Documents Inédits sur Alfred de Musset
Part 7
[55] _La Nuit de Mai_, écrite en mai 1835.--On prétend que _toutes les Nuits_ sont adressées à George Sand. Tel n'est pas mon avis. Ce n'est pas elle l'inconnue de la _Nuit d'Octobre_ à laquelle il dit: «Honte à toi qui la première, etc...» Ce n'est pas elle l'innommée de la _Lettre à Lamartine_. Je crois qu'il faut remonter au moins à l'année 1828 pour la retrouver. Ce ne serait qu'un _Souvenir_, évoqué non par une rencontre, comme celui de 1841, mais cette fois par une mort.--Mme Wladimir Karenine donne son nom: Madame de Groiselliez (T. II, p. 28).
Le 21 juillet, il écrivait à son fidèle ami:
«_Monsieur Alfred Tattet, à Baden, poste restante._
«Votre lettre, mon cher Alfred, est arrivée comme je n'étais pas à Paris, ce qui fait que ma réponse est en retard de quelques jours. Pour répondre d'abord à votre question sur ce qui regarde Madame.... (Affaire personnelle à Alfred Tattet).... je crois que ce que je peux vous dire de mieux, c'est qu'il y a tantôt huit ou neuf mois, j'étais où vous êtes, aussi triste que vous, logé peut-être dans la chambre où vous êtes, passant la journée à maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les verdures possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon infidèle; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes à la roulette. Je croyais que c'en était fait de moi pour toujours, que je n'en reviendrais jamais. Hélas! Hélas! Comme j'en suis revenu! comme les cheveux m'ont repoussé sur la tête, le courage dans le ventre, l'indifférence dans le coeur, par dessus le marché! Hélas! A mon retour, je me portais on ne peut mieux; et si je vous disais que le bon temps, c'est peut-être celui où l'on est chauve, désolé et pleurant! Vous en viendrez là, mon ami. Je vous plains aujourd'hui bien sincèrement, parce que vous souffrez. Quand vous serez guéri, vous n'en serez pas fâché, soyez-en sûr. Tout ce qui fait vivre est bon et sain. Je vous promets de vous tenir au courant de tout ce que je pourrai savoir....
«Je travaille à force. Combien de temps comptez-vous rester à Bade? Adieu. Je suis à vous.
«ALFRED DE MUSSET.»
Hélas! Non, Alfred de Musset «n'en était pas revenu». Quelque chose s'était brisé en lui, laissant une plaie qui saigna jusqu'à sa mort.
VI
APRÈS
Après leur rupture, Alfred de Musset avait continué d'écrire à George Sand, à des intervalles plus ou moins longs; une correspondance d'un nouveau genre, toute amicale, s'était établie entre eux:
_George Sand à Alfred de Musset._
«Avec les gens qu'on n'aime ni n'estime, on peut avoir des exigences et ne pas se donner la peine de les motiver. De moi à toi, il n'en sera jamais ainsi et je ne te demanderai jamais rien sans savoir de toi-même à quel point tu approuves ma demande.»
[1836]
Lorsqu'au mois de janvier 1836 la _Confession d'un Enfant du Siècle_ parut en librairie, George Sand fit part à Mme d'Agoult de ses impressions:
«....Je vous dirai que cette _Confession d'un Enfant du Siècle_ m'a beaucoup émue en effet. Les détails d'une intimité malheureuse y sont si fidèlement rapportés depuis la première heure jusqu'à la dernière, depuis la _soeur de charité_ jusqu'à l'_orgueilleuse insensée_, que je me suis mise à pleurer comme une bête, en fermant le livre. Puis j'ai écrit quelques lignes à l'auteur pour lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup aimé, que je lui avais tout pardonné et que je ne voulais jamais le revoir... Je sens toujours pour lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de mère au fond du coeur; il m'est impossible d'entendre dire du mal de lui sans colère, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis s'imaginent que je ne suis pas bien guérie....»[56]
[56] Fragment inédit d'une lettre datée de La Châtre, 25 mai 1836, publiée dans la _Correspondance_ de G. Sand (Paris, C. Lévy, in-12, T. I, p. 365), lequel a été publié postérieurement par M. Rocheblave dans la _Revue de Paris_ du 15 décembre 1894, p. 812.
Pendant l'hiver de 1837, George Sand vint passer quelques jours à Paris; ils se retrouvent et ont «six heures d'intimité fraternelle, après lesquelles il ne faudra jamais se mettre à douter l'un de l'autre, fût-on dix ans sans se voir et sans s'écrire.»
