Dostoïevsky (Articles et Causeries)
Part 13
Comprenez-moi bien, le sacrifice volontaire, en pleine conscience et libre de toute contrainte, le sacrifice de soi-même au profit de tous, est selon moi l'indice du plus grand développement de la personnalité, de sa supériorité, d'une possession parfaite de soi-même, du plus grand libre arbitre. Sacrifier volontairement sa vie pour les autres, se crucifier pour tous, monter sur le bûcher, tout cela n'est possible qu'avec un puissant développement de la personnalité. Une personnalité fortement développée, tout à fait convaincue de son droit d'être une personnalité, ne craignant plus pour elle-même, ne peut rien faire d'elle-même, c'est-à-dire ne peut servir à aucun usage que de se sacrifier aux autres, afin que tous les autres deviennent exactement de pareilles personnalités, arbitraires et heureuses. C'est la loi de la nature: l'homme normal tend à l'atteindre[98].
Vous voyez donc que si les propos de Kiriloff nous paraissent tant soit peu incohérents au premier regard, pourtant à travers eux, c'est bien là propre pensée de Dostoïevsky que nous parvenons à découvrir.
Je sens combien je suis loin d'avoir épuisé l'enseignement que l'on peut trouver en ses livres. Encore une fois, ce que j'y ai surtout cherché, consciemment ou inconsciemment, c'est ce qui s'apparentait le plus à ma propre pensée. Sans doute, d'autres y pourront découvrir autre chose. Et, maintenant que je suis arrivé à la fin de ma dernière leçon, vous attendez sans doute de moi quelque conclusion: Vers quoi nous mène Dostoïevsky et qu'est-ce au juste qu'il nous enseigne?
Certains diront qu'il nous mène tout droit au bolchevisme, sachant bien pourtant toute l'horreur que Dostoïevsky professait pour l'anarchie. Le livre tout entier des _Possédés_ dénonce prophétiquement la Russie. Mais celui qui, en face des codes établis, apporte de nouvelles «tables des valeurs», paraîtra toujours, aux yeux du conservateur, un anarchiste. Les conservateurs et les nationalistes, qui ne consentent à voir dans Dostoïevsky que désordre, concluent qu'il ne peut nous être utile en rien; je leur répondrai que leur opposition me semble faire injure au génie de la France. À ne vouloir admettre de l'étranger que ce qui déjà nous ressemble, où nous puissions trouver notre ordre, notre logique, et, en quelque sorte, notre image, nous commettons une grave erreur. Oui, la France peut avoir horreur de l'informe, mais d'abord Dostoïevsky n'est pas informe; loin de là: tout simplement ses codes de beauté sont différents de nos codes méditerranéens; et lors même qu'ils le seraient davantage, à quoi servirait le génie de la France, à quoi s'appliquerait sa logique, sinon précisément à ce qui a besoin d'être ordonné?
À ne contempler que sa propre image, l'image de son passé, la France court un mortel danger. Pour exprimer plus exactement et avec le plus de modération possible ma pensée: il est bon qu'il y ait en France des éléments conservateurs qui maintiennent la tradition, réagissent et s'opposent à tout ce qui leur paraît une invasion étrangère. Mais ce qui donne à ceux-ci leur raison d'être, n'est-ce pas précisément cet apport nouveau, sans lequel notre culture française risquerait de n'être bientôt plus qu'une forme vide, qu'une enveloppe sclérosée. Que savent-ils du génie français? Qu'en savons-nous, sinon seulement ce qu'il a été dans le passé? Il en va pour le sentiment national précisément comme pour l'Église. Je veux dire qu'en face des génies, les éléments conservateurs se comportent souvent comme l'Église s'est souvent comportée vis-à-vis des saints. Nombre de ceux-ci ont d'abord été rejetés, repoussés, reniés, au nom de la tradition même--qui bientôt deviendront les principales pierres d'angle de cette tradition.
J'ai souvent exprimé ma pensée au sujet du protectionnisme intellectuel. Je crois qu'il présente un grave danger; mais j'estime que toute prétention à la dénationalisation de l'intelligence en présente un non moins grand. En vous disant ceci, j'exprime encore la pensée de Dostoïevsky. Il n'y a pas d'auteur qui ait été tout à la fois plus étroitement russe et plus universellement européen. C'est en étant aussi particulièrement russe qu'il peut être aussi généralement humain, et qu'il peut toucher chacun de nous d'une manière si particulière.
