Part 8
«Écrivez-moi plus souvent. Ne dites pas que je connais d'avance votre vie et que vous n'avez rien à m'en apprendre. A l'âge que vous avez et dans un esprit comme le vôtre, il y a chaque jour du nouveau. Vous souvenez-vous de l'époque où vous mesuriez les feuilles naissantes et me disiez de combien de lignes elles avaient grandi sous l'action d'une nuit de rosée ou d'une journée de fort soleil? Il en est de même pour les instincts d'un garçon de votre âge. Ne vous étonnez pas de cet épanouissement rapide, qui, si je vous connais bien, doit vous surprendre et peut-être vous effrayer. Laissez agir des forces qui n'auront chez vous rien de dangereux: parlez-moi seulement pour que je vous connaisse; permettez-moi de vous voir tel que vous êtes, et c'est moi, à mon tour, qui vous apprendrai de combien vous aurez grandi. Surtout soyez naïf dans vos sensations. Qu'avez-vous besoin de les étudier? N'est-ce point assez d'en être ému? La sensibilité est un don admirable; dans l'ordre des créations que vous devez produire, elle peut devenir une rare puissance, mais à une condition, c'est que vous ne la retournerez pas contre vous-même. Si d'une faculté créatrice, éminemment spontanée et subtile, vous faites un sujet d'observations, si vous raffinez, si vous examinez, si la sensibilité ne vous suffit pas et qu'il vous faille encore en étudier le mécanisme, si le spectacle d'une âme émue est ce qui vous satisfait le plus dans l'émotion, si vous vous entourez de miroirs convergents pour en multiplier l'image à l'infini, si vous mêlez l'analyse humaine aux dons divins, si de sensible vous devenez sensuel, il n'y a pas de limites à de pareilles perversités, et, je vous en préviens, cela est très grave. Il y a dans l'antiquité une fable charmante qui se prête à beaucoup de sens et que je vous recommande. Narcisse devint amoureux de son image; il ne la quitta point des yeux, ne put la saisir et mourut de cette illusion même qui l'avait charmé. Pensez à cela, et quand il vous arrivera de vous apercevoir agissant, souffrant, aimant, vivant, si séduisant que soit le fantôme de vous-même, détournez-vous.»
«Vous vous ennuyez, dites-vous. Cela veut dire que vous souffrez: l'ennui n'est fait que pour les esprits vides et pour les coeurs qui ne sauraient être blessés de rien; mais de quoi souffrez-vous? Cela peut-il se dire? Si j'étais près de vous, je le saurais. Quand vous m'aurez donné le droit de vous interroger plus positivement, je vous dirai ce que j'imagine. Si je ne me trompe pas et s'il est vrai que vous ignoriez vous-même ce qui commence à vous faire souffrir, tant mieux, c'est un signe que votre coeur a retenu toute la naïveté que votre esprit n'a plus.»
«Ne me demandez pas que je vous parle de moi; mon moi n'est rien jusqu'à présent. Qui le connaît, excepté vous? Il n'est vraiment intéressant pour personne. Il travaille, il s'efforce, il ne se ménage point, ne s'amuse guère, espère quelquefois, et quand même continue de vouloir. Cela suffit-il? Nous verrons....
«J'habite un quartier qui probablement ne sera pas le vôtre, car vous aurez le droit de choisir. Tous ceux qui comme moi partent de rien pour arriver à quelque chose viennent où je suis, dans la ville des livres, en un coin désert, consacré par quatre ou cinq siècles d'héroïsmes, de labeurs, de détresses, de sacrifices, d'avortements, de suicides et de gloire. C'est un très triste et très beau séjour. J'aurais été libre que je n'en aurais pas choisi d'autre. Ne me plaignez donc pas d'y vivre, j'y suis à ma place.»
«Vous écrivez, cela devait être. Que vous en fassiez un secret pour ceux qui vous entourent, c'est une timidité que je comprends, et je vous sais d'autant plus gré de vous ouvrir à moi. Le jour où votre besoin de confidences ira jusque-là, envoyez-moi les fragments que vous pourrez me communiquer, sans trop effaroucher vos premières pudeurs d'écrivain...
«Autre renseignement qu'il me plairait bien d'avoir: que devient cet ami dont vous ne me parlez presque plus? Le portrait que vous me faisiez de lui était séduisant. Si je vous ai bien compris, ce doit être un charmant mauvais écolier. Il prendra la vie par les côtés faciles et brillants. Conseillez-lui, dans ce cas, de vivre sans ambition, les ambitions qu'il aurait étant de la pire espèce. Et dites-lui bien qu'il n'a qu'une chose à faire, c'est d'être heureux. Il serait impardonnable d'introduire des chimères dans des satisfactions si positives, et de mêler ce que vous appelez l'idéal à des appétits de pure vanité.
«Votre Olivier ne me déplaît pas; il m'inquiète. Il est évident que ce jeune homme précoce, positif, élégant, résolu, peut faire fausse route et passer à côté du bonheur sans s'en douter. Il aura, lui aussi, ses fantasmagories, et se créera des impossibilités. Quelle folie! Il a du coeur, j'aime à le croire, mais quel usage en fera-t-il?... N'a-t-il pas deux cousines, m'avez-vous dit, ce Chérubin qui aspire à devenir un don Juan?... Mais j'oublie, en vous citant ces deux noms, que vous ne connaissez peut-être encore ni l'un ni l'autre. Votre professeur de rhétorique vous a-t-il déjà permis Beaumarchais et le _Festin de Pierre_? Quant à Byron, j'en doute, et sans inconvénient vous pouvez attendre.....»
Plusieurs mois s'étaient écoulés sans aucun trouble, l'hiver approchait, quand je crus apercevoir sur le visage de Madeleine une ombre et comme un souci qui n'y avait jamais paru. Sa cordialité, toujours égale, contenait autant d'affection, mais plus de gravité. Une appréhension, un regret peut-être, quelque chose dont l'effet seul était visible venait de s'introduire entre nous comme un premier avis de désunion. Rien de net, mais un ensemble de désaccords, d'inégalités, de différences, qui la transfiguraient en quelque sorte en une personne absente et déjà lui donnaient le charme particulier des choses que le temps ou la raison nous dispute, et qui s'en vont. Par des silences, par des retraites soudaines, par de multiples réticences qui détachaient tout lentement et sans rien briser, on eût dit qu'elle s'appliquait, avec des ménagements extrêmes, à dénouer des liens que la familiarité de nos habitudes avait rendus trop étroits. Je pensais à son âge; je la comparais à beaucoup de femmes qui n'avaient pas beaucoup plus d'années. Tout à coup un souvenir oublié, un nom étranger que je n'avais entendu qu'une fois, bref une supposition positive et menaçante me traversait le coeur; puis cette sensation aiguë se dissipait elle-même au moindre retour de sécurité, pour revivre l'instant d'après avec la vivacité d'une évidence.
Un dimanche, on attendit en vain Madeleine et Julie. Le lendemain, Olivier ne vint point au collège. Trois jours se passèrent ainsi sans nouvelles. J'étais horriblement inquiet. Le soir, je courus droit à la rue des Carmélites, et je demandai Olivier.
«M. Olivier est au salon, me dit le domestique.
--Seul?
--Non, monsieur, il y a quelqu'un.
--Alors je vais l'attendre.»
A peine engagé dans l'escalier qui menait à la chambre d'Olivier, je n'allai pas plus loin, arrêté sur place par un battement de coeur inexprimable. Je redescendis, je traversai sans bruit l'antichambre déserte, et me glissai par une des allées latérales qui conduisaient de la cour au jardin. Le salon s'ouvrait au rez-de-chaussée par trois fenêtres élevées au-dessus du parterre de toute la hauteur du perron. Sous chacune des fenêtres, il y avait un banc de pierre. J'y montai. La nuit était noire; personne ne pouvait se douter que j'étais là; je plongeai les yeux dans le salon.
Toute la famille était réunie, toute, y compris Olivier, qui, droit et ferme, habillé de noir, se tenait debout près de la cheminée. Deux personnes se faisaient face au coin du foyer. L'une était M. d'Orsel; l'autre, un homme jeune encore, grand, correct, de mise irréprochable; Olivier à trente-cinq ans, avec moins de finesse et plus de roideur. Je distinguais le geste un peu lent dont il accompagnait ses paroles et la grâce sérieuse avec laquelle il se tournait de temps à autre vers Madeleine. Madeleine était assise près d'une table de travail. Je la vois encore, la tête un peu penchée sur sa tapisserie, le visage envahi par l'ombre de ses cheveux bruns, enveloppée dans le reflet rougissant des lampes. Julie, les deux mains posées sur ses genoux, immobile, avec l'expression de la plus intense curiosité, tenait ses grands yeux taciturnes fixés sur l'étranger.
Ce que je vous dis là, je m'en rendis compte en quelques secondes. Puis il me sembla que les lumières s'éteignaient. Mes jambes fléchirent. Je tombai sur le banc. De la tête aux pieds, je fus pris d'un tremblement affreux. Je sanglotais dans un état de douleur à faire pitié, me tordant les mains et répétant: «Madeleine est perdue, et je l'aime!»
VII
MADELEINE était perdue pour moi, et je l'aimais. Une secousse un peu moins vive ne m'aurait peut-être éclairé qu'à demi sur l'étendue de ce double malheur, mais la vue de M. de Nièvres, en m'atteignant à ce point, m'avait tout appris. Je restai anéanti, n'ayant plus qu'à subir une destinée qui fatalement s'accomplissait, et comprenant trop bien que je n'avais ni le droit d'y rien changer ni le pouvoir de la retarder d'une heure.
Je vous ai dit comment j'aimais Madeleine, avec quelle étourderie de conscience et quel détachement de tout espoir précis. L'idée d'un mariage, idée cent fois déraisonnable d'ailleurs, n'avait pas même encouragé le naïf élan d'une affection qui se suffisait presque à elle-même, se donnait pour se répandre, et cherchait un culte uniquement afin d'adorer. Quels étaient les sentiments de Madeleine? Je n'y songeais pas non plus. A tort ou à raison, je lui prêtais des indifférences et des impassibilités d'idole; je la supposais étrangère à tous les attachements qu'elle inspirait; je la plaçais ainsi dans des isolements chimériques, et cela suffisait au secret instinct qui, malgré tout, se loge au fond des coeurs les moins occupés d'eux-mêmes, au besoin d'imaginer que Madeleine était insensible et n'aimait personne.
Madeleine, j'en étais certain, ne pouvait ressentir aucun intérêt pour un étranger que le hasard avait jeté dans sa vie comme un accident. Il était possible qu'elle regrettât son passé de jeune fille, et qu'elle ne vît pas approcher sans alarmes le moment d'adopter un parti si grave. Mais il n'était pas douteux non plus, en admettant qu'elle fût libre de toute affection sérieuse, que le désir de son père, les considérations de rang, de position, de fortune, ne la décidassent pour une union où M. de Nièvres apportait, en outre de tant de convenances, des qualités sérieuses et attachantes.
Je n'éprouvais contre l'homme qui me rendait si malheureux ni ressentiment, ni colère, ni jalousie. Déjà il représentait l'empire de la raison avant de personnifier celui du droit. Aussi le jour où, dans le salon de madame Ceyssac, M. d'Orsel nous présenta l'un à l'autre en disant de moi que j'étais le meilleur ami de sa fille, je me souviens qu'en serrant la main de M. de Nièvres, loyalement, je me dis: «Eh bien! s'il en est aimé, qu'il l'aime!» Et tout aussitôt j'allai m'asseoir au fond du salon; et là, les regardant tous deux, bien convaincu de mon impuissance, plus que jamais condamné à me taire, sans aucune irritation contre l'homme qui ne me prenait rien, puisqu'on ne m'avait rien donné, je revendiquai pourtant le droit d'aimer comme inséparable du droit de vivre, et je me disais avec désespoir: «Et moi!»
A partir de ce jour, je m'isolai beaucoup. Moins qu'à personne, il m'appartenait de gêner des tête-à-tête d'où devait sortir l'intelligence de deux coeurs sans doute assez loin de se connaître. Je n'allai plus que le moins possible à l'hôtel d'Orsel. J'y jouais dorénavant un si petit rôle au milieu des intérêts qui s'y débattaient qu'il n'y avait pas le moindre inconvénient à m'y faire oublier.
Aucun de ces changements de conduite n'échappa certainement à Olivier; mais il eut l'air de les trouver tout naturels, ne me parla de rien, ne s'étonna de rien, et ne s'expliqua pas davantage sur les faits qui se passaient dans sa famille. Une seule fois, une fois pour toutes, avec une habileté qui me dispensait presque d'un aveu, il avait établi que nous nous comprenions au sujet de M. de Nièvres.
«Je ne te demande pas, me dit-il, comment tu trouves mon futur cousin. Tout homme qui, dans un petit monde aussi restreint et aussi uni que le nôtre, vient prendre une femme, c'est-à-dire nous enlever une soeur, une cousine, une amie, apporte par cela même un certain trouble, fait un trou dans nos amitiés, et dans aucun cas ne saurait être le bienvenu. Quant à moi, ce n'est pas précisément le mari que j'aurais voulu pour Madeleine. Madeleine est de sa province. M. de Nièvres me semble n'être de nulle part, comme beaucoup de gens de Paris; il la transplantera et ne la fixera pas. A cela près, il est fort bien.
--Fort bien! lui dis-je: je suis convaincu qu'il fera le bonheur de Madeleine... et c'est après tout...
--Sans doute, reprit Olivier sur un ton de négligence affectée, sans doute, avec désintéressement; c'est tout ce que nous pouvons souhaiter.»
Le mariage avait été fixé pour la fin de l'hiver, et nous y touchions. Madeleine était sérieuse; mais cette attitude toute de convenance ne laissait plus le moindre doute sur l'état de ses résolutions. Elle gardait seulement cette mesure exquise qui lui servait à limiter avec tant de finesse l'expression des sentiments les plus délicats. Elle attendait en pleine indépendance, au milieu de délibérations loyales, l'événement qui devait la lier pour toujours et de son propre aveu. De son côté, pendant cette épreuve aussi difficile à diriger qu'à subir, M. de Nièvres avait beaucoup plu et déployé les ressources du savoir-vivre le plus sûr unies aux qualités du plus galant homme.
Un soir qu'il causait avec Madeleine, dans l'entraînement d'un entretien à demi-voix, on le vit faire le geste amical de lui présenter les deux mains. Madeleine alors jeta un rapide regard autour d'elle, comme pour nous prendre tous à témoin de ce qu'elle allait faire; puis elle se leva, et, sans prononcer une seule parole, mais en accompagnant ce mouvement d'abandon du plus candide et du plus beau des sourires, elle posa ses deux mains dégantées dans les mains du comte.
Ce soir-là même, elle m'appela près d'elle, et, comme si la netteté de sa situation nouvelle lui permettait dorénavant de traiter en toute franchise les questions relatives à des affections secondaires:
«Asseyez-vous là que nous causions, me dit-elle. Il y a longtemps que je ne vous vois plus. Vous avez cru devoir vous retirer un peu de nous, ce dont je suis fâchée pour M. de Nièvres, car, grâce à votre discrétion vous ne le connaissez guère... Enfin je me marie dans huit jours, et c'est le moment ou jamais de nous entendre. M. de Nièvres vous estime; il sait le prix des affections que je possède; il est et sera votre ami, vous serez le sien: c'est un engagement que j'ai pris en votre nom, et que vous tiendrez, j'en suis certaine.....»
Elle continua de la sorte simplement, librement, sans aucune ambiguïté de langage, parlant du passé, réglant en quelque sorte les intérêts de notre amitié future, non pour y mettre des conditions, mais pour me convaincre que les liens en seraient plus étroits; puis elle ramenait entre nous le nom de M. de Nièvres, qui, disait-elle, ne désunissait rien, mais consolidait au contraire des relations qu'un autre mariage peut-être aurait pu briser. Son but évident, en m'intéressant de la sorte aux garanties offertes par M. de Nièvres, était d'obtenir de moi quelque chose comme une adhésion au choix qu'elle avait fait, et de s'assurer que sa détermination, prise en dehors de tout conseil d'ami, ne me causait aucun déplaisir.
Je fis de mon mieux pour la satisfaire, je lui promis que rien ne serait changé entre nous, et je lui jurai de demeurer fidèle à des sentiments mal exprimés, c'était possible, mais trop évidents pour qu'elle en doutât. Pour la première fois peut-être j'eus du sang-froid, de l'audace, et je réussis à mentir impudemment. Les mots d'ailleurs se prêtaient à tant de sens, les idées à tant d'équivoques, qu'en toute autre circonstance les mêmes protestations auraient pu signifier beaucoup plus. Elle les prit dans le sens le plus simple, et m'en remercia si chaudement qu'elle faillit m'ôter tout courage.
«A la bonne heure. J'aime à vous entendre parler ainsi. Répétez encore ce que vous avez dit, pour que j'emporte de vous ces bonnes paroles qui consolent de vos ennuyeux silences et réparent bien des oublis qui blessent sans que vous le sachiez.»
Elle parlait vite, avec une effusion de gestes et de paroles, une ardeur de physionomie qui rendaient notre entretien des plus dangereux.
«Ainsi voilà qui est convenu, continua-t-elle. Notre bonne et vieille amitié n'a plus rien à craindre. Vous en répondez pour ce qui vous regarde. C'est tout ce que je voulais savoir. Il faut qu'elle nous suive et qu'elle ne se perde pas dans ce grand Paris, qui, dit-on, disperse tant de bons sentiments et rend oublieux les coeurs les plus droits. Vous savez que M. de Nièvres a l'intention de s'y fixer, au moins pendant les mois d'hiver. Olivier et vous, vous y serez à la fin de l'année. J'emmène avec moi mon père et Julie. J'y marierai ma soeur. Oh! j'ai pour elle toutes sortes d'ambitions, les mêmes à peu près que pour vous, dit-elle en rougissant imperceptiblement. Personne ne connaît Julie. C'est encore un caractère fermé, celui-là; mais moi, je la connais. Et maintenant je vous ai dit, je crois, tout ce que j'avais à vous dire, excepté sur un dernier point que je vous recommande. Veillez sur Olivier. Il a le meilleur coeur du monde; qu'il en soit économe, et qu'il le réserve pour les grands moments.--Et ceci est mon testament de jeune fille», ajouta-t-elle assez haut pour que M. de Nièvres l'entendît. Et elle l'invita à se rapprocher.
Très peu de jours après, le mariage eut lieu. C'était vers la fin de l'hiver, par une gelée rigoureuse. Le souvenir d'une réelle douleur physique se mêle encore aujourd'hui, comme une souffrance ridicule, au sentiment confus de mon chagrin. Je donnais le bras à Julie, et c'est moi qui la conduisis à travers la longue église encombrée de curieux, suivant l'usage importun des provinces. Elle était pâle comme une morte, tremblante de froid et d'émotion. Au moment où fut prononcé le oui irrévocable qui décidait du sort de Madeleine et du mien, un soupir étouffé me tira de la stupeur imbécile où j'étais plongé. C'était Julie qui se cachait le visage dans son mouchoir et qui sanglotait. Le soir, elle était encore plus triste, si c'est possible; mais elle faisait des efforts inouïs pour se contraindre devant sa soeur.
Quelle étrange enfant c'était alors: brune, menue, nerveuse, avec son air impénétrable de jeune sphinx, son regard qui quelquefois interrogeait, mais ne répondait jamais, son oeil absorbant! Cet oeil, le plus admirable et le moins séduisant peut-être que j'aie jamais vu, était ce qu'il y avait de plus frappant dans la physionomie de ce petit être ombrageux, souffrant et fier. Grand, large, avec de longs cils qui n'y laissaient jamais paraître un seul point brillant, voilé d'un bleu sombre qui lui donnait la couleur indéfinissable des nuits d'été, cet oeil énigmatique se dilatait sans lumière, et tous les rayonnements de la vie s'y concentraient pour n'en plus jaillir.
«Prenons garde à Madeleine», me disait-elle dans une angoisse où perçaient des perspicacités qui m'effrayaient.
Puis elle essuyait ses joues avec colère, et s'en prenait à moi de cet excès d'insurmontable faiblesse contre lequel les vigoureux instincts de sa nature se révoltaient.
«C'est aussi votre faute si je pleure. Regardez Olivier, comme il se tient bien.»
Je comparais cette douleur innocente à la mienne, je lui enviais amèrement le droit qu'elle avait de la laisser paraître, et ne trouvais pas un mot pour la consoler.
La douleur de Julie, la mienne, la longueur des cérémonies, la vieille église où tant de gens indifférents chuchotaient gaiement autour de ma détresse, la maison d'Orsel transformée, parée, fleurie, pour cette fête unique, des toilettes, des élégances inusitées, un excès de lumière et d'odeurs troublantes à me faire évanouir, certaines sensations poignantes dont le ressentiment a persisté longtemps comme la trace d'inguérissables piqûres, en un mot les souvenirs incohérents d'un mauvais rêve: voilà tout ce qui reste aujourd'hui de cette journée qui vit s'accomplir un des malheurs de ma vie les moins douteux. Une figure apparaît distinctement sur le fond de ce tableau quasi imaginaire et le résume: c'est le spectre un peu bizarre lui-même de Madeleine, avec son bouquet, sa couronne, son voile et ses habits blancs. Encore y a-t-il des moments, tant la légèreté singulière de cette vision contraste avec les réalités plus crues qui la précèdent et qui la suivent, où je la confonds pour ainsi dire avec le fantôme de ma propre jeunesse, vierge, voilée et disparue.
J'étais le seul qui n'eût point osé embrasser madame de Nièvres au retour de l'église. En fit-elle la remarque? Y eut-il chez elle un mouvement de dépit, ou céda-t-elle tout simplement à l'élan plus naturel d'une amitié dont elle avait voulu, quelques jours auparavant, régler elle-même les engagements très sincères? Je ne sais; mais dans la soirée M. d'Orsel vint à moi, me prit par le bras et m'amena plus mort que vif jusque devant Madeleine. Elle était au milieu du salon, debout près de son mari, dans cette tenue éblouissante qui la transfigurait.
«Madame...» lui dis-je.
Elle sourit à ce nom nouveau, et, j'en demande pardon à la mémoire d'un coeur irréprochable, incapable de détour et de trahison, son sourire avait à son insu des significations si cruelles qu'il acheva de me bouleverser. Elle fit un geste pour se pencher vers moi. Je ne sais plus ni ce que je lui dis, ni ce qu'elle ajouta. Je vis ses yeux effrayants de douceur tout près des miens, puis tout cessa d'être intelligible.
Quand il me fut possible de me reconnaître au milieu d'un cercle d'hommes et de femmes parées qui m'examinaient avec un intérêt indulgent capable de me tuer, je sentis que quelqu'un me saisissait rudement; je tournai la tête, c'était Olivier.
«Tu te donnes en spectacle; es-tu fou?» me dit-il assez bas pour que personne autre que moi ne l'entendît, mais avec une vivacité d'expression qui me remplit d'épouvante.
Je restai quelques instants encore contenu par la violence de son étreinte; puis je gagnai la porte avec lui. Arrivé là, je me dégageai.
«Ne me retiens pas, lui dis-je, et au nom de ce qu'il y a de plus sacré, ne me parle jamais de ce que tu as vu.»
Il me suivit jusque dans la cour et voulut parler.
«Tais-toi», lui dis-je encore, et je m'échappai.
Aussitôt que je fus rentré dans ma chambre et que je pus réfléchir, j'eus un accès de honte, de désespoir et de folie amoureuse qui ne me consola pas, mais qui me soulagea. Je serais bien en peine de vous dire ce qui se passa en moi pendant ces quelques heures tumultueuses, les premières qui me firent connaître avec mille pressentiments de délices, mille souffrances toutes atroces, depuis les plus avouables jusqu'aux plus vulgaires. Sensation de ce que je pouvais rêver de plus doux, crainte effroyable de m'être à jamais perdu, angoisses de l'avenir, sentiment humiliant de ma vie présente, tout, je connus tout, y compris une douleur inattendue, très cuisante, et qui ressemblait beaucoup à l'âcre frisson de l'amour-propre blessé.