Dostoïevsky (Articles et Causeries)

Part 4

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Presque depuis l'adolescence, Gabriel Ardalionovitch avait été tourmenté par le sentiment constant de sa médiocrité, en même temps que par l'envie irrésistible de se convaincre qu'il était un homme supérieur. Plein d'appétits violents, il avait, pour ainsi dire, les nerfs agacés de naissance, et il croyait à la force de ses désirs parce qu'ils étaient impétueux. Sa rage de se distinguer le poussait parfois à risquer le coup de tête le plus inconsidéré, mais toujours au dernier moment notre héros se trouvait trop raisonnable pour s'y résoudre. Cela le tuait[14].

et voici pour un des personnages les plus effacés. Il faut ajouter que les autres, les grandes figures du premier plan, il ne les peint pas, pour ainsi dire, mais les laisse se peindre elles-mêmes, tout au cours du livre, en un portrait sans cesse changeant, jamais achevé. Ses principaux personnages restent toujours en formation, toujours mal dégagés de l'оmbге. Je remarque en passant combien profondément il diffère par là de Balzac dont le souci principal semble être toujours la parfaite conséquence du personnage. Celui-ci dessine comme David; celui-là peint comme Rembrandt, et ses peintures sont d'un art si puissant et souvent si parfait que, n'y aurait-il pas derrière elles, autour d'elles, de telles profondeurs de pensée, je crois bien que Dostoïevsky resterait encore le plus grand de tous les romanciers.

CONFÉRENCES DU VIEUX-COLOMBIER[15]

I

Quelque temps avant la guerre, je préparais, pour les Cahiers de Charles Péguy, une _Vie de Dostoïevsky_, à l'imitation des vies de Beethoven et de Michel-Ange, ces belles monographies de Romain Rolland. La guerre vint, et il me fallut mettre de côté les notes que j'avais prises à ce sujet. Longtemps, d'autres soucis et d'autres soins m'occupèrent, et j'avais à peu près abandonné mon projet, lorsque, tout récemment, pour fêter le centenaire de Dostoïevsky, Jacques Copeau me demanda de prendre la parole dans une séance commémorative, au Vieux-Colombier. Je ressortis ma liasse de notes; il me parut, en les relisant à distance, que les idées que j'y avais consignées méritaient de nous retenir; mais que, pour les exposer, l'ordre chronologique, auquel m'obligerait une biographie, n'était peut-être pas le meilleur. Ces idées, dont Dostoïevsky, dans chacun de ses grands livres, forme comme une tresse épaisse, il est souvent malaisé d'en démêler l'embrouillement; mais de livre en livre, nous les retrouvons; ce sont elles qui m'importent et d'autant plus que je les fais miennes. Si je prenais l'un après l'autre chacun de ces livres, je ne pourrais éviter les redites, mieux vaut procéder autrement; poursuivant de livre en livre ces idées, je tâcherai de les dégager, de m'en saisir et de vous les exposer aussitôt le plus clairement que me permettra leur apparente confusion. Idées de psychologue, de sociologue, de moraliste, car Dostoïevsky est à la fois tout cela,--tout en demeurant avant tout un romancier. Ce sont elles qui feront l'objet de ces entretiens. Mais, comme les idées ne se présentent jamais, dans l'œuvre de Dostoïevsky, à l'état brut, mais restent toujours en fonction des personnages qui les expriment (et de là précisément leur confusion et leur relativité); comme d'autre part j'ai souci d'éviter moi-même l'abstraction et de donner à ces idées le plus de relief possible, je voudrais tout d'abord vous présenter la personne de Dostoïevsky, vous parler des quelques événements de sa vie qui nous révéleront son caractère, et nous permettront de dessiner sa figure.

La biographie que je préparais avant la guerre, je me proposais de la faire précéder d'une introduction, où j'eusse examiné d'abord l'idée que l'on se fait communément du grand homme. J'eusse, pour éclairer cette idée, rapproché Dostoïevsky de Rousseau, rapprochement qui n'eût pas été arbitraire: leurs deux natures présentent en effet de profondes analogies--qui ont permis aux _Confessions_ de Rousseau d'exercer sur Dostoïevsky une extraordinaire influence. Mais il me paraît que Rousseau a été dès le début de sa vie, comme empoisonné par Plutarque. À travers lui, Rousseau s'était fait du _grand homme_ une représentation un peu déclamatoire et pompeuse. Il plaçait devant lui la statue d'un héros imaginaire, à laquelle il s'efforça, toute sa vie, de ressembler. Il tâchait d'être ce qu'il voulait paraître. Je consens que la peinture qu'il fait de lui soit sincère; mais il songe à son attitude et c'est l'orgueil qui la lui dicte.

