Dostoïevsky (Articles et Causeries)

Part 5

Chapter 53,774 wordsPublic domain

Je voudrais te parler en détail des six jours que nous passâmes à Tobolsk et de l'impression que j'en ai gardé. Mais ce n'est pas le moment. Je puis seulement te dire que _nous avons été entourés de tant de sympathie, de tant de compassion que nous nous sentions heureux._ Les anciens déportés (ou du moins non pas eux, mais leurs femmes) s'intéressaient à nous comme à des parents. Âmes merveilleuses que vingt-cinq ans de malheur ont éprouvées sans les aigrir! D'ailleurs nous n'avons pu que les entrevoir, car on nous surveillait très sévèrement. Elles nous envoyaient des vivres et des vêtements. Elles nous consolaient, nous encourageaient. Moi qui suis parti sans rien, sans même emporter les vêtements nécessaires, j'avais eu le loisir de m'en repentir le long de la route... Aussi ai-je bien accueilli les couvertures qu'elles nous ont procurées.

Enfin, nous partîmes.

Trois jours, après nous arrivions à Omsk.

Déjà à Tobolsk, j'avais appris quels devaient être nos chefs immédiats. Le commandant était un homme très honnête. Mais le major de place de Krivtsov était un gredin comme il y en a peu, barbare, maniaque, querelleur, ivrogne, en un mot tout ce qu'on peut imaginer de plus vil.

Le jour même de notre arrivée, il nous traita de sots, Dourov et moi, à cause du motif de notre condamnation, et jura qu'à la première infraction il nous ferait infliger un châtiment corporel. Il était major de place depuis deux ans et commettait au su et au vu de tous des injustices criantes. Il passa en justice deux ans plus tard. Dieu m'a préservé de cette brute! Il arrivait toujours ivre (je ne l'ai jamais vu autrement), cherchait querelle aux condamnés et les frappait sous prétexte qu'il était «saoul à tout casser». D'autres fois, pendant sa visite de nuit, parce qu'un homme dormait sur le côté droit, parce qu'un autre parlait en rêvant, enfin pour tous les prétextes qui lui passaient par la tête, nouvelle distribution de coups; et c'était avec un tel homme qu'il nous fallait vivre sans attirer sa colère! et cet homme adressait tous les mois des rapports sur nous à Saint-Pétersbourg.

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J'ai passé ces quatre ans derrière un mur, ne sortant que pour être mené aux travaux. Le travail était dur! Il m'est arrivé de travailler épuisé déjà, pendant le mauvais temps, sous la pluie dans la boue, ou bien pendant le froid intolérable de l'hiver. Une fois, je suis resté quatre heures à exécuter un travail supplémentaire: le mercure était pris; il y avait plus de 40 degrés de froid. J'ai eu un pied gelé.

Nous vivions en tas, tous ensemble, dans la même caserne. Imagine-toi un vieux bâtiment délabré, une construction en bois, hors d'usage et depuis longtemps condamnée à être abattue. L'été on y étouffait, l'hiver on y gelait.

Le plancher était pourri, recouvert d'un _verschok_[21] de saleté. Les petites croisées étaient verbes de crasse, au point que, même dans la journée, c'est à peine si on pouvait lire. Pendant l'hiver, elles étaient couvertes d'un _verschok_ de glace. Le plafond suintait. Les murs étaient crevassés. Nous étions serrés comme des harengs dans un tonneau. On avait beau mettre six bûches dans le poêle, aucune chaleur (la glace fondait à peine dans la chambre), mais une fumée insupportable et voilà pour tout l'hiver.

Les forçats lavaient eux-mêmes leur linge dans les chambres, de sorte qu'il y avait des mares d'eau partout; on ne savait où marcher. De la tombée de la nuit jusqu'au jour, il était défendu de sortir sous quelque prétexte que ce fût, et on mettait à l'entrée des chambres un baquet pour un usage que tu devines; toute la nuit, la puanteur nous asphyxiait. «Mais, disaient les forçats, puisqu'on est des êtres vivants, comment ne pas faire des cochonneries.»

