Dominique

Part 13

Chapter 133,894 wordsPublic domain

A Madeleine, je ne disais que la moitié de la vérité. Je ne lui cachais rien de mon aversion pour le monde, sauf à lui déguiser le motif tout personnel de certains griefs. Quand il s'agissait de juger le monde d'une façon plus générale, indépendamment du perpétuel soupçon qui me le faisait considérer en masse comme un voleur de mon bien, alors je donnais cours à mes invectives avec une joie féroce. Je le dépeignais comme hostile à ce que j'aimais, comme indifférent pour tout ce qui est bien et plein de mépris pour ce qu'il y a de plus respectable en fait de sentiments comme en fait d'opinions. Je lui parlais de mille spectacles dont tout homme de sens devait être blessé, de la légèreté des maximes, de la légèreté plus grande encore des passions, de la facilité des consciences, pour quelque prix que ce fût d'ambition, de gloire ou de vanité. Je lui signalais cette façon libre d'envisager non-seulement un devoir, mais tous les devoirs, cet abus de mots, cette confusion de toutes les mesures, qui fait qu'on pervertit les idées les plus simples, qu'on arrive à ne plus s'entendre sur rien, ni sur le bien, ni sur le vrai, ni sur le mauvais, ni sur le pire, et qu'il n'y a pas plus de distance appréciable entre la gloire et la vogue que de limite bien nette entre les scélératesses et les étourderies. Je lui disais que ce culte léger pour les femmes, ces adorations mêlées de badinages cachaient au fond un universel mépris, et que les femmes avaient bien tort de garder vis-à-vis des hommes des apparences de vertu, quand les hommes ne gardaient plus vis-à-vis d'elles le moindre semblant d'estime. «Tout cela est hideux, lui disais-je, et si j'avais à sauver une seule maison dans cette ville de réprouvés, il n'y en a qu'une que je marquerais de blanc.

--Et la vôtre? disait Madeleine.

--La mienne aussi, uniquement pour me sauver avec vous.»

A la fin de ces longs anathèmes, Madeleine souriait assez tristement. Je savais bien qu'elle était de mon avis, elle qui était la sagesse, la droiture et la vérité même, et cependant elle hésitait à me donner raison, parce que depuis longtemps déjà elle se demandait si, en disant beaucoup de choses vraies, je disais tout. Depuis quelque temps, elle affectait de ne me parler qu'avec retenue de cette autre portion de ma vie de jeune homme qui ne faisait pas partie de la sienne, mais qui n'en était pas moins blanche de tout mystère. Elle savait à peine où je demeurais, du moins elle avait l'air ou de l'ignorer ou de l'oublier. Jamais elle ne me questionnait sur l'emploi des soirées qui ne lui appartenaient pas, et sur lesquelles il lui convenait pour ainsi dire de laisser planer quelques doutes. Au milieu même de ces habitudes décousues, qui réduisaient mon sommeil à peu de chose et me tenaient dans un continuel état de fièvre, j'avais retrouvé une sorte d'énergie maladive, et je dirai presque un insatiable appétit d'esprit, qui m'avaient rendu le goût du travail plus piquant. En quelques mois, j'avais réparé à peu près le temps perdu, et sur ma table il y avait, comme un tas de gerbes dans une aire, une nouvelle récolte amassée, dont le produit seul était douteux. C'était le seul point peut-être dont Madeleine me parlât avec abandon; mais ici c'était moi qui élevais des barrières. De mes occupations d'esprit, de mes lectures, de mon travail, et Dieu sait avec quelle orgueilleuse sollicitude elle en suivait le cours! je lui faisais connaître un seul détail, toujours le même: j'étais mécontent. Ce mécontentement absolu des autres et de moi-même en disait beaucoup plus qu'il ne fallait pour l'éclairer. Si quelque circonstance encore restait dans l'ombre, en dehors d'une amitié qui, sauf un secret immense, n'avait pas de secret, c'est que Madeleine en jugeait l'explication inutile ou peu prudente. Il y avait entre nous un point délicat, tantôt dans le doute et tantôt dans la lumière, qui demandait, comme toutes les vérités dangereuses, à n'être pas éclairci.