La fausse grandeur, dit admirablement La Bruyère, est farouche et inaccessible: comme elle sent son faible, elle se cache, ou du moins ne se montre pas de front, et ne se fait voir qu'autant qu'il faut pour imposer et ne paraître point ce qu'elle est, je veux dire une vraie petitesse.

Et si je ne consens tout de même pas à reconnaître ici Rousseau, par contre, c'est à Dostoïevsky que je pense lorsque je lis plus loin:

La véritable grandeur est libre, douce, familière, populaire; elle se laisse toucher et manier, elle ne perd rien à être vue de près; plus on la connaît, plus on l'admire. Elle se courbe par bonté vers ses inférieurs, et revient sans effort dans son naturel; elle s'abandonne quelquefois, se néglige, se relâche de ses avantages, toujours en pouvoir de les reprendre et de les faire valoir...

Chez Dostoïevsky, en effet, nulle pose, nulle mise en scène. Il ne se considère jamais comme un surhomme; il n'y a rien de plus humblement humain que lui; et même je ne pense pas qu'un esprit orgueilleux puisse tout à fait bien le comprendre.

Ce mot d'_humilité_ reparaît sans cesse dans sa _Correspondance_ et dans ses livres:

Pourquoi me refuserait-il? D'autant plus que je n'exige pas, mais que je prie humblement (lettre du 23 novembre 1869). «Je n'exige pas, je demande humblement» (7 décembre 1869). «J'ai adressé la demande la plus humble» (12 février 1870).

«Il m'étonnait souvent par une sorte d'humilité», dit _l'Adolescent_ en parlant de son père, et quand il cherche à comprendre les relations qu'il peut y avoir entre son père et sa mère, la nature de leur amour, il se souvient d'une phrase de son père: «Elle m'a épousé par humilité[16].»

J'ai lu tout récemment dans une interview de M. Henry Bordeaux, une phrase qui m'a un peu étonné: «Il faut d'abord chercher à se connaître», disait-il. L'interviewer aura mal compris.--Certes un littérateur qui se cherche court un grand risque; il court le risque de se trouver. Il n'écrit plus dès lors que des œuvres froides, conformes à lui-même, résolues. Il s'imite lui-même. S'il connaît ses lignes, ses limites, c'est pour ne plus les dépasser. Il n'a plus peur d'être insincère; il a peur d'être inconséquent. Le véritable artiste reste toujours à demi inconscient de lui-même, lorsqu'il produit. Il ne sait pas au juste qui il est. Il n'arrive à se connaître qu'à travers son œuvre, que par son œuvre, qu'après son œuvre... Dostoïevsky ne s'est jamais cherché; il s'est éperdument donné dans son œuvre. Il s'est perdu dans chacun des personnages de ses livres; et c'est pourquoi dans chacun d'eux on le retrouve. Nous verrons tout à l'heure son excessive maladresse, dès qu'il parle en son propre nom; son éloquence, tout au contraire, lorsque ses propres idées sont exprimées par ceux qu'il anime. C'est en leur prêtant vie qu'il se trouve. Il vit en chacun d'eux, et cet abandon de soi dans leur diversité a pour premier effet de protéger ses propres inconséquences.

Je ne connais pas d'écrivain plus riche en contradictions et en inconséquences que Dostoïevsky; Nietzsche dirait: «en antagonismes.» S'il avait été philosophe au lieu d'être romancier, il aurait certainement essayé de mettre ses idées au pas et nous y aurions perdu le meilleur.

