Dostoïevsky (Articles et Causeries)
Part 2
«Je travaille presque toujours nerveusement, avec peine et souci. Quand je travaille trop, je deviens même physiquement malade.» «Ces derniers temps j'ai travaillé littéralement jour et nuit, malgré les crises.» Et ailleurs: «Cependant les crises m'achèvent, et après chacune je ne peux remettre mes idées d'aplomb avant quatre jours.»
Dostoïevsky ne s'est jamais caché de sa maladie; ses attaques de «mal sacré» étaient du reste trop fréquentes, hélas! pour que plusieurs amis des indifférents n'en eussent été parfois témoins. Strakhov nous raconte dans ses _Souvenirs_ un de ces accès, n'ayant pas, plus que Dostoïevsky lui-même, compris qu'il pût y avoir quelque honte à être épileptique, ou même quelque «infériorité» morale ou intellectuelle autre que celle résultant d'une grande difficulté de travail. Même à des correspondantes inconnues à qui Dostoïevsky écrit pour la première fois, regrettant d'avoir fait attendre sa lettre, tout naïvement et simplement il dira: «Je viens de supporter _trois_ accès de mon épilepsie--ce qui ne m'était pas arrivé de cette force et si souvent. Mais, après les accès, pendant deux ou trois jours, je ne puis ni travailler, ni écrire, ni même lire, parce que je suis brisé de corps et d'âme. Voilà pourquoi à présent que vous le savez, je vous prie de m'excuser d'être resté si longtemps avant de vous répondre.»
Ce mal dont il souffrait déjà avant la Sibérie s'aggrave au bagne, se calme à peine durant quelque séjour à l'étranger, reprend en empirant. Les crises parfois sont plus espacées, mais d'autant plus fortes. «Quand les crises ne sont pas fréquentes et qu'il en éclate une soudain, il m'arrive des humeurs noires extraordinaires. Je suis au désespoir. Autrefois (écrit-il à l'âge de cinquante ans) cette humeur durait trois jours après la crise, maintenant sept, huit jours.»
Malgré ses crises, il essaie de se cramponner au travail, il s'efforce, pressé par des engagements: «On a annoncé que dans la livraison d'avril (du _Roussky Viestnik_) va paraître la suite (de _l'Idiot_), et moi je n'ai rien de prêt, excepté un chapitre sans importance. Que vais-je envoyer? Je n'en sais rien! Avant hier, j'ai eu une crise des plus violentes. Mais, hier, j'ai écrit quand même, dans un état proche de la folie.»
Tant qu'il n'en résulte que gêne et douleur, passe encore: «Mais, hélas! Je remarque avec désespoir que je ne suis plus en état de travailler aussi vite que dernièrement encore et qu'autrefois.» À maintes reprises, il se plaint que sa mémoire et son imagination s'affaiblissent et à cinquante-huit ans, deux ans avant sa mort: «J'ai remarqué depuis longtemps que plus je vais, plus mon travail me devient difficile. Alors, par conséquent, des pensées toujours impossibles à être consolées, des pensées sombres...» Cependant il écrit les _Karamazov._
Lors de la publication des lettres de Baudelaire, l'an passé, M. Mendès s'effaroucha, protesta, non sans emphase, par des «pudenda moraux» de l'artiste, etc. Je songe, en lisant cette correspondance de Dostoïevsky, à la parole admirable, attribuée au Christ lui-même, et remise au jour depuis peu: «Le royaume de Dieu sera quand vous irez de nouveau nus et que vous n'en aurez point de honte.»