Madeleine était avertie, il était impossible qu'elle ne le fût pas; depuis combien de temps? Peut-être depuis le jour où, respirant elle-même un air plus agité, elle y avait senti passer des chaleurs qui n'étaient plus à la température de notre ancienne et calme amitié. Le jour où je crus avoir la certitude de ce fait, cela ne me suffit pas. Je voulus en tenir la preuve et forcer pour ainsi dire Madeleine elle-même à me la donner. Je ne m'arrêtai pas une seule minute à la pensée qu'un pareil manège était détestable, méchant et odieux. Je la pressai de questions muettes. A mille sous-entendus qui nous permettaient, comme aux gens qui se connaissent à fond, de nous comprendre à demi-mot, j'en ajoutai de plus précis. Nous marchions prudemment sur un terrain semé de pièges: j'y dressai des embûches à tous les pas. Je ne sais quelle envie perverse me prit de la gêner, de l'assiéger, de la contraindre dans sa dernière réserve. Je voulais me venger de ce long silence imposé d'abord par timidité, puis par égard, puis par respect, enfin par pitié. Ce masque porté depuis trois ans m'était insupportable; je le jetai. Je ne craignais pas que la lumière se fît entre nous. Je souhaitais presque une explosion qui devait la couvrir de terreur, et quant à son repos, que cette aveugle et homicide indiscrétion pouvait tuer, je l'oubliais.

Ce fut une crise humiliante, et dont j'aurais de la peine à vous rendre compte. Je ne souffrais presque plus, tant j'étais buté contre une idée fixe. J'agissais en sens direct, l'esprit clair, la conscience fermée, comme s'il se fût agi d'une partie d'escrime où je n'aurais joué que mon amour-propre.

A cette stratégie insensée, Madeleine opposa tout à coup des moyens de défense inattendus. Elle y répondit par un calme parfait, par une absence totale de finesse, par des ingénuités que rien ne pouvait plus entamer. Elle éleva doucement entre nous comme un mur d'acier d'une froideur et d'une résistance impénétrables. Je m'irritais contre ce nouvel obstacle et ne pouvais le vaincre. J'essayais de nouveau de me faire comprendre; toute intelligence avait cessé. J'aiguisais des mots qui n'arrivaient pas jusqu'à elle. Elle les prenait, les relevait, les désarmait par une réponse sans réplique; comme elle eût fait d'une flèche adroitement reçue, elle en ôtait le trait acéré qui pouvait blesser. Le résumé de son maintien, de son accueil, de ses poignées de main affectueuses, de ses regards excellents, mais courts et sans portée, en un mot le sens de toute sa conduite admirable et désespérante de force, de simplicité et de sagesse, était celui-ci: «Je ne sais rien, et si vous avez cru que je devinais quelque chose, vous vous êtes trompé.»

Je disparaissais alors pour quelque temps, honteux de moi-même, furieux d'impuissance, aigri, et, quand je revenais à elle avec des idées meilleures et des intentions de repentir, elle n'avait pas plus l'air de comprendre celles-ci qu'elle n'avait admis les autres.

Ceci se passait au milieu des entraînements mondains, qui s'étaient, cette année-là, prolongés jusqu'au milieu du printemps. Je comptais quelquefois sur les accidents de cette vie affaiblissante pour surprendre Madeleine en défaut et me rendre maître enfin de cet esprit si sûr de lui. Il n'en fut rien. J'étais à moitié malade d'impatience. Je ne savais presque plus si j'aimais Madeleine, tant cette idée d'antagonisme, qui me faisait sentir en elle un adversaire, se substituait à toute autre émotion et me remplissait le coeur de passions mauvaises. Il y a des journées de plein été poudreuses, nuageuses, avec des soleils blancs et des bises du nord, qui ressemblent à cette période violente, tantôt brûlante et tantôt glacée, où je crus un moment que ma passion pour Madeleine allait finir, et de la plus triste façon, par un dépit.

