Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie

Chapter 11

Chapter 113,622 wordsPublic domain

Plusieurs vastes provinces de l'empire, telles que l'Innarya et le Kafa, le pays des Djindjerous, le Sennaar, une partie du grand Damote, le pays des Gallas-Azabo, avaient profité des suites de l'invasion musulmane, pour s'affranchir de leur vassalité à l'empire et se constituer en États indépendants. Les Empereurs, trop occupés des discordes civiles pour les faire rentrer dans l'obéissance, se contentèrent d'exercer vis-à-vis d'elles une suzeraineté qui de nominale devint fictive; ils se faisaient donner néanmoins le titre de Rois des Rois. D'accord avec leurs Likaontes et leurs clercs-légistes, ils promulguaient des rescrits, des ordonnances et des lois, statuaient sur les dogmes et discréditaient la religion et le clergé en faisant prononcer l'excommunication contre les infractions, même légères, à leur autorité. Bientôt ils se livrèrent sans frein aux plus iniques extravagances. On raconte que l'un d'eux, rentrant dans son camp et voyant l'enceinte où étaient ses tentes, imparfaitement palissadée, manda le chef dont les troupes avaient exécuté cette corvée, et, pour compléter la clôture, le fit lier avec quelques-uns de ses hommes, pour servir de palissade vivante. La nuit, les hyènes les dévorèrent, pénétrèrent auprès de la tente impériale et mangèrent quelques gardes et le cheval favori de l'Empereur, qui craignit pour lui-même et cria au secours. Les traditionnistes ajoutent que le lendemain le monstre déposa le sceptre et s'en alla, sous l'habit religieux, mourir dans un koualla désert, où, au jour anniversaire de son dernier crime, on entend encore, dans la nuit, les hurlements des hyènes, les cris des victimes et un tumulte semblable à celui d'un camp bouleversé.

Un autre, pour se réfugier contre les remords et expier ses crimes, s'en alla s'asseoir en un lieu écarté et fit construire autour de lui un mur circulaire, sans porte ni fenêtres, et recouvert d'une voûte; on pratiqua dans le mur épais une seule lucarne, par laquelle, sans pouvoir le voir ni en être vu, on lui passait le pain et l'eau. Parfois des visiteurs compatissants l'appelaient; il leur tenait des discours émouvants dont on rapporte encore des lambeaux. Il vécut ainsi plusieurs années. Un jour, comme il ne répondait pas, on démolit ce sépulcre, et on trouva son corps dans l'attitude d'un homme qui prie.

Les stupides tyrannies des Atsés provoquèrent rébellions sur rébellions. Ils avaient nié la liberté, nié jusqu'à la propriété et n'avaient plus devant eux qu'une nation émiettée, qui ne leur offrait plus aucun appui contre les partis. Comme pour précipiter l'agonie de l'Empire, des tribus Ilmormas s'enhardirent et entamèrent les frontières au S.-E., prirent pied et s'étendirent rapidement dans le Wollo et dans le grand Damote, pendant que de tous côtés les autres frontières se morcelaient au profit de peuplades païennes ou musulmanes.

Les Atsés devinrent le jouet de leurs Polémarques, dont la plupart tenaient à la famille impériale par le sang ou par leurs alliances. Déshabitués depuis longtemps de présider à la guerre, du fond de leur palais de Gondar, ils faisaient insidieusement ressurgir le fantôme des libertés communales et s'ingéniaient à opposer entre eux l'aristocratie, le clergé et les Dedjazmatchs, dont ils subissaient de plus en plus les insolences croissantes. Enfin un Ras ou Polémarque du Tegraïe vint à Gondar avec son armée, détrôna l'empereur Joas, le fit étrangler et intronisa son successeur. Pendant quelques années encore les Ras, Dedjazmatchs et Polémarques de tous grades s'entreheurtèrent autour du palais impérial, intronisant et détrônant leurs créatures.

