Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 13
La ville de Gondar, grâce à sa situation centrale, à la présence des deux plus grands dignitaires de l'Église d'Éthiopie, grâce aux lumières et à la prépondérance de son clergé, à sa vigilance à maintenir son droit d'asile, à ses deux marchés hebdomadaires, à son commerce, à ses diverses industries et enfin à la puissance de la tradition, se maintient, depuis l'abaissement du pouvoir impérial, comme une sorte de terrain neutre où les hommes de tous les partis se rencontrent, et quoique les arbitres de l'état politique n'y résident plus, elle n'en reste pas moins moralement la véritable capitale de l'Éthiopie. La population, que Bruce évaluait à 30,000 âmes, est aujourd'hui de 11 à 13,000; en temps de trouble, cette population s'accroît de réfugiés dans la proportion d'un tiers environ. Comme la ville est assise sur un terrain d'une altitude moyenne, situé entre les basses terres et les hauts plateaux, on y jouit d'une température assez douce dont la moyenne est de 20° centigrades.
En arrivant en pays étranger, le voyageur est tout d'abord impressionné par la nouveauté des choses extérieures. Malgré leur vivacité, ces sensations s'atténuent d'ordinaire et s'effacent peu à peu, surtout s'il séjourne et pratique lui-même les moeurs nouvelles; et c'est en fixant et en coordonnant ces premières impressions avec les observations qu'il aura faites dans la suite, qu'il arrivera à déterminer le mieux la véritable physionomie du peuple qu'il étudie. Les allures de la population gondarienne saisissent de prime abord par leur caractère biblique; elle apparaît ce qu'elle est en réalité: impressionnable, hasardeuse, nonchalante, vaniteuse, légère parfois, factieuse, pleine d'humour, et presque toujours avenante et charitable.
Le matin, elle est réveillée par les chants religieux; dans chaque église, il ne se dit qu'une messe; elle est chantée et commence bien avant le jour. Dès cette heure, les affligés et les dévots courent à l'office; les autres n'y vont qu'au moment de la consécration: au soleil levant. Les jours de fête, les fidèles visitent plusieurs églises, surtout celle de Saint Tekla-Haïmanote, qui possède les reliques vénérées de ce saint.
L'horizon s'éclaire à peine, que tous, aux portes, dans les rues et aux carrefours, échangent le salut du matin. Les travaux et les affaires commencent partout; les voyageurs, les soldats de passage se mettent en route; les pâtureurs, au pied des collines, réunissent les vaches, les veaux et les bêtes de somme qu'on voit dévaler dans toutes les directions; des femmes et des jeunes filles, munies d'amphores, descendent ça et là, en babillant, puiser de l'eau au Kaha et à l'Angareb, où sont déjà établis des hommes à demi-nus, lavant leurs toges et celles de leur famille, en les piétinant dans l'eau. Sur la place du marché, les acheteurs assiégent l'étal des bouchers, les chiens se hargnent autour, au-dessus plane une volée d'éperviers guettant l'occasion de happer quelque lambeau de viande; des enfants, encore engourdis de sommeil, se rendent à l'école; les oisifs, les nouvellistes de profession, groupés aux carrefours, épluchent déjà les nouvelles, brocardent les passants ou bien confèrent d'un air de mystère, selon que les temps leur paraissent calmes ou difficiles.
Bientôt, le soleil devient incommode; chacun rentre chez soi pour la grande affaire du déjeuner, et Gondar redevient silencieuse jusqu'à deux ou trois heures de l'après-midi.
Les Éthiopiens observent plusieurs jeûnes longs et rigoureux, indépendamment de celui du mercredi et du vendredi. En temps de jeûne, les offices ne commencent pas avant deux ou trois heures de l'après-midi, et les habitants attendent, pour faire l'unique repas de la journée, que les carillons aient annoncé la communion.
Ne connaissant ni sablier, ni clepsydre, ni horloge d'aucune sorte, ils divisent la journée en six parties qui ont leurs dénominations consacrées, d'après la hauteur du soleil sur l'horizon. Le clergé et les hommes instruits usent d'une chronométrie un peu moins grossière: le dos au soleil, ils mesurent, par semelles et demi-semelles, la longueur de leur ombre. La durée quotidienne de chacun de leurs jeûnes équivaut à tel nombre de semelles et demi-semelles; quelques-uns se prolongent jusque peu avant le coucher du soleil.
