Dostoïevsky (Articles et Causeries)
Part 3
Conservateur, mais non traditionaliste; tsariste, mais démocrate; chrétien, mais non catholique romain; libéral, mais non «progressiste», Dostoïevsky reste celui _dont on ne sait comment se servir._ On trouve en lui de quoi mécontenter chaque parti. Car il ne se persuada jamais qu'il eût trop de toute son intelligence pour le rôle qu'il assumait--ou qu'en vue de fins immédiates, il eût le droit d'incliner, de fausser cet instrument infiniment délicat. «À propos de _toutes ces tendances possibles_, écrit-il,--et les mots sont soulignés par lui,--qui se sont confondues en un souhait de bienvenue pour moi (9 avril 1876), j'aurais voulu écrire un article sur l'impression causée par ces lettres... Mais, ayant réfléchi à cet article, je me suis soudain aperçu qu'il était impossible de l'écrire en toute sincérité; alors, s'il n'y a pas de sincérité, est-ce que cela vaut la peine de l'écrire?» Que veut-il dire? Sans doute ceci: que pour écrire cet article opportun d'une manière qui plaise à tous et en assure le succès, il lui faudrait forcer sa pensée, la simplifier outre mesure, pousser enfin ses convictions au delà de _leur naturel._ C'est là ce qu'il ne peut consentir.
Par un individualisme sans dureté et qui se confond avec la simple probité de pensée, il ne consent à présenter cette pensée qu'en son intégrité complexe. Et son insuccès parmi nous n'a pas de plus forte ni de plus secrète raison.
Et je ne prétends pas insinuer que les grandes convictions emportent d'ordinaire avec elles une certaine improbité de raisonnement; mais elles se passent volontiers d'intelligence; et tout de même M. Barrès est trop intelligent pour n'avoir pas vite compris que ce n'est pas en éclairant équitablement une idée sur toutes ses faces qu'on lui fait faire un rapide chemin dans le monde--mais en la poussant résolument d'un seul côté.
Pour faire réussir une idée, il faut ne mettre en avant qu'elle seule, ou, si l'on préfère: pour réussir, il faut ne mettre en avant qu'une idée. Trouver une bonne formule ne suffit pas; il s'agit de n'en plus sortir. Le public, devant chaque nom, veut savoir à quoi s'en tenir et ne supporte pas ce qui lui encombrerait le cerveau. Quand il entend nommer: Pasteur, il aime à pouvoir penser aussitôt: oui, la rage; Nietzsche? le surhomme; Curie? le radium; Barrès? la terre et les morts; Quinton? le plasma; tout comme on disait: Bornibus? sa moutarde. Et Parmentier, si tant est qu'il ait «inventé» la pomme de terre, est plus connu, grâce à ce seul légume, que si nous lui devions tout notre potager.
Dostoïevsky faillit connaître en France le succès, lorsque M. de Vogüé inventa de nommer «religion de la souffrance» et de clicher ainsi en une formule portative la doctrine qu'il trouvait incluse dans les derniers chapitres de _Crime et châtiment._ Qu'elle y soit, je le veux croire, et que la formule en soit heureusement trouvée... Par malheur, elle ne contenait pas son homme; il débordait de toutes parts. Car s'il était pourtant de ceux pour qui «une seule chose est nécessaire: connaître Dieu», du moins, cette connaissance de Dieu, voulait-il la répandre à travers son œuvre dans son humaine et anxieuse complexité.
Ibsen non plus n'était pas facile à réduire; non plus qu'aucun de ceux dont l'œuvre demeure plus interrogative qu'affirmative. Le succès relatif des deux drames: _Maison de poupée_ et _l'Ennemi du peuple_, n'est point dû à leur précellence, mais cela vient de ce qu'Ibsen y livre un semblant de conclusion. Le public est mal satisfait par l'auteur qui n'aboutit pas à quelque solution bien saillante; c'est pécher par incertitude, croit-il, paresse de pensée ou faiblesse de conviction; et le plus souvent, goûtant fort peu l'intelligence, cette conviction il ne la jauge qu'à la violence, la persistance et l'uniformité de l'affirmation.