Il y avait plusieurs semaines que je ne l'avais vue. J'avais usé mes rancunes dans un travail acharné. J'attendais qu'elle me fît signe de reparaître. J'avais rencontré M. de Nièvres une fois; il m'avait dit: «Que devenez-vous?» ou bien: «On ne vous voit plus.» L'une ou l'autre de ces formules que j'oublie n'était pas une invitation bien pressante à revenir. Je tins bon pendant quelques jours encore; mais un pareil éloignement devenait un état négatif qui pouvait durer indéfiniment sans rien décider. Enfin je pris le parti de brusquer les choses. Je courus chez Madeleine; elle était seule. J'entrai rapidement, sans avoir d'idée bien arrêtée sur ce que j'allais dire ou faire, mais avec le projet formel de briser cette armure de glace et de chercher dessous si le coeur de mon ancienne amie vivait toujours.

Je la trouvai dans son boudoir, dont le seul grand luxe était des fleurs, près d'un petit guéridon, dans la tenue la plus simple, assise et brodant. Elle était sérieuse, elle avait les yeux un peu rouges, comme si les nuits précédentes elle avait beaucoup veillé, ou qu'elle eût pleuré quelques minutes auparavant. Elle avait ces airs paisibles et recueillis qui lui revenaient quelquefois dans ses moments de retour sur elle-même et faisaient revivre en elle la pensionnaire d'autrefois. Avec sa robe montante, toutes ces fleurs qui l'entouraient, les fenêtres ouvertes et donnant sur des arbres, on l'eût dite encore dans son jardin d'Ormesson.

Cette transfiguration complète, cette attitude attristée, soumise, pour ainsi dire à moitié vaincue, m'ôta toute idée de triomphe et fit tomber subitement mes audaces.

«Je suis bien coupable envers vous, lui dis-je, et je viens m'excuser.

--Coupable? vous excuser? dit-elle en cherchant à se remettre un peu de sa surprise.

--Oui, je suis un fou, un ami cruel et désolé qui vient se mettre à vos pieds, vous demander son pardon.....

--Mais qu'ai-je donc à vous pardonner? reprit-elle, un peu effrayée de cette chaleureuse invasion dans la tranquillité de sa retraite.

--Ma conduite passée, tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai dit, avec la stupide intention de vous blesser.»

Elle avait repris son calme.

«Vous vous imaginez des choses qui ne sont pas, ou du moins ce sont des torts si légers que je ne m'en souviendrai plus le jour où je sentirai que vous les oubliez. Savez-vous le seul tort que vous ayez eu? C'est de m'abandonner depuis un mois. Il y a un mois aujourd'hui, je crois, dit-elle en ne me cachant pas qu'elle observait les dates, que nous nous sommes quittés un soir, vous me disant à demain.

--Je ne suis pas revenu, c'est vrai; mais ce n'est pas de cela que je m'accuse avec chagrin, non, je m'accuse mortellement.....

--De rien, dit-elle en m'interrompant impérieusement. Et depuis lors, reprit-elle aussitôt, qu'êtes-vous devenu? Qu'avez-vous fait?

--Beaucoup de choses et peu de chose; cela dépendra du résultat.

--Et puis?

--Et puis c'est tout», lui dis-je en voulant faire comme elle et rompre l'entretien où cela me convenait.

Il y eut quelques secondes d'un silence embarrassant, après quoi Madeleine se mit à me parler sur un ton tout à fait naturel et très doux.

«Vous êtes d'un caractère malheureux et difficile. On a de la peine à vous comprendre et plus de peine encore à vous assister. On voudrait vous encourager, vous soutenir, quelquefois vous plaindre; on vous interroge, et vous vous renfermez.

--Que voulez-vous que je vous dise, sinon que celui en qui vous aviez confiance n'émerveillera personne et trompera, j'en ai peur, l'espoir obligeant de ses amis?

--Pourquoi tromperiez-vous l'espoir de ceux qui vous veulent une position digne de vous? continua Madeleine en se rassurant tout à fait sur un terrain qui lui semblait beaucoup plus ferme.

--Oh! pour une raison bien simple: c'est que je n'ai aucune ambition.

--Et ce beau feu de travail qui vous prend par accès?