Sans doute, il restera toujours des lettrés délicats, aux pudeurs faciles, pour préférer ne voir des grands hommes que le buste--qui s'insurgent contre la publication des papiers intimes, des correspondances privées; ils semblent ne considérer dans ces écrits que le plaisir flatteur que les médiocres esprits peuvent prendre à voir soumis aux mêmes infirmités qu'eux les héros. Ils parlent alors d'indiscrétion, et, quand ils ont la plume romantique, de «violation de sépultures», tout au moins de curiosité malsaine; ils disent: «Laissons l'homme; l'œuvre seule importe!»--Évidemment! mais l'admirable, ce qui reste pour moi d'un enseignement inépuisable, c'est qu'_il_ l'ait écrite _malgré cela._
N'écrivant pas une biographie de Dostoïevsky, mais traçant un portrait et simplement avec les éléments que m'offre sa correspondance, je n'ai parlé que d'empêchements constitutionnels, parmi lesquels je pense pouvoir ranger cette misère continue, si intimement dépendante de lui et qu'il semble que sa nature réclamât secrètement... Mais tout s'acharne contre lui: dès le début de sa carrière, malgré son enfance maladive, il est reconnu bon pour le service tandis que son frère Mikhaïl, plus robuste, est réformé. Fourvoyé dans un groupe de suspects, il est pris et condamné à mort, puis par grâce, envoyé en Sibérie pour y purger sa peine. Il y reste dix ans; quatre ans au bagne et six à Semipalatinsk, dans l'armée. Là-bas, sans grand _amour_ peut-être[7], au sens où nous entendons ce mot généralement, mais avec unе sorte de miséricorde enflammée, par pitié, par tendresse, besoin de dévouement et par une propension naturelle a assumer toujours et ne se dérober devant rien, il épouse la veuve du forçat Issaiev, mère déjà d'un grand enfant fainéant ou impropre qui restera dès lors à sa charge. «Si vous me questionnez sur moi, que vous dirais-je: je me suis chargé de soucis de famille et je les traîne. Mais je crois que ma vie n'est pas encore terminée et je ne veux pas mourir.» À sa charge également la famille de son frère Mikhaïl, après la mort de celui-ci. À sa charge, journaux, revues qu'il fonde, soutient, dirige[8], dès qu'il a quelque argent de reste, partant quelque possible loisir: «Il fallait prendre des mesures énergiques. J'ai commencé à publier à la fois dans trois typographies; je n'ai marchandé ni l'argent, ni la santé, ni les efforts. Moi seul menais tout. Je lisais les épreuves; j'étais en relation avec les auteurs, avec la censure; je corrigeais les articles; je cherchais de l'argent; je restais debout jusqu'à six heures du matin et ne dormais que cinq heures. J'ai enfin réussi à mettre de l'ordre dans la revue, mais il est trop tard.» La revue, en effet, n'échappe pas à la faillite. «Mais le pire, ajoute-t-il, c'est qu'avec ce travail de galérien, je ne pouvais rien écrire pour la revue; pas une ligne de moi. Le public ne rencontrait pas mon nom, et non seulement en province, mais même à Pétersbourg, il ne savait pas que c'était moi qui dirigeais la revue.»
N'importe! il reprend, s'obstine, recommence; rien ne le décourage, ni ne l'abat. Dans la dernière année de sa vie, pourtant, il en est encore à lutter, sinon contre l'opinion populaire qu'il a définitivement conquise, mais contre l'opposition des journaux: «Pour ce que j'ai dit à Moscou (discours sur Pouchkine), voyez donc comme j'ai été traité presque partout dans notre presse: comme si j'avais volé où escroqué dans quelque banque. Ukhantsev (célèbre escroc de cette époque) lui-même ne reçoit pas tant d'ordures que moi.»
Mais ce n'est pas une récompense qu'il cherche, non plus que ce n'est l'amour-propre ou la vanité d'écrivain qui le fait agir. Rien de plus significatif à ce sujet que la façon dont il accueille son éclatant succès du début: «Voilà trois ans que je fais de la littérature, écrit-il, et je suis tout étourdi. Je ne vis pas, je n'ai pas le temps de réfléchir... _On m'a créé une renommée douteuse et je ne sais pas jusqu'à quand durera cet enfer._»
Il est si convaincu de la valeur de son idée que sa valeur d'homme s'y confond et y disparaît. «Que vous ai-je donc fait, écrit-il au baron Vrangel, son ami, pour que vous me témoigniez tant d'amour?»--et, vers la fin de sa vie, à une correspondante inconnue: «Croyez-vous donc que je sois de ceux qui sauvent les cœurs, qui délivrent les âmes et qui chassent la douleur! Beaucoup de personnes me l'écrivent, mais je suis sûr que je suis bien plus capable d'inspirer le désenchantement et le dégoût. Je ne suis guère habile à bercer, quoique je m'en sois chargé quelquefois.» Quelle tendresse pourtant, dans cette âme si douloureuse! «Je rêve de toi toutes les nuits, écrit-il de Sibérie à son frère,--et je m'inquiète terriblement. Je ne veux pas que tu meures; je veux te voir et t'embrasser encore une fois dans ma vie, mon chéri. Tranquillise-moi, pour l'amour du Christ, si tu te portes bien, laisse toutes tes affaires et tous tes tracas et écris-moi tout de suite, à l'instant, car autrement je perdrais la raison.»