Désireux de ne point élargir encore un sujet déjà si vaste, je ne chercherai pas aujourd'hui à préciser sa doctrine; je voulais seulement indiquer ce qu'elle renferme de contradictions pour l'esprit occidental, peu accoutumé à ce désir de conciliation des extrêmes. Dostoïevsky reste convaincu que ces contradictions ne sont qu'apparentes entre le nationalisme et l'européisme, entre l'individualisme et l'abnégation; il pense que, pour ne comprendre qu'une des faces de cette question vitale, les partis opposés restent également distants de la vérité. Qu'on me permette encore une citation; elle éclairera sans doute mieux la position de Dostoïevsky qu'un commentaire ne pourrait faire[12]: «Faut-il donc être impersonnel pour être heureux? Le salut est-il dans l'effacement? Bien au contraire, dis-je, non seulement il ne faudrait pas s'effacer, mais il faudrait encore devenir une personnalité, même à un degré supérieur qu'on ne le devient dans l'Occident. Comprenez-moi: le sacrifice volontaire, en pleine conscience et libre de toute contrainte, le sacrifice de soi-même au profit de tous, est selon moi l'indice du plus grand développement de la personnalité, de sa supériorité, d'une possession parfaite de soi-même, du plus grand libre arbitre... Une personnalité fortement développée, tout à fait convaincue de son droit d'être une personnalité, ne craignant plus pour elle-même, ne peut rien faire d'elle-même, c'est-à-dire ne peut servir à aucun autre usage que de se sacrifier aux autres, afin que tous les autres deviennent exactement de pareilles personnalités arbitraires et heureuses. C'est la loi de la nature: l'homme normal tend à l'atteindre.»
Cette solution, le Christ la lui enseigne; «Qui veut sauver sa vie la perdra; qui donnera sa vie pour l'amour de moi la rendra vraiment vivante.»
Rentré à Pétersbourg dans l'hiver de 71-72, à cinquante ans, il écrit à Ianovsky: «Il faut l'avouer, la vieillesse arrive; et cependant on n'y songe pas, on se dispose encore à écrire de nouveau (il préparait les _Karamazov_), à publier quelque chose qui puisse contenter enfin; on attend encore quelque chose de la vie et cependant il est possible qu'on ait tout reçu. Je vous parle de moi; eh bien! je suis parfaitement heureux.» C'est ce bonheur, cette joie par delà la douleur, qu'on sent latente dans toute la vie et l'œuvre de Dostoïevsky, joie qu'avait parfaitement bien flairée Nietzsche, et que je reproche en toutes choses à M. de Vogüé de n'avoir absolument pas distinguée.
Le ton des lettres de cette époque change brusquement. Ses correspondants habituels habitant avec lui Pétersbourg, ce n'est plus à eux qu'il écrit, mais à des inconnus, des correspondants de fortune qui s'adressent à lui pour être édifiés, consolés, guidés. Il faudrait presque tout citer; mieux vaut renvoyer au livre; je n'écris cet article que pour y amener mon lecteur.
Enfin, délivré de ses horribles soucis d'argent, il s'emploie de nouveau, durant les dernières années de sa vie, à diriger le _Journal d'un homme de lettres_, qui ne parut que de manière intermittente. «Je vous avoue, écrit-il au célèbre Aksakov, en novembre 1880, c'est-à-dire trois mois avant sa mort--je vous avoue, en ami, qu'ayant l'intention d'entreprendre dès l'année prochaine l'édition du _Journal_, j'ai souvent et longuement prié Dieu, à genoux, pour qu'il me donne un cœur pur, une parole pure, sans péché, sans envie, et incapable d'irriter.»
Dans ce _Journal_ où M. de Vogüé ne savait voir que des «hymnes obscurs, échappant à l'analyse comme à la controverse», le peuple russe heureusement distinguait autre chose et Dostoïevsky put, autour de son œuvre, sentir se réaliser à peu près ce rêve d'unité des esprits, sans unification arbitraire.
