Dostoïevsky (Articles et Causeries)

Part 11

Chapter 113,806 wordsPublic domain

Ce n'est pas tout à fait cela, commença Raskolnikoff d'un ton simple et modeste. J'avoue du reste que vous avez reproduit à peu près exactement ma pensée; si vous voulez, je dirai même très exactement... (il prononça ces mots avec un certain plaisir), seulement je n'ai pas dit, comme vous me le faites dire, que les gens extraordinaires sont absolument tenus de commettre toujours toutes sortes d'actions criminelles. Je crois même que la censure n'aurait pas laissé paraître un article écrit dans ce sens. Voici tout bonnement ce que j'ai avancé: «L'homme extraordinaire a le droit d'autoriser sa conscience à franchir certains obstacles dans le cas seulement où l'exige la réalisation de son idée, laquelle peut être parfois utile à tout le genre humain.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dans la suite de mon article, j'insiste, je m'en souviens, sur cette idée que tous les législateurs et les guides de l'humanité, en commençant par les plus anciens, que tous sans exception étaient des criminels, car en donnant de nouvelles lois, ils ont pour cela même violé les anciennes, observées fidèlement par la société et transmises par les ancêtres.

Il est même à remarquer que presque tous ces bienfaiteurs et ces guides de l'espèce humaine ont été terriblement sanguinaires. En conséquence, non seulement tous les grands hommes, mais tous ceux qui s'élèvent tant soit peu au-dessus du niveau commun, qui sont capables de dire quelque chose de nouveau, doivent, en vertu de leur nature propre, être nécessairement des criminels, plus ou moins, bien entendu. Autrement, il leur serait difficile de sortir de l'ornière; quant à y rester, ils ne peuvent certainement pas y consentir et, à mon avis, leur devoir même le leur défend[72].

«Une même loi pour le lion et pour le bœuf, c'est oppression», lisons-nous dans Blake.

Mais le seul fait que Raskolnikoff se pose la question, au lieu de la résoudre simplement en agissant, nous montre qu'il n'est pas vraiment un surhomme. Sa faillite est complète. Il ne se délivre pas un instant de la conscience de sa médiocrité. C'est pour se prouver à lui-même qu'il est un surhomme qu'il se pousse au crime.

Tout est là, se répète-t-il. Il suffit d'oser. Du jour où cette vérité m'est apparue, claire comme le soleil, j'ai voulu oser et j'ai tué. J'ai voulu simplement taire acte d'audace[73].

Et plus tard, après le crime:

Si c'était à refaire, ajoute-t-il, peut-être ne recommencerais-je pas. Mais alors, il me tardait de savoir si j'étais un être abject comme les autres ou un homme dans la vraie acception du mot; si j'avais ou non en moi la force de franchir l'obstacle, si j'étais une créature tremblante ou si j'avais le droit[74].

Du reste, il n'accepte pas l'idée de sa propre faillite. Il n'accepte pas d'avoir eu tort d'oser.

C'est parce que j'ai échoué que je suis un misérable! Si j'avais réussi, on me tresserait des couronnes, tandis qu'à présent, je ne suis plus bon qu'à jeter aux chiens[75].

Après Raskolnikoff, ce sera Stavroguine ou Kiriloff, Ivan Karamazov ou _l'Adolescent._

La faillite de chacun de ses héros intellectuels tient également à ceci, que Dostoïevsky considère l'homme d'intelligence comme à peu près incapable d'action.

Dans _l'Esprit souterrain_, ce petit livre qu'il écrivait peu avant _l'Éternel Mari_, et qui me semble marquer le point culminant de sa carrière, qui est comme la clé de voûte de son œuvre, ou, si vous le préférez, qui donne la clé de sa pensée, nous verrons toutes les faces de cette idée: «Celui qui pense n'agit point...», et de là à prétendre que l'action présuppose certaine médiocrité intellectuelle, il n'y a qu'un pas.

Ce petit livre, _l'Esprit souterrain_, n'est d'un bout à l'autre qu'un monologue, et vraiment il me paraît un peu hardi d'affirmer, comme le faisait récemment notre ami Valéry Larbaud, que James Joyce, l'auteur d'_Ulysse_, est l'inventeur de cette forme de récit. C'est oublier Dostoïevsky, Poe même; c'est oublier surtout Browning, à qui je ne puis me retenir de penser lorsque je relis _l'Esprit souterrain._ Il me parait que Browning et Dostoïevsky amènent du premier coup le monologue à toute la perfection diverse et subtile que cette forme littéraire pouvait atteindre.

