Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
Chapter 10
S'il faut en croire ces traditionnistes, c'est le Bas-Empire qui aurait inoculé à l'Éthiopie le principe de sa décadence. Des lettrés revenus de Jérusalem et de Bysance étonnèrent le clergé indigène par les subtilités théologiques des Grecs. Ils éblouirent les Atsés par la description des splendeurs et de la toute-puissance des Césars byzantins, et leur inspirèrent l'ambition de les prendre pour modèles. Les Atsés envoyèrent des hommes savants à Alexandrie dont ils reconnaissaient la suprématie spirituelle, pour y étudier les lois du Bas-Empire. Ces hommes en rapportèrent un recueil composé des _Pandectes_, des _Institutes_ de Justinien et d'une _Pragmatique Sanction_ altérée, dit-on, par les Cophtes, en vue de justifier la suprématie de leur siége patriarcal. Ce recueil, traduit en langue guez, ou langue sacrée, donna naissance à une classe d'hommes nécessaires à l'interprétation des textes. Ils se recrutèrent parmi les clercs qu'effrayaient les obligations de la vie cléricale proprement dite, et qu'attiraient la faveur du prince et les bénéfices résultant de leurs fonctions d'organes de la loi.
Pour mettre en oeuvre ce nouveau code, les Atsés augmentèrent d'abord le nombre restreint de troupes personnelles que les us leur permettaient d'entretenir. Ils séduisirent les Likaontes et les Azzages, ces premiers intéressés à l'accroissement de la puissance impériale, et se concilièrent le clergé d'autant plus aisément que les docteurs de la loi nouvelle sortaient de son sein.
Toujours d'après la tradition, ces conspirateurs contre les libertés nationales commencèrent à étendre la juridiction des Atsés, en empiétant adroitement sur le droit de justice, qui appartenait encore à tous. Quelques révoltes partielles éclatèrent; l'Atsé put les étouffer. Mais il fallait rompre l'accord existant entre l'aristocratie et les communes: afin de les désunir, l'Atsé chercha à gagner les Dedjazmatchs et autres grands commandants militaires. Ils relevaient, il est vrai, de son investiture confirmative, mais depuis une époque reculée, ils devaient être choisis parmi les membres de certaines familles, pour lesquelles ces charges militaires constituaient un privilége.
Il prolongea d'année en année leurs pouvoirs, qui n'étaient que temporaires, et dont tous les ans il renouvelait l'investiture, lorsqu'à la fête de l'Invention de la Croix, les troupes des provinces venaient défiler devant lui. Bientôt il leur permit de s'entourer, comme lui, de gardes, et d'entretenir des troupes permanentes; il leur conféra, comme à ses représentants judiciaires, le droit de justice criminelle dans le ressort de leurs commandements; et dès lors il eut des alliés d'un bout à l'autre de l'Empire. De paternelle qu'elle était à l'origine, la puissance souveraine était devenue ennemie de la nation.
À l'exemple de l'Empereur, les Dedjazmatchs et autres grands Polémarques eurent chacun une cour et des clercs qui les aidèrent à absorber les juridictions, en démontrant, par leurs interprétations subtiles et captieuses, que tout droit de juger découlait de l'Atsé. Comme les Atsés, ils attirèrent la noblesse à leurs cours, encouragèrent ses désordres et favorisant tantôt les plaintes des communes contre leurs seigneurs, tantôt les plaintes des seigneurs contre leurs communes, ils arrivèrent à désunir la nation et finirent par concentrer en leurs mains la juridiction civile. De gratuite qu'elle était, la justice devint salariée; les Likaontes, les Azzages et d'autres espèces de _missi dominici_ parcouraient les provinces pour la distribuer au nom de leur maître. Des provinces se révoltèrent: elles furent vaincues et expropriées en masse de leurs droits.
