Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 12
On comprend difficilement que Gouksa ait osé proclamer ainsi par ban, en Bégamdir, où sa puissance n'avait aucune racine, et où les populations étaient encore frémissantes, que le droit de propriété était révocable. Mais que ne peut-on pas faire d'un peuple divisé! Gouksa avait eu soin de faire répandre la croyance qu'une certaine classe de propriétaires faisait seule obstacle à la bonne administration de ses États et au bonheur régulier des cultivateurs, et que ses sujets seraient heureux, le jour où ils deviendraient tous égaux devant lui. Cette classe se composait des propriétaires de terres allodiales, nobles ou roturières, parmi lesquelles les unes étaient censables, les autres censéables. Ces propriétaires formaient la classe la plus indépendante de la nation et la plus nombreuse après celle des laboureurs, dont ils partageaient les préoccupations et les intérêts, et dont souvent même ils épousaient les filles. Malgré le droit d'aînesse, l'admission de plus en plus fréquente de la femme à l'héritage territorial tendait à restreindre leurs héritages, et, par la modicité croissante de leur fortune, à les faire rentrer dans la catégorie des paysans, à la circonstance près que leurs terres restaient allodiales, quelquefois même saliques. Cet état de choses leur donnait sur le paysan une influence qui leur permettait de l'entraîner à résister avec eux aux exactions des seigneurs de grands fiefs que les empiétements des Atsés avaient rendus amovibles, et qui, depuis la chute du trône, tenant leur investiture annuelle des Dedjazmatchs, étaient devenus les instruments de leurs maltôtes. D'autre part, ils étaient les meilleurs soldats des Dedjazmatchs et Polémarques; la plupart servaient quelques années, ne fût-ce que pour acquérir l'expérience des affaires et ce relief que confère aux yeux du peuple la qualité d'ancien militaire; beaucoup vivaient dans les cours des Dedjazmatchs, où ils occupaient les plus grandes charges. Depuis la chute de l'Empire, cette classe d'hommes qui formait comme le coeur de la nation, a fourni un grand nombre de chefs de guerre célèbres et de Polémarques. En assimilant leurs terres allodiales aux terres de fiefs amovibles, Gouksa augmentait ses revenus d'un chiffre considérable et brisait la dernière et la plus redoutable résistance que le Bégamdir pût opposer à la domination d'une famille impatiemment supportée, surtout à cause de son origine et de ses traditions musulmanes.
Le paysan applaudit: il ne sentait pas encore que cette mesure égalitaire empirait sa situation, puisqu'elle lui enlevait ses derniers défenseurs, qui allaient naturellement grossir le nombre de ses tyrans, les anciens titulaires de grands fiefs dont les Atsés et les Polémarques avaient déjà fait des exacteurs en rendant leur existence précaire. Ces derniers représentants de la véritable noblesse territoriale indépendante crurent prolonger leur existence en se prêtant à leur propre abaissement. Il y a manière de faire accepter aux hommes ce qui leur est le moins profitable, et ces possesseurs de fiefs inaliénables, de terres libres à divers degrés, devinrent les courtisans de Gouksa. Une première année, il maintint le _statu quo_, en confirmant les investitures aux titulaires; puis, tous les ans, sous quelque prétexte, il en dépouilla un certain nombre, et, à la fin de son règne, il avait ruiné ou dispersé les grandes familles de ses États, dépossédé les seigneurs et notables qui lui portaient ombrage, augmenté considérablement ses revenus, annulé l'action politique du clergé, rétréci les libertés des communes, tout en augmentant leurs impôts; et concentré presque tous les pouvoirs en ses mains.