Les événements de la vie de Dostoïevsky, si tragiques qu'ils soient, restent des événements de surface. Les passions qui le bouleversent semblent l'agiter profondément; mais il reste toujours, par delà, une région que les événements, les passions mêmes n'atteignent pas. À ce sujet, une petite phrase de lui nous paraîtra révélatrice, si nous la rapprochons d'un autre texte:

Aucun homme, écrit-il dans _la Maison des morts_, aucun homme ne vit sans un but quelconque et sans un effort pour atteindre ce but. Une fois que le but et l'espérance ont disparu, l'angoisse fait souvent de l'homme un monstre...

Mais en ce temps, il semble se méprendre encore sur ce _but_, car tout de suite après, il ajoute:

Notre but à tous était la liberté et la sortie de la maison de force[17].

Cela est écrit en 1861. Voici donc ce qu'il entendait alors par _un but._ Certes, il souffrait de cette captivité épouvantable. (Il a fait quatre ans de Sibérie et six ans de service obligatoire.) Il souffrait; mais, dès qu'il fut de nouveau libre, il put se rendre compte que le vrai but, que la liberté qu'il souhaitait vraiment, était quelque chose de plus profond, et qui n'avait rien à voir avec l'élargissement des geôles. Et en 1877, il écrit cette phrase extraordinaire, qu'il me plaît de rapprocher de ce que je vous lisais à l'instant:

Il ne faut gâcher sa vie pour aucun but[18].

Ainsi donc, selon Dostoïevsky, nous avons une raison de vivre, supérieure, secrète,--secrète souvent même pour nous,--toute différente assurément du but extérieur que la plupart d'entre nous assignent à leur vie.

Mais tâchons d'abord de nous représenter la personne de Theodor Michaïlovitch Dostoïevsky. Son ami Riesenkampf nous le peint, tel qu'il était en 1841, à vingt ans.

Un visage arrondi, plein; un nez quelque peu retroussé; des cheveux châtain clair, coupés court. Un grand front, et sous de faibles sourcils, de petits yeux gris, très enfoncés. Des joues pâles, semées de taches de rousseur. Un teint maladif, presque terreux, et des lèvres très renflées.

On dit quelquefois que c'est en Sibérie qu'il avait eu ses premières attaques d'épilepsie; mais il était déjà malade avant sa condamnation, et la maladie n'avait fait, là-bas, qu'empirer. «Un teint maladif»: Dostoïevsky a toujours été de mauvaise santé. Pourtant c'est lui, le dolent, le faible, qui est pris pour le service militaire, tandis que son frère, très robuste au contraire, est dispensé.

En 1841, c'est-à-dire à l'âge de vingt ans, il est nommé sous-officier. Il prépare alors des examens pour obtenir, en 1843, le grade d'officier supérieur. Nous savons que son traitement était de 3000 roubles, et bien qu'il fût entré en possession de l'héritage de son père à la mort de celui-ci, comme il menait une vie très libre et que de plus il avait dû prendre à sa charge son plus jeune frère, il s'endettait sans cesse. Cette question d'argent réparait dans toutes les pages de sa correspondance, bien plus pressante encore que dans celle de Balzac; elle joue un rôle extrêmement important jusque vers la fin de sa vie, et ce ne fut que dans ces dernières années qu'il sortit vraiment de la gene.

Dostoïevsky mène d'abord une vie dissipée. Il court les théâtres, les concerts, les ballets. Il est insouciant. Il lui arrive de louer un appartement, parce que, simplement, la tête du logeur lui plaît. Son domestique le vole; il s'amuse à se laisser voler. Il a de brusques sautes d'humeur, suivant la bonne ou la mauvaise fortune. Devant son incapacité à se diriger dans la vie, sa famille et ses amis souhaitent de le voir loger avec son ami Riesenkampf. «Prends en exemple le bel ordre germanique de celui-ci», lui disent-il. Riesenkampf, plus âgé de quelques aimées que Theodor Michaïlovitch, est docteur. En 1843, il vint s'installer à Pétersbourg. En ce temps, Dostoïevsky se trouvait sans un kopek; il vivait de lait et de pain, à crédit. «Theodor est de ces gens auprès de qui il fait bon vivre, mais qui demeureront toujours dans le besoin», lisons-nous dans une lettre de Riesenkampf. Ils s'établissent donc ensemble, mais Dostoïevsky se révèle un camarade impossible. Il accueille les clients de Riesenkampf dans la salle où celui-ci les fait attendre. Chaque fois que l'un d'eux lui paraît misérable, il le secourt avec l'argent de Riesenkampf, ou avec le sien, lorsqu'il en a. Certain jour, il reçoit mille roubles de Moscou. L'argent sert aussitôt à régler quelques dettes, puis, le soir même, Dostoïevsky aventure au jeu le reste de la somme (au billard, nous a-t-il raconté) et dès le lendemain matin, il se voit contraint d'emprunter cinq roubles à son ami. J'oubliais de dire que les cinquante derniers roubles avaient été volés par un client de Riesenkampf que Dostoïevsky, dans un élan de subite amitié, avait introduit dans sa chambre. Riesenkampf et Theodor Michaïlovitch se séparèrent en mars 1844, sans que le dernier parût beaucoup amendé.