Vers la fin du dernier siècle, un flot victorieux porta l'Atsé Tekla Guiorguis sur le vieux trône: il s'y cramponna et jeta la confusion parmi ses adversaires. On put croire qu'il ferait revivre le prestige de sa famille: son intelligence cultivée, les charmes de sa personne, son audace et ses libéralités lui acquirent pendant quelque temps une prépondérance incontestable. Le peuple, qui voyait avec chagrin l'humiliation de son antique famille souveraine, espérait qu'il ferait appel aux anciennes constitutions. Comme me l'ont souvent répété les indigènes, on se serait rallié autour de lui, et les princes, les Dedjazmatchs et tous les aventuriers militaires, qui s'entrebattaient pour le pouvoir, auraient été réduits au silence. Plus d'une fois les hommes d'une commune se sont rendus, la nuit, en troupe, au camp de l'Empereur, et là, faisant entendre le cri d'usage, sinistre et suppliant, qui annonce que des opprimés réclament justice, ils interrompaient le sommeil de l'Atsé et lui disaient:--Ô notre père, que Dieu prolonge tes jours, et que nos conseils ne t'attristent pas, car nous te sommes soumis. N'aie pas peur: le Roi de tes ancêtres sera avec toi. Ne t'a-t-il pas revêtu de notre pays comme d'un vêtement de force? Sois rassuré et dis seulement: «Je vous rends les constitutions de vos ancêtres;» et pour les faire revivre, tes peuples se dresseront comme une forêt sans fin, où disparaîtront tous les voleurs de pouvoirs, ces vautours!

Et ces conseillers dévoués disparaissaient avant le jour.

Mais Tekla Guiorguis n'osa pas, et une dernière coalition le précipita du trône.

Comme beaucoup de ceux qui, à quelque degré qu'ils se trouvent de la hiérarchie sociale, ont eu à porter le poids de la chute de leur famille, l'Atsé Tekla Guiorguis, que les indigènes regardent comme leur dernier Empereur, avait quelques-unes de ces vertus maîtresses nécessaires à un bon souverain.

--Dieu, ajoutent-ils, le choisit comme victime, pour qu'on ne pût douter qu'il punissait en lui ses coupables prédécesseurs.

Cependant, il répugnait à la nation de se fractionner et de se départir de son ancienne forme de gouvernement impérial. Les coalisés victorieux mettaient en avant la nécessité de restaurer le vieux droit coutumier, et, à l'instigation de leur principal chef, le Ras ou Polémarque du Tegraïe, ils choisirent pour Atsé un agnat impérial d'une nullité notoire; et le laissant dans Gondar sans revenus, sans gardes et sans autorité, ils se retirèrent dans leurs provinces, désunis et comme honteux de leur victoire. Quant aux grands vassaux qui avaient combattu avec l'Empereur détrôné, les uns étaient tombés en captivité, les autres, sous la conduite des chefs du Gojam, ayant pu regagner leurs gouvernements, s'y fortifièrent dans l'attente des événements; les Dedjazmatchs restés neutres suivirent cet exemple, et au printemps, l'Éthiopie se trouva toute hérissée d'hommes en armes. La restauration de l'ancien Empire avec les coutumes servait de mot d'ordre aux coalisés et à leurs adversaires. Mais, aux lueurs des premiers incendies, les masques, tombant, ne laissèrent apparaître que convoitises et ambitions personnelles. Malheureusement, le peuple était en haleine de guerre; les provinces se ruèrent les unes contre les autres et donnèrent le triste spectacle de partis qui s'entredéchirent au nom de l'ordre et de la justice dont les représentants sincères manquaient partout. Ces partis ne tardèrent pas à se fractionner, à se multiplier, et la guerre civile fut endémique. De localité à localité, les communications devinrent dangereuses ou cessèrent tout-à-fait: le commerce, les échanges journaliers ne se firent plus que les armes à la main; et pendant que Ras, Dedjazmatchs et chefs à tous les degrés s'alliaient, se trahissaient et se heurtaient au centre de l'Empire, les incursions étrangères en rétrécissaient encore les frontières. Les paysans ne s'occupant plus que de combat ou de pillage, la culture des terres fut abandonnée ou laissée aux femmes et aux enfants; des famines contribuèrent au dépeuplement; les hernes, ou terres abandonnées, s'étendirent de plus en plus; les bêtes féroces prenaient la place des habitants; les troupeaux disparaissaient, et des bandes de soldats sans maîtres, espèces de miquelets, prêts à passer au service du plus offrant, épouvantaient le pays par leurs sauvages excès. Ce fut alors, dit-on, qu'on substitua au terme générique désignant le militaire, l'homme de guerre, le mot _Wattoadder_ qui le désigne aujourd'hui, et dont l'étymologie signifie un homme sans feu ni lieu. Ou s'égorgeait aux cérémonies funéraires, aux mariages, devant les tribunaux, aux portes des églises; le parjure et toutes les violences devinrent les moyens; les jouissances immédiates, l'unique but; et comme une société, si bas qu'elle soit tombée, a besoin pour vivre, de quelques vertus, au milieu de ce débordement de tous les appétits mauvais, le bien se mêlait au mal, et des éclairs d'héroïsme illuminaient fréquemment ces sinistres perspectives. La conscience publique se pervertit promptement au spectacle des accouplements de vertus et de crimes. S'il faut en croire les Éthiopiens, ils se seraient accoutumés, dès cette époque seulement, à établir avec la morale de déplorables compromis qui n'excitent plus chez eux aujourd'hui que la réprobation de quelques austères penseurs, toujours rares en tous pays.