Les Polémarques de sa mouvance suivirent son exemple, ainsi que les Polémarques du reste de l'Éthiopie, à l'exception, toutefois, de ceux de l'Agaw-Medir, du Damote et du Gojam. Ces provinces, gouvernées par des princes cognats de la famille impériale, conservèrent, en grande partie, les libertés traditionnelles. Quant à la province de l'Idjou, berceau de la dynastie de Gouksa, chaque fois que ses maîtres ont voulu attenter à ses franchises, elle a répondu par des rebellions énergiques, et c'est jusqu'à ce jour le pays de l'Éthiopie où le peuple jouit du plus de liberté. Presque partout ailleurs, le sort des populations fut livré à l'arbitraire d'un système féodal mutilé en ce qu'il pouvait avoir de bon. Les nobles dépossédés se firent tous soldats de fortune: les Polémarques mirent de l'émulation à les retenir à leur service, au moyen de dignités et d'investitures annuelles, et ces seigneurs temporaires exploitent et pressurent aujourd'hui à ruine les contribuables de leurs fiefs sans avenir pour eux. La rapacité de ces tyranneaux pousse les cultivateurs à un désespoir tel, que parfois des communes entières préfèrent abandonner leurs terres et émigrer dans les États voisins. À la mort ou à la chute du Polémarque, ils reprennent leurs héritages, si le règne de son successeur est plus équitable. Ceux qui se sentent de l'énergie s'enrôlent dans les bandes de soldats, préférant à la servitude de la vie des champs, les périls et l'indépendance de la vie militaire, et dans chaque province, le camp du Polémarque regorge de soldats turbulents et avides, vivant gaîment au jour le jour, tandis que les contribuables des villes, et surtout ceux des campagnes, vivent furtivement, en proie à toutes les craintes, et réduits à ruser pour dissimuler même leur pain quotidien. La puissance des Polémarques est elle-même précaire: sujets aux retours qu'entraîne la fréquence des guerres, aux trahisons de leurs alliés, aux désertions de leurs soldats, peu d'entre eux peuvent se vanter d'avoir reçu le pouvoir de leur père, presque aucun n'est assuré de le léguer à son fils. Quelque soldat de fortune, parti quelquefois des rangs les plus humbles, recueille son héritage.
Comme on l'a vu, d'après la constitution antique, le droit de justice n'émanait pas des Atsés; ils l'exerçaient, il est vrai, mais dans des cas définis et rares; ils en étaient surtout les gardiens, les dépositaires. La nation exerçait ce droit elle-même: le chef de famille, la commune, les tribunaux improvisés entre citoyens, la noblesse territoriale; représentaient autant de juridictions, qui dispensaient ordinairement d'avoir recours au tribunal suprême des Atsés, et, quoique vaincue, après une lutte contre eux, plusieurs fois séculaire, pour la conservation de ce droit, la nation n'a jamais perdu complètement l'habitude de l'exercer. Les Polémarques, qui avaient tout fait pour accaparer ce droit au bénéfice des Empereurs, eussent voulu le garder pour eux-mêmes, lorsque l'Empire tomba; mais, à cause de la nature précaire de leur autorité, ils n'osèrent pas affronter en ce point jusqu'au bout le sentiment intime de leurs sujets; les circonstances leur vinrent bientôt en aide.
Les communes reprirent leur juridiction primitive; mais lorsque des conflits s'élevèrent entre elles, comme il ne se trouvait plus aucun pouvoir judiciaire intermédiaire entre elles et le pouvoir central représenté désormais par les Dedjazmatchs, ou autres Polémarques, héritiers de fait, et chacun dans ses États, du pouvoir impérial, elles comprirent alors la faute qu'elles avaient commise en laissant déraciner ce qui restait de la noblesse territoriale, et elles durent subir en tout la juridiction des Polémarques. Ceux-ci empiétèrent de plus en plus, jusqu'à absorber toutes les causes entre citoyens, en répartissant toutes les communes de leurs États en fiefs qu'ils distribuaient annuellement à leurs hommes d'armes. Chaque Dedjazmatch, depuis ce temps, entretient quelques hommes de loi, pour interpréter au besoin le texte du code de Justinien; mais, si ce n'est pour les causes criminelles, il est rare qu'on y ait recours, ce recours dépendant des parties qui se réclament presque toujours des lois coutumières. Les Polémarques et leurs délégués jugent d'après elles, mais, à l'exemple des hommes de loi des Empereurs, ils prélèvent des frais de justice, qui ruinent les plaideurs et constituent leurs principaux bénéfices. Dans les causes civiles, ces frais montent souvent jusqu'à la moitié des valeurs en litige. Depuis que la justice coutumière a cessé d'être gratuite, sa vénalité est devenue notoire. Néanmoins ces tribunaux dégradés subissent encore la pression de la conscience publique, qui leur apparaît comme un fantôme et donne encore assez souvent le spectacle consolant des embarras de la force injuste aux prises avec le droit et la faiblesse qu'elle opprime. Il s'est bien trouvé, tantôt dans une province, tantôt dans une autre, quelques Polémarques qui se sont efforcés de relever l'autorité de la justice et de la morale. On cite parmi eux, le Ras Woldé Sillassé, qui gouverna le Tegraïe pendant plus de vingt ans; les Ras Haïlo et Méred, Gouverneurs du Gojam et du Damote; le Dedjadj Sabagadis, en Tegraïe; le Ras Haïlo, dans le Samen, et plusieurs Polémarques de moindre importance dont la mémoire est bénie. L'action de ces hommes de bien, quoique bornée à l'étendue de leurs domaines, a exercé néanmoins sur le reste du pays une influence salutaire. Malheureusement, dans la longue lutte que le droit indigène avait soutenue contre le code byzantin, il avait subi des altérations dans ses parties essentielles, celles qui règlent la famille, la propriété et le mariage: la famille est restée démantelée; le mariage et la propriété n'ont plus rien de stable, et n'était l'esprit chrétien planant au-dessus de cette nation désorientée, et qui, bien qu'altéré, l'illumine encore quelquefois, elle aurait atteint depuis longtemps le dernier degré de la déchéance et de l'abaissement.
Comme dans toute société anarchique, la carrière des armes offre le seul refuge à ceux qui ont souci de leur dignité; aussi les camps renferment-ils, à quelques exceptions près, l'élite de la nation. Les cognats de la famille impériale dont le nombre est grand, se font presque tous soldats. Leur origine leur assure la considération, et, pour peu qu'ils déploient des qualités personnelles, les plus brillantes perspectives s'ouvrent devant eux. De cette classe sont sortis la plupart des Ras, Dedjazmatchs ou autres Polémarques remarquables, comme aussi les femmes les plus célèbres par leur beauté, leur esprit et, il faut le dire aussi, par leurs désordres. À ces princes et princesses on donne le titre qualificatif de _Waïzoro_, de même qu'aux agnats impériaux des deux sexes, et leurs concitoyens traitent encore avec une déférence marquée ceux qui ont droit à ce titre, quoiqu'ils l'aient vulgarisé en le donnant à presque toutes les femmes, tout comme en Europe on l'a fait de _Madame_.
Les agnats impériaux ne pouvaient avoir aucune dotation territoriale. Ils ne possédaient la terre que par héritage maternel ou du chef de leur femme, et dépendaient, par conséquent, des libéralités de l'Empereur régnant. La chute de l'Empire les a mis dans un dénûment complet. Les plus dignes et les plus heureux sont ceux qui vivent de la culture d'un matrimoine d'ordinaire fort restreint. D'autres ornent de peintures les murs des églises ou les livres de piété, ou copient des livres d'heures, les relient même; d'autres encore sculptent de petits objets en bois ou peignent des diptyques. Ils vivent petitement du produit de ces industries, les seules qui, aux yeux de leurs compatriotes, ne les fassent pas déroger. D'après la croyance populaire, quand la famille impériale aura satisfait à la justice divine par son humiliation prolongée, un de ses membres relèvera, avec le trône de ses ancêtres, les anciennes lois et les constitutions, et les malheurs de la nation auront leur terme. Par suite de cette croyance, aucun chef ne voudrait accepter dans ses troupes un prince agnat. Aussi, parmi ces princes, ceux qui laissent soupçonner quelque ambition ou quelques qualités supérieures, sont-ils les plus malheureux. Les hommes au pouvoir étouffent leur fortune par tous les moyens et les réduisent à se considérer heureux de pouvoir s'assurer le pain quotidien. La principale ressource de ces agnats consiste actuellement dans les aumônes qu'ils reçoivent de quelques Dedjazmatchs. Quelques-uns se tiennent à l'affût des évènements politiques et se font comme les clients de quelque Polémarque, tel que celui du Tegraïe, du Bégamdir, du Samen ou du Gojam, dans l'espoir de leur voir acquérir un jour la prépotence, à l'abri de laquelle ils pourront remplacer le simulacre d'Empereur qui siége à Gondar.
Sahala Dinguil, dont je venais de guérir la femme, et qui portait le titre d'Atsé depuis quelques années déjà, lors de mon entrée dans le pays, avait été deux fois détrôné, sans bruit, par son patron le Ras Ali, Gouverneur de Bégamdir, dont relève la ville de Gondar; mais, chaque fois, il avait été rétabli dans sa majesté dérisoire, grâce à la croyance populaire que tant qu'il serait Atsé, il ne devait y avoir ni peste ni famine, et que la famille de Gouksa se maintiendrait au pouvoir.
Gondar, dernière capitale de l'Empire, a été fondée par l'Atsé Facilidas, peu de temps après l'expulsion de la Mission portugaise. Quelques érudits indigènes prétendent que le mot _gondar_ n'est autre que le mot Tegraïen, qui signifie ténia; les savants gondariens repoussent avec indignation cette étymologie et font observer que dans l'idiome Félacha, encore parlé dans quelques villages aux environs de la ville, _dar_ signifie gouvernement et _gon_, côte. À l'appui de cette explication, ils comparent à un os costal le prolongement montueux qui, partant du mont Atanaguer, s'avance vers le S. en dominant la plaine de Dambya, dont il est séparé par les ruisseaux Angareb et Kaha, lesquels se joignent au Magatch, un des principaux tributaires du lac Tsana. C'est sur le sommet plat de ce prolongement que Gondar est assise, avec ses dix-neuf églises; les indigènes affirment qu'elle en contient quarante-quatre, mais ils comptent celles des faubourgs presque abandonnées et toutes du côté de l'Est. De quelque côté que l'on arrive, on ne découvre Gondar que lorsqu'on en est déjà près. Les hauts murs blafards du palais impérial frappent d'abord la vue; le ton bistré des maisons basses et couvertes en chaume, les larges espaces hérissés de ruines, les églises blotties çà et là, dans leurs bosquets d'arbres élancés et verts, le ciel toujours bleu, l'atmosphère limpide, les alentours nus et accidentés, tout concourt à donner à la ville une physionomie attrayante, paisible et réjouie, malgré son délabrement. Le sol rocheux et couvert de pierres n'offre aucun vestige de ces travaux habituels en Europe, dans les centres populeux, tels que fontaines, aqueducs, égouts, enceintes, places régulières, promenades et édifices décoratifs; il est raviné par les eaux pluviales; la nature de ses rugosités dénote partout que des mains industrieuses n'ont jamais cherché à le modifier, et que les hommes y ont posé mais non fixé leurs demeures. Du reste, la féodalité semble être peu favorable à la formation de grandes villes: sous ce régime, la famille constituée fortement, offre partout un abri et un aliment au besoin de sociabilité; de plus, l'homme ne prenant de valeur que par la terre, c'est dans les campagnes que s'établissent les ambitieux, les puissants et les forts; les villes restent alors le refuge des déclassés, des artisans et de la population flottante et de peu d'importance.
Les quartiers les mieux conservés sont: au S., non loin du palais, le quartier dit de l'Itchagué et le Salamgué ou quartier musulman, situé au pied de la colline en dedans de l'Angareb et du Kaha; à côté se trouve une place où se tient un marché important de mules et de chevaux. Au S.-E., le quartier de Dinguiagué (pays de pierres), habité par les trafiquants chrétiens; à côté se trouve aussi une grande place irrégulière et pleine de roches, où se tient un marché hebdomadaire important. Au N., et au pied du mont Tegraïe-Mutchoaya, le quartier de l'Aboune ou légat du patriarche cophte d'Alexandrie, à demi séparé de la ville par un ravin profond; et près du palais, la maison du Ras bitwodded ou Grand Connétable, joli castel en ruine, surmonté d'une tour. À l'E., le quartier de Bâta. Au N.-O., au-delà du Kaha, sur la lisière d'une petite plaine, le faubourg ombreux de Kouskouam, où l'on voit les jolies ruines de l'église, de l'habitation et de la grande tour bâties à la chaux, vers 1720, par l'Itiégué Mintwab, femme et mère d'empereur, célèbre par ses vertus autant que par sa subite fortune; on découvre au S. la plaine de Dambya, et au loin, à l'E., le bord du plateau du Wogara. Les autres quartiers épars au milieu des décombres sont insignifiants.
Le faubourg de Kouskouam n'est habité que par des cultivateurs. Le quartier de Bâta tire son nom de sa grande église investie du droit d'asile et renommée par son clergé nombreux, instruit et remuant; il est surtout habité par des cultivateurs aisés; en temps de troubles, les paysans y déposent de préférence leurs réserves de grains. Le quartier de l'Aboune, habité par quelques trafiquants et de petits propriétaires, jouit également d'un droit d'asile, peu respecté lorsque le légat est absent, mais qui, lorsqu'il y réside, attire une population indécise composée de réfugiés, de clercs et d'étudiants. Les trafiquants chrétiens forment presque à eux seuls le quartier de Dinguiagué. Le Salamgué, habité exclusivement par des musulmans, tous trafiquants ou tisserands, passe pour la réunion mercantile la plus considérable de l'Éthiopie par ses relations lointaines et ses richesses en numéraire. Ce quartier, un des plus populeux de la ville, en est cependant le moins salubre, tant à cause de sa situation basse, du voisinage immédiat de l'Angareb et du Kaha, que des épidémies qu'y apportent souvent les caravanes d'esclaves. Le quartier de l'Itchagué, le plus peuplé de tous, est en quelque sorte comme le coeur de la ville. Il doit son importance à son droit d'asile qui est presque toujours respecté. Le Dedjadj Oubié, le Ras Ali, et beaucoup de leurs notables, y possédaient des maisons où ils amassaient des provisions, et où leurs partisans se réfugiaient en temps de disgrâce. Ce quartier, ceint d'un haut mur, est peuplé de gens de toutes les classes: on y trouve des princes et des seigneurs déchus ou réduits au repos par l'âge; des femmes de hauts personnages venues pour faire leurs couches ou pour s'abriter avec leurs enfants, pendant que leurs maris sont en expédition; des femmes divorcées; des matrones célèbres par leurs aventures, leur beauté passée ou leur esprit; quelques trafiquants, des moines, des religieuses, des nécessiteux, des soldats mutilés, des rebelles, des voleurs de grande route et des meurtriers; des gens fuyant la vindicte des lois ou les persécutions; quelques artisans et même quelques musulmans, car le clergé éthiopien recueille et protége sans distinction dans ses asiles les nationaux, les étrangers ou les ennemis de sa foi.
L'Atsé, dépouillé de tout pouvoir et de toute autorité, vivait abandonné dans l'isolement de son palais; néanmoins, la salle des plaids, de loin en loin, retentissait de la voix des avocats, qui, grâce à l'empire des us et coutumes, venaient plaider en dernier appel quelques procès d'une nature spéciale, devant l'antique tribunal suprême, présidé par l'Atsé, et composé comme on sait des quatre Likaontes et de leurs quatre Azzages, auxquels s'adjoignaient dans certaines occasions quelques prudhommes de la ville.
L'Itchagué, chef révocable du clergé régulier, était nommé par le Ras Ali, sur la présentation du clergé; sa juridiction attirait à Gondar des abbés et des moines des provinces éloignées, ainsi que beaucoup de membres du clergé séculier. Toutes les causes civiles qui prenaient origine dans son quartier ressortissaient également de sa juridiction; quant aux causes criminelles, instruction faite, il les renvoyait en cour du Ras.