--Il dure un peu, flambe extraordinairement vite et fort, et puis s'éteint. Cela durera quelques années encore, après quoi, l'illusion ayant cessé, la jeunesse étant loin, je verrai nettement qu'il faut en finir avec ces duperies. Alors je mènerai la seule vie qui me convienne, une vie de dilettantisme agréable dans quelque coin retiré de la province, où les stimulants et les remords de Paris ne m'atteindront pas. J'y vivrai de l'admiration du génie ou du talent des autres, ce qui suffit amplement pour occuper les loisirs d'un homme modeste qui n'est pas un sot.

--Ce que vous dites là est insoutenable, reprit-elle avec beaucoup de vivacité; vous prenez plaisir à tourmenter ceux qui vous estiment. Vous mentez.

--Rien n'est plus vrai, je vous le jure. Je vous ai dit autrefois, il n'y a pas longtemps, que je me sentais des velléités non pas d'être quelqu'un, ce qui est, selon moi, un non sens, mais de produire, ce qui me paraît être la seule excuse de notre pauvre vie. Je vous l'ai dit, et je l'essayerai: ce ne sera pas, entendez-le bien, pour en faire profiter ni ma dignité d'homme, ni mon plaisir, ni ma vanité, ni les autres, ni moi-même, mais pour expulser de mon cerveau quelque chose qui me gêne.»

Elle sourit à cette bizarre et vulgaire explication d'un phénomène assez noble.

«Quel homme singulier vous faites avec vos paradoxes! Vous analysez tout au point de changer le sens des phrases et la valeur des idées. J'aimais à croire que vous étiez un esprit mieux organisé que beaucoup d'autres, et meilleur par beaucoup de points. Je vous croyais peu de volonté, mais avec un certain don d'inspiration. Vous avouez que vous êtes sans volonté, et, de l'inspiration, voilà que vous faites un exorcisme.

--Appelez les choses du nom que vous voudrez», lui dis-je, et je la suppliai de changer de conversation.

Changer de conversation n'était pas possible; il fallait revenir au point de départ ou continuer. Elle crut plus sûr apparemment de parler raison. Je la laissai dire, et ne répondis plus que par la formule absolue du découragement total:--A quoi bon?

«Vous parlez en ce moment comme Olivier, disait Madeleine, et personne au contraire ne lui ressemble moins.

--Le croyez-vous? lui-dis-je en la regardant tout à coup assez passionnément pour la dominer de nouveau; croyez-vous qu'en effet nous soyons si différents? Je crois, au contraire, que nous nous ressemblons beaucoup. Nous obéissons l'un et l'autre exclusivement, aveuglément, à ce qui nous charme. Ce qui nous charme est pour lui, comme pour moi, plus ou moins impossible à saisir, ou chimérique, ou défendu. Cela fait qu'en suivant des chemins très opposés nous nous rencontrerons un jour au même but, tous deux découragés et sans famille», ajoutai-je, en disant le mot de famille au lieu d'un mot plus clair encore qui me vint aux lèvres.

Madeleine avait les yeux baissés sur sa broderie, qu'elle piquait un peu au hasard de son aiguille. Elle avait complètement changé de visage, d'allure; son air, encore une fois soumis et désarmé, m'attendrit jusqu'à me faire oublier le but insensé de ma visite.

«Comprenez-moi bien, reprit-elle avec un léger trouble dans la voix. Il y a pour tout le monde, on le dit, je le crois..... (elle hésitait un peu sur le choix des mots) il y a un moment difficile pendant lequel on doute de soi, quand ce n'est pas des autres. Le tout est d'éclaircir ses doutes et de se résoudre. Le coeur a quelquefois besoin de dire: Je veux!--du moins je l'imagine ainsi pour l'avoir éprouvé déjà une fois,--dit-elle en hésitant encore davantage sur un souvenir qui nous rappelait à tous les deux l'histoire entière de son mariage. On cite une marquise du commencement de ce siècle, qui prétendait qu'en le voulant bien on pouvait s'empêcher de mourir. Elle n'est peut-être morte que d'une distraction. Il en est ainsi de beaucoup d'accidents présumés involontaires. Qui sait même si le bonheur n'est pas en grande partie dans la volonté d'être heureux?

--Dieu vous entende, chère Madeleine!» m'écriai-je en l'appelant d'un nom que je n'avais pas prononcé depuis trois ans.

Et je me levai en disant ces derniers mots, empreints d'un attendrissement dont je n'étais plus maître. Le mouvement que je fis fut si soudain, si imprévu, il ajoutait une telle ardeur à l'accent déjà si décisif de mes paroles, que Madeleine en reçut comme une secousse au coeur qui la fit pâlir. Et j'entendis au fond de sa poitrine comme une douloureuse exclamation de détresse qui cependant n'arriva pas jusqu'à ses lèvres.

Souvent je m'étais demandé ce qui arriverait, si, pour me débarrasser du poids trop lourd qui m'écrasait, très simplement, et comme si mon amie Madeleine pouvait entendre avec indulgence l'aveu des sentiments qui s'adressaient à madame de Nièvres, je disais à Madeleine que je l'aimais. Je mettais en scène cette explication fort grave. Je la supposais seule, en état de m'écouter, et dans une situation qui supprimait tout danger. Je prenais alors la parole, et, sans préambule, sans adresse, sans faux-fuyants, sans phrases, aussi franchement que je l'aurais dite au confident le plus intime de ma jeunesse, je lui racontais l'histoire de mon affection, née d'une amitié d'enfant devenue subitement de l'amour. J'expliquais comment ces transitions insensibles m'avaient mené peu à peu de l'indifférence à l'attrait, de la peur à l'entraînement, du regret de son absence au besoin de ne plus la quitter, du sentiment que j'allais la perdre à la certitude que je l'adorais, du soin de sa tranquillité au mensonge, enfin de la nécessité de me taire à jamais à l'irrésistible besoin de lui tout avouer et de lui demander pardon. Je lui disais que j'avais résisté, lutté, que j'avais beaucoup souffert; ma conduite en était le meilleur témoignage. Je n'exagérais rien, je ne lui faisais au contraire qu'à demi le tableau de mes douleurs, pour la mieux convaincre que je mesurais mes paroles et que j'étais sincère. Je lui disais en un mot que je l'aimais avec désespoir, en d'autres termes, que je n'espérais rien que son absolution pour des faiblesses qui se punissaient elles-mêmes, et sa pitié pour des maux sans ressource.

Ma confiance en la bonté de Madeleine était si grande que l'idée d'un pareil aveu me semblait encore la plus naturelle au milieu des idées folles ou coupables qui m'assiégeaient. Je la voyais alors,--du moins j'aimais à l'imaginer ainsi,--triste et très sincèrement affligée, mais sans colère, m'écoutant avec la compassion d'une amie impuissante à consoler, et disposée, par hauteur d'âme et par indulgence, à me plaindre pour des maux qui, en effet, n'avaient pas de remède. Et, chose singulière, cette pensée d'être compris, qui m'avais jadis causé tant d'effroi, ne me causait aujourd'hui aucun embarras. J'aurais de la peine à vous expliquer comment une fantaisie aussi hardie pouvait naître dans un esprit que je vous ai montré d'abord si pusillanime; mais bien des épreuves m'avaient aguerri. Je n'en étais plus à trembler devant Madeleine, au moins de peur comme autrefois, et toute irrésolution semblait devoir cesser dès que j'allais effrontément au-devant de la vérité.

Pendant un court moment d'angoisse extrême, cette idée d'en finir se présenta de nouveau, comme une tentation plus forte et plus irrésistible que jamais. Je me rappelai tout à coup pourquoi j'étais venu. Je pensai qu'en aucun temps peut-être une pareille occasion ne me serait offerte. Nous étions seuls. Le hasard nous plaçait dans la situation exacte que j'avais choisie. La moitié des aveux étaient faits. L'un et l'autre nous arrivions à ce degré d'émotion qui nous permettait, à moi de beaucoup oser, à elle de tout entendre. Je n'avais plus qu'un mot à dire pour briser cet horrible écrou du silence qui m'étranglait chaque fois que je pensais à elle. Je cherchais seulement une phrase, une première phrase; j'étais très calme, je croyais du moins me sentir tel: il me semblait même que mon visage ne laissait pas trop apercevoir le débat extraordinaire qui se passait en moi. Enfin j'allais parler, quand, pour m'enhardir davantage, je levai les yeux sur Madeleine.