Pour lit, deux planches de bois nu; on ne nous permettait qu'un oreiller. Pour couvertures, des manteaux courts qui nous laissaient les pieds découverts; toute la nuit nous grelottions. Les punaises, les poux, les cafards, on aurait pu les mesurer au boisseau. Notre costume d'hiver consistait en deux manteaux fourrés, des plus usés, et qui ne tenaient pas chaud du tout; aux pieds, des bottes à courtes tiges, et allez! marchez comme ça en Sibérie!

On nous donnait à manger du pain et du schtschi[22] où le règlement prescrivait de mettre un quart de livre de viande par homme. Mais cette viande était hachée, et je n'ai jamais pu la découvrir. Les jours de fête, nous avions du cacha[23], presque sans beurre; pendant le carême, de la choucroute à l'eau, rien de plus. Mon estomac s'est extrêmement débilité, j'ai été plus d'une fois malade. Juge s'il eût été possible de vivre sans argent! Si je n'en avais pas eu, que serais-je devenu? Les forçats ordinaires ne pouvaient pas plus que nous se contenter de ce régime; mais ils font tous, à l'intérieur de la caserne, un petit commerce et gagnent quelques kopeks. Moi, je buvais du thé et j'obtenais quelquefois pour de l'argent le morceau de viande qui m'était dû; c'est ce qui m'a sauvé. De plus, il aurait été impossible de ne pas fumer, on aurait été asphyxié dans une telle atmosphère; mais il fallait se cacher.

J'ai passé plus d'un jour à l'hôpital. J'ai eu des crises d'épilepsie; rares, il est vrai. J'ai encore des douleurs rhumatismales aux pieds. À part cela, ma santé est bonne. À tous ces désagréments, ajoute la presque complète privation de livres. Quand je pouvais par hasard m'en procurer un, il fallait le lire furtivement, au milieu de l'incessante haine de mes camarades, de la tyrannie de nos gardiens, et au bruit des disputes, des injures, des cris, dans un perpétuel tapage. Jamais seul! Et cela quatre ans, quatre ans! Parole! Dire que nous étions mal, ce n'est pas assez dire! Ajoute cette appréhension continuelle de commettre quelque infraction, qui met l'esprit dans une gêne stérilisante, et tu auras le bilan de ma vie.

Ce qu'il est advenu de mon âme et de mes croyances, de mon esprit et de mon cœur, durant ces quatre ans, je ne te le dirai pas, ce serait trop long. La constante méditation où je fuyais l'amère réalité n'aura pas été inutile. J'ai maintenant des désirs, des, espérances qu'auparavant je ne prévoyais même pas. Mais ce ne sont encore que des hypothèses; donc passons. Seulement toi, ne m'oublie pas, aide-moi! Il me faut des livres, de l'argent: fais-m'en parvenir, au nom du Christ!

Omsk est une petite ville, presque sans arbres; une chaleur excessive, du vent et de la poussière en été, en hiver, un vent glacial. Je n'ai pas vu la campagne. La ville est sale, soldatesque et par conséquent débauchée au plus haut point (je parle au peuple). Si je n'avais pas rencontré des âmes sympathiques, je crois que j'aurais été perdu. Konstantin Ivonitch Ivanor a été un frère pour moi. Il m'a rendu tous les bons offices possibles. Je lui dois de l'argent. S'il vient à Pétersbourg, remercie-le. Je lui dois vingt-cinq roubles. Mais comment payer cette cordialité, cette constante disposition à réaliser chacun de mes désirs, ces attentions, ces soins?... Et il n'était pas le seul! _Frère, il y a beaucoup et âmes nobles dans le monde._

Je t'ai déjà dit que ton silence m'a bien tourmenté. Mais je te remercie pour l'envoi d'argent. Dans ta plus prochaine lettre (même dans la lettre officielle, car je ne suis pas encore sûr de pouvoir te donner une autre adresse), donne-moi des détails sur toi, sur Emilia Theodovna, les enfants, les parents, les amis, nos connaissances de Moscou, qui vit, qui est mort. Parle-moi de ton commerce: avec quel capital fais-tu maintenant tes affaires? Réussis-tu? As-tu déjà quelque chose? Enfin pourras-tu m'aider pécuniairement et de combien pourras-tu m'aider par an? Ne m'envoie l'argent dans la lettre officielle que si je ne trouve pas d'autre adresse; en tout cas, signe toujours Mikhaïl Petrovitch (tu comprends?). Mais j'ai encore un peu d'argent; en revanche, je n'ai pas de livres. Si tu peux, envoie-moi les revues de cette année, par exemple les _Annales de la patrie._

Mais voici le plus important: il me faut (à tout prix) les historiens antiques (traduction française) et les nouveaux; quelques économistes et les Pères de l'Église. Choisis les éditions les moins coûteuses et les plus compactes. Envoie immédiatement.