Le clergé séculier, de son propre aveu, avait contribué puissamment, par ses erreurs et son indiscipline, à disloquer l'Empire; mais la catastrophe accomplie, il reprit le sens de sa haute mission. Frappé dans ses richesses, devenues excessives, il se réfugia dans son domaine transterrestre, combattit toutes les injustices par ses anathèmes et se rangea résolument du côté des opprimés.

L'insécurité étant devenue générale, les populations s'habituèrent à déposer leurs valeurs mobilières dans les monts-forts, dans les cavernes fortifiées et surtout dans les villes et bourgs dont les églises jouissaient du droit d'asile, et où se réfugiaient aussi, dans les moments les plus difficiles, les femmes, les enfants, les vieillards et les infirmes des campagnes. Ces asiles, sans remparts, sans garnison, et d'accès facile, n'avaient, pour gardien et défenseur, que le clergé de la paroisse, présidé par un abbé que nommait le Dedjazmatch. Ils servirent de dernier abri au droit, à l'enseignement, à l'industrie et au commerce; les foires et marchés hebdomadaires ne se tinrent plus que dans leur enceinte, sous la juridiction de l'abbé, laquelle s'étendait sur tout homme ayant posé le pied en deçà des limites de l'asile et couvrait également la personne du faible, de l'opprimé, du malfaiteur et du criminel. Cet état de choses, qui subsiste encore aujourd'hui, mettait souvent en présence les abbés et les puissants du dehors; le droit d'hébergement exercé par les soldats du Polémarque de la province, les dépôts de légalité contestable, les délinquants de toutes sortes, les meurtriers, les déserteurs ou les transfuges donnaient souvent lieu, de la part des chefs militaires, à des réclamations contre la juridiction cléricale. L'abbé et son clergé n'avaient à opposer à leurs prétentions que des armes spirituelles, et les représentations faites au nom du droit, de la légalité et de l'opinion publique. En général, ces ecclésiastiques se faisaient maltraiter, parfois même tuer, plutôt que de livrer ce qu'on leur demandait: ils s'écriaient: «Vouons nos corps au tranchant de l'épée!» En sa qualité de suzerain de l'abbé, le Dedjazmatch décidait de la légalité de ces réclamations, qu'il avait quelquefois provoquées lui-même indirectement. L'abbé, accompagné de son clergé et muni des emblèmes du culte, comparaissait devant la cour de son suzerain, défendait ses droits, et il n'était pas rare que, tournant son accusation contre son suzerain lui-même, il le sommât de descendre de son siége pour ester en justice. Celui-ci nommait alors un mandataire, remontait sur son alga et chargeait un de ses soldats de conduire les parties à Gondar, devant le tribunal des Likaontes. J'ai plus d'une fois assisté à des débats de cette nature; j'ai vu ces gens d'Église, faibles et sans armes au milieu d'hommes de guerre, plaider au nom du droit, flétrir les convoitises menaçantes de la soldatesque qui les entourait, invoquer éloquemment la réprobation contre de puissants adversaires, et les amener à désavouer eux-mêmes cette force qui faisait leur orgueil.