À la nouvelle de sa mort, cette communion et confusion des esprits se manifesta de manière éclatante, et si d'abord «les éléments subversifs projetèrent d'accaparer son cadavre», on vit bientôt, «par une de ces fusions inattendues dont la Russie a le secret, quand une idée nationale l'échauffe, tous les partis, tous les adversaires, tous les lambeaux disjoints de l'empire rattachés par ce mort dans une communion d'enthousiasme». La phrase est de M. de Vogüé, et je suis heureux, après toutes les réserves que j'ai faites sur son étude, de pouvoir citer ces nobles paroles. «Comme on disait des anciens tsars qu'ils «rassemblaient» la terre russe, écrit-il plus loin, ce roi de l'esprit avait rassemblé là le cœur russe.»
C'est ce même ralliement d'énergies qu'il opère à présent à travers l'Europe, lentement, mystérieusement presque,--en Allemagne surtout où les éditions de ses œuvres se multiplient, en France enfin où la génération qui s'élève reconnaît et goûte, mieux que celle de M. de Vogüé, sa vertu. Les secrètes raisons qui différèrent son succès seront celles mêmes qui l'assureront plus durable.
«LES FRÈRES KARAMAZOV»[13]
Dostoïevsky, «le seul qui m'ait appris quelque chose en psychologie», disait Nietzsche.
Sa fortune parmi nous a été bien singulière. M. de Vogüé qui présentait la littérature russe à la France, il y a quelque vingt ans, semblait effrayé de l'énormité de ce monstre. Il s'excusait, il prévenait poliment l'incompréhension du premier public; grâce à lui, on avait chéri Tourgueneff, on admirait de confiance Pouchkine et Gogol; on ouvrait un large crédit pour Tolstoï; mais Dostoïevsky... décidément, c'était trop russe; M. de Vogüé criait casse-cou. Tout au plus consentait-il à diriger les curiosités des premiers lecteurs sur les deux ou trois tomes de l'œuvre qu'il estimait les plus accessibles et où l'esprit se pouvait le plus indolemment retrouver; mais, par ce même geste, il écartait, hélas! les plus significatives, les plus ardues sans doute, mais nous pouvons oser le dire aujourd'hui, les plus belles. Cette prudence était, penseront certains, nécessaire, comme peut-être il avait été nécessaire d'habituer le public à la _Symphonie pastorale_, de l'acclimater lentement, avant de lui servir la _Symphonie avec chœurs._ S'il fut bon d'attarder et de limiter les premières curiosités aux _Pauvres Gens_, à _la Maison des morts_, et à _Crime et châtiment_, il est temps aujourd'hui que le lecteur affronte les grandes œuvres: _l'Idiot, les Possédés_, et surtout _les Frères Karamazov._
Ce roman est la dernière œuvre de Dostoïevsky. Ce devait être le premier d'une série. Dostoïevsky avait alors cinquante-neuf ans; il écrivait:
Je constate souvent avec peine que je n'ai pas exprimé, littéralement, la vingtième partie de ce que j'aurais voulu, et peut-être même pu exprimer. Ce qui me sauve, c'est l'espoir habituel qu'un jour Dieu m'enverra tant de force et d'inspiration, que je m'exprimerai plus complètement, bref que je pourrai exposer tout ce que je renferme dans mon cœur et dans ma fantaisie.
Il était de ces rares génies qui s'avancent d'œuvre en œuvre, par une sorte de progression continue, jusqu'à ce que la mort les vienne brusquement interrompre. Aucun fléchissement dans cette fougueuse vieillesse, non plus que dans celle de Rembrandt ou de Beethoven à qui je me plais à le comparer; une sûre et violente aggravation de la pensée.
Sans complaisance aucune envers soi-même, insatisfait sans cesse, exigeant jusqu'à l'impossible,--pleinement conscient pourtant de sa valeur,--devant que d'aborder les _Karamazov_, un secret tressaillement de joie l'avertit: il tient enfin un sujet à sa taille, à la taille de son génie.
Il m'est rarement arrivé, écrit-il, d'avoir à dire quelque chose de plus neuf, de plus complet, de plus original.
C'est ce livre qui fut le livre de chevet de Tolstoï à son lit de mort.