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Ce sont des gens simples, me dira-t-on pour m'encourager. Mais _un homme simple est bien plus à craindre qu'un homme compliqué._

D'ailleurs les hommes sont partout les mêmes. Aux travaux forcés, parmi des brigands, j'ai fini par découvrir des hommes, des hommes véritables, des caractères profonds, puissants, beaux. De l'or sous de l'ordure. Il y en avait qui, par certains aspects de leur nature, forçaient l'estime; d'autres étaient beaux tout entiers, absolument. J'ai appris à lire à un jeune Tcherky envoyé au bagne pour brigandage; je lui ai même enseigné le russe. De quelle reconnaissance il m'entourait! Un autre forçat pleurait en me quittant; je lui ai donné de l'argent, très peu, il m'en a une gratitude sans bornes. Et pourtant mon caractère s'était aigri; j'étais avec eux capricieux, inconstant; mais ils avaient égard à l'état de mon esprit et supportaient tout de moi, sans murmurer. _Et que de types merveilleux j'ai pu observer au bagne!_ J'ai vécu de leur vie et puis me vanter de les bien connaître.

Que d'histoires d'aventuriers et de brigands j'ai recueillies! Je pourrais en faire des volumes. Quel peuple extraordinaire! Je n'ai pas perdu mon temps; si je n'ai pas étudié la Russie, je sais par cœur le peuple russe; bien peu le connaissent comme moi... Je crois que je me vante. C'est pardonnable, n'est-ce pas?

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Envoie-moi le Coran, Kant (_Critique de la raison pure_), Hegel, surtout son _Histoire de la philosophie._ Mon avenir dépend de tous ces livres. Mais surtout remue-toi pour m'obtenir d'être transféré au Caucase. Demande à des gens bien informés où je pourrais publier mes livres et quelles démarches il faudrait faire. D'ailleurs je ne compte rien publier avant deux ou trois ans. Mais d'ici là, aide-moi à vivre, je t'en conjure! Si je n'ai pas un peu d'argent, je serai tué par le service! Je compte sur toi!

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Maintenant je vais écrire des romans et des drames. Mais j'ai encore à lire beaucoup, beaucoup; ne m'oublie donc pas!

Encore une fois adieu.

Th. D

Cette lettre resta sans réponse, comme tant d'autres. Il appert que Theodor Michaïlovitch resta sans nouvelles des siens durant toute sa captivité, ou presque toute. Faut-il croire, de la part de son frère, à de la prudence, à la crainte de se compromettre, à de l'indifférence peut-être? Je ne sais... C'est vers cette dernière interprétation qu'incline son biographe, Mme Hoffmann.

La première lettre de Dostoïevsky que nous connaissons après son élargissement et son enrôlement dans le 7e bataillon d'infanterie du corps de Sibérie, est du 27 mars 1854. Elle ne figure pas dans la traduction de M. Bienstock. Nous y lisons:

Envoie-moi... pas de journaux, mais des historiens européens. Économistes. Pères de l'Église. Les anciens autant que possible: Hérodote, Thucydide, Tacite, Pline, Flavius, Plutarque, Diodore, etc., traduits en français. Puis le Coran et un dictionnaire allemand. Naturellement tout cela pas en une seule fois; mais enfin ce que tu pourras. Envoie-moi aussi la _Physique_ de Pissaren et un traité de physiologie, n'importe lequel, français, s'il doit être meilleur qu'en russe. Tout cela dans les éditions les moins coûteuses. Tout cela, pas en une fois; mais lentement, un livre après autre. Si peu que tu fasses, je te serai reconnaissant. Comprends doue combien j'ai besoin de cette nourriture intellectuelle...