Dans les cas de violation manifeste d'un asile, le clergé régulier s'émouvait; les religieux les plus vénérés quittaient leurs solitudes, rassemblaient le clergé des paroisses, allaient dans les camps, et généralement ils obtenaient justice. Lorsque le vrai coupable était le Dedjazmatch, ils l'amenaient à résipiscence, sinon ils l'excommuniaient, menaçaient ses serviteurs de l'anathème, s'ils continuaient à le servir, mettaient la province en interdit, et, secourus par les religieux des provinces voisines, soulevaient contre lui la réprobation nationale. Les cas les plus dangereux, heureusement peu communs, étaient ceux où quelques-unes de ces bandes de soldats, passant du service d'un Dedjazmatch à celui d'un autre, recevaient l'hospitalité pour une nuit, et faisaient naître quelque prétexte pour piller les citadins. Les religieux sommaient alors le Polémarque de la province, sous peine d'excommunication, de poursuivre les violateurs, et enjoignaient à tout chrétien de leur refuser l'eau, le feu, la nourriture, l'abri, et de désigner le chemin qu'ils avaient pris. Pour éviter de périr par le fer, les coupables se dispersaient ordinairement devant l'animadversion générale. Justice faite, ces ermites, parmi lesquels on voyait souvent la personnification héroïque des vertus chrétiennes et de la conscience publique, s'en retournaient à leurs déserts, laissant derrière eux une trace bienfaisante.

On ne peut s'empêcher de reconnaître chez ces religieux, séparés de l'unité chrétienne par le fait plutôt que par la volonté, une piété et des vertus incontestables; leur détachement, leur dénûment de tout ce qui excite les convoitises des hommes, leur donnent un ascendant, accru souvent du souvenir de leur vie passée. On trouve parmi eux beaucoup d'hommes appartenant aux premières familles, d'anciens notables, des soldats ou des chefs célèbres, qui, à la suite de quelque grand chagrin ou d'un retour subit sur eux-mêmes, ont quitté famille, dignités, rang, fortune et jusqu'à leur nom, pour prendre l'habit religieux et aller vivre d'austérités dans les cavernes ou les hernes les plus sauvages. Quelques-uns s'entourent, pour disparaître, de précautions telles que leurs meilleurs amis perdent leur trace, jusqu'au jour où ceux-ci, frappés par quelque infortune, un chevrier, un pâtre ou quelque paysan leur apporte de la part d'un moine inconnu des encouragements et des conseils trahissant une vieille intimité. Quelquefois une catastrophe publique leur fournira l'occasion de reconnaître, parmi des religieux accourus au secours de quelque principe social, celui dont ils regrettent la perte depuis des années. Ces ermites se présentent quelquefois dans les camps, où, la veille encore, les trouvères chantaient leurs exploits militaires, leurs actes de folle générosité, et l'on comprend avec quelle émotion leurs anciens compagnons d'armes ou leurs anciens adversaires les revoient, dépouillés de tout l'appareil qui faisait leur recherche et leur orgueil, et leur entendent dire: «Ô frères, qui êtes encore dans le rêve dont nous sommes sortis, nous vous en supplions, ouvrez un instant les yeux et considérez ce qui nous amène.»

Bien avant la chute de l'Empire, le clergé séculier, par la double raison de son origine presque exclusivement plébéienne, et de cet esprit de véritable liberté qu'inspire le christianisme, se prononça énergiquement en faveur des communes, qui, grâce aussi au concours que leur demandaient les chefs de guerre, reprirent dans plusieurs provinces l'usage de leurs libertés. De plus, par son enseignement de l'histoire, du droit écrit, de la grammaire, de l'éloquence et de la théologie, le clergé maintint une morale chrétienne, les vertus civiques qui en découlent, la pureté de la langue, les traditions et l'esprit national.