En 1846, il publie _les Pauvres Gens._ Ce livre eut un succès considérable, subit. La manière dont Dostoïevsky parle de ce succès est révélatrice. Nous lisons dans une lettre de cette époque:

Je suis tout étourdi, je ne vis pas, je n'ai pas le temps de réfléchir. On m'a créé une renommée douteuse, et je ne sais jusques à quand durera cet enfer[19].

Je ne parle que des événements les plus importants et saute par-dessus la publication de plusieurs livres de moindre intérêt.

En 1849, il est saisi par la police avec un groupe de suspects. C'est ce qu'on appela la conspiration de Petrachevsky.

Il est très difficile de dire ce qu'étaient au juste les opinions politiques et sociales de Dostoïevsky, en ce temps. Dans cette fréquentation de gens suspects, sans doute faut-il voir beaucoup de curiosité intellectuelle et certaine générosité de cœur qui le poussa inconsidérément au risque; mais rien ne nous permet de croire que Dostoïevsky ait été jamais ce qu'on peut appeler un anarchiste, un être dangereux pour la sûreté de l'État.

De nombreux passages de sa _Correspondance_ et du _Journal d'un écrivain_ nous le présentent d'une opinion toute contraire, et le livre entier des _Possédés_ nous offre comme le procès même de l'anarchie. Toujours est-il qu'il fut pris parmi ces gens suspects qui s'assemblaient autour de Petrachevsky. Il fut incarcéré, passa en jugement, s'entendit condamner à mort. Ce ne fut qu'au dernier moment que cette peine de mort fut commuée et qu'il fut envoyé en Sibérie. Tout cela vous le savez déjà. Je voudrais ne vous dire dans ces _Causeries_ que ce que vous ne pourriez trouver ailleurs; mais, pour ceux qui ne les connaissent pas, je vous lirai néanmoins quelques passages de ses lettres ayant trait à sa condamnation et à sa vie de bagne. Ils m'ont paru extrêmement révélateurs. Nous y verrons, à travers la peinture de ses angoisses, reparaître sans cesse cet optimisme qui le soutint toute sa vie. Voici donc ce qu'il écrivait, le 18 juillet 1849, de la forteresse où il attendait son jugement:

Dans l'homme il y a une grande réserve d'endurance et de vie, et, vraiment, je ne croyais pas qu'il y en eût autant. Maintenant je l'ai appris par expérience.

Puis en août, tout accablé par la maladie:

C'est un péché que de se décourager... Le travail excessif, _con amor_, voilà le véritable bonheur.

Et encore le 14 septembre 1849:

Je m'attendais à bien pis, et je sais maintenant que j'ai une si grande provision de vie en moi qu'il est difficile de l'épuiser[20].

Je vous lirai presque en entier sa courte lettre du 22 décembre:

Aujourd'hui, 22 décembre, on nous a conduits à la place Semionovsky. Là, on nous a lu à tous l'arrêt de mort, on nous a fait baiser la croix, on a brisé des épées au-dessus de nos têtes, et on nous a fait notre suprême toilette (des chemises blanches). Ensuite, on a placé trois de nous à des poteaux pour l'exécution. Moi, j'étais le sixième, on appelait trois par trois; j'étais donc dans la deuxième série et je n'avais plus que quelques instants à vivre. Je me suis souvenu de toi, frère, de tous les tiens; au dernier moment, c'était toi seul qui étais dans ma pensée; j'ai compris alors combien je t'aimais, mon frère chéri! J'ai eu le temps d'embrasser Plestchéev, Dourow, qui étaient à mes côtés, et de leur faire mes adieux. Enfin on a sonné la retraite, on a ramené ceux qui étaient attachés aux poteaux et on nous a lu que Sa Majesté Impériale nous accordait la vie.

Nous retrouverons à plus d'une reprise, dans les romans de Dostoïevsky, des allusions plus ou moins directes à la peine de mort et aux derniers instants des condamnés. Je ne puis m'y attarder pour le moment.

Avant le départ pour Semipalatinsk, on lui laissa une demi-heure pour prendre congé de son frère. Il fut le plus calme des deux nous rapporte un ami, et dit à son frère:

Au bagne, mon ami, ce ne sont pas des animaux sauvages, mais bien des hommes, meilleurs que moi peut-être, peut-être plus méritants... Eh oui! nous nous verrons encore; je l'espère, je n'en doute pas. Écrivez-moi seulement, et envoyez-moi des livres; je vous écrirai bientôt lesquels; on doit bien pouvoir lire là-bas.

(Cela était un pieux mensonge pour consoler le frère, ajoute le chroniqueur.)

Dès que j'en serai sorti, je commencerai à écrire; j'ai beaucoup vécu durant ces mois-ci; et dans ce temps que voici devant moi, que ne vais-je pas voir et éprouver! La matière ne me manquera pas pour écrire ensuite.

Durant les quatre années de Sibérie qui suivirent, il ne fut pas permis à Dostoïevsky d'écrire aux siens; du moins le volume de correspondance que nous avons ne nous donne-t-il aucune lettre de cette époque et les _Documents_ (Materialen) d'Orest Müller, parus en 1883, ne nous en signalent aucune; mais depuis la publication de ces _Documents_, de nombreuses lettres de Dostoïevsky ont été livrées à la publicité; d'autres se retrouveront sans doute encore.

D'après Müller, Dostoïevsky sortit du bagne le 2 mars 1854; d'après les documents officiels, il en sortit le 23 janvier.

Les archives font mention de dix-neuf lettres de Theodor Dostoïevsky, du 16 mars 1854 au 11 septembre 1856, à son frère, à des parents, à des amis, durant les années de service militaire à Semipalatinsk, où il acheva de purger sa peine. La traduction de M. Bienstock ne donne que douze lettres, et, je ne sais pourquoi, pas l'admirable lettre du 22 février 1854, dont une traduction parut en 1886 dans les numéros 12 et 13 (aujourd'hui introuvables) de _la Vogue_ et que redonne la _Nouvelle Revue française_ dans son numéro du 1er février de cette année. Précisément parce qu'elle ne se trouve pas dans le volume de sa _Correspondance_, permettez-moi de vous en lire de longs passages:

Le 22 février 1854.

Je puis enfin causer avec toi plus longuement, plus sûrement aussi, il me semble. Mais avant tout, laisse-moi te demander au nom de Dieu pourquoi tu ne m'as pas encore écrit une seule ligne? Je n'aurais jamais cru cela! Combien de fois, dans ma prison, dans ma solitude, ai-je senti le véritable désespoir en pensant que peut-être, tu n'existais plus: et je réfléchissais durant des nuits entières au sort de tes enfants, et je maudissais la destinée qui ne me permettait pas de leur venir en aide.

Ainsi ce dont il souffre le plus, ce n'est peut-être point de se sentir abandonné; c'est de ne pouvoir venir en aide.

Comment t'exprimer tout ce que j'ai dans la tête? Te faire comprendre ma vie, les convictions que j'ai acquises, mes occupations durant ce temps, ce n'est pas possible. Je n'aime pas à faire les choses à moitié: ne dire qu'une partie de la vérité, c'est ne rien dire. Voici du moins l'essence de cette vérité: tu l'auras tout entière, _si tu sais lire._ Je te dois ce récit, je vais donc commencer à réunir mes souvenirs.

Tu te rappelles comment nous nous sommes séparés, mon cher, mon ami, mon meilleur ami. Dès que tu m'eus quitté... on nous emmena tous trois, Dourov, Yastrjembsky et moi pour nous mettre les fers. C'est à minuit, juste à l'instant de la Noël, qu'on m'a mis les fers pour la première fois. Ils pèsent dix livres et la marche en est très incommodée. Puis on nous fit monter dans des traîneaux découverts, chacun à part avec un gendarme (cela faisait quatre traîneaux, le feldyeguer en ayant un pour lui seul) et nous quittâmes Saint-Pétersbourg.

J'avais le cœur gros, la multitude de mes sentiments me troublait. Il me semblait que j'étais pris dans un tourbillon et je ne ressentais qu'un désespoir morne. Mais l'air frais me ranima et _comme il arrive toujours à chaque changement dans la vie, la vivacité même de mes impressions me rendit mon courage, de sorte qu'au bout de très peu de temps je fus rasséréné._ Je me mis à regarder avec intérêt Pétersbourg que nous traversions. Les maisons étaient éclairées en l'honneur de la fête, et je disais adieu à chacune d'elles, l'une après l'autre. Nous dépassâmes ta maison. Celle de Krorevsky était tout illuminée. C'est là que je devins mortellement triste. Je savais par toi-même qu'il y avait un arbre de Noël et qu'Emilia Théodorovna devait y conduire les enfants; il me semblait que je leur disais adieu. Que je les regrettais! et que de fois encore, plusieurs années après, je me les suis rappelés, avec des larmes dans les yeux.

Nous allions à Yaroslavl. Après trois ou quatre stations, nous arrêtâmes vers l'aube à Schlisselbourg, dans un traktir. Nous nous jetâmes sur le thé, comme si nous n'avions pas mangé pendant une semaine. Huit mois de prison et soixante verstes de route nous avaient mis en si bel appétit que _je me souviens avec plaisir. J'étais gai._ Dourov parlait sans cesse. Quant à Yastrjembsky, il voyait l'avenir en noir. Nous tâtâmes notre feldyeguer. C'était un bon vieillard, plein d'expérience; il a traversé toute l'Europe en portant des dépêches. Il nous traita avec une douceur, une bonté qu'on ne peut s'imaginer. Il nous fut bien précieux tout le long de la route. Son nom est Kousma Prokolyitch. Entre autres complaisances, il eut celle de nous procurer des traîneaux couverts, ce qui ne nous rut pas indifférent, car le froid devenait terrible.

Le lendemain étant un jour de fête, les Yamschtchiki avaient revêtu l'armiak en drap gris allemand avec des ceintures écarlates. Dans les rues des villages, pas une âme. Il faisait une splendide journée d'hiver. On nous fit traverser les déserts des gouvernements de Pétersbourg, Novgorod, Yaroslavl, etc. Nous ne rencontrions que des petites villes sans importance et clairsemées, mais à cause des fêtes nous trouvions partout à manger et à boire. Nous avions horriblement froid quoique nous fussions chaudement vêtus.

Tu ne peux t'imaginer comme il est intolérable de passer sans bouger dix heures dans la kibitka et de faire cinq à six stations par jour. J'avais froid jusqu'au cœur et c'est à peine si je parvenais à me réchauffer dans une chambre chaude. Dans le gouvernement de Perm, nous avons eu une nuit de 40 degrés: je ne te conseille pas de faire cette expérience, c'est assez désagréable.

Le passage de l'Oural fut un désastre. Il y avait un orage de neige. Les chevaux et les kibitki s'enfoncèrent; il fallut descendre, c'était en pleine nuit, et attendre qu'on les eût dégagés. Autour de nous la neige, l'orage, la frontière de l'Europe; devant nous la Sibérie et le mystère de notre avenir; derrière nous, tout notre passé. C'était triste. J'ai pleuré.

Pendant tout notre voyage, des villages entiers accouraient pour nous voir et, malgré nos fers, on nous faisait payer triple dans les stations. Mais Kousma Prokolyitch prenait à son compte près de la moitié de nos dépenses: il l'exigea; de sorte que nous... ne dépensâmes que quinze roubles d'argent chacun.

Le 11 janvier 1850, nous arrivâmes à Tobolsk. Après nous avoir présentés aux autorités, on nous fouilla, on nous prit tout notre argent, et on nous mit, moi, Dourov et Yastrjembsky dans un compartiment à part, tandis que Spieschner et ses amis en occupaient un autre: nous ne nous sommes pour ainsi dire pas vus.