Va-t-il du moins ici, trouver quelque soutien?--«Écrivez-moi avec détails et au plus vite comment vous avez trouvé mon frère (lettre au baron Vrangel, de Semipalatinsk. 23 mars 1856). Que pense-t-il de moi? Autrefois il m'aimait ardemment! Il pleurait en me faisant ses adieux. Ne s'est-il pas refroidi envers moi! Son caractère a-t-il changé? Comme cela me paraîtrait triste!... A-t-il oublié tout le passé? Je ne saurais le croire. Mais aussi: comment expliquer qu'il reste des sept ou huit mois sans écrire[9]?... Et puis je vois en lui si peu de cordialité, qui me rappellerait le vieux temps! Je n'oublierai jamais ce qu'il à dit à K..., qui lui remettait ma demande de s'occuper de moi: _Il ferait mieux de rester en Sibérie._» Il écrivit cela, il est vrai, mais, cette parole atroce, il ne demande au contraire qu'à l'oublier; la tendre lettre à Mikhaïl, dont je citais tout à l'heure un passage, est postérieure à celle-ci; peu après il écrivait à Vrangel: «Dites à mon frère que je le serre dans mes bras, que je lui demande pardon de toutes les peines que je lui ai causées; je me mets à genoux devant lui.» Enfin à son frère même il écrit le 21 août 1885 (lettre non donnée par Bienstock): «Cher ami, lorsque dans ma lettre d'octobre de l'an dernier je te faisais entendre les mêmes plaintes (au sujet de ton silence), tu m'as répondu qu'il t'avait été très pénible, très dur de les lire. Ô Micha! pour l'amour de Dieu, ne m'en veuille pas; songe que je suis seul et comme un caillou rejeté,--mon caractère a toujours été sombre, maladif, susceptible; songe à tout cela et pardonne-moi si mes plaintes ont été injustes et mes suppositions absurdes. Je suis bien convaincu moi-même que j'ai eu tort.»
Sans doute Hoffmann avait raison, et le lecteur occidental protestera devant si humble contrition; notre littérature, trop souvent teintée d'espagnolisme, nous enseigne si bien à voir une noblesse de caractère dans le non-oubli de l'injure!...
--Que dira-t-il donc, ce «lecteur occidental», lorsqu'il lira: «Vous écrivez que tout le monde aime le tsar. Moi, je l'adore»? Et Dostoïevsky est encore en Sibérie quand il écrit cela. Serait-ce de l'ironie? Non. De lettre en lettre, il y revient: «L'empereur est infiniment bon et généreux»; et quand, après dix ans d'exil, il sollicite tout à la fois la permission de rentrer à Saint-Pétersbourg et l'admission de son beau-fils Paul au Gymnase: «J'ai réfléchi que, si on me refuse une demande, peut-être ne pourra-t-on pas me refuser l'autre, et si l'empereur ne daigne pas m'accorder de vivre à Pétersbourg, peut-être acceptera-t-il de placer Paul, pour ne pas refuser tout à fait.»