On a vu qu'à l'exemple du Bas-Empire, et encouragé par quelques Empereurs, le clergé s'était adonné aux subtilités théologiques; il n'avait pas tardé à se diviser; l'ignorance s'était accrue et le peuple éthiopien, doué d'un instinct religieux vivace, s'était partagé en trois sectes principales, sur les rivalités desquelles s'étaient entées plus tard les rivalités politiques. C'est ainsi que le clergé a attisé les guerres civiles, ébranlé dans l'esprit du peuple le respect de son enseignement, et qu'en portant atteinte à son propre prestige par les irrégularités de sa conduite, suite immanquable de son indiscipline et du désordre des pouvoirs sociaux, il s'est privé de la force nécessaire pour empêcher qu'il ne s'introduisît dans les moeurs certaines tolérances contraires à la moralité de la famille, qui défigurent aujourd'hui la physionomie chrétienne de ce peuple. Mais une réunion d'hommes ne commande pas longtemps les vertus, sans les pratiquer elle-même. Le clergé aurait sans doute perdu tout prestige comme l'Empire, s'il n'eût produit une succession d'hommes d'élite, défenseurs sincères du bien, représentants des plus hautes vertus cléricales et civiles, qui lui ont maintenu jusqu'aujourd'hui une certaine autorité, la seule qui ait survécu aux désastres, et autour de laquelle se groupent encore les éléments de la vie sociale. C'est lui qui recueille dans ses maisons, et sous le porche de ses églises, les malades, les infirmes et les blessés; qui amène les réconciliations et préside aux traités de paix; qui se montre presque partout le champion de l'opprimé et fait entendre aux puissants des avertissements salutaires. Il prodigue, il est vrai, les excommunications, au point d'en atténuer l'effet, mais il ne cesse du moins d'entretenir le culte du droit, de la justice et de la morale, et de sonner le tocsin en leur nom.

Pendant que le Tegraïe, le Bégamdir, l'Idjou, le Gojam et le Wora-Himano, se combattaient pour la prépotence, entraînant les autres provinces dans des alliances temporaires, dictées par les intérêts du moment, seul, le Chawa, avec ses annexes, séparé du reste de l'Éthiopie chrétienne par les Ilmormas du Wallo, vivait en paix. Le Polémarque de cette province portait le titre de Maridazmatch. Le dernier qui en avait été régulièrement investi, s'en étant déclaré roi, dès la chute de l'Empire, avait pu léguer le pouvoir à sa famille; et, pour empêcher ses héritiers d'allumer la guerre civile par leurs rivalités, à l'exemple des Empereurs, il avait fait adopter l'usage de tenir en captivité perpétuelle tous les parents mâles du prince régnant. Mais quoique le Chawa fût la seule portion de l'ancien Empire, où l'autorité eût une base un peu stable, les espérances nationales se concentraient ailleurs.

Les derniers Atsés avaient pris l'habitude de donner en apanage au _Ras bitwodded_ ou Grand Connétable, la province du Bégamdir et ses dépendances, comprenant tout le pays borné au Nord par la chaîne de collines où est situé le col de Farka, à l'Ouest par le lac Tsana, au Sud par l'Abbaïe et son grand affluent le Bechelo, et à l'Est par le Takkazé. Sa position centrale, ses avantages au point de vue stratégique, le caractère belliqueux de sa population nombreuse, son voisinage de Gondar et le précédent établi en faveur de sa suprématie, contribuèrent à faire de cette province comme la capitale politique de la nation et le point de mire de toutes les ambitions. Aussi fut-elle conquise successivement par les Polémarques du Tegraïe, du Gojam, du Wora-Himano et de l'Idjou; le vainqueur se faisait nommer Ras bitwodded par le titulaire de l'Empire, qui croupissait dans le palais démantelé de Gondar, ou bien, plaçant quelque nouvel agnat sur ce trône dérisoire, il s'inclinait devant sa propre créature et se relevait Grand Connétable.