Effrayés par son étendue, les premiers traducteurs ne nous donnèrent de ce livre incomparable qu'une version mutilée; sous prétexte d'unité extérieure, des chapitres entiers, de-ci de-là, furent amputés,--qui suffirent à former un volume supplémentaire paru sous ce titre: _les Précoces._ Par précaution, le nom de Karamazov y fut changé en celui de Chestomazov, de manière à achever de dérouter le lecteur. Cette traduction était d'ailleurs fort bonne dans tout ce qu'elle consentait à traduire, et je continue de la préférer à celle qui nous fut donnée depuis. Peut-être certains, se rapportant à l'époque où elle parut, estimeront-ils que le public n'était point mûr encore pour supporter une traduction intégrale d'un chef-d'œuvre aussi foisonnant; je ne lui reprocherai donc que de ne point s'avouer incomplète.
Il y a quatre ans parut la nouvelle traduction de MM. Bienstock et Nau. Elle offrait ce grand avantage de présenter, en un volume plus serré, l'économie générale du livre; je veux dire qu'elle restituait en leur place les parties que les premiers traducteurs en avait d'abord éliminées; mais, par une systématique condensation, et j'allais dire congélation de chaque chapitre, ils dépouillaient les dialogues de leur balbutiement et de leur frémissement pathétiques, ils sautaient le tiers des phrases, souvent des paragraphes entiers, et des plus significatifs. Le résultat est net, abrupt, sans ombre, comme serait une gravure sur zinc, ou mieux un dessin au trait d'après un profond portrait de Rembrandt. Quelle vertu n'est donc point celle de ce livre pour demeurer, malgré tant de dégradations, admirable! Livre qui put attendre son heure patiemment, comme patiemment ont attendu leur heure ceux de Stendhal; livre dont l'heure enfin semble venue.
En Allemagne, les traductions de Dostoïevsky se succèdent, chacune renchérissant sur la précédente en exactitude scrupuleuse et en vigueur. L'Angleterre, plus revèche et lente à s'émouvoir, prend souci de ne rester point en arrière. Dans le _New Age_ du 23 mars dernier, Arnold Bennett, annonçant la traduction de Mrs Constance Garnett, souhaite que tous les romanciers et nouvellistes anglais puissent se mettre à l'école «des plus puissantes œuvres d'imagination que personne ait jamais écrites»; et, parlant plus spécialement des _Frères Karamazov_: «Là, dit-il, la passion atteint à sa plus haute puissance. Ce livre nous présente une douzaine de figures absolument colossales.»
Qui dira si jamais ces «colossales figures» se sont adressées, en Russie même, à personne autant qu'à nous, directement, et si, avant aujourd'hui, leur voix pouvait paraître aussi urgente? Ivan, Dmitri, Aliocha, les trois frères, si différents et si consanguins à la fois, que suit et inquiète partout l'ombre piteuse de Smerdiakov, leur laquais et leur demi-frère. L'intellectuel Ivan, le passionné Dmitri, Aliocha le mystique, semblent à eux trois se partager le monde moral que déserte honteusement leur vieux père,--et je les sais exercer déjà sur maints jeunes gens une domination indiscrète; leur voix ne nous paraît déjà plus étrangère; que dis-je? c'est en nous que nous les entendons dialoguer. Toutefois, nul symbolisme intempestif dans la construction de cette œuvre; on sait qu'un vulgaire fait divers, une «cause» ténébreuse, que prétendit éclaircir la subtile sagacité du psychologue, servit de premier prétexte à ce livre. Rien de plus constamment existant que ces significatives figures; pas un instant elles n'échappent à leur pressante réalité.
Il s'agit de savoir, aujourd'hui qu'on les porte sur le théâtre (et de toutes les créations de l'imagination ou de tous les héros de l'histoire, il n'en est point qui méritent davantage d'y monter), il s'agit de savoir si nous reconnaîtrons leurs voix déconcertantes à travers les intonations concertées des acteurs.
Il s'agit de savoir si l'auteur de l'adaptation saura nous présenter, sans les dénaturer trop, les événements nécessaires à l'intrigue où s'affrontent ces personnages. Je le tiens pour intelligent à l'excès, et habile; il a compris, j'en suis certain, que, pour répondre aux exigences de la scène, il ne suffit point de découper, selon la méthode ordinaire, et de servir tout crus les épisodes les plus marquants du roman, mais bien de ressaisir le livre à l'origine, de le recomposer et réduire, de disposer ses éléments en vue d'une perspective différente.
