Dostoïevsky (Articles et Causeries)

Part 7

Chapter 73,685 wordsPublic domain

Malgré l'extraordinaire luxuriance de sa comédie humaine, les personnages de Dostoïevsky se groupent, s'échelonnent sur un seul plan toujours le même, celui de l'humilité et de l'orgueil; plan qui nous désorienté et même qui ne nous apparaît pas nettement tout d'abord, pour cette seule raison, que d'ordinaire ce n'est pas dans ce sens-là que nous faisons la coupe et que nous hiérarchisons l'humanité. Je m'explique: dans les admirables romans de Dickens, par exemple, je suis parfois presque gêné, par ce que sa hiérarchie, et disons ici, pour employer le mot de Nietzsche: son _échelle des valeurs_, offre de convenu, presque d'enfantin. Il me semble, en lisant un de ses livres, avoir devant les yeux un des _Jugements derniers_ de l'Angelico: il y a des élus; il y a des damnés; il y a des douteux, de très rares douteux, que les bons anges et les mauvais démons se disputent. La balance qui les pèse tous, comme un bas-relief égyptien, ne tient compte que de leur plus ou moins de bonté. Aux bons, le ciel; aux méchants, l'enfer. Dickens suit en cela l'opinion de son peuple et de son époque. Il arrive que les méchants prospèrent, que les bons soient sacrifiés: c'est la honte de cette vie terrestre et de notre société. Tous les romans tendent à nous montrer, à nous rendre sensible la précellence des qualités du cœur sur celles de l'esprit. J'ai choisi Dickens comme exemple, parce que, de tous les grands romanciers que nous connaissons, c'est chez lui, me semble-t-il, que la classification se présente de la manière la plus simple, et j'ajoute: c'est ce qui lui permet d'être si populaire.

Or, relisant dernièrement d'affilée presque tous les livres de Dostoïevsky, il m'a paru qu'une classification analogue existe chez lui; moins apparente sans doute, encore que presque aussi simple, et qui me semble beaucoup plus significative: ce n'est point selon leur plus ou moins de bonté que l'on peut hiérarchiser (excusez ce mot affreux) ses personnages, selon les qualités de leur cœur, mais bien selon leur plus ou moins d'orgueil.

Dostoïevsky nous présente, d'une part, des humbles (et certains d'entre eux pousseront l'humilité jusqu'à l'abjection, jusqu'à se complaire dans l'abjection), d'autre part, des orgueilleux (et certains de ceux-ci pousseront l'orgueil jusqu'au crime). Ces derniers seront, d'ordinaire, les plus intellectuels. Nous les verrons, tourmentés par le démon de l'orgueil, toujours faire assaut de noblesse:

Je parie que pendant toute la nuit, vous êtes restés à parler, assis l'un à côté de l'autre, et que vous avez perdu un temps précieux à _faire assaut de noblesse_,

dit à Stavroguine l'immonde Pierre Stépanovitch dans _les Possédés_[33], ou encore:

Malgré la peur que lui inspire Versilov, Katherina Nikolaïevna a toujours eu de la vénération pour la noblesse de ses principes et sa supériorité d'esprit... Dans sa lettre, il lui a donné sa parole de gentilhomme qu'elle n'avait rien à craindre. Elle a, de son côté, manifesté des sentiments non moins chevaleresques! Il a pu y avoir entre eux _joute de courtoisie_[34].

Il n'y a rien qui soit de nature à froisser votre amour-propre, dit Élisabeth Nikolaïevna à Stavroguine. Avant-hier, en rentrant chez moi, après votre réponse si chevaleresque à l'insulte publique que je vous avais faite, j'ai deviné tout de suite que, si vous me fuyiez, c'était parce que vous étiez marié, et nullement _parce que vous me méprisiez_, chose dont j'ai eu surtout peur, en ma qualité de jeune fille du monde.

Et elle achève:

Au moins l'amour-ргорге est sauf[35].

Ses personnages de femmes, plus encore que les masculins, sont constamment décidés, mus, par la raison d'orgueil (voir la sœur de Raskolnikoff, Nastasia Philipovna et Aglaé Épantchine de _l'Idiot_, Elisabeth Nikolaïevna des _Possédés_ et Katherina Ivanovna des _Karamazov_).