L'Aboune partageait avec l'Itchagué la juridiction sur le clergé séculier, et exerçait également le droit de basse justice sur les habitants de son quartier.
Le Négadras (tête des trafiquants), chef de la gabelle, jugeait au civil tous les musulmans du quartier dit Salamgué; quant au criminel, il instruisait les causes et renvoyait en cour du Ras. Il connaissait également des causes commerciales entre chrétiens et musulmans, et de tous les délits contre la douane. Ce fonctionnaire, ordinairement musulman, était nommé pour trois ans par le Ras, auquel il payait une ferme en échange de la perception des droits de douane.
La ville avait aussi un Gouverneur qui prenait le titre spécial de Kantiba: il était nommé chaque année par le Ras, et était chargé de la police de toute la ville, de la direction des marchés et de la perception de certains impôts; il recrutait pour ce service une troupe dont le chiffre variait de soixante à trois cents lances.
Gondar, un des centres commerciaux les plus importants, est également un centre d'industrie. La simplicité des besoins des Éthiopiens ne rend nécessaire qu'un nombre restreint de métiers: des tisserands, tous musulmans, des corroyeurs, des maroquiniers, des lormiers, des forgerons et des fabricants de javelines, de sabres et de couteaux; des selliers, des sandaliers, des relieurs, des clercs, copistes et apprêteurs de diphthère ou parchemin grossier; des gaîniers, et tous ceux qui cousent le cuir; des orfèvres, des fondeurs et ouvriers en cuivre; ceux qui brodent les pretintailles pour les selles des mules ou les amulettes que portent les femmes, les hommes et les chevaux, comme aussi ceux qui brodent en soie de couleur les stoles ou longues chemises des femmes, leurs burnous et ceux des prêtres; des fabricants de boucliers, des charpentiers, des tourneurs, ceux qui mettent en bois les carabines, ceux qui façonnent les cornes à boire, les femmes qui confectionnent des ustensiles de vannerie faite en paille et celles qui font du bouza, de l'hydromel et de l'eau-de-vie pour la vente de détail. La poterie est faite par les femmes _félachas_ ou juives, et leurs maris maçonnent en bousillage; ces sectaires sont établis dans les villages aux environs de la ville. L'industrie de potier est partout frappée d'infamie, ainsi que celle de tisserand, de corroyeur et d'ouvrier en fer. Tous ces ouvriers travaillent chacun pour leur compte, mais avec mesure. Lorsque le désir de voyager les prend, ils vont s'établir dans d'autres villes ou se laissent embaucher par les seigneurs ou les princes et font quelquefois le tour de l'Éthiopie à la suite des armées.
Le clergé de Gondar fournit toujours quelque célèbre professeur de grammaire, de droit ou de théologie, qui attire les étudiants de provinces éloignées. Ces étudiants se partagent en deux classes: l'une d'hommes de tout âge se destinant à la vie monastique; l'autre, plus nombreuse, composée de jeunes gens aspirant à la prêtrise ou à la cléricature. Ils manifestent envers leurs professeurs cet attachement profond, qui existait dans l'antiquité et le moyen-âge entre les maîtres et leurs élèves ou disciples. Il est touchant de voir les soins pieux dont ils entourent leurs professeurs, qu'ils choisissent librement; l'émulation qu'ils mettent à les servir en toutes choses, et l'on ne peut s'empêcher de regretter que ce culte filial, qui n'est que la reconnaissance envers ceux qui se consacrent à nous enseigner à penser, à croire, à vivre enfin, se soit refroidi parmi nous. Beaucoup de ces étudiants mendient leur subsistance, fabriquent des parasols en roseau et en coeur de jonc, ou bien se louent une partie de la journée pour divers services. Des anachorètes, désireux de s'édifier sur quelque point de dogme, viennent se réfugier pour quelques jours dans les églises les moins fréquentées; en tout temps d'ailleurs, on voit en ville beaucoup de moines mendiants et gyrovagues.