«Vieil Européen russe», disait-il de lui-même, et faisait-il dire à Versiloff dams _l'Adolescent_:
Car en la pensée russe se concilient les antagonismes... Qui aurait pu alors comprendre une telle pensée? J'errais tout seul. Je ne parle pas de moi personnellement, je parle... de la pensée russe. Là-bas, il y avait l'injure et la logique implacable; là-bas un Français n'était qu'un Français, un Allemand qu'un Allemand, et avec plus de roideur qu'à n'importe quelle époque de leur histoire; par conséquent, jamais le Français n'avait fait autant de tort à la France, l'Allemand à son Allemagne. Il n'y avait pas un seul Européen dans toute l'Europe! Moi seul étais qualifié pour dire à ces incendiaires que leur incendie des Tuileries était un crime; à ces conservateurs sanguinaires, que ce crime était logique: j'étais «l'unique Européen». Encore un coup, je ne parle pas de moi, je parle de la pensée russe[99].
Et nous lirons encore plus loin:
L'Europe a pu créer les nobles types du Français, de l'Anglais, de l'Allemand, elle ne connaît rien encore de son homme futur. Et il me semble qu'elle ne veut rien encore en savoir. Et c'est compréhensible: ils ne sont pas libres, et nous, nous sommes libres. Moi seul, avec mon tourment russe, étais encore libre en Europe... Remarque, mon ami, une particularité. Tout Français, sans doute, peut servir, outre sa France, l'humanité; mais à la condition stricte qu'il reste surtout Français; de même l'Anglais et l'Allemand. Le Russe, lui,--déjà aujourd'hui, c'est-à-dire bien avant qu'il ait réalisé sa forme définitive,--sera d'autant mieux Russe qu'il sera plus Européen: c'est où gît notre equiddité nationale[100].
Mais, en regard de cela, et pour vous montrer à quel point Dostoïevsky restait conscient de l'extreme danger qu'il y aurait à européaniser trop un pays, je tiens à vous lire ce passage remarquable des _Possédés_[101]:
De tout temps la science et la raison n'ont joué qu'un rôle secondaire dans la vie des peuples, et il en sera ainsi jusqu'à la fin des siècles. Les nations se forment et se meuvent en vertu d'une force maîtresse dont l'origine est inconnue et inexplicable. Cette force est le désir insatiable d'arriver au terme, et en même temps elle nie le terme. C'est chez un peuple l'affirmation constante, infatigable, de son existence et la négation de la mort. «L'esprit de vie», comme dit l'Écriture, les «courants d'eau vive» dont l'Apocalypse prophétise le dessèchement, le principe esthétique ou moral des philosophes, la «recherche de Dieu», pour employer le mot le plus simple. Chez chaque peuple, à chaque période de son existence, le but de tout le mouvement national est seulement la recherche de Dieu, d'un Dieu à lui, à qui il croit comme au seul véritable. Dieu est la personnalité synthétique de tout un peuple, considéré depuis ses origines jusqu'à sa fin. On n'a pas encore vu tous les peuples ou beaucoup d'entre eux se réunir dans l'adoration d'un même Dieu; toujours chacun a eu sa divinité propre. Quand les cultes commencent à se généraliser, la destruction des nationalités est proche. Quand les dieux perdent leur caractère indigène, ils meurent, et avec eux les peuples. Plus une nation est forte, plus son dieu est distinct des autres. Il ne s'est jamais encore rencontré de peuple sans religion, c'est-à-dire sans la notion au bien et du mal. Chaque peuple entend ces mots à sa manière. Les idées de bien et de mal viennent-elles à être comprises de même chez plusieurs peuples, ceux-ci meurent, et la différence même entre le mal et le bien commence à s'effacer et à disparaître[102].
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--J'en doute, observa Stavroguine;--vous avez accueilli mes idées avec passion, et, par suite, vous les avez modifiées à votre insu. Déjà ce seul fait que, pour vous, Dieu se réduise à un simple attribut de la nationalité...
Il se mit à examiner Chatoff avec un redoublement d'attention, frappé moins de son langage que de sa physionomie en ce moment.