«Tu peux disposer de moi comme d'un ami, et compter que je ferai avec joie tout ce qui te sera agréable», répond-elle le 19 avril 1838 à Alfred de Musset qui lui avait recommandé quelqu'un.
La même année ou l'année suivante, Alfred de Musset impose silence à Alfred Tattet qui avait raconté divers incidents du voyage à Venise:
«J'apprends, mon cher Alfred, que vous avez manqué plusieurs fois à la parole que vous m'aviez donnée de garder le silence sur tout ce qui s'est passé en Italie. Cela m'a fait beaucoup de peine, d'abord pour vous, qui manquez à votre promesse, et ensuite pour moi, qui ai cru, pendant plus de quatre ans, avoir un véritable ami.
«T. à v.
«ALFD DE MUSSET.»
En 1839, Alfred de Musset écrit _Le Poète Déchu_, sorte d'autobiographie inédite, qui ne fut pas terminée et dont le manuscrit a été presqu'entièrement détruit par son frère Paul (il n'en subsiste plus guère que les divers fragments publiés dans la _Biographie_). Alfred de Musset y dépeint ainsi son état moral, après sa rupture avec George Sand:
«....J'étais si sûr de moi, que je crus d'abord n'éprouver ni regret ni douleur. Je m'éloignai fièrement. Mais à peine eus-je regardé autour de moi, que je vis un désert.... Je rompis avec toutes mes habitudes, je m'enfermai dans ma chambre, j'y passai quatre mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne.... Plus tranquille, je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitté; au premier livre qui me tomba sous la main, je m'aperçus que tout avait changé: rien du passé n'existait plus, ou du moins, ne se ressemblait. Un monde nouveau m'apparaissait comme si je fusse né de la veille.... Je compris alors ce que c'est que l'expérience, et je vis que la douleur apprend la vérité....»[57]
[57] Publié dans la _Biographie_ d'Alfred de Musset par Paul de Musset (Charpentier, 1877. 1 vol. in-12, p. 133). J'ai rectifié le texte sur l'autographe.--Un autre fragment est déjà cité ci-dessus.
M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, dans son livre, cite les lettres qu'«Elle» et «Lui» échangèrent en 1840 à propos de leur correspondance passée.--Moi-même ai déjà raconté dans une lettre publiée par _l'Intermédiaire des chercheurs et curieux_ du 20 novembre 1892, comment M. Jules Grévy, pour Alfred de Musset, et M. F. Rollinat, pour George Sand, furent chargés, en vue d'un échange, de reconnaître les paquets de lettres confiés pour le moment à Gustave Papet (qui les tenait de Mme Ursule Josse, et j'ajouterai qu'ils passèrent ensuite par les mains de MM. Alexandre Manceau, Ludre Gabillaud, et enfin Émile Aucante, détenteur actuel) et comment l'affaire n'aboutit pas.
Dans les premiers jours de 1841, nouvelle rencontre des deux anciens amants, qui inspire à Alfred de Musset son _Souvenir_[58].
[58] Publié dans la _Revue des Deux-Mondes_ du 15 février 1841. M. Maxime Du Camp, dans ses _Souvenirs Littéraires_ (Hachette, 1882-1883, 2 vol. in-8, T. II, p. 358) fait un récit différent de celui de Paul de Musset.
Au commencement de l'année 1844, Paul de Musset visite l'Italie et son frère lui rappelle l'ancien amour dans les stances qu'il lui dédie[59]:
Toits superbes, froids monuments, Linceul d'or sur des ossements, Ci-gît Venise! Là, mon pauvre coeur est resté! S'il doit m'en être rapporté, Dieu le conduise! Mon pauvre coeur, l'as-tu trouvé, Sur le chemin, sous un pavé, Au fond d'un verre? Ou dans ce grand palais Nani Dont tant de soleils ont jauni La noble pierre[60]
. . . . . . . . . . . . . . L'as-tu trouvé tout en lambeaux Sur la rive où sont les tombeaux? Il y doit être. Je ne sais qui l'y cherchera Mais je crois bien qu'on ne pourra L'y reconnaître.
[59] A mon frère revenant d'Italie, _Revue des Deux-Mondes_, 1er avril 1844.
[60] On peut rapprocher de ces vers, ce passage du 1er chapitre de _Léone Léoni_ de George Sand:
«...Nous étions tous deux seuls dans une des salles de l'ancien palais Nasi, situé sur le quai des Esclavons et converti aujourd'hui en auberge, la meilleure de Venise. Etc...»--Alfred de Musset écrit «palais Nani».
En 1854, George Sand, pour repousser les attaques de la _Biographie_ de Mirecourt, adresse une lettre au journal _Le Mousquetaire_[61]:
«...Je ne défendrai pas M. de Musset des offenses que vous lui faites. Il est de force à se défendre lui-même, et il ne s'agit que de moi pour le moment. C'est pourquoi je me borne à vous dire que je n'ai jamais confié à personne ce que vous croyez savoir de sa conduite à mon égard, et que, par conséquent, vous avez été induit en erreur par quelqu'un qui a inventé ces faits. Vous dites qu'après le Voyage en Italie, je n'ai jamais revu M. de Musset. Vous vous trompez, je l'ai beaucoup revu et je ne l'ai jamais revu sans lui serrer la main....»
[61] Insérée dans le numéro du 15 février 1854.
Jusqu'à la mort d'Alfred de Musset, survenue comme on sait, le 3 mai 1857, les deux anciens amants restèrent plutôt amis qu'ennemis. Il n'y eut jamais de guerre ouverte, ils se défendirent même réciproquement dans plusieurs circonstances et nous avons donné la preuve que plus d'une fois l'un approuva ce que l'autre avait écrit sur tous deux. Ils se sont querellés, ils se sont disputés, d'accord! Mais leurs différends sont restés entre eux et aucune accusation directe n'a été formulée par eux-mêmes. Ce sont des amis maladroits et indiscrets, des ennemis sournois qui, pour les exciter l'un contre l'autre, dénaturaient les paroles de nos deux héros, qu'il faut rendre responsables de tout le bruit qui se fit dans les salons et dans la presse.
VII
DEUX LIVRES
Donc, malgré la correction de leurs relations, vingt mois après la mort d'Alfred de Musset, le 15 janvier 1859, George Sand commençait dans la _Revue des Deux-Mondes_ la publication de _Elle et Lui_. Il nous est impossible de trouver le pourquoi de ce livre.
Ce n'est pas une réponse à la _Confession d'un Enfant du Siècle_; nous avons donné la preuve que George Sand tenait ce récit pour vrai. Alors, pourquoi ce silence de vingt années, si la _Confession_ était une accusation mensongère? Pourquoi surtout n'avoir parlé que lorsqu'Alfred de Musset n'était plus là pour se défendre?--Ce n'est pas non plus une attaque directe contre Alfred de Musset, car George Sand se donnerait à elle-même un démenti et renierait toute sa conduite depuis 1835.
Est-ce le besoin de faire parler d'elle? Non, car par ses romans et son rôle politique en 1848, elle était parvenue à la célébrité.--Le besoin d'argent doit aussi être écarté, car, à cette époque, sa fortune la mettait au-dessus des nécessités de la vie.
Je ne vois qu'une raison plausible: c'est que George Sand, obsédée des instances de ceux qui menaient campagne contre Alfred de Musset, n'eut pas la volonté nécessaire pour leur résister plus longtemps et finit, pour se débarrasser d'eux, par dire ce qu'ils voulaient lui faire dire, et cela, sans bien se rendre compte des conséquences.
_Elle et Lui_ parut, d'abord dans la _Revue des Deux-Mondes_, puis en volume. Grand tapage au profit de Buloz, mais scandale énorme et qui retomba sur l'auteur. Quelques amis de George Sand, qui détestaient Alfred de Musset et avaient toujours essayé de lui nuire, furent seuls à approuver, avec les ennemis personnels du poète; le blâme fut général, et il suffit de lire les journaux de l'époque pour s'en assurer.
M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul nous raconte même dans _Cosmopolis_ (p. 763), puis dans sa _Véritable histoire d'Elle et Lui_ (p. 185) que lorsqu'en 1861, il fut demandé à l'Académie Française de décerner un prix à George Sand, la publication d'_Elle et Lui_ fut un des griefs invoqués pour refuser ce prix.
Paul de Musset prit, comme il le devait, la défense d'Alfred, et redemanda, sans succès du reste, les lettres de son frère. Alors, sans rien dire à personne[62], il envoya _Lui et Elle_ au _Magasin de Librairie_, dirigé par Charpentier, l'éditeur d'Alfred[63]; ce fut par cette revue que Mme de Musset mère apprit l'existence d'une réponse:
_«A Monsieur Paul de Musset._
«Dimanche, 10 avril 1859.
«Si tu avais pris, mon cher Paul, la peine de m'écrire pour me donner tes raisons, comme tu l'as fait dans ta lettre d'hier, je n'aurais pas été si vivement impressionnée de cette nouvelle inattendue, et je m'y serais probablement rendue, comme je le fais aujourd'hui. Puisque la chose est faite, et sans remède, je m'y soumets, tout en regrettant amèrement de n'en avoir rien su d'avance. Je trouve ta première partie brillante de style, d'intérêt et d'esprit; on ne dira toujours pas de ceci que c'est ennuyeux, comme on l'a dit de l'autre. Les portraits sont de main de maître et d'une ressemblance vivante.
«Mais j'en reviens à mes inquiétudes. Je crois que tu te fais une foule d'ennemis irréconciliables. Tous ces personnages existent encore; sous leurs sobriquets, ils ne pourront manquer de se reconnaître. D'ailleurs, la dame les y aidera. C'est là vraiment la plus forte objection que j'ai toujours eue pour cette publication qui, dans ma prévision, t'attirera une foule de désagréments. Si ce n'était cette crainte, je ne pourrais m'empêcher d'être électrisée par des pages si belles et si bien écrites. Il y en a plusieurs d'étonnantes; mais si j'avais été consultée, je t'aurais engagé à ne pas oublier la scène étrange qui s'est passée entre elle et moi à l'occasion du départ pour l'Italie.
«Je t'ai raconté cent fois, qu'avant de partir, ton frère m'avait demandé mon consentement à ce triste voyage, et que je l'avais obstinément refusé; enfin, voyant mon désespoir, il s'était jeté à mes genoux en me disant: «Ne pleure pas, ma mère. Si l'un de nous deux doit pleurer, ce ne sera pas toi.» Ce sont ses propres paroles. Tu comprends que je ne les ai jamais oubliées; il s'en alla, après m'avoir rassurée, et déclara à la dame qu'il ne pouvait partir, qu'il ne pouvait affliger sa mère. Le bon fils! Que fit cette femme? A neuf heures du soir, elle prit un fiacre et se fit conduire à ma porte. On vint m'avertir que quelqu'un me demandait en bas; je descendis, suivie d'un domestique et n'y comprenant rien. Je montai dans cette voiture, voyant une femme seule. C'était elle. Alors elle employa toute l'éloquence dont elle était maîtresse à me décider à lui confier mon fils, me répétant qu'elle l'aimerait comme une mère, qu'elle le soignerait mieux que moi. Que sais-je? La sirène m'arracha mon consentement. Je lui cédai, tout en larmes et à contre coeur, car _il avait une mère prudente_, bien qu'elle ait osé dire le contraire dans _Elle et Lui_.
«Cette scène a son prix et je suis fâchée qu'elle ne se trouve pas dans ton récit véridique. Vois si tu peux l'introduire en parlant des regrets qu'il laissa derrière lui dans sa famille.
«Adieu, mon cher fils. Je suis peinée de t'avoir affligé par ma lettre. Le sort en est jeté, nous verrons ce que l'avenir nous garde.
«Je t'embrasse et t'aime tendrement.
«EDMÉE».
[62] Depuis la publication de cette étude, une lettre de Paul de Musset au compositeur Ed. Garnier, du 2 novembre 1859, est parvenue à notre connaissance, dans laquelle il lui dit: «... J'ai des engagements pris qu'il serait trop long de vous expliquer, des travaux considérables à faire, et, entre autres, une biographie aussi complète que possible d'un poète aimé, que des harpies déchirent, et dont il faut que je prépare une défense écrasante pour en finir...»
[63] _Lui et Elle_ est publié dans les livraisons des 10, 25 avril et 10 mai 1859, et parut en volume à la fin de la même année, avec la date de 1860.
Certes, Paul de Musset eut raison de répondre; nous blâmons seulement la manière dont il le fit. On ne riposte pas à un pamphlet par un autre pamphlet; on ne réfute pas des faits dénaturés dans un sens en les dénaturant dans le sens contraire. Selon nous, le mieux eût été d'opposer des documents certains à ces histoires plus ou moins travesties; de publier, en un mot, la correspondance même des deux amants,--nous en revenons toujours là.--Paul de Musset pouvait le faire. George Sand, ayant les originaux, se croyait à l'abri de cette réplique: elle ignorait qu'Alfred de Musset, aussitôt après leur rupture définitive, avait confié ses lettres à Mme Caroline Jaubert, et que celle-ci en avait pris la copie exacte[64].