J'étonne peut-être certains lettrés en rapprochant ainsi ces deux noms; mais il est impossible de ne pas le faire,--de n'être point frappé par la profonde ressemblante, non seulement dans la forme, mais dans l'étoffe même,--entre certains monologues de Browning (et je pense en particulier à _My last duchess, Porphyria's lover_, et surtout peut-être aux deux dépositions du mari de Pompilia dans _The Ring and the Book_), d'une part, et d'autre part à l'admirable petit récit de Dostoïevsky qui dans le _Journal d'un écrivain_, a nom _Krotkaïa_ (c'est-à-dire, je crois, «la timide», titre sous lequel il figure dans la dernière traduction de cet ouvrage). Mais plus encore que la forme et que la manière de leur œuvre, ce qui me fait rapprocher Browning de Dostoïevsky, je crois que c'est leur optimisme--un optimisme qui n'a que bien peu de chose à voir avec celui de Gœthe, mais qui les rapproche tous deux également de Nietzsche et du grand William Blake, dont il faut que je vous parle encore.

Oui, Nietzsche, Dostoïevsky, Browning et Blake sont bien quatre étoiles de la même constellation. J'ai longtemps ignoré Blake, mais lorsque enfin, tout récemment, j'ai fait sa découverte, il m'a semblé reconnaître aussitôt en lui la quatrième roue du «Chariot»; et, de même qu'un astronome peut longtemps, avant de le voir, sentir l'influence d'un astre et déterminer sa position, je puis dire que, depuis longtemps, je pressentais Blake. Est-ce à dire que son influence ait été considérable? Non, tout au contraire, je ne sache pas qu'il en ait exercé aucune. En Angleterre même, Blake est demeuré, jusqu'à ces temps derniers, à peu près inconnu. C'est une étoile très pure et très lointaine, dont les rayons commencent seulement à nous atteindre.

Son œuvre, la plus significative, _le Mariage du Ciel et de l'Enfer_, dont je vous citerai quelques passages, nous permettra, il me semble, de comprendre mieux certains traits de Dostoïevsky.

Cette phrase de lui que je citais dernièrement--de ses «Proverbes de l'Enfer» comme il appelle certains de ses apophtegmes: «Le désir, non suivi d'action engendre la pestilence,» pourrait servir d'épigraphe à _l'Esprit souterrain_ de Dostoïevsky, ou cet autre: «N'attends que du poison des eaux dormantes.»

«L'homme d'action du dix-neuvième siècle est un individu sans caractère», déclare le héros--si j'ose l'appeler ainsi--de _l'Esprit souterrain._ L'homme d'action, selon Dostoïevsky, doit être un esprit médiocre, car l'esprit altier est empêché d'agir lui-meme; il verra dans l'action une compromission, une limitation de sa pensée; celui qui agira, ce sera, sous l'impression du premier, un Pierre Stépanovitch, un Smerdiakoff (dans _Crime et châtiment_, Dostoïevsky n'avait pas encore établi cette division entre le penseur et l'acteur).

L'esprit n'agit point, il fait agir; et nous retrouvons dans plusieurs romans de Dostoïevsky cette singulière répartition des rôles, cet inquiétant rapport, cette connivence secrète qui s'établit entre un être pensant et celui qui, sous l'inspiration du premier, et comme à sa place, agira. Souvenez-vous d'Ivan Karamazov et de Smerdiakoff, de Stavroguine et de Pierre Stépanovitch, celui que Stavroguine appelle: son «singe».

N'est-il pas curieux de trouver une première version pour ainsi dire des singuliers rapports du penseur Ivan et du laquais Smerdiakoff des _Frères Karamazov_--ce dernier livre de Dostoïevsky,--dans _Crime et châtiment_, le premier de ses grands romans. Il nous y est parlé d'un certain Philca, domestique de Svidrigaïloff, qui se pend, pour échapper, non pas aux coups de son maître, mais à ses railleries. «C'était, nous est-il dit, un hypocondriaque,» une sorte de domestique philosophe... «Ses camarades prétendaient que la lecture lui avait troublé l'esprit[76].»

Il y a chez tous ces subalternes, ces «singes», ces laquais, chez tous ces êtres qui agiront à la place de l'intellectuel, un amour, une dévotion, pour la supériorité diabolique de l'esprit. Le prestige dont jouit Stavroguine, aux yeux de Pierre Stépanovitch, est extreme; extrême également le mépris de l'intellectuel pour cet inférieur.

Voulez-vous que je vous dise toute la vérité? dit Pierre Stépanovitch à Stavroguine. Voyez-vous, cette idée s'est bien offerte un instant à mon esprit (cette idée c'est un assassinat abominable). Vous-même vous me l'aviez suggérée, sans y attacher d'importance, il est vrai, et seulement pour me taquiner, car vous ne me l'auriez pas suggérée sérieusement[77].

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dans le feu de la conversation, Pierre Stépanovitch se rapprocha de Stavroguine et le saisit par le revers delà redingote (peut-être le fit-il exprès), mais un coup violent, appliqué sur son bras, l'obligea à lâcher prise.

--Eh bien! qu'est-ce que vous faites? Prenez garde, vous allez me casser le bras[78]. (Ivan Karamazoff aura des brutalités semblables vis-à-vis de Smerdiakoff.)

Et plus loin:

Nicolas Vsévolodovitch, parlez comme vous parleriez devant Dieu: êtes-vous coupable, oui ou non? Je le jure, je croirai à votre parole, comme à celle de Dieu, et je vous accompagnerai jusqu'au bout du monde, oh! oui, j'irai partout avec vous! Je vous suivrai comme un chien[79]...

Et enfin:

--Je suis un bouffon, je le sais, mais je ne veux pas que vous, la meilleure partie de moi-même, vous en soyez un[80]!

L'être intellectuel est heureux de dominer l'autre, mais tout à la fois il reste exaspéré par cet autre, qui lui présente dans son action maladroite comme une caricature de sa propre pensée.

La correspondance de Dostoïevsky nous renseigne sur l'élaboration de ses œuvres, et en particulier sur celle des _Possédés_, ce livre extraordinaire que je tiens, pour ma part, pour le plus puissant, le plus admirable du grand romancier. Nous assistons ici à un phénomène littéraire bien singulier. Le livre que Dostoïevsky prétendait écrire était assez différent de celui que nous avons. Tandis qu'il le composait, un nouveau personnage, auquel il n'avait presque pas pensé tout d'abord, s'imposa à son esprit, prit peu à peu la première place et en délogea celui qui d'abord devait être le principal héros. «Jamais aucune œuvre ne m'a coûté plus de peine,» écrit-il de Dresde, en octobre 1870[81]:

Au commencement, c'est-à-dire vers la fin de l'été dernier, je considérais cette chose comme étudiée, composée, je la regardais avec hauteur. Ensuite, m'est venue la véritable inspiration et, soudain, je l'ai aimée, cette œuvre, je l'ai saisie des deux mains, et je me suis mis à biffer ce que j'avais d'abord écrit. Cet été, un autre changement est survenu, un nouveau personnage a surgi avec la prétention de devenir _le héros véritable du roman_, de sorte que le premier héros a dû se retirer au second plan. C'était un personnage intéressant, mais qui ne méritait pas réellement le nom de héros. Le nouveau m'a tellement ravi, que je me suis mis encore une fois à refaire toute mon œuvre. (_Correspondance_, p. 384.)

Ce nouveau personnage auquel il donne à présent toute son attention, c'est Stavroguine, la plus étrange peut-être et la plus terrifiante création de Dostoïevsky. Stavroguine s'expliquera lui-même vers la fin du livre. Il est bien rare que chaque personnage de Dostoïevsky ne donne pas, à un moment ou à un autre, et souvent de la manière la plus inattendue, la clé pour ainsi dire de son caractère, dans quelque phrase qui tout à coup lui échappe. Voici donc ce que Stavroguine dira de lui-même:

Rien ne m'attache à la Russie, où, comme partout, je me sens étranger. À la vérité ici (en Suisse) plus qu'en aucun endroit, j'ai trouvé la vie insupportable, mais même ici, je ri ai rien pu détester. J'ai mis pourtant ma force à l'épreuve. Vous m'aviez conseillé de faire cela (pour apprendre à me connaître). Dans ces expériences, dans toute ma vie précédente, je me suis révélé immensément fort. Mais à quoi appliquer cette force? Voici ce que je n'ai jamais su, ce que je ne sais pas encore. Je puis comme je l'ai toujours pu, éprouver le désir de faire une bonne action, et j'en ressens du plaisir. À côté de cela, je désire aussi faire le mal, et j'en ressens également de la satisfaction[82].

Nous reviendrons, dans ma dernière causerie, sur le premier point de cette déclaration, si importante aux yeux de Dostoïevsky: l'absence d'attache de Stavroguine avec son pays. Considérons seulement aujourd'hui cette double attirance qui écartèle Stavroguine:

Il y a dans tout homme, disait Baudelaire, deux postulations simultanées: l'une vers Dieu, l'autre vers Satan.

Au fond, ce que chérit Stavroguine, c'est l'énergie. Nous demanderons à William Blake l'explication de ce mystérieux caractère. «L'Énergie est la seule vie. L'Énergie, c'est l'éternel délice», disait Blake.

Écoutez encore ces quelques _proverbes_: «Le chemin de l'excès mène au palais de la sagesse», ou encore: «Si le fou persévérait dans sa folie, il deviendrait sage», et cet autre: «Celui-là seul connaît la suffisance qui d'abord a connu l'excès.» Cette glorification de l'énergie prend chez Blake les formes les plus diverses: «Le rugissement du lion, le hurlement des loups, le soulèvement de la mer en furie et le glaive destructeur sont des morceaux d'éternité trop énormes pour l'œil des hommes.»

Lisons encore ceci: «Citerne contient, fontaine déborde», et: «Les tigres de la colère sont plus sages que les chevaux du savoir»; et enfin cette pensée par laquelle s'ouvre son livre _Du Ciel et de l'Enfer_, et que Dostoïevsky semble s'être appropriée sans la connaître: «Sans contraires, il n'y a pas de progrès: Attraction et répulsion, raison et énergie, amour et haine, sont également nécessaires à l'existence humaine.» Et plus loin: «Il y a et il y aura toujours sur la terre ces deux postulations contraires qui seront toujours ennemies. Essayer de les réconcilier, c'est s'efforcer de détruire l'existence.»

À ces _Proverbes de l'Enfer_ de William Blake, je voudrais en ajouter deux autres de mon cru: «C'est avec les beaux sentiments que l'on fait la mauvaise littérature»», et: «Il n'y a pas d'œuvre d'art sans collaboration du démon.» Oui, vraiment, toute œuvre d'art est un lieu de contact, ou, si vous préférez, est un anneau de mariage du ciel et de l'enfer; et William Blake nous dira: «La raison pour laquelle Milton écrivait dans la gêne lorsqu'il peignait Dieu et les anges, la raison pour laquelle il écrivait dans la liberté lorsqu'il peignait les démons et l'enfer, c'est qu'il était un vrai poète et du parti du diable, sans le savoir.»

Dostoïevsky a été tourmenté toute sa vie à la fois par l'horreur du mal et par l'idée de la nécessité du mal (et par le mal, j'entends également la souffrance). Je songe, en le lisant, à la parabole du Maître du Champ: «Si tu veux, lui dit un serviteur, nous irons arracher la mauvaise herbe.--Non! répond le Maître, laissez, avec le bon grain, et jusqu'au jour de la moisson, croître l'ivraie.»

Je me souviens qu'ayant eu l'occasion de rencontrer, il y a plus de deux ans, Walter Rathenau, qui vint me retrouver en pays neutre et passa deux jours avec moi, je l'interrogeai sur les événements contemporains et lui demandai en particulier ce qu'il pensait du bolchevisme et de la révolution russe. Il me répondit que naturellement, il souffrait de toutes les abominations commises par les révolutionnaires, qu'il trouvait cela épouvantable... «Mais, croyez-moi, dit-il: un peuple n'arrive à prendre conscience de lui-même et pareillement un individu ne peut prendre conscience de son âme qu'en plongeant dans la souffrance, et dans _l'abîme du péché._»

Et il ajouta: «C'est pour n'avoir consenti ni à la souffrance ni au péché que l'Amérique n'a pas d'âme.»

Et c'est ce qui me faisait vous dire, lorsque nous voyons le starets Zossima se prosterner devant Dmitri, Raskolnikoff se prosterner devant Sonia, que ce n'est pas seulement devant la souffrance humaine qu'ils s'inclinent; c'est aussi devant le péché.

Ne nous méprenons pas sur la pensée de Dostoïevsky. Encore une fois, si la question du surhomme est nettement posée par lui; si nous la voyons sournoisement reparaître dans chacun de ses livres, nous ne voyons triompher profondément que les vérités de l'Évangile. Dostoïevsky ne voit et n'imagine le salut que dans le renoncement de l'individu à lui-même; mais, d'autre part, il nous donne à entendre que l'homme n'est jamais plus près de Dieu que lorsqu'il atteint l'extrémité de sa détresse. C'est alors seulement que jaillira ce cri: «Seigneur, à qui irions-nous! tu as les paroles de la vie éternelle.»

Il sait que, ce cri, ce n'est pas de l'honnête homme qu'on peut l'attendre, de celui qui a toujours su où aller, de celui qui se croit en règle envers soi-même et envers Dieu, mais bien de celui qui ne sait plus où aller! «Comprenez-vous ce que cela veut dire, disait Marmeladoff à Raskolnikoff. Comprenez-vous ce que signifient ces mots: n'avoir plus où aller? Non, vous ne comprenez pas encore cela[83].» C'est seulement par delà sa détresse et son crime, par delà même le châtiment, c'est seulement après s'être retranché de la société des hommes que Raskolnikoff s'est trouvé en face de l'Évangile.

Il y a sans doute quelque confusion dans tout ce que je vous ai dit aujourd'hui... mais Dostoïevsky en est également responsable: «La culture trace des chemins droits, nous dit Blake, mais les chemins sinueux sans profit sont ceux-là même du génie.»

En tout cas, Dostoïevsky était bien convaincu, comme je le suis aussi, qu'il n'y a aucune confusion dans les vérités évangéliques,--et c'est là l'important.

VI

Je me sens accablé par le nombre et l'importance des choses qui me restent à vous dire. C'est aussi, vous l'avez bien compris dès le début, que Dostoïevsky ne m'est souvent ici qu'un prétexte pour exprimer mes propres pensées. Je m'en excuserais davantage si je croyais, ce faisant, avoir faussé la pensée de Dostoïevsky, mais non... Tout au plus ai-je, comme les abeilles dont parle Montaigne, cherché dans son œuvre de préférence ce qui convenait à mon miel. Si ressemblant que soit un portrait, il tient toujours du peintre, et presque autant que du modèle. Le modèle est sans doute le plus admirable qui autorise les ressemblances les plus diverses et prête au plus grand nombre de portraits. J'ai tenté celui de Dostoïevsky. Je sens que je n'ai pas épuisé sa ressemblance.

Je suis également accablé par la quantité des retouches que je voudrais apporter à mes causeries précédentes. Je n'en ai point fait une que je n'aie, tout aussitôt après, senti ce que j'avais omis de vous dire, que je m'étais promis de vous dire. C'est ainsi que, samedi dernier, j'aurais voulu vous expliquer comment _c'est avec les beaux sentiments que l'оп fait la mauvaise littérature, et qu'il n'est point de véritable œuvre d'art où n'entre la collaboration du démon._ Cela, qui me paraît une évidence, peut vous sembler paradoxal, et demande à être un peu expliqué. (J'ai grande horreur des paradoxes, et ne cherche jamais à étonner, mais si je n'avais pas à vous dire des choses tant soit peu nouvelles, je ne chercherais même pas à parler; et les choses nouvelles paraissent toujours paradoxales.) Pour vous aider à admettre cette dernière vérité, je m'étais proposé d'appeler votre attention sur les deux figures de saint François d'Assise et de l'Angelico. Si ce dernier a pu être un grand artiste,--et je choisis pour l'exemple le plus probant, dans toute l'histoire de l'art, la figure sans doute la plus pure,--c'est que malgré toute sa pureté, son art, pour être ce qu'il est, devait admettre la collaboration du démon. Il n'y a pas d'œuvre d'art sans participation démoniaque. Le saint, ce n'est pas l'Angelico, c'est François d'Assise. Il n'y a pas d'artistes parmi les saints; il n'y a pas de saints parmi les artistes.

L'œuvre d'art est comparable à une fiole pleine de parfums que n'aurait pas répandus la Madeleine. Et je vous citais à ce propos l'étonnante phrase de Blake: «La raison pour laquelle Milton écrivait dans l'empêchement, lorsqu'il peignait Dieu et les anges, écrivait dans la libellé, lorsqu'il peignait les démons et l'enfer, c'est qu'il était un vrai poète, donc du parti du diable sans le savoir.»

Trois chevilles tendent le métier où se tisse toute œuvre d'art, et ce sont les trois concupiscences dont parlait l'apôtre: «La convoitise des yeux, la convoitise de la chair, et l'orgueil de la vie. «Souvenez-vous du mot de Lacordaire, comme on le félicitait après un admirable sermon qu'il venait de prononcer: «Le diable me l'avait dit avant vous.» Le diable ne lui aurait point dit que son sermon était beau, il n'aurait pas eu du tout à le lui dire, s'il n'avait lui-même collaboré au sermon.

Après avoir cité les vers de l'_Hymne à la joie_ de Schiller:

La beauté, s'écrie Dimitri Karamazov, quelle chose terrible et affreuse; une chose terrible. C'est là que le diable entre en lutte avec Dieu; et le champ de bataille, c'est le cœur de l'homme[84].

Aucun artiste sans doute n'a fait dans son œuvre la part du diable aussi belle que Dostoïevsky, sinon Blake précisément, qui disait--et c'est sur cette phrase que s'achève son admirable petit livre, _le Mariage du Ciel et de l'Enfer_:

Cet ange, qui maintenant est devenu démon, est mon ami particulier: ensemble nous avons souvent lu la Bible dans son sens infernal ou diabolique, celui même qu'y découvrira le monde, s'il se conduit bien.

De même, je me suis rendu compte, aussitôt sorti de cette salle, qu'en vous citant quelques-uns des plus étonnants _Proverbes de l'Enfer_ de William Blake, j'avais omis de vous donner lecture intégrale du passage des _Possédés_ qui motivait ces citations. Permettez-moi de réparer cet oubli. Au surplus, dans cette page des _Possédés_, vous pourrez admirer la fusion (et la confusion aussi) des divers éléments que je tentais de vous indiquer dans mes conversations précédentes, et tout d'abord: l'optimisme, ce sauvage amour de la vie,--que nous retrouvons dans toute l'œuvre de Dostoïevsky,--de la vie et du monde entier, de «cet immense monde de délices» dont parle Blake, où habite aussi bien le tigre que l'agneau[85].

--Vous aimez les enfants?

--Je les aime, dit Kiriloff, d'une façon assez indifférente du reste.

--Alors vous aimez aussi la vie?

--Oui, j'aime aussi la vie. Cela vous étonne?

--Mais vous êtes décidé à vous brûler la cervelle?

Nous avons vu de même Dimitri Karamazov prêt à se tuer dans une crise d'optimisme, par pur enthousiasme:

--Eh bien! Pourquoi mêler deux choses qui sont distinctes l'une de l'autre? La vie existe et la mort n'existe pas.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Vous paraissez fort heureux, Kiriloff?

--Je suis fort heureux en effet, reconnut celui-ci du même ton dont il eût fait la réponse la plus ordinaire.

--Mais il n'y a pas encore si longtemps, vous étiez de mauvaise humeur, vous vous êtes fâché contre Lipoutine?

--Hum! à présent je ne gronde plus. Alors, je ne savais pas que j'étais heureux... L'homme est malheureux parce qu'il ne connaît pas son bonheur, uniquement pour cela. Celui qui saura qu'il est heureux deviendra tout de suite grand à l'instant même... Tout est bien; j'ai découvert cela brusquement.

--Et si l'on meurt de faim: et si l'on viole une petite fille, c'est bien aussi?

--Oui, tout est bien pour quiconque sait que tout est tel.

Ne vous méprenez pas sur cette apparente férocité, que souvent on voit reparaître dans l'œuvre de Dostoïevsky. Elle fait partie du quiétisme, analogue à celui de Blake, de ce quiétisme qui me faisait dire que le christianisme de Dostoïevsky était plus près de l'Asie que de Rome. Encore que cette acceptation de l'énergie chez Dostoïevsky, qui devient même une glorification de l'énergie chez Blake, soit plus occidentale qu'orientale.