--Je rabaisse Dieu en le considérant comme un attribut de la nationalité? cria Chatoff,--au contraire, j'élève le peuple jusqu'à Dieu. Et quand en a-t-il été autrement? Le peuple, c'est le corps de Dieu. Une nation ne mérite ce nom qu'aussi longtemps qu'elle a son dieu particulier et qu'elle repousse obstinément tous les autres; aussi longtemps qu'elle compte, avec son dieu, vaincre et chasser du monde toutes les divinités étrangères. Telle a été depuis le commencement des siècles la croyance de tous les grands peuples, de tous ceux, du moins, qui ont marqué dans l'histoire, de tous ceux qui ont été à la tête de l'humanité. Il n'y a pas à aller contre un fait. Les Juifs n'ont vécu que pour attendre le vrai Dieu, et ils ont laissé le vrai Dieu au monde. Les Grecs ont divinisé la nature, et ils ont légué au monde leur religion, c'est-à-dire la philosophie et l'art. Rome a divinisé le peuple dans l'État, et elle a légué l'État aux nations modernes. La France, dans le cours de sa longue histoire, n'a fait qu'incarner et développer en elle l'idée de son dieu romain.
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Si un grand peuple ne croit pas qu'en lui seul se trouve la vérité, s'il ne se croit pas seul appelé à ressusciter et à sauver l'univers par sa vérité, il cesse immédiatement d'être un grand peuple pour devenir une matière ethnographique. Jamais un peuple vraiment grand ne peut se contenter d'un rôle secondaire dans l'humanité; un rôle même important ne lui suffit pas; il lui faut absolument le premier. La nation qui renonce à cette conviction renonce à l'existence.
Et comme corollaire à cela, cette réflexion de Stavroguine, qui pourrait bien servir de conclusion aux précédentes: «Quand on n'a plus d'attache avec son pays, on n'a plus de Dieu.»
Que pourrait bien penser aujourd'hui Dostoïevsky de la Russie et de son peuple «défère»? Il est, certes, bien douloureux de l'imaginer... Prévoyait-il, pouvait-il pressentir la détresse abominable d'aujourd'hui?
Dans ses _Possédés_, nous voyons déjà tout le bolchevisme qui se prépare. Écoutons seulement Chigaleff exposer son système, et avouer à la fin de son exposé:
Je me suis embarrassé dans mes propres données et ma conclusion est en contradiction directe avec mes prémisses. Partant de la liberté illimitée, j'aboutis au despotisme illimité[103].
Écoutons encore l'abominable Pierre Verkhovensky:
Ce sera un désordre, un bouleversement, comme le monde n'en a pas encore connu. La Russie se couvrira de ténèbres et pleurera son ancien Dieu[104].
Sans doute, est-il bien imprudent, quand cela n'est pas malhonnête, de prêter à un auteur les pensées qu'expriment les personnages de ses romans ou de ses récits; mais nous savons que c'est à travers eux tous que la pensée de Dostoïevsky s'exprime... et combien souvent se sert-il même d'un être sans importance pour formuler telle vérité qui lui tient à cœur. N'est-ce pas lui-même que nous entendons--à travers un personnage d'arrière-plan de _l'Éternel Mari_--parler de ce qu'il appelait le «mal russe», et dire:
Mon avis, à moi,'c'est qu'en notre temps, on ne sait plus du tout qui estimer en Russie. Et convenez que c'est une affreuse calamité, pour une époque, de ne plus savoir qui estimer... N'est-il pas vrai[105]?
Je sais bien qu'au travers de ces ténèbres où se débat aujourd'hui la Russie, Dostoïevsky, continuerait sans doute d'espérer. Peut-être aussi penserait-il (à plus d'une reprise cette idée reparaît dans ses romans et dans sa _Correspondance_) que la Russie se sacrifie à la manière de Kiriloff et que ce sacrifice est profitable, peut-être, au salut du reste de l'Europe, du reste de l'humanité.
APPENDICE
I[106]
Et maintenant deux épisodes, en manière d'illustration à tout de didactisme. Je reprendrai ensuite, pour ne plus l'interrompre, la fin de ce récit.
En juillet, donc deux mois ayant mon départ pour Pétersbourg, Maria Ivanovna m'avait envoyé faire une commission, dont l'objet n'importe, dans une localité voisine. Dans le wagon qui me ramenait à Moscou, je remarquai un jeune homme brun, assez bien vêtu, mais fort sale, et au visage bourgeonné. À chaque station il descendait du train et courait à la buvette absorber de l'eau-de-vie. Autour de lui, dans le compartiment, s'était formé un groupe gai et fort incivil. Ces voyageurs tumultueux admiraient que ce jeune buveur pût, sans s'enivrer, absorber tant d'alcool et s'ingéniaient à lui en faire ingurgiter plus encore. Entre tous, se passionnaient à entreprise un marchand légèrement ivre et un flandrin habillé à l'allemande, valet de son métier, dont la bouche fort loquace exhalait une odeur méphitique. Le jeune homme à l'insatiable gosier parlait peu. Il écoulait la clabauderie de ses compagnons avec un sourire hébété qu'il interrompait parfois par un rire toujours inopportun; il émettait alors des syllabes indécises, quelque chose comme a tur... lur... lu...» en posant un doigt sur le bout de son nez, ce qui réjouissait prodigieusement le commerçant, le larbin et tous les autres. Je m'approchai et, ma foi, malgré l'imbécillité de sa conduite, le jeune homme, un étudiant en rupture d'Université, ne me déplut pas. Bientôt, nous nous tutoyions et, en descendant du train, je pris note qu'il m'attendrait le soir même, à neuf heures, boulevard de Tver.
Je fus exact au rendez-vous, et mon ami m'associa à son jeu. Voici. Avisant une honnête femme, nous nous placions sans un mot, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. De l'air le plus flegmatique et comme si nous ignorions sa présence, nous engagions une conversation méticuleusement obscène, où je faisais merveille, encore que je ne connusse des choses du sexe que le vocabulaire (douces causeries de l'enfance!) et point du tout la technique. Effarée, la femme accélérait son allure; nous accélérions la nôtre et continuions notre dialogue. Que pouvait faire-la victime? Il n'y avait pas de témoins, et puis une plainte à la police est toujours chose délicate...
À ces turlupinades nous consacrâmes huit journées consécutives. M'amusais-je? Je n'en réponds pas. (Au début, cette farce avait pu me plaire pour ce qu'elle avait d'imprévu, et, d'ailleurs, j'exécrais les femmes...) Une fois, je racontai à l'étudiant que Jean-Jacques avoue dans ses _Confessions_, qu'au temps de son adolescence, il aimait s'embusquer dans quelque coin pour brandir sa virilité aux yeux stupéfaits des passantes. Il me répondit par son «tur-lur lu». Il était ténébreusement ignorant et ne s'intéressait à rien du tout. Il n'avait aucune des idées que j'avais eu la candeur de lui attribuer, et son art du scandale était d'une monotonie morne. Ce crétin me déplaisait de plus en plus. Enfin, notre accointance se rompit, et dans la circonstance que je vais dire:
Nous venions d'encadrer--irrévérencieusement, à notre ordinaire--une jeune fille qui se hâtait sur le boulevard nocturne. Elle avait seize ans tout au plus; peut-être vivait-elle de son travail; sans doute l'attendait au logis sa mère, une pauvre veuve chargée de famille... Voilà que je sentimentalise... Nos propos salés s'échangèrent... Comme une bête traquée, elle précipitait son pas dans la nuit. Soudain elle s'arrêta essoufflée. Écartant d'un geste le fichu qui emmitouflait son chétif visage où les yeux brusquement luisirent:
--Oh! comme vous êtes lâches! dit-elle.
Je crus qu'elle allait sangloter. Point. À toute volée, elle administrait à l'étudiant la gifle la plus retentissante qui ait jamais sonné sur le facies d'un goujat. Il voulut se jeter sur elle. Je le maintins. Elle put fuir.
Restés seuls, nous commençâmes à nous quereller. Je lui dis tout ce que j'avais sur le cœur, sa nullité, sa bassesse. Il m'injuria (je lui avais confié que j'étais enfant naturel). Nous nous crachâmes au visage, copieusement. Depuis, je ne l'ai pas revu.