Il s'agit enfin de savoir si consentiront de les regarder avec une attention suffisante ceux des spectateurs qui n'auront pas déjà pénétré dans l'intimité de cette œuvre. Sans doute n'auront-ils pas cette «présomption extraordinaire, cette ignorance phénoménale» que Dostoïevsky déplorait de rencontrer chez les intellectuels russes. Il souhaitait, alors, les «arrêter dans la voie de la négation, ou bien, au moins, les faire réfléchir, les faire douter».
Et ce que j'écris ici n'a pas un autre but.
(_Figaro_, 4 avril 1911.)
ALLOCUTION LUE AU VIEUX-COLOMBIER POUR LA CÉLÉBRATION DU CENTENAIRE DE DOSTOÏEVSKY
Les admirateurs de Dostoïevsky étaient, il y a quelques années, assez peu nombreux; mais comme il advient toujours lorsque les premiers admirateurs sont recrutés dans l'élite, leur nombre va toujours grandissant, et la salle du Vieux-Colombier est beaucoup trop petite pour les contenir tous aujourd'hui. Comment il se fait que certains esprits demeurent encore réfractaires à son œuvre admirable, c'est ce que je voudrais d'abord examiner. Car, pour triompher d'une incompréhension, le meilleur moyen c'est de la tenir pour sincère et de tâcher de la comprendre.
Ce qu'on a surtout reproché à Dostoïevsky au nom de notre logique occidentale, c'est je crois, le caractère irraisonné, irrésolu et souvent presque irresponsable de ses personnages. C'est tout ce qui, dans leur figure, peut paraître grimaçant et forcené. Ce n'est pas, nous dit-on, de la vie réelle qu'il représente; ce sont des cauchemars. Je crois cela parfaitement faux; mais accordons-le, provisoirement, et ne nous contentons pas de répondre, avec Freud, qu'il y a plus de sincérité dans nos rêves que dans les actions de notre vie. Écoutons plutôt ce que Dostoïevsky lui-même dit des rêves, et des «absurdités et impossibilités évidentes dont foisonnent nos songes et que vous admettez sur-le-champ, sans presque en éprouver de surprise, alors même que, d'autre part, votre intelligence déploie une puissance inaccoutumée. Pourquoi, continue-t-il, quand vous vous réveillez et rentrez dans le monde, sentez-vous presque toujours, et parfois avec une rare vivacité, que le songe en vous quittant emporte comme une énigme _indevinée_ par vous? L'extravagance de votre rêve vous fait sourire et en même temps vous sentez que ce tissu d'absurdités renferme une idée, mais une idée réelle, quelque chose qui existe, et qui a toujours existé dans votre cœur; vous croyez trouver dans votre songe une prophétie attendue par vous...»(_L'Idiot_, t. II, p. 185.)
Ce que Dostoïevsky dit ici du rêve, nous l'appliquerons, à ses propres livres, non que je consente un seul instant à assimiler ces récits à l'absurdité de certains rêves, mais bien parce que nous sentons également, au réveil de ses livres,--et lors même que notre raison se refuse à y donner un assentiment total--nous sentons qu'il vient de toucher quelque point secret «qui appartient à notre vie véritable». Et je crois que nous trouverons ici l'explication de ce refus de certaines intelligences devant le génie de Dostoïevsky, au nom de la culture occidentale. Car je remarque aussitôt que dans toute notre littérature occidentale et je ne parle pas de la française seulement, le roman, à part de très rares exceptions, ne s'occupe que des relations des hommes entre eux, rapports passionnels ou intellectuels, rapports de famille, de société, de classes sociales,--mais jamais, presque jamais, des rapports de l'individu avec lui-même ou avec Dieu,--qui priment ici tous les autres. Je crois que rien ne fera mieux comprendre ce que je veux dire que ce mot d'un Russe que rapporte Mme Hoffmann dans sa biographie de Dostoïevsky (la meilleure et de beaucoup, que je connaisse--mais qui n'est pas traduite, malheureusement), mot par lequel elle prétend précisément nous faire sentir une des particularités de l'âme russe. Ce Russe donc, à qui l'on reprochait son inexactitude, ripostait très sérieusement: «Oui, la vie est difficile! Il y a des instants qui demandent à être vécus correctement, ce qui est bien plus important que le fait d'être en retard à un rendez-vous.» La vie intime est ici plus importante que les rapports des hommes entre eux. C'est bien là, ne croyez-vous pas, le secret de Dostoïevsky, ce qui tout à la fois le rend si grand, si important pour quelques-uns, si insupportable pour beaucoup d'autres.