Mais, par un renversement, que j'oserais qualifier d'évangélique, les plus abjects sont plus près du royaume de Dieu que les plus nobles, tant l'œuvre de Dostoïevsky reste dominée par ces profondes vérités: «Il sera accordé aux humbles ce qui sera refusé aux puissants.»--«Je suis venu pour sauver ce qui était perdu», etc.

D'une part, nous voyons le renoncement à soi, l'abandon de soi; d'autre part, l'affirmation de la personnalité, la «volonté de puissance», dans les romans de Dostoïevsky, mène toujours à la banqueroute.

M. Souday m'a naguère reproché de sacrifier Balzac à Dostoïevsky, de l'immoler même, je crois bien. Est-il nécessaire de protester? Mon admiration pour Dostoïevsky est certes des plus vives; mais je ne pense pourtant point qu'elle m'aveugle, et je suis prêt à reconnaître que les personnages de Balzac sont d'une diversité plus grande que ceux du romancier russe; sa _Comédie humaine_, plus variée. Dostoïevsky atteint sans doute à des régions bien plus profondes, et touche à des points beaucoup plus importants qu'aucun autre romancier; mais l'on peut dire que tous ses personnages sont taillés dans la même étoffe. L'orgueil et l'humilité restent les secrets ressorts de leurs actes, encore qu'en raison des dosages divers les réactions en soient diaprées.

Dans Balzac (comme du reste dans toute la société occidentale, ou française particulièrement, dont ses romans nous offrent l'image), deux facteurs entrent en jeu, qui n'ont à peu près aucun rôle dans l'œuvre de Dostoïevsky; le premier, c'est l'intelligence; le second, c'est la volonté.

Je ne dis pas que, dans Balzac, la volonté mène toujours l'homme vers le bien et qu'il n'y ait que des vertueux parmi ses volontaires; mais du moins voyons-nous nombre de ses héros atteindre à la vertu par volonté et faire une carrière glorieuse à force de persévérance, d'intelligence et de résolution. Songez à ses David Séchard, Bianchon, Joseph Brideau, Daniel d'Arthez..., et j'en pourrais citer vingt autres.

Dans toute l'œuvre de Dostoïevsky, nous n'avons pas un seul _grand homme._--Pourtant l'admirable père Zossima des _Karamazov_, direz-vous... Oui, c'est certainement la plus haute figure que le romancier russe ait tracée; il domine de très haut tout le drame, et lorsque nous aurons enfin la traduction complète des _Frères Karamazov_, qu'on nous annonce, nous comprendrons mieux encore son importance. Mais nous comprendrons mieux aussi ce qui, pour Dostoïevsky, constitue sa véritable grandeur; le père Zossima n'est pas un _grand homme_ aux yeux du monde. C'est un saint, non pas un héros. Il n'atteint à la sainteté précisément qu'en abdiquant la volonté, qu'en résignant l'intelligence.

Dans l'œuvre de Dostoïevsky, tout aussi bien que dans l'Évangile, le royaume des cieux appartient aux pauvres en esprit. Chez lui, ce qui s'oppose à l'amour, ce n'est point tant la haine que la rumination du cerveau.

En regard de Balzac, si j'examine les êtres résolus que me présente Dostoïevsky, je m'aperçois soudain qu'ils sont tous des êtres terribles. Voyez Raskolnikoff, le premier sur la liste, d'abord chétif ambitieux, qui voudrait être Napoléon et qui ne parvient qu'à tuer une prêteuse sur gages et une innocente jeune fille. Voyez Stavroguine, Pierre Stépanovitch, Ivan Karamazov, le héros de _l'Adolescent_, (le seul des personnages de Dostoïevsky qui, depuis le commencement de sa vie, du moins depuis qu'il se connaît, vive avec une idée fixe: celle de devenir un Rothschild; et, comme par dérision, il n'est pas dans tous les livres de Dostoïevsky de créature plus veule, plus à la merci de chacun). La volonté de ses héros, tout ce qu'ils ont en eux d'intelligence et de volonté, semble les précipiter vers l'enfer; et si je cherche quel rôle joue l'intelligence dans les romans de Dostoïevsky, je m'aperçois que c'est toujours un rôle démoniaque.

Ses personnages les plus dangereux sont aussi bien les plus intellectuels.

Et je ne veux point dire seulement que la volonté et l'intelligence des personnages de Dostoïevsky ne s'exercent que pour le mal; mais que, lors même qu'elles s'efforcent vers le bien, la vertu qu'elles atteignent est une vertu orgueilleuse et qui mène à la perdition. Les héros de Dostoïevsky n'entrent dans le royaume de Dieu qu'en résignant leur intelligence, qu'en abdiquant leur volonté personnelle, que par le renoncement à soi.

Certes, on peut dire que, dans une certaine mesure, Balzac est, lui aussi, un auteur chrétien. Mais c'est en confrontant les deux éthiques, celle du romancier russe et celle du romancier français, que nous pouvons comprendre à quel point le catholicisme du second s'écarte de la doctrine purement évangéliste de l'autre; à quel point l'esprit catholique peut différer de l'esprit seulement chrétien. Pour ne choquer personne, disons, si vous le préférez, que la _Comédie humaine_ de Balzac est née du contact de l'Évangile et de l'esprit latin; la comédie russe de Dostoïevsky du contact de l'Evangile et du bouddhisme, de l'esprit asiatique.

Ces considérations ne sont que des préliminaires qui nous permettront de pénétrer plus avant dans l'âme de ces étranges héros, ainsi que je me propose de le faire à la leçon prochaine.

III

Nous n'avons guère fait jusqu'à présent que déblayer le terrain. Devant que d'aborder les idées de Dostoïevsky, je voudrais vous mettre en garde contre une grave erreur. Dans les quinze dernières années de sa vie, Dostoïevsky s'est occupé beaucoup de la rédaction d'une revue. Les articles qu'il écrivit pour cette revue ont été réunis dans ce qu'on appelle _Journal d'un écrivain._ Dostoïevsky, dans ses articles, expose ses idées. Il serait, semble-t-il, bien simple et bien naturel de se reporter sans cesse à ce livre: mais autant vous le dire tout de suite, ce livre est profondément décevant. Nous y trouvons l'exposé de théories sociales: elles demeurent fumeuses, et sont des plus maladroitement exprimées. Nous y trouvons des prédictions politiques: aucune d'elles ne s'est réalisée. Dostoïevsky cherche à prévoir l'état futur de l'Europe et se trompe presque constamment.

M. Souday, qui consacrait naguère à Dostoïevsky une de ses chroniques du _Temps_, se plaît à relever ses erreurs. Il ne consent à voir dans ces articles que du journalisme du type courant, ce que je suis tout prêt à lui accorder; mais je proteste lorsqu'il ajoute que ces articles nous renseignent à merveille sur les idées de Dostoïevsky. À vrai dire, les problèmes que Dostoïevsky traite dans le _Journal d'un écrivain_ ne sont pas ceux qui l'intéressent le plus; les questions politiques, il faut le reconnaître, lui paraissent moins importantes que les questions sociales; les questions sociales moins importantes, beaucoup moins importantes, que les questions morales et individuelles. Les vérités les plus profondes et les plus rares que nous pouvons attendre de lui sont d'ordre psychologique; et j'ajoute que, dans ce domaine, les idées qu'il soulève restent le plus souvent à l'état de problèmes, à l'état de questions. Il ne cherche point tant une solution qu'un exposé,--qu'un exposé de ces questions précisément qui, parce qu'elles sont extrêmement complexes et qu'elles se mêlent et s'entre-croisent, demeurent le plus souvent à l'état trouble. Enfin, pour tout dire, Dostoïevsky n'est pas à proprement parler un penseur; c'est un romancier. Ses idées les plus chères, les plus subtiles, les plus neuves, nous les devons chercher dans les propos de ces personnages, et non point même toujours de ses personnages de premier plan: il arrive souvent que les idées les plus importantes, les plus hardies, ce soit à des personnages d'arrière-plan qu'il les prête. Dostoïevsky est on ne peut plus maladroit dès qu'il s'exprime en son nom propre. On pourrait lui appliquer à lui-même cette phrase qu'il prête à Versilov dans son _Adolescent_:

Développer[36]? non j'aime mieux sans développement. Et n'est-ce pas curieux: presque toujours quand il m'est arrivé de développer une idée en quoi je crois, l'exposé n'est pas terminé que ma foi a déjà faibli[37].

L'on peut même dire qu'il est rare que Dostoïevsky ne se retourne pas contre sa propre pensée, aussitôt après l'avoir exprimée. Il semble qu'elle exhale aussitôt pour lui cette puanteur des choses mortes, semblable à celle qui se dégageait du cadavre du starets Zossima, alors précisément qu'on attendait de lui des miracles,--et qui rendait si pénible pour son disciple, Aliocha Karamazov, la veillée mortuaire.

Évidemment, pour un «penseur», voici qui serait assez fâcheux. Ses idées ne sont presque jamais absolues; elles restent presque toujours relatives aux personnages qui les expriment, et je dirai plus: non seulement relatives à ces personnages, mais à un moment précis de la vie de ces personnages; elles sont pour ainsi dire _obtenues_ par un état particulier et momentané de ces personnages; elles restent relatives; en relation et fonction directe avec le fait ou tel geste quelles nécessitent ou qui les nécessite. Dès que Dostoïevsky théorise, il nous déçoit. Ainsi, même dans son article sur le mensonge, lui qui est d'une si prodigieuse habileté pour mettre en scène des types de menteurs (et combien différents de celui de Corneille), et qui sait nous faire comprendre à travers eux ce qui peut pousser le menteur à mentir, dès qu'il veut nous expliquer tout cela, dès qu'il entreprend la théorie de ses exemples, il devient plat, et fort peu intéressant.

À quel point Dostoïevsky est _romancier_, ce _Journal d'un écrivain_ nous le montrera; car s'il reste assez médiocre dans les articles théoriques et critiques, il devient excellent aussitôt que quelque personnage entre en scène. C'est en effet dans ce journal que nous trouverons le beau récit du _moujik Krotckaia_, une des œuvres les plus puissantes de Dostoïevsky, sorte de roman qui n'est à proprement parler qu'un long monologue, comme celui de _l'Esprit souterrain_ qu'il écrivit à peu près à la même époque.

Mais il y a mieux que cela--je veux dire plus révélateur: dans le _Journal d'un écrivain._ Dostoïevsky nous permet, à deux reprises, d'assister au travail d'affabulation, presque involontaire, presque inconscient de son esprit.

Après nous avoir parlé du plaisir qu'il avait à regarder les promeneurs dans la rue, et parfois à les suivre, nous le voyons s'attacher soudain à l'un de ces passants rencontrés:

Je remarque un ouvrier qui va sans femme à son bras. Mais il a un enfant avec lui, un petit garçon. Tous deux ont la mine triste des isolés. L'ouvrier a une trentaine d'années; son visage est fané, d'un teint malsain. Il est endimanché, porte une redingote usée aux coutures et garnie de boutons dont l'étoffe s'en va; le collet du vêtement est gras, le pantalon mieux nettoyé semble pourtant sortir de chez le fripier; le chapeau haut de forme est très râpé. Cet ouvrier me fait l'effet d'un typographe. L'expression de sa figure est sombre, dure, presque méchante. Il tient l'enfant par la main, et le petit se fait un peu trainer. C'est un mioche de deux ans ou de guère plus, très pâle, très chétif, paré d'un veston, de petites bottes à tiges rouges et d'un chapeau qu'embellit une plume de paon. Il est fatigué. Le père lui dit quelque chose, se moque peut-être de son manque de jarret. Le petit ne répond pas et cinq pas plus loin, son père se baisse, le prend dans ses bras et le porte. Il semble content, le gamin, et enlace le cou de son père. Une fois juché ainsi, il m'aperçoit et me regarde avec une curiosité étonnée. Je lui fais un petit signe de tête, mais il fronce les sourcils et se cramponne plus fort au cou de son père. Ils doivent être de grands amis tous deux.

Dans les rues, j'aime à observer les passants, à examiner leurs visages inconnus, à chercher qui ils peuvent bien être, à m'imaginer comment ils vivent, ce qui peut les intéresser dans l'existence. Ce jour-là, j'ai été préoccupé surtout de ce père et de cet enfant. Je me suis figuré que la femme, la mère était morte depuis peu, que le veuf travailla it à son atelier toute la semaine, tandis que l'enfant restait abandonné aux soins de quelque vieille femme. Ils doivent loger dans un sous-sol où l'homme loue une petite chambre, peut-être seulement un coin de chambre. Et, aujourd'hui dimanche, le père a conduit le petit chez une parente, chez la sœur de la morte probablement. Je veux que cette tante qu'on ne va pas voir très souvent soit mariée à un sous-officier et habite une grande caserne dans le sous-sol, mais dans une chambre à part. Elle a pleuré sa défunte sœur, mais pas bien longtemps. Le veuf n'a pa montré non plus grande douleur, pendant la visite tout au moins. Toutefois, il est demeuré soucieux, parlant peu et seulement de questions d'intérêt. Bientôt il se sera tu! On aura alors apporté le samovar; on aura pris le thé. Le petit sera resté sur un banc, dans un coin, faisant sa moue sauvage, fronçant les sourcils, et, à la fin, se sera endormi. La tante et son mari n'auront pas fait grande attention à lui; on lui aura donné un morceau de pain et une tasse de lait. L'officier muet tout d'abord, lâchait à un moment donné une grosse plaisanterie de soudard au sujet du gamin que son père réprimandait précisément. Le mioche aura voulu repartir tout de suite, et le père l'aura ramené à la maison de Veborgskaia à Litienaia.

Demain le père sera de nouveau à l'atelier et le moutard avec la vieille femme[38].

À un autre endroit du même livre, nous lisons le récit de la rencontre qu'il fit d'une centenaire. Il la voit en passant dans la rue, assise sur un banc. Il lui parle, et puis passe outre. Mais le soir «après avoir fini son travail», il repense à cette vieille, il imagine son retour chez elle auprès des siens, les propos de ceux-ci à la vieille. Il raconte sa mort. «J'ai plaisir à imaginer la fin de l'histoire. D'ailleurs, je suis un romancier. J'aime à raconter des histoires.»

Du reste, Dostoïevsky n'invente jamais au hasard. Dans un des articles de ce même _Journal_, à propos du procès de la veuve Kornilov, il reconstitue et recompose le roman à sa façon, mais il peut écrire ensuite, après que l'enquête judiciaire a jeté pleine lumière sur le crime: «J'ai presque tout deviné», et il ajoute: «Une circonstance me permit d'aller voir la Kornilova. Je fus surpris de voir comme mes suppositions s'étaient trouvées presque conformes avec la réalité. Je m'étais certes trompé sur quelques détails: ainsi Kornilov, bien que paysan, s'habillait à l'européenne, etc.», et Dostoïevsky conclut: «Somme toute, mes erreurs ont été de peu d'importance. Le fond de mes suppositions demeure vrai[39].»

Avec de tels dons d'observateur, d'affabulateur et de reconstructeur du réel, si l'on y joint les qualités de sensibilité, l'on peut faire un Gogol, un Dickens (et peut-être vous souvenez-vous du début du _Magasin d'antiquités_, où Dickens, lui aussi s'occupe à suivre les passants, les observant, et, après qu'il les a quittés, continuant d'imaginer leur vie); mais ces dons, si prodigieux soient-ils, ne suffisent ni pour un Balzac, ni pour un Thomas Hardy, ni pour un Dostoïevsky. Ils ne suffiraient certainement pas à faire écrire à Nietzsche:

La découverte de Dostoïevsky a été pour moi plus importante encore que celle de Stendhal; il est le seul qui m'ait appris quelque chose en psychologie.

J'ai copié de Nietzsche, il y a bien longtemps déjà, cette page que je vais vous lire. Nietzsche, en l'écrivant, n'avait-il pas en vue ce qui précisément fait la plus particulière valeur du grand romancier russe, ce par quoi il s'oppose à nombre de nos romanciers modernes, aux Goncourt, par exemple, que Nietzsche semble ici désigner:

Morale pour psychologues: ne point faire de psychologie de colportage! Ne jamais observer pour observer! C'est ce qui donne une fausse optique, un «tiquage», quelque chose de forcé qui exagère volontiers. Vivre quelque chose pour _vouloir_ le vivre,--cela ne réussit pas. Il n'est pas _permis_ pendant l'événement de regarder vers soi; tout coup d'œil se change là en «mauvais œil». Un psychologue de naissance se garde par instinct de regarder pour voir: il en est de même pour le peintre de naissance. Il ne travaille jamais d'après a nature,--il s'en remet à son inspiration, à sa _chambre obscure_, pour tamiser, pour exprimer le «cas», la «nature», la «chose vécue»... Il n'a conscience que de la _généralité_, de la conclusion, de la résultante: il ne connaît pas ces déductions arbitraires du cas particulier. Quel résultat obtient-on lorsqu'on s'y prend autrement? Par exemple, lorsque, à la façon des romanciers parisiens, on fait de la grande psychologie de colportage? On épie en quelque sorte la réalité, on rapporte tous les soirs une poignée de curiosités. Mais regardez donc ce qui en résulte..., etc.[40].

Dostoïevsky n'observe jamais pour observer. L'œuvre chez lui ne naît point de l'observation du réel; ou du moins elle ne naît pas rien que de cela. Elle ne naît point non plus d'une idée préconçue, et c'est pourquoi elle n'est en rien théorique, mais reste immergée dans le réel; elle naît d'une rencontre de l'idée et du fait, de la confusion (du _blending_, diraient les Anglais) de l'un et de l'autre, si parfaite que jamais l'on ne peut dire qu'aucun des deux éléments l'emporte,--de sorte que les scènes les plus réalistes de ses romans sont aussi les plus chargées de signification psychologique et morale; plus exactement, chaque œuvre de Dostoïevsky est le produit d'une fécondation du fait par l'idée. «L'idée de ce roman existe en moi depuis trois ans», écrit-il en 1870 (il s'agit ici des _Frères Karamazov_ qu'il n'écrivit que neuf ans plus tard), et dans une autre lettre:

La question principale qui sera poursuivie dans toutes les parties de ce livre est celle même dont j'ai souffert consciemment ou inconsciemment toute ma vie: l'existence de Dieu!

Mais cette idée reste flottante dans son cerveau aussi longtemps qu'elle ne rencontre pas le fait divers (en l'espèce une cause célèbre, un procès de justice criminelle) qui la vienne féconder; c'est alors seulement qu'on peut dire que l'œuvre est conçue. «Çe: que j'écris est une chose tendancieuse», dira-t-il dans cette même lettre, en parlant des _Possédés_ qu'il mûrit en même temps que les _Karamazov._ Le roman des _Karamazov_ lui aussi est une œuvre tendancieuse. Certes, rien n'est moins gratuit--au sens que l'on donne aujourd'hui à ce mot--que l'œuvre de Dostoïevsky. Chacun de ses romans est une sorte de démonstration; l'on pourrait dire un plaidoyer,--ou mieux encore une prédication. Et si l'on osait reprocher quelque chose à cet admirable artiste, ce serait peut-être d'avoir voulu trop prouver. Entendons-nous: Dostoïevsky ne cherche jamais à incliner notre opinion. Il cherche à l'éclairer; à rendre manifeste certaines vérités secrètes qui, lui, l'éblouissent, qui lui paraissent--qui nous paraîtront bientôt aussi--de la plus haute importance; les plus importantes sans doute que l'esprit de l'homme puisse atteindre,--non des vérités d'ordre abstrait, non des vérités en dehors de l'homme, mais bien des vérités d'ordre intime, des vérités secrètes. D'autre part, et c'est là ce qui préserve ses œuvres de toutes les déformations tendancieuses, ces vérités, ces idées de Dostoïevsky restent toujours soumises au fait, profondément engagées dans le réel. Il garde, vis-à-vis de la réalité humaine, une attitude humble, soumise; il ne force jamais; il n'incline jamais lui l'évènement; il semble qu'il applique à sa pensée meme le précepte de l'Évangile: «Qui la veut sauver la perdra; qui la renonce la rend vraiment vivante.»

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