J'avais un grand dépit; il diminua le lendemain; le troisième jour j'avais tout oublié. C'est seulement à Pétersbourg que je me rappelai nettement cette scène. Je pleurai de honte, et aujourd'hui encore ce souvenir me torture. Comment avais-je pu descendre à ces vilenies et surtout les oublier? Je le comprends maintenant. Dépouillant de signification tout ce qui n'est pas elle, l'«idée» me console prématurément des douleurs méritées et m'absout des pires fautes. Ainsi m'est-elle maternelle, mais démoralisante.
L'autre anecdote.
Le 1er avril de l'année dernière, quelques personnes étaient venues passer la soirée chez Maria Ivanovna dont c'était la fête. Entre en coup de vent Agrippine, qui annonce que, devant sa cuisine, elle vient de découvrir un enfant abandonné. Tout le monde de se précipiter pourvoir l'objet: une petite fille de trois ou quatre semaines qui crie dans un panier. Je prends le panier et le porte à la cuisine. Y était épinglé un billet ainsi conçu: a Chers bienfaiteurs, ayez pitié de la petite Arinia. Elle est baptisée. Nous prierons toujours pour vous. Nos souhaits de bonheur en ce jour de fête.--Des gens qui vous sont inconnus.» Nicolas Siméonovitch pour qui j'avais beaucoup d'estime m'attrista, il fitt sa mine revèche et quoiqu'il n'eût pas d'enfants, décida que la fillette serait immédiatement portée à l'hospice. Je la tirai du panier, d'où s'exhala un fumet âcre et aigrelet, la pris dans mes bras et déclarai me charger d'elle. Nicolas Siméonovitch, pour bon qu'il fût, protesta: l'hospice s'imposait. Cependant tout s'arrangea selon mon vœu.
Sur la même cour, dans un autre pavillon, demeurait avec sa femme encore jeune et robuste, un menuisier déjà vieux et qui buvait beaucoup. Chez ces gens misérables était morte récemment à la mamelle, une fille née après huit ans de mariage, leur enfant unique, et qui par une coïncidence heureuse, s'appelait, elle aussi, Arinia. Je dis «heureuse» parce que cette femme qui était venue dans la cuisine examiner notre trouvaille s'attendrit à ce nom. Son lait n'était pas encore tari: elle dégrafa son corsage et donna le sein à la nouvelle Arinia. Consentirait-elle moyennant salaire à se charger de l'enfant? Elle ne pouvait me donner de réponse immédiate, réservant l'avis du mari; mais du moins elle garderait l'enfant cette nuit-là. Le lendemain, je fis marché avec le couple, et je payai d'avance le premier mois huit roubles, que le mari, sans plus tarder, dépensa au cabaret. Nicolas Siméonovitch s'était obligeamment porté garant de ma solvabilité. Je voulus lui remettre mes soixante roubles, mais il refusa de les prendre, procédé qui effaça toute trace de notre petite altercation. Maria Ivanovna ne disait rien, mais évidemment en son for intérieur, elle s'étonnait de me voir assumer une charge si lourde. Ni l'un ni l'autre ne se permirent à ce sujet la moindre plaisanterie, et je fus sensible à leur délicatesse.
Trois fois par jour, je courais chez Daria Rodivonovna. Au bout d'une semaine, je lui remis en cachette du mari trois roubles. Pour trois autres roubles, j'achetai des couvertures et des langes. Mais dix jours après l'inauguration de ma paternité, la fillette tombait malade. J'allai chercher un médecin, et toute la nuit nous persécutâmes Arinia pour lui faire prendre ses drogues. Le lendemain, le médecin déclara qu'elle ne se rétablirait pas. À mes questions, à mes reproches plutôt, il répondit: a Je ne suis pas Dieu!» La petite malade étouffait, la bouche pleine d'écume. Le soir même, elle mourut, elle mourut en fixant sur moi ses grands yeux noirs qui semblaient déjà comprendre. Pourquoi n'ai-je pas songé à la faire photographier morte? Non seulement cette soirée-là, je pleurai, mais je hurlai de désespoir, ce qui ne m'était pas encore arrivé. Maria Ivanovna doucement essayait de m'apaiser. Le menuisier fit lui-même le cercueil. On ensevelit Arinia... Je ne puis oublier ces choses.