Et je ne prétends pas un instant que l'Occidental, le Français, soit de part en part et uniquement un être de société, qui n'existe qu'avec un costume: les _Pensées_ de Pascal sont là, les _Fleurs du mal_, livres graves et solitaires, et néanmoins aussi français que n'importe quels autres livres de notre littérature. Mais il semble qu'un certain ordre de problèmes, d'angoisses, de passions, de rapports, soient réservés au moraliste, au théologien, au poète et que le roman n'ait que faire de s'en laisser encombrer. De tous les livres de Balzac, _Louis Lambert_ est sans doute le moins réussi; en tout cas, ce n'était qu'un monologue. Le prodige réalisé par Dostoïevsky, c'est que chacun de ses personnages, et il en a créé tout un peuple, existe d'abord en fonction de lui-même, et que chacun de ces êtres intimes, avec son secret particulier, se présente à nous dans toute sa complexité problématique; le prodige, c'est que ce sont ces problèmes que vivent chacun de ses personnages, et je devrais dire: qui vivent aux dépens de chacun de ses personnages--ces problèmes qui se heurtent, se combattent et s'humanisent pour agoniser ou pour triompher devant nous.
Il n'y a pas de question si haute que le roman de Dostoïevsky ne l'aborde. Mais, immédiatement après avoir dit cela, il me faut ajouter: il ne l'aborde jamais d'une manière abstraite, les idées n'existent jamais chez lui qu'en fonction de l'individu; et c'est là ce qui fait leur perpétuelle relativité; c'est là ce qui fait également leur puissance. Tel ne parviendra à cette idée sur Dieu, la Providence et la vie éternelle que parce qu'il sait qu'il doit mourir dans peu de jours ou d'heures (c'est Hippolyte de _l'Idiot_), tel autre dans _les Possédés_ édifie toute une métaphysique où déjà Nietzsche est en germe, en fonction de son suicide, et parce qu'il doit se tuer dans un quart d'heure--et l'on ne sait plus, en l'entendant parler, s'il pense cela parce qu'il doit se tuer, ou s'il doit se tuer parce qu'il pense cela. Tel autre enfin, le prince Muichkine, ses plus extraordinaires, ses plus divines intuitions, c'est à l'approche de la crise d'épilepsie qu'il les doit. Et de cette remarque je ne veux point tirer pour le moment d'autre conclusion que ceci: que les romans de Dostoïevsky, tout en étant les romans--et j'allais dire les livres--les plus chargés de pensée, ne sont jamais abstraits, mais restent aussi les romans, les livres les plus pantelants de vie que je connaisse.
Et c'est pourquoi, si représentatifs que soient les personnages de Dostoïevsky, jamais on ne les voit quitter l'humanité pour ainsi dire, et devenir symboliques. Ce ne sont plus jamais des types comme dans notre comédie classique; ils restent des individus, aussi spéciaux que les plus particuliers personnages de Dickens, aussi puissamment dessinés et peints que n'importe quel d'aucune littérature. Écoutez ceci:
Il y a des gens dont il est difficile de dire quelque chose qui les présente d'emblée sous leur aspect le plus caractéristique; ce sont ceux qu'on appelle communément les hommes «ordinaires», la «masse», et qui, en effet, constituent l'immense majorité de l'espèce humaine. À cette vaste catégorie appartiennent plusieurs des personnages de notre récit, et notamment Gabriel Ardalionovitch.
Voici donc un personnage qu'il va être particulièrement difficile de caractériser. Que va-t-il parvenir à en dire: