, on y découvrait une grande bonté, timide plutôt qu'active, de la finesse, de l'enjouement, un manque de décision joint à l'entêtement, l'esprit d'aventures, l'intrépidité et ce doute mélancolique qui gagne souvent ceux qui ont la responsabilité des événements et des hommes.

Sa toge, drapée avec soin, laissait entrevoir trois longs colliers composés de périaptes ou talismans recouverts en maroquin rouge ou en vermeil, entremêlés de grains de corail, d'ambre ou de verroterie rare. Il portait au petit doigt une bague en or, formée de trois anneaux engagés les uns dans les autres, et ornés chacun d'une émeraude; ce bijou antique, admirablement ouvragé, provenait de l'Inde. Une longue épingle d'or, terminée par une boule en filigrane, était passée dans sa chevelure noire, touffue, ondoyante et ramenée en corymbe; en sa qualité de Waïzoro, il portait aux chevilles des périscélides composés de petits cônes d'or enfilés.

Il ne fut pas plutôt installé sur sa couche, que nous vîmes entrer les deux personnages mandés.

Le premier s'avança en se découvrant respectueusement la poitrine, s'inclina profondément et s'assit sur un tabouret placé pour lui au pied de l'alga du Prince. Sa physionomie était ouverte et intelligente; ses cheveux étaient blancs. Il paraissait avoir soixante-cinq ans, mais sa poitrine profonde et ses épaules musculeuses annonçaient une vigueur persistante; il ressemblait d'une manière frappante à Henri IV. Son regard assuré était celui de l'homme éprouvé par les évènements; sa parole digne, lente et nette, trahissait la conscience qu'il avait de bien dire.

Le second, homme d'environ quarante ans, très-grand, aux larges épaules, aux allures franches et décidées, avait le teint d'un bistre foncé, la chevelure clair-semée, les dents mal rangées, le front large, les traits d'une mobilité extrême, les yeux petits et pétillants d'esprit; il était laid, mais sa laideur avait un charme. Il s'appelait Ymer Sahalou; il était de naissance princière et tenait le rang de _Fit-Worari_ ou chef d'avant-garde, première dignité de l'armée, toujours confiée à un homme de guerre d'élite. L'autre s'appelait Filfilo; il était _Blaten-Guéta_, ou premier Sénéchal du Prince, et beau-père d'Ymer Sahalou.

On s'entretint d'abord avec des formes cérémonieuses; mais bientôt l'entrain d'Ymer prenant le dessus, on pressa de questions l'homme de Jérusalem, comme ils m'appelaient, et la conversation dura longtemps, sautillante et courtoise, car elle avait lieu entre causeurs experts; le Prince d'abord, l'humouriste Blata Filfilo, Ymer Sahalou, dont les bons mots et les jovialités défrayaient les cours de l'Éthiopie, le Lik Atskou enfin, le beau diseur et le savant.

Quand je voulus me retirer, Ymer Sahalou me dit:

--Tu n'es pas le premier Européen que je vois: étant en Wallo, j'en ai hébergé deux qui passaient par mes villages pour aller en Chawa. J'en ai vu aussi en Bégamdir: des ouvriers en métaux, disait-on, ou des vendeurs d'orviétan; et il m'a semblé que je ne pouvais avoir rien de commun avec eux. Depuis que je te vois, quelque chose me dit que nous sommes gens à nous convenir. Avant de donner l'ivresse, l'hydromel n'exhale-t-il pas son bouquet? Mais on dit que tu ne bois jamais! N'importe, peut-être deviendrons-nous frères; en attendant, je t'offre mon amitié; donne-moi la tienne. Par la mort de Guoscho! ne me prends pas pour un compagnon ordinaire; je suis bon à tout, moi. Tu trouveras peut-être que je vais vite en besogne, mais demande à Monseigneur, comme au premier venu; tout le monde te dira que le coeur et le cheval d'Ymer sont toujours prêts à partir de pied ferme.

Le Dedjazmatch paraissait très-satisfait de voir son général favori me faire ces avances. J'y répondis comme je pus et je me retirai enchanté de cette première visite.

Les allures mâles et polies de mes hôtes, leur attachement réciproque et leur charme particulier, charme que confèrent aux hommes bien doués les péripéties de la vie militaire, tout en eux m'avait frappé au point, que je me disais qu'on vivrait avec plaisir dans leur compagnie.

Le lendemain et le jour suivant, le Dedjazmatch convia à sa table ses principaux chefs, afin de me présenter à eux. La foule continuait à stationner tout le jour autour de ma tente; des huissiers défendaient ma porte, et lorsque je sortais, ils me précédaient pour éloigner les curieux. Un matin, le Dedjazmatch m'entretint de la maladie de son fils aîné, le Lidj Dori, resté en Gojam.

Je répondis que je n'étais pas médecin; qu'on attribuait à tort cette qualité à tout Européen; que chez nous, comme partout, le véritable savoir procure sûrement réputation et fortune, et que ce sont, le plus souvent, les charlatans, qui s'expatrient afin d'exploiter un savoir équivoque. Mais j'avais beau dire, je n'obtenais que demi-créance; afin de prouver du moins ma reconnaissance pour l'accueil qui m'était fait, j'ajoutai qu'en passant en Gojam avec la caravane, je pourrais voir le jeune prince et conseiller ce que le simple bon sens m'inspirerait.

Le Dedjadzmatch dit alors que son fils irait à Gondar où je l'examinerais, pendant qu'il ferait des ablutions à l'église de Saint Tekla-Haïmanote, célèbre par ses cures miraculeuses.

--Tu jugeras de son état; tu trouveras peut-être quelque remède, et, en tout cas, comme je ne crois pas que ta caravane se mette en route de si tôt, tu pourras, pour utiliser ton temps, accompagner mon fils en Gojam, visiter notre pays et te joindre à elle, lorsqu'elle passera sur mes terres. Les vieillards racontent que, jadis, un homme comme toi est venu d'au delà de Jérusalem aux sources de l'Abbaïe. Après avoir scruté les feuilles des arbres, mesuré la localité et interrogé depuis l'herbe jusqu'aux astres, il s'écria, dit-on, que ces sources étaient douées de vertus merveilleuses; qu'elles devaient être bénies de Dieu, ainsi que le pays qui les produit. Ces sources sont situées dans mon gouvernement; tu dois être curieux de les visiter; je t'y ferai conduire, et il te sera loisible d'y rester, tout comme si tu étais dans ton pays natal.