Elle était dans l'humble attitude que je vous ai dite, clouée sur son fauteuil, sa broderie tombée, les deux mains croisées par un effort de volonté, qui sans doute en diminuait le tremblement, tout le corps un peu frissonnant, pâle à faire pitié, les joues comme un linge, les yeux en larmes, grands ouverts, attachés sur moi avec la fixité lumineuse de deux étoiles. Ce regard étincelant et doux, mouillé de larmes, avait une signification de reproche, de douceur, de perspicacité indicible. On eût dit qu'elle était moins surprise encore d'un aveu qui n'était plus à faire, qu'effrayée de l'inutile anxiété qu'elle apercevait en moi. Et s'il lui avait été possible de parler, dans un instant où toutes les énergies de sa tendresse et de sa fierté me suppliaient ou m'ordonnaient de me taire, elle m'eût dit une seule chose que je savais trop bien: c'est que les confidences étaient faites, et que je me conduisais comme un lâche! Mais elle demeurait immobile, sans geste, sans voix, les lèvres fermées, les yeux rivés sur moi, les joues en pleurs, sublime d'angoisse, de douleur et de fermeté.

«Madeleine, m'écriai-je en tombant à ses genoux, Madeleine, pardonnez-moi...»

Mais elle se leva à son tour, par un mouvement de femme indignée que je n'oublierai jamais; puis elle fit quelques pas vers sa chambre; et comme je me traînais vers elle, la suivant, cherchant un mot qui ne l'offensât plus, un dernier adieu pour lui dire au moins qu'elle était un ange de prévoyance et de bonté, pour la remercier de m'avoir épargné des folies,--avec une expression plus accablante encore de pitié, d'indulgence et d'autorité, la main levée comme si de loin elle eût voulu la poser sur mes lèvres, elle fit encore le geste de m'imposer silence et disparut.

XIII

PENDANT plusieurs jours, je pourrais dire pendant plusieurs mois, l'image offensée et si pleine d'angoisse de Madeleine me poursuivit comme un remords, et me fit cruellement expier mes fautes. Je ne cessai pas de voir briller ces larmes qu'un oubli de toute sagesse avait fait couler, et je demeurai comme prosterné, dans une obéissance hébétée, devant la douceur impérieuse de ce geste qui m'ordonnait à jamais de sceller des lèvres indiscrètes qui avaient failli lui faire tant de mal. J'avais honte de moi. Je rachetai cette folle et coupable entreprise par un repentir sincère. Le lâche orgueil qui m'avait armé contre Madeleine et fait combattre contre mon propre amour, ce désir malfaisant de chercher un adversaire dans l'être inoffensif et généreux que j'adorais, les aigreurs, les révoltes d'un coeur malade, les duplicités d'un esprit chagrin, tout ce que cette crise malsaine avait pour ainsi dire extravasé dans mes sentiments les plus purs, tout cela se dissipa comme par enchantement. Je ne craignis plus de m'avouer vaincu, de me voir humilié, et de sentir le pied d'une femme se poser encore une fois sur le démon qui me possédait.

La première fois que je revis Madeleine, et je me contraignis à la revoir dès les premiers jours, elle reconnut en moi un tel changement qu'elle en fut aussitôt rassurée. Je n'eus pas de peine à lui prouver dans quelles intentions soumises je revenais à elle; elle les comprit au premier coup d'oeil que nous échangeâmes. Elle attendit encore un peu pour s'assurer si vraiment ces intentions seraient solides; et dès qu'elle m'eut vu persister et tenir bon devant certaines épreuves difficiles, elle quitta aussitôt son attitude défensive, et sembla ne plus se souvenir de rien, ce qui, de toutes les manières de me pardonner, était la plus charitable et la seule qui lui fût permise.

A quelque temps de là, un jour que, le calme revenu, tout danger passé et ne voyant plus grand inconvénient à lui parler du repentir qui ne me quittait pas, je lui disais: «Je vous ai fait bien du mal, et je l'expie!--Assez, me dit-elle, ne parlons plus de cela: guérissez-vous seulement, je vous y aiderai.»