Décidément tant de soumission déconcerte. Nihilistes, anarchistes, socialistes même ne vont pouvoir tirer aucun parti de cela. Quoi! pas le moindre cri de révolte? sinon contre le tsar peut-être, qu'il est prudent de respecter, du moins contre la société, et contre ce cachot dont il sort vieilli?--Écoutez donc comme il en parle: «Ce qu'il est advenu de mon âme et de mes croyances, de mon esprit et de mon cœur durant ces quatre ans, je ne te le dirai pas ce serait trop long. La constante méditation où je fuyais l'amère réalité n'aura pas été inutile. J'ai maintenant des désirs, des espérances qu'auparavant je ne prévoyais même pas[10].» Et ailleurs: «Je te prie de ne pas te figurer que je suis aussi mélancolique et aussi soupçonneux que je l'étais à Pétersbourg les dernières années. Tout est complètement passé. D'ailleurs, c'est Dieu qui nous guide.» Et enfin, longtemps après, dans une lettre de 1872 à S. D. Janovsky, cet extraordinaire aveu (où les mots en italiques sont soulignés par Dostoïevsky): «Vous m'aimiez et vous vous occupiez de moi, de moi _malade mentalement_ (car je le reconnais à présent), _avant mon voyage en Sibérie_, où je me suis guéri.»
Ainsi, pas une protestation! De la reconnaissance au contraire! Comme Job que la main de l'Éternel broie sans obtenir de son cœur un blasphème... Ce martyr est décourageant. Pour quelle foi vit-il? Quelles convictions le soutiennent?--Peut-être, examinant ses _opinions_, autant de moins que dans cette correspondance elles apparaissent, comprendrons-nous les causes secrètes, que déjà nous commençons d'entrevoir, de cet _insuccès_, près du grand nombre, de cette non-faveur, de ce purgatoire de la gloire où s'attarde encore Dostoïevsky.
II
Homme d'aucun parti, craignant l'esprit de faction qui divise, il écrivait: «La pensée qui m'occupe le plus, c'est en quoi consiste notre communion d'idées, quels sont les points sur lesquels nous pourrions nous rencontrer, tous, de n'importe quelle tendance. Profondément convaincu que, «en la pensée russe, se concilient les antagonismes» de l'Europe, lui, «vieil Européen russe», comme il se nommait, il travaillait de toutes les forces de son âme à cette unité russe, où dans un grand amour du pays et de l'humanité devaient se fondre tous les partis. «Oui, je partage votre opinion, que la Russie achèvera l'Europe, de par sa mission même. Cela m'est évident depuis longtemps», écrit-il de Sibérie. Ailleurs, il parle des Russes comme d'une _nation vacante_, capable de se mettre à la tête des intérêts communs de l'humanité entière». Et si, par une conviction, peut-être seulement prématurée, il s'illusionnait sur l'importance du peuple russe (ce qui n'est nullement ma pensée), ce n'était point par infatuation chauvine mais par l'intuition et l'intelligence profonde qu'il avait lui-même, _en tant que Russe_, croyait-il, des raisons et des passions diverses des partis qui divisent l'Europe. Parlant de Pouchkine, il se loue de sa «faculté de sympathie universelle», puis ajoute: Cette aptitude-là, il la partage précisément avec notre peuple, et c'est par là surtout qu'il est national.» Il considère l'âme russe comme «un terrain de conciliation de toutes les tendances européennes», et va jusqu'à s'écrier: «Quel est le vrai Russe qui ne pense pas avant tout à l'Europe! «jusqu'à prononcer cette étonnante parole: «Le vagabond russe a besoin du bonheur universel pour s'apaiser.»
Convaincu que «le caractère de la future avidité russe doit être au plus haut degré pan-humain, que l'idée russe sera peut-être la synthèse de toutes les idées que l'Europe développe avec tant de persévérance et de courage dans ses diverses nationalités», il tourne constamment vers l'étranger ses regards; ses jugements politiques et sociaux sur la France et sur l'Allemagne sont pour nous les plus intéressants passages de cette correspondance. Il voyage, s'attarde en Italie, en Suisse, en Allemagne, attiré par le désir de connaître d'abord, retenu des mois durant par la continuelle question pécuniaire, soit qu'il n'ait pas assez d'argent pour continuer son voyage, payer les dettes nouvelles, soit qu'il craigne de retrouver en Russie d'anciennes dettes et de regoûter de la prison... «Avec ma santé, dit-il à quarante-neuf ans, je ne supporterais pas même six mois dans un lieu d'emprisonnement, et, surtout, je ne pourrais travailler.»