Tu connais à présent mes principales occupations, écrit-il un peu plus tard.

À vrai dire, je n'en ai pas d'autres que celles du service. Pas d'événements extérieurs, pas de troubles dans ma vie, pas d'accidents. Mais ce qui se passe dans l'âme, dans le cœur, dans l'esprit, ce qui a poussé, ce qui a mûri, ce qui s'est flétri, _ce qui a été rejeté en même temps que l'ivraie_, cela ne se dit pas et ne se raconte pas sur un bout de papier. Je vis ici dans l'isolement: je me cache, comme d'habitude. D'ailleurs, pendant cinq ans, j'étais sous escorte, et c'est quelquefois pour moi le plus grand délice de me trouver seul. En général, le bagne a détruit bien des choses en moi et en a fait éclore d'autres. Par exemple, je t'ai déjà parlé de ma maladie: d'étranges accès qui ressemblent à ceux de l'épilepsie, et cependant ce n'est pas l'épilepsie. Je te donnerai un jour des détails.

Sur cette question de la maladie, nous reviendrons dans la dernière de ces causeries.

Lisons encore dans la lettre du 6 novembre de la même année:

... Voilà bientôt dix mois que j'ai commencé ma nouvelle vie. Quant aux autres quatre années, je les considère comme une époque pendant laquelle j'étais enterré vivant et enfermé dans un cercueil. Quelle terrible époque c'était! je n'ai pas la force de te le raconter, mon ami. C'était une souffrance indicible, interminable, car chaque heure, chaque minute pesait sur mon âme. Pendant toutes ces quatre années, pas un instant pendant lequel je ne sentisse que j'étais au bagne.

Mais, aussitôt après, voyez à quel point son optimisme reprend le dessus:

J'étais tellement pris pendant l'été, que je trouvais à peine le temps de dormir. Mais à présent, je suis un peu habitué. Ma santé s'est aussi un peu améliorée. Et, _sans perdre l'espoir, j'envisage avenir avec assez de courage._

Trois lettres de cette même époque furent données par le numéro d'avril 1898 de _la Niva._ Pourquoi M. Bienstock ne nous donne-t-il que la première de ces lettres et point celle du 21 août 1855? Dostoïevsky y fait allusion à une lettre d'octobre précédent, qui n'a pas encore été retrouvée.

Lorsque, dans ma lettre d'octobre de l'an précédent, je te faisais entendre les mêmes plaintes (au sujet du silence des autres), tu m'as répondu qu'il t'avait été très pénible de les lire. Mon cher Mischa! Pour l'amour de Dieu, ne m'en veuille pas! Songe que je suis tout seul comme un caillou rejeté, que mon caractère a toujours été sombre, maladif, émotif... _Je suis le premier convaincu que j'ai tort._

Dostoïevsky rentra à Pétersbourg le 29 novembre 1859. À Semipalatinsk, il s'était marié. Il avait épousé la veuve d'un forçat, déjà mère d'un grand enfant, nature fort peu intéressante, semble-t-il, que Dostoïevsky adopta et prit à sa charge. Il avait la manie de se charger.

«Il était peu changé,» nous dit Milioukof, son ami, qui ajoute: «Son regard est plus hardi que naguère, et son visage n'a rien perdu de son expression énergique.»

En 1861, il fit paraître: _Humiliés et offensés._ En 1861-62, les _Souvenirs de la maison des morts. Crime et châtiment_, le premier de ses grands romans, ne parut qu'en 1866.

Dans les années 1863, 1864 et 1865, il s'occupa activement d'une revue. Une de ses lettres nous parle de ces années intermédiaires, si éloquemment que je ne me retiens point de vous lire encore ces passages. C'est, je crois, la dernière citation que je ferai de sa correspondance. Cette lettre est du 31 mars 1865[24].

... Je vais vous narrer mon histoire durant ce laps de temps. D'ailleurs pas toute. C'est impossible, car, en pareil cas, on ne raconte jamais dans les lettres les choses essentielles. Il y a des choses que je ne puis raconter tout simplement. C'est pourquoi je me bornerai à vous donner un rapide aperçu de la dernière année de ma vie.

Vous savez probablement qu'il y a quatre ans, mon frère entreprit l'édition ü une revue. J'y collaborais. Tout allait bien. Ma _Maison des morts_ avait obtenu un succès considérable qui avait rénové ma réputation littéraire. Mon frère, en commençant l'édition, avait beaucoup de dettes; elles allaient être payées, quand tout d'un coup, en mai 1863, la revue fut interdite à cause d'un article véhément et patriotique, qui, compris de travers, fut jugé comme une protestation contre les actes du gouvernement et l'opinion publique. Ce coup l'acheva; il fit dettes sur dettes; sa santé commença à s'altérer. Moi, à ce moment, je n'étais pas près de lui; j'étais à Moscou, au chevet de ma femme mourante. Oui, Alexandre Egorovitch, oui, mon cher ami! Vous m'écriviez, vous compatissiez à la perte cruelle qu'a été pour moi la mort de mon ange, de mon frère Michel, et vous ne saviez pas jusqu'à quel point le sort m'écrasait. Un autre être qui m'aimait, et que j'aimais infiniment, ma femme, est morte de phtisie à Moscou, où elle s'était installée depuis une année. De tout l'hiver 1864, je ne quittai pas son chevet.

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Oh! mon ami! Elle m'aimait infiniment et je l'aimais de même; cependant, nous ne vivions pas heureux ensemble. Je vous raconterai tout cela quand je vous verrai; sachez seulement que, bien que très malheureux ensemble (à cause de son caractère étrange, hypocondriaque et maladivement fantasque), nous ne pouvions cesser de nous aimer. Même, plus nous étions malheureux, plus nous nous attachions l'un à l'autre. Quelque étrange que cela paraisse, c'était ainsi. C'était la femme la plus honnête, la plus noble, la plus généreuse de toutes celles que j'ai connues dans ma vie. Quand elle est morte (malgré les tourments que j'éprouvai durant toute une année à la voir se mourir), bien que j'aie apprécié et senti péniblement ce que j'ensevelissais avec elle, je ne pouvais m'imaginer combien ma vie était vide et douloureuse. Voilà déjà une année, et ce sentiment reste toujours le même...

Aussitôt après l'avoir ensevelie, je courus à Pétersbourg chez mon frère. Il me restait seul! Trois mois plus tard, lui aussi n'était plus. Il ne fut malade qu'un mois; et, semblait-il, peu gravement, de sorte que la crise qui l'emporta en trois jours, était presque inattendue.

Et voilà que tout d'un coup, je me suis trouvé seul; et j'ai ressenti de la peur. C'est devenu terrible! Ma vie brisée en deux. D'un côté le passé avec tout ce pourquoi j'avais vécu, de l'autre l'inconnu sans un seul cœur pour remplacer les deux disparus. Littéralement, il ne me restait pas de raison de vivre. Se créer de nouveaux liens, inventer une nouvelle vie? Cette pensée seule me faisait horreur. Alors, pour la première fois, j'ai senti que je n'avais par quoi les remplacer, que je n'aimais qu'eux seuls au monde et qu'un nouvel amour non seulement ne serait pas, mais ne devait pas être.

Cette lettre fut continuée en avril, et quinze jours après le cri de désespoir que nous venons d'entendre, nous lisons, daté du 14 de ce mois, ce qui suit:

De toutes les réserves de force et d'énergie, dans mon âme est resté quelque chose de trouble et de vague, quelque chose voisin du désespoir. Le trouble, l'amertume, _l'état le plus anormal pour moi..._ Et, de plus, je suis seul!

Il n'y a plus l'ami de quarante années. Cependant _il me semble toujours que je me prépare à vivre._ C'est ridicule, n'est-pas? La vitalité du chat!

Il ajoute:

Je vous écris tout, et je vois que du principal, de ma vie morale, spirituelle, je ne vous ai rien dit, je ne vous ai même pas donné une idée.

Et je voudrais rapprocher cela d'une phrase extraordinaire que je lis dans _Crime et châtiment._ Dostoïevsky nous raconte dans ce roman l'histoire de Raskolnikoff qui s'est rendu coupable d'un crime et fut envoyé en Sibérie. Dans les dernières pages de ce livre, Dostoïevsky nous parle de l'étrange sentiment qui s'empare de son héros. Il lui semble que, pour la première fois, il commence à vivre:

Oui, nous dit-il, et qu'était-ce que toutes ces misères du passé? Dans cette première joie du retour à la vie, tout, même son crime, même sa condamnation et son envoi en Sibérie, tout cela lui apparaissait comme un fait extérieur, étranger; il semblait presque douter que cela lui fût réellement arrivé.

Et je vous lis ces phrases en justification de ce que je vous disais au début:

Les grands événements de la vie extérieure, si tragiques qu'il fussent, ont eu dans la vie de Dostoïevsky moins d'importance qu'un petit fait, auquel il faut bien que nous arrivions.

Durant son temps de Sibérie, Dostoïevsky fit la rencontre d'une femme qui mit entre ses mains l'Évangile. L'Évangile était du reste la seule lecture qui fût officiellement permise au bagne. La lecture et la méditation de l'Évangile furent pour Dostoïevsky d'une importance capitale. Toutes les œuvres qu'il écrivit par la suite sont imprégnées de la doctrine évangélique. Dans chacune de nos causeries, nous serons forcés de revenir sur les vérités qu'il y découvre.

Il me paraît d'un extrême intérêt, d'observer et de comparer les réactions si différentes que provoqua la rencontre de l'Évangile sur deux natures, par certain côté si parentes: celle de Nietzsche et celle de Dostoïevsky. La réaction immédiate, profonde, chez Nietzsche fut, il faut bien le dire, jalousie. Il ne me paraît pas que l'on puisse bien comprendre l'œuvre de Nietzsche sans tenir compte de ce sentiment. Nietzsche a été jaloux du Christ, jaloux jusqu'à la folie. En écrivant son _Zarathustra_, Nietzsche reste tourmenté du désir de faire pièce à l'Évangile. Souvent il adopte la forme même des Béatitudes pour en prendre le contre-pied. Il écrit _l'Antéchrist_ et dans sa dernière œuvre, l'_Ecce Homo_, se pose en rival victorieux de Celui dont il prétendait supplanter l'enseignement.

Chez Dostoïevsky, la réaction fut toute différente. Il sentit, dès le premier contact, qu'il y avait là quelque chose de supérieur, non seulement à lui, mais à l'humanité toute entière, quelque chose de divin... Cette humilité dont je vous parlais au début, et sur laquelle il me faudra plus d'une fois revenir, le disposait à la soumission devant ce qu'il reconnaissait supérieur. Il s'est incliné profondément devant le Christ; et la première et la plus importante conséquence de cette soumission, de ce renoncement, fut, je vous l'ai dit, de préserver la complexité de sa nature. Nul artiste, en effet ne sut mieux que lui mettre en pratique cet enseignement de l'Évangile: _Qui veut sauver sa vie la perdra, mais celui qui donne sa vie (qui fait l'abandon de sa vie), celui-là la rendra vraiment vivante._

C'est cette abnégation, cette résignation de soi-même, qui permit la cohabitation en l'âme de Dostoïevsky des sentiments les plus contraires, qui préserva, qui sauva l'extraordinaire richesse d'antagonismes qui combattaient en lui.

Nous examinerons dans la prochaine causerie si plusieurs des traits de la figure de Dostoïevsky, qui peuvent nous paraître, à nous Occidentaux, des plus étranges, ne sont pas des traits communs à tous les Russes; et cela nous permettra de distinguer d'autant mieux ceux qui lui sont proprement personnels.

II

Les quelques vérités d'ordre psychologique et moral que les livres de Dostoïevsky vont nous permettre d'aborder me paraissent des plus importantes et il me tarde d'y venir; mais si hardies et si neuves, qu'elles risqueraient de vous paraître paradoxales si je les abordais de front. J'ai besoin de précautions.

Dans notre dernière causerie, je vous ai parlé de la figure même de Dostoïevsky; il me semble opportun à présent, et précisément pour faire valoir d'autant plus les particularités de cette figure, de la replonger dans son atmosphère.