Pendant les longues matinées du mercredi et du vendredi, Gondar présente sa physionomie la plus animée. Les églises restent ouvertes: on y voit, au milieu de désoeuvrés et de chercheurs d'aventures, des vieillards, des femmes, des soldats et des clercs faisant leurs méditations, leurs prières ou causant paisiblement à l'ombre des arbres du pourtour. Vers huit heures, les habitants se portent aux divers plaids de l'Atsé, de l'Itchagué, de l'Aboune, du Négadras, du Kantiba ou des prudhommes: les délibérations de quelque importance et les procès étant remis de préférence à ces jours. Comme les maisons n'offrent que très-peu de salles spacieuses, la plupart du temps, ces plaids se tiennent en plein air; l'été, juges et assistants sont ordinairement munis de parasols. Ceux que les incidents judiciaires intéressent moins, vont badauder chez les ouvriers en réputation, où se réunissent quelques nouvellistes, des soldats et des étrangers. Les réunions choisies se tiennent chez l'orfèvre, le sellier et quelquefois chez le forgeron; la préoccupation de ces ouvriers est de se défendre des importuns, mais ils n'y réussissent guère. L'un a quelque chose à faire à sa bague, à l'ornement de son bouclier, à son amulette, ou bien deux points seulement, dit-il, à sa selle; l'autre, un ardillon ou une javeline à redresser ou quelque brèche à faire disparaître de son sabre ou de sa faucille; si l'on veut seulement lui confier un outil, il le fera lui-même. Les ouvriers cèdent à ces instances et perdent ainsi leur temps, sans autre bénéfice que l'espoir de s'achalander par ces complaisances, tout en égayant leur travail des conversations qui s'établissent chez eux. Les hommes les plus considérables ne dédaignent pas de se rendre à ces cercles où se répètent les bons mots, les anecdotes, les scandales, les récits des derniers évènements; où l'on fait la description des modes nouvelles, l'énumération des qualités et des défauts de tel cheval, de telle femme; où l'on discute les héros d'amour, ceux de guerre et parfois même des points de théologie, pendant que les plus affamés s'assoupissent sur place ou vont dormir chez eux en attendant l'heure de rompre le jeûne. À mesure que l'ombre s'allonge, on entend les voix plaintives des moines, des lépreux et des étudiants, mendiant de porte en porte au nom du saint du jour, du Remède du monde (Jésus-Christ), de Saint Tekla-Haïmanote ou de Notre-Dame-de-Miel (la Sainte Vierge).
Les ecclésiastiques, en toge bien nette et en turban blanc, s'empressent vers leurs églises, où les clercs chantent déjà les offices à tue-tête. Les enfants sortent des écoles en criant. Aux divers plaids, les avocats plaident leurs derniers moyens, s'efforcent de retenir encore l'assemblée; les juges s'empressent de prononcer la sentence ou la remise à huitaine. Le travail cesse partout. Sur les chemins qui conduisent à la ville, on voit arriver les voyageurs à pied, à cheval, et des femmes à la file, courbées sous des charges de ramilles ou de petit bois qu'elles ont passé la journée à ramasser. Le tintement des cloches annonce la fin des offices; les rues se dépeuplent; chacun s'est réfugié chez soi, pour y prendre sa première gorgée, son premier morceau. Il est quatre, cinq ou même six heures du soir. Les animaux reviennent des pacages et se dispersent joyeusement pour rentrer au logis, les bêtes de somme hennissant, les vaches beuglant à l'approche de leur géniture.
Tels sont les derniers bruits de la journée. Quelquefois, une bande de soldats arrive en logement: les habitants rentrent et barrent leurs portes; la rue reste aux étrangers et à ceux qui se sentent disposés à la querelle.
Les premières clameurs partent ordinairement des maisons des courtisanes ou de celles des femmes qui débitent le bouza ou l'eau-de-vie; les gens du Kantiba tentent quelquefois de rétablir l'ordre, mais lorsque les étrangers sont trop nombreux ou qu'ils relèvent de quelque favori du Ras, on les laisse s'arranger avec les habitants.