Mais, à l'étranger, l'air de la Russie, le contact avec le peuple russe, tout aussitôt lui manquent: il n'est pour lui ni de Sparte, ni de Tolède, ni de Venise; il ne peut s'acclimater, se plaire même un instant nulle part.» Ah! Nicolas Nicolaïevitch, écrit-il à Strakhov, comme il m'est insupportable de vivre à l'étranger, je ne saurais vous l'exprimer! «Pas une lettre d'exil qui ne contienne la même plainte: il faut que j'aille en Russie: ici, l'ennui m'écrase...» Et comme s'il puisait à même, là-bas, l'aliment secret de ses œuvres, comme si la sève, sitôt arraché de son sol, lui manquait: «Je n'ai pas de goût à écrire, Nicolas Nicolaïevitch, ou bien j'écris avec une grande souffrance. Qu'est-ce que cela veut dire, je ne saurais le comprendre. Je pense seulement que c'est le besoin de la Russie. Il faut revenir coûte que coûte.» Et ailleurs: «J'ai besoin de la Russie, pour mon travail et pour mes œuvres... J'ai senti avec trop de netteté que n'importe où que nous vivions, ce serait indifférent, à Dresde ou ailleurs, je serai partout dans un pays étranger, détaché de ma patrie.» Et encore: «Si vous saviez jusqu'à quel point je me sens tout à fait inutile et étranger!... Je deviens stupide et borné et je perds l'habitude de la Russie. Pas d'air russe, ni de personnes russes. Enfin, je ne comprends pas du tout les émigrants russes. Ce sont des fous.»
C'est pourtant à Genève, à Vevey qu'il écrit _l'Idiot, l'Éternel Mari, les Possédés_; n'importe! «Vous dites des paroles d'or à propos de mon travail ici; en effet, je resterai en arrière, non pas au point de vue du siècle, mais au point de vue de la connaissance de ce qui se passe chez nous (je le sais certainement mieux que vous, car _journellement!_ je lis trois journaux russes jusqu'à la dernière ligne et je reçois _deux revues_), mais je me déshabituerai du _cours vivant de l'existence_; non pas de son idée, mais de son essence même; et comme cela agit sur le travail artistique!»
De sorte que cette «sympathie universelle» s'accompagne, se fortifie d'un nationalisme ardent qui, dans l'esprit de Dostoïevsky, en est le complément indispensable. Il proteste, sans lassitude, sans trêve contre ceux qu'on appelait alors là-bas les «progressistes», c'est-à-dire (j'emprunte cette définition à Strakhov), «cette race de politiciens qui attendaient les progrès de la culture russe, non point d'un développement organique du fonds national, mais d'une assimilation précipitée de l'enseignement occidental».--«Le Français est avant tout Français, et l'Anglais Anglais, et leur but suprême est de rester eux-mêmes. C'est là qu'est leur force.» Il s'insurge «contre ces hommes qui déracinent les Russes», et n'attend pas Barrès pour mettre en garde, l'étudiant qui, en «s'arrachant à la société et en l'abandonnant, ne va pas au peuple, mais quelque part, à l'étranger, dans l'_européisme_, dans le règne absolu de l'homme universel qui n'a jamais existé et, de cette façon, rompt avec lé peuple, le méprise et le méconnaît». Tout comme Barrès à propos du «kantisme malsain», il écrit, dans la préface de la revue qu'il dirige[11]: «Quelque fertile que soit une idée importée de l'étranger, elle ne pourra prendre racine chez nous, s'acclimater et nous être réellement utile que si notre vie nationale, sans aucune inspiration et poussée du dehors, faisait surgir d'elle-même cette idée naturellement, pratiquement, par suite de sa nécessité, de son besoin reconnu pratiquement par tous. Aucune nation du monde, aucune société plus ou moins stable ne s'est formée sur un programme de commande, importé du dehors...» Et je ne connais pas dans Barrès déclaration plus catégorique ni plus pressante.