Vers la fin du siècle dernier, le chef d'une famille musulmane de l'Idjou, nommé Gouangoul, Ilmorma d'origine, s'empara de l'autorité dans sa province; son fils Guelmo lui succéda, puis Ali, surnommé Tallag (le Grand). Celui-ci soumit les provinces de Tohelederi, Dawont, Kallou et Delanta, voisines de l'Idjou; il marcha contre le Bégamdir et le conquit en une seule bataille, sur une armée cinq ou six fois plus nombreuse que la sienne. Dédaignant de se faire nommer Ras, il s'intitula Imam; en conséquence, il voulut imposer l'Islamisme à ses sujets du Bégamdir, mais cette tentative faillit le perdre; il y renonça; et après quelques années de règne, qu'il passa toujours à cheval, guerroyant contre ses rivaux, il mourut, recommandant à sa famille de respecter la foi de son peuple. Cette famille fut refoulée en Idjou où elle maintint son indépendance pendant quelques années, sans pouvoir ressaisir le Bégamdir d'une façon durable; un accident de la fortune le rendit à Gouksa, troisième successeur d'Ali-le-Grand. Pour se faire mieux agréer de ses sujets, Gouksa adopta le christianisme, mais resta, dit-on, musulman par ses sympathies. Prudent, cauteleux, rancunier, économe, habile à dissimuler et à contenir ses ennemis les uns par les autres, il dut, quoique peu guerrier, faire très-souvent la guerre, et, grâce à son habileté à choisir ses lieutenants, elle tourna constamment à son avantage. Son règne d'une trentaine d'années fut regardé comme un règne de paix, de sécurité et d'ordre relatif.

Dès le début des guerres civiles, la noblesse et les paysans avaient uni leurs intérêts; le clergé leur était acquis, et les communes s'étaient réveillées de leur léthargie; la noblesse combattit pour elles, et les paysans soutinrent leurs seigneurs, lorsque ceux-ci opposaient quelque résistance aux volontés des Dedjazmatchs. La féodalité reprit de la force de l'union sincère de ses deux éléments essentiels.

Afin de mieux réduire ses sujets, Gouksa s'appliqua, comme les Empereurs, à désunir les paysans et les nobles; mais il s'y prit en sens inverse. Les Empereurs avaient rendu la noblesse insolente en favorisant son luxe et ses empiétements sur les communes; à l'exemple d'Ali-le-Grand, Gouksa affecta au contraire une simplicité égalitaire et une rusticité de moeurs, qui flattaient le peuple et provoquaient les dédains de la noblesse. Au lieu d'employer les sommes provenant des impôts à augmenter le luxe de sa cour, il les entassait dans ses monts-forts. Il aviva les rivalités entre les chefs des grandes familles, afin de se ménager des prétextes de les réprimer et de réduire leurs prérogatives. Il tint le clergé à l'écart des affaires, usa envers lui de formes respectueuses, mais ne laissa échapper aucune occasion de discréditer ses principaux membres par une indulgence dédaigneuse. Lorsqu'il crut avoir gagné le peuple, il résolut de déposséder ouvertement la noblesse et inaugura cette politique par un ban resté célèbre, qui a fait donner à la dynastie de Gouangoul et d'Ali-le-Grand le nom de dynastie de Gouksa. Ce ban était ainsi conçu:

«Entends, pays, entends, entends! Que l'épée décide contre les ennemis de notre maître! La terre est à Dieu; l'homme n'en saurait être qu'usufruitier. Il la féconde par ses efforts; il passe; la terre l'engloutit et reverdit au soleil. Qu'est-ce qu'un propriétaire dont l'objet est plus fort que lui? Détenteurs de terres nobles et tenanciers de fiefs, il n'y a pas de droit de suzeraineté héréditaire. Dieu le donne à qui il lui convient; il me l'a donné, à moi, Gouksa! Je suis le seigneur du sol: toute terre relève de moi, et c'est moi seul qui la dispense à mon gré! Femmes nobles et seigneurs, tenanciers de fiefs, présentez-vous; je confère rang et investiture! Que ceux qui ne m'aiment pas s'éloignent dès cette heure! Laboureurs, labourez; trafiquants, continuez votre trafic. C'est moi qui suis votre droit et votre force! Hommes et femmes nobles, cavaliers et gens de guerre, venez vous ranger autour de moi!»