Cette aventure me donna à réfléchir. Sans doute Arinia ne m'avait pas coûté grand argent: en tout, pension, médecin, cercueil, funérailles, fleurs--trente roubles. Je récupérai cette somme vers le temps de mon départ de Moscou, en réalisant une économie sur les quarante roubles que Versilov m'avaient envoyés pour le voyage et en vendant quelques menus objets. Ainsi mon capital restait intact. «Mais, me disais-je, à baguenauder ainsi dans les sentiers je n'irai pas loin.» De mon aventure avec l'étudiant résultait ceci: que l'«idée» pouvait tout obscurcir autour de moi, et me faire perdre le sens de la réalité; de mon aventure avec Arinia, que les intérêts essentiels de «l'idée» étaient à la merci d'une crise de sentimalisme. Conclusions contradictoires, mais l'une et l'autre justes.
II[107]
--En quoi donc puis-je vous servir, très estimé prince, car vous m'avez maintenant... appelé? demanda Lébédeff après un silence.
Le prince ne répondit aussi qu'au bout d'une minute.
--Eh bien! voilà, je voulais vous parler du général, et... de ce vol dont vous avez été victime...
--Comment? Quel vol?
--Allons! on dirait que vous ne comprenez pas. Ah! mon Dieu, Loukian Timoféitch, quelle est cette rage de toujours jouer la comédie? L'argent, l'argent, les quatre cents roubles que vous avez perdus l'autre jour, dans un portefeuille, et dont vous êtes venu ici me parler le matin, avant d'aller à Pétersbourg,--avez-vous compris, à la fin?
--Ah! il s'agit de ces quatre cents roubles, dit d'une voix traînante Lébédeff, comme si la lumière venait de se faire dans son esprit. Je vous remercie, prince, de votre sincère intérêt; il est très flatteur pour moi, mais... je les ai retrouvés, il y a même déjà longtemps.
--Vous les avez retrouvés! Ah! Dieu soit loué.
--Cette exclamation est d'un cœur noble, car quatre cents roubles ne sont pas une affaire, pour un pauvre homme qui vit d'un travail pénible et qui a une nombreuse famille...
--Je ne parle pas de cela! s'écria le prince. Sans doute,--se reprit-il aussitôt,--je suis bien aise que vous ayez retrouvé votre argent, mais comment l'avez-vous retrouvé?
--Le plus simplement du monde; il était sous la chaise sur laquelle j'avais jeté ma redingote; évidemment le portefeuille aura glissé de la poche sur le parquet.
--Comment, sous la chaise? Ce n'est pas possible, vous m'avez dit que vous aviez cherché partout, dans tous les coins; comment donc n'avez-vous pas regardé à l'endroit où il fallait chercher tout d'abord?
--Le fait est que j'y ai regardé. Je me souviens très bien d'y avoir regardé! Je me suis traîné à quatre pattes sur le parquet, j'ai tâté avec les mains à cet endroit, j'ai reculé la chaise, n'en croyant pas mes propres yeux. Je vois qu'il n'y a rien, la place est vide, pas plus de portefeuille que sur ma main, et malgré cela je me remets à tâter. C'est une petitesse dont l'homme est coutumier quand il veut absolument retrouver quelque chose... quand il a fait une perte considérable et douloureuse: il voit qu'il n'y a rien, que la place est vide, mais n'importe, il y regarde quinze fois.
--Oui, soit; mais comment cela se fait-il?... Je ne comprends toujours pas, murmura le prince abasourdi,--auparavant, dites-vous, il n'y avait rien là, vous aviez cherché en cet endroit, et tout d'un coup, le portefeuille s'y est trouvé?
--Oui, il s'y est trouvé tout d'un coup.
Le prince regarda Lébédeff d'un air étrange.
--Et le général? demanda-t-il soudain.
--Comment, le général? questionna Lébédeff, feignant de ne pas comprendre.
--Ah! mon Dieu, je vous demande ce qu'a dit le général quand vous avez retrouvé le portefeuille sous la chaise. Précédemment, vous l'aviez cherché à deux.
--Précédemment, oui. Mais cette fois, je l'avoue, je me suis tu et j'ai préféré lui laisser ignorer que le portefeuille avait été retrouvé par moi tout seul.
--Mais... pourquoi donc?... Et l'argent n'avait pas disparu?
--J'ai visité le portefeuille, tout y était, il ne manquait pas un rouble.