Mais tout à côté voici ce que je regrette de ne point trouver chez Barrès: La capacité de s'arracher pour un moment de son sol afin de se regarder sans parti pris est l'indice d'une très forte personnalité, en meme temps que la capacité de regarder l'étranger avec bienveillance est un des dons les plus grands et les plus nobles de la nature. Et d'ailleurs Dostoïevsky ne semblait-il pas prévoir l'aveuglement jusqu'où devait nous entraîner cette doctrine: «Il est impossible de détromper le Français et de l'empêcher de se croire le premier homme de l'univers. D'ailleurs, il ne sait que très peu de l'univers... De plus il ne tient pas à savoir. C'est un trait commun à toute la nation et très caractéristique.»
Il se sépare plus nettement, plus heureusement encore, de Barrès, par son individualisme. Et, en regard de Nietzsche, il nous devient un admirable exemple pour montrer de combien peu d'infatuation, de suffisance, s'accompagne parfois de cette croyance en la valeur du moi. Il écrit: «Le plus difficile dans ce monde, c'est de rester soi-même»; «et, «il ne faut gâcher sa vie pour aucun but»; car pour lui, non plus que sans patriotisme, sans individualisme il n'est nul moyen de servir l'humanité. Si quelques barrésistes lui étaient acquis par les déclarations que je citais tout à l'heure, quel barrésiste les déclarations que voici ne lui aliéneraient-elles pas?
De même, en lisant ces paroles:» Dans l'humanité nouvelle, l'idée esthétique est troublée. La base morale de la société, prise dans le positivisme, non seulement ne donne pas de résultats, mais ne peut pas se définir elle-même, s'embrouille dans les désirs et dans les idéals. Se trouve-t-il donc encore trop peu de faits pour prouver que la société ne se fonde pas ainsi, que ce ne sont pas ces chemins qui conduisent au bonheur et que le bonheur ne provient pas de là comme on le croyait jusqu'à présent? Mais alors d'où provient-il? On écrit tant de livres et on perd de vue le principal: à l'occident on a perdu le Christ... et l'occident tombe à cause de cela, uniquement à cause de cela.» Quel catholique français n'applaudirait... s'il ne se heurtait point devant l'incidente, que d'abord j'omettais: «On a perdu le Christ,--_par la faute du catholicisme._» Quel catholique français dès lors oserait se laisser émouvoir par les larmes de piété dont cette correspondance ruisselle? En vain Dostoïevsky voudra-t-il «révéler au monde un Christ russe, inconnu à l'univers et dont le principe est contenu dans notre orthodoxie»,--le catholique français, de par son orthodoxie à lui, se refusera d'écouter,--et c'est en vain, pour aujourd'hui du moins, que Dostoïevsky ajoutera: «À mon avis, c'est là que se trouve le principe de notre future puissance civilatrice et de la résurrection par nous de toute l'Europe, et toute l'essence de notre future force.»
De même encore si Dostoïevsky peut offrir à M. de Vogüé de quoi voir en lui «de l'acharnement contre la pensée, contre la plénitude de la vie,» une «sanctification de l'idiot, du neutre, de l'inactif», etc., nous lisons d'autre part dans la lettre à son frère, non donnée par Bienstock: «Ce sont des gens simples, me dira-t-on. Mais un homme simple est bien plus à craindre qu'un homme compliqué.»--À une jeune fille qui désirait «se rendre utile» et lui avait exprimé sa volonté de devenir infirmière ou sage-femme: «... en s'occupant régulièrement de son instruction on se prépare à une activité cent fois plus utile...», écrit-il; et plus loin: «ne serait-il pas mieux de s'occuper de votre instruction supérieure?... La plupart de nos spécialistes sont des gens _profondément peu instruits..._ et la plupart de nos étudiants et étudiantes sont tout à fait sans aucune instruction. Quel bien peuvent-ils faire à l'humanité!» Et certes je n'avais pas besoin de ces paroles pour comprendre que M. de Vogüé se trompait, mais tout de même on pouvait se méprendre.
Dostoïevsky ne se laisse pas plus facilement enrôler pour ou contre le socialisme; car, si Hoffmann est en droit de dire: «Socialiste, dans le sens le plus humain du mot, Dostoïevsky n'a jamais cessé de l'être», ne lisons-nous pas dans la correspondance; «Déjà le socialisme a rongé l'Europe; si on tarde trop, il démolira tout.»