La famille, cet élément essentiel d'ordre et de liberté, était encore dans sa force; les nouveaux dominateurs l'affaiblirent, en accueillant avidement les plaintes de ses membres contre son autonomie. La loi salique qui l'avait régie jusqu'alors cessa d'être sa règle absolue: les femmes furent admises, comme les héritiers mâles, au partage des terres; des fiefs même importants tombèrent en quenouille. «Nos femmes, m'ont dit quelques indigènes, ont perdu dès-lors, avec l'esprit de soumission, leur principale vertu; notre vieux mariage chrétien et irrévocable devint l'exception; le mariage dotal et accessible au divorce, la règle; les riches et les nobles, et nos Empereurs eux-mêmes, y ajoutèrent le concubinat. Le discrédit cessa de frapper les bâtards: leur légitimation et l'adoption d'étrangers achevèrent de détruire l'unité et la moralité de nos foyers. La division habita parmi nous. Dès-lors les délateurs ont paru; les procès se sont multipliés; la connaissance des lois est devenue une science abstruse, semée d'embûches[7], et a donné naissance à cette classe d'hommes dangereux qui font métier de nous défendre devant nos juges. Nos familles se sont appauvries; nos communes se sont désagrégées; les soldats de profession nous ont envahis; plus de sûreté ni d'abondance dans nos campagnes, et au mot qui désignait le cultivateur on substitua la désignation injurieuse qui prévaut aujourd'hui. L'Empereur était devenu tout, et tout était devenu l'Empereur.»
[7] On comprend que dans un pays où la justice se rendait gratuitement, et où la connaissance de la loi était assez répandue pour permettre à chaque citoyen de remplir les fonctions de juge ou de défendre sa propre cause, la profession d'avocat, conséquence de l'introduction d'un nouveau régime légal, ait été accueillie défavorablement. Les avocats éthiopiens se recrutent parmi les hommes d'une réputation équivoque. Ils se font redouter par l'adresse avec laquelle ils aggravent les moindres accusations et égarent leurs adversaires dans les dédales de la chicane. Ils ne craignent pas de se porter comme délateurs ou comme dénonciateurs publics; ils s'enrichissent, mais leur richesse passe pour n'être pas durable, et il n'est pas rare, du reste, qu'ils succombent sous la main de quelque victime de leurs accusations. Les Waïzaros ou nobles, et les gentilshommes, mettent de l'amour-propre à plaider leurs causes eux-mêmes et à plaider, gratuitement bien entendu, celles de leurs concitoyens inhabiles à présenter eux-mêmes leur défense. J'en ai vu se préoccuper, au détriment de leurs propres affaires, de la défense d'un accusé devant un tribunal, où le hasard les avait conduits. La qualification d'avocat appliquée à un homme qui ne fait pas métier de plaider est regardée comme une injure qui rend passible de dommages-intérêts.
«Cependant Dieu envoya bientôt des avertissements à nos maîtres. La famille impériale se désunit comme les autres, et l'Empire fut déchiré par des guerres entre prétendants à la couronne. On vit alors s'établir l'usage cruel par suite duquel, à l'avénement de chaque Empereur, tous les agnats impériaux étaient chargés de fers et relégués, leur vie durant, dans quelque mont-fort. Aux plus favorisés on permettait les jouissances matérielles. Ceux qui parvenaient à recouvrer leur liberté se réfugiaient dans les parties désertes du pays, attiraient des partisans en leur promettant le rétablissement de nos anciennes institutions, et quelques-uns ont soutenu de longues guerres qui mirent le trône en péril.»
Il restait à détruire complètement la propriété, gage de la stabilité de la famille. Durant les guerres civiles, les Atsés avaient exproprié de leurs terres des provinces entières; ils les donnèrent à des colons étrangers ou les rendirent à leurs anciens propriétaires, mais à des conditions serviles, et ils affirmèrent désormais l'idée musulmane, que le territoire de l'Empire appartenait à l'Empereur, et que leurs sujets n'en pouvaient avoir que la jouissance. Bientôt ils les appelèrent _leurs esclaves_, et, quel que fût son rang ou sa dignité, tout citoyen qui avait à solliciter une faveur ou à réclamer un droit dut se dire l'esclave de l'Empereur.
Le Lik Atskou me racontait qu'un jour les habitants d'une commune éloignée étant venus à l'audience de l'Empereur pour se plaindre de quelque abus, l'empereur, après les avoir écoutés jusqu'au bout:
--Voyons, leur dit-il, sur la terre de qui êtes-vous debout, en ce moment?
--Sur celle de Votre Majesté.
--Eh bien! trouvez d'abord dans l'Empire une motte de terre, d'où vous puissiez réclamer sans être sur ma terre: j'examinerai après.
«Les hommes, ajouta le Lik Atskou, sont sourds et aveugles: on leur crie, ils n'entendent pas; on leur montre, ils ne voient pas, jusqu'à ce qu'un jour un rien leur fasse subitement ouvrir les yeux et les oreilles. Jusque là, dit-on, nos pères n'avaient pas cru à la réalité d'un dépouillement aussi complet. Cette réponse sacrilége répétée partout leur fit comprendre leur abaissement. Nous n'étions plus qu'une nation de mendiants.»
Comme pour accroître ces misères, le clergé qu'on avait réduit au silence en le comblant de biens, se livra avec fureur aux dissensions théologiques. Les dissidents s'appuyèrent sur des partis de mécontents: des guerres civiles éclatèrent, au nom de la religion; les répressions, envenimées par l'esprit de secte, atteignirent tous les excès de la barbarie, et, ces lugubres répressions accomplies, les Empereurs se faisaient gloire de convoquer des conciles ou des synodes et de décider en maîtres des questions du dogme. La nation était exténuée; les Empereurs ivres d'orgueil. Il y a trois siècles environ, l'un d'eux, après avoir vu défiler pendant plusieurs jours ses armées, à la revue annuelle, s'écria: «Le monde entier ne me peut pas!» et il pria Dieu publiquement de lui envoyer un ennemi qui fût à sa taille!
Pendant toutes ces discordes, quelques provinces situées aux extrémités de l'Empire s'en étaient détachées; entre autres, la province de Harar, située au S.-E.; elle avait adopté l'Islamisme et s'était donné un roi. Dans la seconde moitié du seizième siècle, un simple cavalier du nom d'Ahmed, au service de ce petit souverain, prit la campagne avec quelques compagnons, comme rebelle contre son prince qu'il accusait d'un passe-droit. Il détroussa les caravanes, arrêta les voyageurs, pilla des hameaux écartés, et sa troupe s'augmenta. Redoutant pour ses méfaits la vengeance de ses compatriotes, il s'éloigna et s'en fut rôder sur les frontières de l'Empire. Il surprit et battit en plusieurs rencontres les troupes du Méridazmatch ou Polémarque du Chawa, qui, s'étant mis lui-même en campagne, fut surpris, vaincu et tué. Les troupes d'Ahmed grossissaient à chaque succès. Pour protéger le Chawa, l'Empereur envoya une armée; Ahmed la défit en bataille rangée et tua de sa main le Ras qui la commandait. Pour donner à ses entreprises une signification religieuse et attirer du même coup ses coréligionnaires sous son drapeau, Ahmed prit alors, conformément à l'usage arabe, le titre d'Imam, qui signifie champion de la religion. Les chrétiens lui donnèrent le sobriquet de _Gragne_, qui veut dire gaucher. Il dérouta encore d'autres armées impériales. L'empereur marcha contre lui, fut battu dans une grande bataille, et il fuyait devant son vainqueur, qui le pourchassait de frontière en frontière, exterminant les chrétiens qui refusaient de reconnaître Mahomet, lorsqu'une bande de héros portugais, envoyés au secours de l'Empire chrétien, défit Ahmed Gragne dans une bataille livrée en Bégamdir. Ahmed y laissa la vie, et la restauration de l'Empire put s'effectuer.
Les neuf années, dit-on, durant lesquelles Ahmed Gragne ravagea l'Empire furent les plus désastreuses peut-être que la nation eut à traverser. Partout où campait l'Imam, les populations chrétiennes étaient réduites à opter entre l'Islamisme ou la mort. Son armée s'abattait sur une province, la pillait, l'incendiait et passait au fil de l'épée tous les habitants mâles. Partout les églises furent dépouillées; quelques-unes renfermaient des richesses considérables: on en cite dont la toiture était recouverte de lames d'or. D'autres possédaient des bibliothèques précieuses, monuments des siècles les plus reculés[8], et les plus anciens sanctuaires furent jalousement détruits par le feu. Une portion considérable de la population se réfugia chez les peuples voisins, où elle vécut pour un temps: beaucoup de ces réfugiés s'unirent à des femmes étrangères et donnèrent naissance à des générations, qui ont modifié profondément la physionomie originelle de l'antique race chrétienne[9]. De tous côtés, des bandes d'hommes résolus à mourir au moins les armes à la main, prenaient refuge dans les cavernes et autres lieux-forts qu'offrent si fréquemment les kouallas; ils y vivaient d'herbes, de racines ou de la viande des animaux sauvages, s'entendaient pour harceler les troupes musulmanes qui, à leur tour, les traquaient comme des bêtes fauves, et, dès que le conquérant se portait sur d'autres points de l'Empire, ils reparaissaient sur les deugas et s'approvisionnaient en dévastant ce qu'avait laissé l'ennemi. Un grand nombre de ces refuges purent se soustraire aux armes des Musulmans. Mais, malheureusement, les monuments nationaux furent détruits à tout jamais. «Gragne ne put nous assujettir, disent les indigènes: il paraissait, rien ni personne ne restait debout devant sa face; mais tout se redressait contre lui, quand il était passé; et cet obscur rebelle, ce voleur de grands chemins n'aurait jamais pu faire impression sur nous, si nous n'eussions été divisés et affaiblis déjà par une série d'Empereurs qui nous avaient enlevé les choses de nos pères.»
[8] Je dois à l'obligeance d'un bibliophile, M. Gustave Grandin, la communication d'un Traité fort rare publié au dix-septième siècle, et dont voici un extrait:
«... Muleasses, Roy de Tunis, avait érigé une très-splendide bibliothèque, au rapport de Louis d'Urreta, qui assure que Mena, Empereur d'Æthiopie, ayant entendu que l'armée de l'Empereur Charles V emportait cette despouille, il donna charge à des marchands égyptiens et vénitiens pour l'achepter à quelque prix que ce fût. Lesquels accomplirent une partie de son dessein, car, ils en obtindrent plus de trois mille, qu'ils lui envoyèrent. Ce prince les reçeut avec une grande ioye et les envoya incontinent dans la Bibliothèque Royale des Abyssins. Laquelle à présent ne cède à celle d'Alexandrie pour le nombre de ses livres; selon Paul Ioue et Henry de Sponde, évesque de Pamiers, _en ses Annales sacrez l'an 1535, num. 22..._ (_Du Roy de Tunis, pages 50, 51._)
... Louis Urreta, Espagnol, asseure qu'au monastère de Sainte-Croix, au mont Amara, il y a trois bibliothèques très-amples. Lesquelles contiennent _dix millions cent mille volumes_ escrits en beau parchemin et conseruez dans des estuis de soye. Cette grande et imcomparable multitude de livres (_comme l'on croit_) commença d'être ramassée par Makada ou Nicaula, Reyne de Saba, et Melilek, son fils, qu'elle eut de Salomon. Duquel on dit que les oeuures y sont conseruées avec celles d'Enoch, Noé, Abraham, et Job et des autres S.S. Pères: comme il appert par le catalogue fait par Antoine Bricus et Laurent Crémones. Lesquels par le commandement du pape Grégoire XIII et la prière du cardinal Guillaume Sirlet purent visiter ce miracle du Monde, pour les livres, que l'on appelle en langue Æthiopique ASSABRARIA. C'est une chose et très-digne de remarque que la pratique qui se prit dans le couronnement des Empereurs des Abyssiens; qui est le don qu'on leur fait des clefs de cette Bibliothèque Royale du Mont Amara, pages 51, 52.»
(Traicté des plus belles bibliothèques publiqves et particvlières, qvi ont esté, et qvi sont à présent dans le monde. Divisé en deux parties. Composé par le P. Lovys Jacob. À Paris, chez Rolet Le Duc, rue Saint-Jacques, près la Poste. M. DC. XLIV. Avec privilége du Roy.)
[9] En Europe, où les besoins et l'attirail de la vie se sont multipliés, on conçoit malaisément que des communes entières puissent effectuer de longs voyages et vivre longtemps à l'étranger, sans se dissoudre. J'ai été à même de voir fréquemment, sur une échelle réduite, ces migrations de communautés, et la constance avec laquelle elles gardaient leur organisation dans les pays, où elles avaient à vivre, m'a souvent donné lieu d'admirer ces effets de l'autonomie communale.
Sitôt après la mort d'Ahmed Gragne, les populations rentrèrent dans leurs provinces, et ce dut être un étrange spectacle que celui de tout un peuple revenant ainsi d'un exil de plusieurs années et reprenant avec ordre possession de l'héritage de ses pères. En conséquence de leur organisation vivace, dès leur rentrée, les communes se trouvèrent reconstituées régulièrement; encouragées par le clergé des campagnes, elles se dressèrent devant l'Empereur, reprirent leurs droits, et la lutte recommença aussi vive que jamais. Les querelles religieuses l'avivèrent, et ces populations, quoique réduites, se livrèrent de nouveau aux guerres civiles. Grâce à l'unité de commandement, les partisans du Césarisme éthiopien l'emportèrent encore une fois, et les Empereurs purent opérer sans entraves la restauration de leur pouvoir d'après les formes les plus commodes pour leur omnipotence.
Mais quelque ingénieux que soit un législateur à disposer une société sur un plan préconçu, et quelque puissant qu'il soit, elle échappe toujours en quelques parties à ses prévisions et amène par là l'écroulement de son édifice. L'homme n'invente pas plus une société qu'une langue: il contribue à leur vie; il les peut modifier; trop souvent, il ne fait que les corrompre. L'invasion de Gragne était venue au moment où les Dedjazmatchs commençaient à se retourner contre l'Empereur. Celui-ci, ayant maîtrisé encore une fois les communes, disposant à son gré d'une aristocratie décimée et ruinée par la récente invasion, et débarrassé en même temps des craintes que lui avait données la puissance déjà excessive de ses Dedjazmatchs, aurait fait un retour sur lui-même: la solitude de son pouvoir l'effraya; il dit à ses conseillers:
--Le fils de l'homme ne saurait porter seul la toute-puissance.
Mais il n'eut ni la grandeur d'âme, ni la prudence de déposer ses pouvoirs usurpés et de reprendre ceux que lui conféraient les constitutions primitives. Il crut sauver l'Empire par des demi-mesures: il rendit par octroi aux communes une partie de leur autonomie; mais pour les maintenir dans sa dépendance et en imposer en même temps aux Dedjazmatchs et autres grands Polémarques dont il restreignit le nombre et les attributions judiciaires, il forma des terres qui étaient restées sans maîtres, des fiefs ingénieusement répartis, et les donna par investiture annuelle aux cognats impériaux ou à ses créatures, en les liant à la couronne par une vassalité directe. Il institua à perpétuité un nombre considérable de fiefs de franc alleu, tenus, les uns au service de guerre, les autres à payer un cens annuel; des terres dites de bouclier, de javeline ou de cavalier, semblables à celles dites _Ziamet_, _Timor_ ou _Kilidj_, dans la constitution territoriale turque, et dont le propriétaire doit, en temps de guerre et selon leur étendue, soit un service militaire personnel, soit un certain nombre de fantassins ou de cavaliers équipés. Ces dispositions abritaient la couronne derrière une armée de vassaux directs, la plus nombreuse de l'Empire. Il mécontenta ainsi les communes, par des restitutions incomplètes; les cognats, par la dépendance où les tenait l'investiture annuelle; le clergé, par son immixtion dans la gestion des biens cléricaux; l'ancienne noblesse, par la création d'une noblesse nouvelle, et les grands vassaux par leur amoindrissement.
Malgré les efforts de ses prédécesseurs pour faire prévaloir le code de lois importé du Bas-Empire, la nation n'avait cessé de protester de diverses façons de son attachement à ses anciennes coutumes, et les nombreux essais qu'ils avaient faits d'imposer par la force l'usage exclusif de ces lois n'ayant produit que des résultats éphémères, il s'était établi insensiblement comme un compromis, par suite duquel la coexistence des deux régimes de lois fut acceptée, et les causes étaient soumises à l'un ou l'autre de ces régimes, au choix du défendeur. Seulement, les hommes de loi, conformément à leur principe que toute justice émanait de l'Empereur, prélevaient à leur profit sur les parties qui avaient recours à la justice coutumière, laquelle se rendait gratuitement, les frais et coûts qu'eut amenés le fonctionnement de la justice impériale.
Les Atsés maintinrent l'incarcération perpétuelle des agnats impériaux; ils s'habituèrent à continuer d'année en année le pouvoir aux princes cognats: pour plusieurs même, ils laissèrent s'établir une sorte d'hérédité. Pour mieux assurer leur pouvoir en augmentant l'influence de leur famille, ils établirent que les princesses de leur sang conféreraient la noblesse à leurs maris, ainsi qu'à leurs enfants. Le mariage civil et soumis au divorce prévalait de plus en plus; l'émancipation légale de la femme avait accru les désordres dans les familles; les princesses impériales surtout donnaient les plus scandaleux exemples d'immoralité, se mariaient et se démariaient, et finissaient par se contenter du concubinat. Les enfants issus de ces associations étant dépourvus d'apanages proportionnés à leur noblesse, avaient recours aux libéralités du souverain. Les décorations, les titres surtout se multiplièrent, perdirent leur prestige, et propagèrent à la fois l'insolence et le servilisme. Sur plusieurs points de l'Empire, les communes aidées de leurs fidèles alliés, le clergé et l'aristocratie des campagnes, entreprirent encore une fois la revendication de leurs droits. Elles furent réprimées cruellement et perdirent leurs dernières franchises. Tous les pouvoirs dépendirent du caprice impérial; la hiérarchie ne fut plus que fictive; une égalité servile régna pour tous.
Mais en vertu de ce principe qui veut que les pouvoirs accumulés s'altèrent et communiquent leur corruption à leurs dépositaires, les Atsés se dépravèrent, et la dissolution de l'Empire progressa rapidement. Par condescendance pour l'opinion publique, et comme pour faire illusion à leur peuple, les Empereurs affectaient de respecter quelques-unes de ses anciennes libertés. Selon la coutume, l'Empereur n'était réellement le maître que sur une grande route; dès qu'il posait le pied sur la terre d'une commune, il devait obéissance à la loi de cette commune et soumettre ses volontés aux officiers communaux. Les Atsés suivaient hypocritement cet usage et donnaient lieu quelquefois à des incidents semblables à celui du moulin de Sans-Souci, faisant croire ainsi à une liberté et à une justice qui n'existaient plus. Ils maintenaient aussi auprès de leur personne un _Akab-Saat_, officier chargé de rester debout auprès de l'Empereur quand il mangeait ou quand il buvait, et de lui arrêter même la main, dès qu'il jugeait que son maître dépassait les règles de la tempérance. L'Atsé ne prenait pas un repas, sans que l'Akab-Saat fût présent; on citait des cas où cet officier avait saisi la coupe. Mais les orgies impériales finissaient fréquemment par des exécutions.