Après un peu de bruit, on finit par s'entendre et répartir les étrangers en logement.
Le soleil disparaît; la ville se repose; seuls, les détrousseurs ou les coureurs d'aventures se glissent dans l'ombre; bientôt, les hyènes leur succèdent, et, si l'on se réveille pendant la nuit, on n'entend que leurs hurlements sinistres mêlés à leur rire étrange.
CHAPITRE V
LE ROI DU CHAWA.--DABRA TABOR.--LA WAÏZORO MANANN.--LE RAS ALI.
De Moussawa à Gondar, j'avais voyagé plutôt comme géographe que comme ethnologue. Les Éthiopiens me paraissaient barbares, ignorants et peu dignes d'intérêt, si ce n'est par quelques traits de moeurs bibliques qu'ils ont conservés plus qu'aucun autre peuple de l'Orient. Leur langue n'étant point absolument inconnue en Europe, je jugeai qu'il me serait inutile de l'apprendre, un drogman intelligent suffisant à mes rapports avec eux. À Gondar, ces opinions commencèrent à se modifier. Le Lik Atskou parlait l'arabe; vieilli dans la magistrature, il se plaisait à m'expliquer le train des hommes et des affaires; mes préventions se dissipaient, mes yeux se dessillaient, et ses compatriotes m'intéressaient chaque jour davantage. Sentant que je m'étais mépris sur leur compte, je dédaignai moins de me rapprocher d'eux en me conformant à leurs habitudes. Mes habits européens s'usaient à vue d'oeil; je me décidai à revêtir une toge, et quoique je fusse loin de savoir me draper dans ce vêtement, de tous peut-être le plus difficile à porter, je m'aperçus qu'il me valait de la part de tout le monde, même de mes domestiques, un abord et des façons plus convenables. La curiosité souvent blessante qui se manifestait à mon aspect fit place à l'inattention ou à des démonstrations polies. Je dus reconnaître la puissance de la forme qui, même dans ses manifestations les plus futiles en apparence, influence les hommes, les captive ou les éloigne. Plus tard, les Éthiopiens m'ont dit maintes fois: «Si tu retournes dans ton pays, l'habitude que tu as contractée de nos moeurs civilisées te fera trouver tes compatriotes bien barbares.» Plus d'un peuple entretient une vanité analogue, et presque tous se sentent flattés qu'on se conforme à eux.
Quelques jours avant le départ de mon frère, trois soldats de la garde de Sahala Sillassé, Polémarque héréditaire du Chawa, étaient arrivés à Gondar, en mission confidentielle. Surpris par les pluies, ils avaient dû hiverner chez le Lik Atskou, qui entretenait des relations amicales avec leur maître.
Les ancêtres de Sahala Sillassé avaient pu, grâce à la transmission héréditaire de leur pouvoir, étendre les frontières de leur État, surtout du côté du Sud, aux dépens de populations païennes et peu aguerries. Ils avaient aussi amassé de grandes richesses; leur cour était la plus opulente de l'Éthiopie, et le Chawa passait pour être la province la plus populeuse et la plus sagement gouvernée. Afin d'augmenter son influence, Sahala Sillassé entretenait des intelligences et étendait ses libéralités jusqu'à Gondar et même jusqu'à Adwa. Cependant, les trois envoyés de ce prince ne faisaient que maigre chère à Gondar; quelques notables, qui avaient eu part aux libéralités de leur maître ou qui espéraient s'en attirer, les invitaient bien de temps en temps à dîner, mais leur ordinaire chez le Lik Atskou se ressentait de sa parcimonie habituelle. Un jour, mon drogman me conta leurs doléances; je les conviai chez moi et ne tardai pas à leur fournir régulièrement le vivre et le couvert. Quand la décrue des eaux leur permit de repartir pour leur pays, je leur fis un petit cadeau à chacun, et je leur remis quelques boîtes de capsules pour leur maître, qui en manquait, m'avaient-ils dit.
Environ un mois après, cinq nouveaux envoyés m'arrivèrent avec une belle mule et une esclave de race gouragué, dont Sahala Sillassé me faisait présent. Le plus âgé s'inclina devant moi, la poitrine découverte en signe de respect, puis, se redressant avec assurance, il me dit:
--Mon Seigneur m'a chargé de vous faire entendre ces paroles:
«Je te salue, quoique étrangers l'un à l'autre et je te salue encore. Tu dois être fils de bonne mère; je ne te louerai donc pas de ta libéralité envers mes hommes délaissés par ces Gondariens que j'ai si souvent gratifiés; mais je désire que tu me mettes à même de reconnaître tes bons procédés. On me dit que tu projettes d'aller en Innarya; je suis assez puissant pour t'y faire conduire en sûreté. En tout cas, puisque tu as quitté ton pays pour visiter les peuples de la terre, tu ne saurais traverser l'Éthiopie sans voir la cour d'un prince comme moi, de même qu'il convient que j'y attire un chrétien venu de si loin. J'ai fait prévenir de ton passage le Ras Ali et les chefs du Wallo; tous te protégeront en mon nom. Reçois cette esclave: elle te servira fidèlement; quant à la mule, qu'elle te fasse voyager sans fatigue. Ces présents n'ont de valeur que comme signe manifeste du salut que je t'envoie. Viens au plus tôt; je saurai combler tes souhaits. Tu trouveras dans mon royaume le meilleur blé de l'Éthiopie, les meilleurs chevaux et des hommes de bonne souche, braves à la guerre, sages au conseil et disposés à traiter en frère l'ami de leur maître.»
Mon drogman répondit selon l'usage:
--Que Dieu continue le bonheur à votre maître!
Et après un repas copieusement arrosé d'hydromel, ils se retirèrent.
Quelques jours après, ils m'annoncèrent que, leurs affaires étant terminées, ils attendaient que je me misse en route avec eux. Je leur dis que, pour le moment, mes projets m'entraînaient ailleurs, et que je remettais à un autre temps l'honneur de saluer en personne leur prince; qu'en ma qualité de voyageur, je devais me restreindre le plus possible; qu'une mule et une esclave me deviendraient un surcroît; que je les leur rendais, mais que je gardais précieusement ma reconnaissance pour leur maître et que je les priais de lui faire agréer ma réponse, n'ayant rien désormais à redouter plus que d'encourir le déplaisir d'un si puissant prince.
En me quittant, ils m'assurèrent que Sahala Sillassé finirait bien par m'attirer en Chawa.
Cependant, je me lassais de mon inaction forcée. Le printemps s'écoulait, et la caravane pour l'Innarya, à laquelle je comptais me joindre, remettait indéfiniment son départ, à cause de certaines rumeurs inquiétantes: le pays se préoccupait de moins en moins, il est vrai, des dangers d'une invasion de troupes égyptiennes, mais quelques princes semblaient se préparer à la guerre.
J'appris un jour que le Dedjadj Gabrou, frère et chef de l'avant-garde du Dedjadj Conefo, venait d'arriver dans sa maison du quartier de l'Itchagué. Il m'envoya un soldat pour me dire de me présenter chez lui; le message, fort laconique du reste, finissait par ces mots: «Sache, ô Turc, qu'il y a à gagner à me servir, car je suis celui qu'on nomme Gabrou.»
Cette forme me parut d'autant plus blessante qu'à Gondar, où l'on ne connaissait des Turcs que leurs vices, l'appellation de Turc passait pour injurieuse.
Je fis répondre évasivement. Bientôt, je reçus un second message moins brutal, puis un troisième; enfin, je vis arriver un homme âgé, à manières conciliantes, chargé de m'amener à la volonté de l'impatient Gabrou. Cet homme me dit que depuis la bataille contre les Turcs, son maître, qui s'y était signalé, croyait que tout étranger au teint pâle devait appartenir à la nation turque; que d'ailleurs, il était malade, jeune, impétueux, et que je devais excuser son inexpérience et l'orgueil bien naturel que lui inspiraient son rang et ses succès militaires.
J'acceptai les explications de ce médiateur et je promis ma visite pour le lendemain.
Dès le matin, Gabrou m'envoya saluer courtoisement; dans l'après-midi, je me présentai et je fus introduit sans attendre. Il était à demi couché sur un alga, au fond d'une pièce obscure, pleine de ses hommes d'armes, debout ou accroupis à terre, et conversant entre eux. Il fit lever d'un signe deux notables assis sur un escabeau, au pied de son alga (lit sans paneaux), me fit asseoir à leur place et se mit à presser mon drogman de questions sur mon compte. Celui-ci, rusé et spirituel musulman, avait le don de se concilier son monde; il intéressa le personnage et me donna l'occasion de l'observer à mon aise.
Le Dedjadj Gabrou pouvait avoir vingt-huit ans; ses traits fins et accentués dénotaient une intelligence vive et se prêtaient merveilleusement, malgré leur sévérité, à un sourire d'un grand charme; son front large et fuyant, son regard mobile et incisif, son cou long et nerveux, ses membres souples et élégants, la mâle brusquerie de ses gestes, tout semblait concorder avec le courage téméraire, la prodigalité, la susceptibilité fantasque, la générosité, les habitudes indisciplinées et les moeurs licencieuses qu'on lui attribuait. Paysans et citadins regardaient son passage comme un fléau; les hommes de marque se garaient de lui; le Ras redoutait sa présence à causes des dures vérités que Gabrou lui avait dites; la Waïzoro Manann ne l'admettait plus chez elle; il était l'épouvantail des femmes et l'idole de la soldatesque. Sa toge défaite laissait à découvert tout le haut de son corps; il était couché sur le côté, la tête appuyée sur sa main; un jeune et beau soldat, étendu en travers, lui tenait lieu de chevet.
Faire d'un homme un traversin, me parut un monstrueux abus d'autorité. Dans la suite, lorsqu'ayant adopté les moeurs des camps, j'eus occasion de me conformer quelquefois à cette coutume, je n'y vis que l'effet d'une bienveillance réciproque, qui confond dans une mâle et passagère intimité les chefs les plus puissants et leurs plus humbles soldats.
Le Dedjazmatch me fit verser un grand verre d'eau-de-vie; mon drogman dut affirmer par serment que je n'en buvais jamais.
--Étrange! étonnant! dit Gabrou; quant à moi, je ne recule devant quoi que ce soit.
Il saisit le verre, le vida d'un trait et se remettant avec peine:
--Voyons, reprit-il, parlons un peu de ma maladie; ces soudards sont mes intimes; on peut tout dire devant eux.
J'eus beau alléguer que je n'étais pas médecin, mes allégations passèrent pour pure modestie; il fallut se résigner à diagnostiquer. Gabrou me détailla ses souffrances et me demanda quelque remède héroïque, si violent qu'il pût être, disait-il. Son cas me parut mortel; je ne pus que lui donner des conseils encourageants, et je pris congé, satisfait de la réception qu'il m'avait faite, mais préoccupé de la pensée de son triste destin. Il avait fait signe à ses gens de me reconduire. Deux d'entre eux me suivirent plus loin que les autres, en me pressant tellement de leur découvrir mon opinion sur l'état de leur maître, que je leur dis:
--Vous me paraissez de fidèles serviteurs; le plus sûr est de demander à Dieu de vous conserver votre prince.
Ils baissèrent la tête.
--Nous espérions encore! Cependant, merci de ta franchise, dirent-ils, et que Dieu t'épargne la perte de ceux que tu aimes.
Le Lik Atskou m'attendait, impatient d'apprendre les détails de ma visite.
--À la bonne heure! s'écria-t-il; voilà une maladie qui consolera les honnêtes gens! Encore une mauvaise herbe de moins. Que Dieu continue de sarcler de la sorte!
Gabrou voulait absolument des remèdes: il s'adressa à un transfuge turc, ancien aide-vétérinaire dans la cavalerie égyptienne, qui s'était établi dans le quartier musulman de Gondar, où il tâchait de subsister en pratiquant la médecine. Cet homme s'engagea à guérir le Dedjazmatch et le suivit à Fandja, où il campait avec le Dedjadj Conefo; là, il le médicamenta, lui fit des saignées répétées et l'acheva en moins de quinze jours. Accusé d'homicide, tout d'une voix, il eût probablement payé de sa vie son insuccès, si la célèbre Waïzoro Walette Taklé, mère des deux Dedjazmatchs, une des femmes les plus distinguées de l'Éthiopie par ses charmes, son esprit et ses vertus, ne l'eût couvert de sa protection.
--Mon pauvre Gabrou, dit-elle, n'a que trop versé de sang durant sa courte vie; pourquoi en verser encore sur son tombeau? Moi, sa mère, je pardonne à celui qui a peut-être hâté sa mort; personne n'a le droit d'être plus inflexible que moi.
La mort du Dedjadj Gabrou ne laissa à Gondar aucun regret.
Le Lik Atskou ayant divulgué mes pronostics sur sa maladie, on ne tarda pas à assurer que j'avais prédit le lieu, le jour et jusqu'à l'heure de sa mort.
Quelques jours après, le Dedjadj Imam, frère utérin du Ras Ali, vint loger dans le quartier de l'Itchagué, avec six ou sept cents soldats indisciplinés. Il était âgé de seize ans; j'allai le visiter, et il me fit un accueil amical, conforme à son âge; mais il s'éprit de mon sabre à première vue, et, quand je fus rentré chez moi, il m'envoya dire qu'il aurait grand plaisir à ce que je lui en fisse don. Je refusai; il insista, m'envoya message sur message et finit par recourir aux menaces.
Je m'apprêtai au pire. Outrés d'un pareil procédé, le Lik Atskou et quelques notables allèrent avertir l'Itchagué, avec qui j'entretenais des relations amicales.
Ce dignitaire fit au jeune prince de sévères remontrances et le menaça, s'il ne se désistait, d'aller en personne porter sa plainte au Ras Ali et à la Waïzoro Manann.
La cupidité de mon jeune tyran fut ainsi réfrénée. Le lendemain, à la grande joie des habitants, sur lesquels ses soldats vivaient à discrétion, il partit, me laissant plein de reconnaissance envers les notables de Gondar, qui s'étaient tous émus en ma faveur.
Le Lik Atskou m'avait plusieurs fois conseillé, pour assurer ma position dans le pays, de me présenter chez le Ras Ali. Chaque fois que mon excellent hôte abordait ce sujet, il en profitait pour médire à fond de l'état de son pays.
--Ne va pas t'imaginer, disait-il, qu'il en soit ici comme chez vous, où les us et les lois sont en force; nous aussi, nous avons des us, des lois, et en quantité, mais nous soufflons dessus tantôt le chaud et tantôt le froid. Les lois, les us et coutumes, vois-tu, sont des êtres abstraits, intangibles, parfums de la sagesse de nos pères; et de même que les parfums des fleurs se dissipent, lorsque la bise prévaut, le véritable esprit de la législation d'un peuple se dissipe, lorsque la violence prend le dessus. Alors, l'autorité se dénature, son utilité devient sa justice, et les illégalités lui servent de marche-pied. Tu as vu Gabrou: son frère Conefo ne vaut pas mieux: tu viens de voir ce louveteau d'Imam, car, entre nous, sa mère Manann est une louve doublée d'hyène. On dit que le Ras est bon: où sont les effets de sa bonté? Oubié est un bâtard, un usurpateur des droits de son frère Meurso, l'enfant légitime du Dedjadj Haïlo; il en est de même de presque tous nos Princes, autant de coqueplumets, de goguelus, d'impudents bouchers; ils coupent, ils rognent, ils taillent le pays et les hommes, et ils appellent ça gouverner. De temps à autre, j'éclate, je dis à tous leurs vérités; ils s'entreregardent, rient en se reconnaissant, et l'instant d'après, retournent à leurs sottises de plus belle, en disant: «Comme cet Atskou est intéressant! L'avez-vous entendu aujourd'hui?» Que veux-tu, c'est inutile de s'échauffer la bile; il faut subir le ton du pays où l'on vit. Pour le moment, il s'agit de te prémunir contre les avanies; concilie-toi le bon vouloir du Ras, cela en imposera aux pillards. Quant à moi, je suis sans crédit, mon fils; je te serais plutôt nuisible, puisque je représente la loi et le droit. Au commencement de ton séjour, je pouvais te servir de protecteur; on te prenait pour un Turc ou pour quelque Égyptien sans conséquence; aujourd'hui, l'on parle de toi autrement; et si quelque bandit de haut parage te voulait du mal, je ne pourrais que partager ton sort.