[64] C'est du moins ce qu'affirme Paul de Musset dans une note manuscrite.
J'ai retrouvé, parmi les papiers laissés par Paul de Musset, cette _clef_ des personnages de _Lui et Elle_, écrite par l'auteur lui-même:
Olympe de B*** George Sand. Édouard de Falconey Alfred de Musset. Diogène Gustave Planche. Jean Cazeau Jules Sandeau. Pierre Paul de Musset. L'éditeur Buloz. Caliban Boucoiran. Hercule Laurens. Le comte Meretti [En blanc]. Le docteur Palmerillo Le Dr Pagello. Édouard Verdier Alfred Tattet. Hans Flocken L'abbé Liszt.
_Lui et Elle_ ne fit qu'augmenter le tapage: deux camps se formèrent et l'encre coula à flots. Nous ne prétendons pas écrire l'histoire de cette guerre; nous ne voulons plus que citer deux lettres inédites, la première et la dernière en date, de celles que Paul de Musset recueillit en cette occasion et dont il forma tout un dossier.
_Mme Augustine Brohan à Paul de Musset._
«Avenue de Saint-Cloud, 28 mai 1859.
«Je viens de lire _Lui et Elle_, puis _Elle et Lui_. Cela, Monsieur, vous sera sans doute fort indifférent d'avoir mon avis; mais votre esprit généreux comprendra que j'aie voulu vous le donner.
«Si vous vous souvenez de mon nom, vous vous souviendrez aussi que, pendant de longues années, notre grand poète, votre frère, m'appelait son _amie_, et ami, véritablement je l'étais. Simplement, sans que cela fût la suite ou le commencement d'un autre voyage du coeur, il lui avait plu de se plaindre à moi de ces horribles souffrances qui avaient aigri et changé sa nature première, parce qu'il avait compris quelle sympathie il y avait dans mon âme pour sa pauvre âme brisée. Souvent, il m'a dit que s'il y avait un remède pour le sauver de cette incurable maladie qui le minait, c'est moi qui le saurais trouver. Mais, hélas! quels que fussent mes efforts, le besoin d'oublier le replongeait dans les étourdissements qu'il recherchait. D'ailleurs, là où votre affection échouait, il n'y avait plus de remède.
«Quand la mort, cruelle pour nous qui le perdions, est venue le délivrer, le seul regret qu'on peut raisonnablement avoir était de ne plus rien pouvoir pour lui; qui donc aurait pu jamais supposer qu'on eût à le venger? Il n'est pas besoin de vous dire quel dégoût (il n'est pas besoin non plus d'être femme pour l'éprouver,) quel dégoût, dis-je, prend à la gorge en lisant ce pamphlet d'_Elle et Lui_!...
«Assurément, mon intention n'est point de faire de grandes phrases, mais comment parler posément de cette audacieuse calomnie, qui a tenté de ternir la mémoire illustre d'un génie et d'un coeur comme celui que nous pleurons!
«Je ne voulais, Monsieur, que vous dire bonnement que votre réponse a déchargé ma colère, dont j'étouffais. Je voulais vous remercier d'avoir remis dans mon coeur, fidèle au souvenir, les mots, les idées, les _airs ressemblants_ du cher mort. Vous m'avez donné de profondes joies, et je vous devais de vous en dire ma reconnaissance.
«Alfred de Musset, vous l'avez bien voulu dire vous-même, appartient à la jeunesse, à ce qui souffre, à ce qui aime, et j'ai été jeune en son temps. J'ai souffert,--qui n'a pas souffert?--et j'aime un bel enfant qui est le mien, à qui j'apprends à épeler dans ces belles poésies sorties du coeur du poète et qui devaient le protéger contre tous, quand encore on n'aurait pas eu l'honneur d'être aimée de lui.
«Recevez, Monsieur, mes compliments les meilleurs et les plus empressés sur la noble façon dont vous avez rempli la tâche que tout esprit honnête voudrait avoir à remplir.
«BROHAN».
Si véhémente que puisse paraître cette lettre, aujourd'hui que les esprits sont calmés, elle n'égale pas en violence les articles de _La Correspondance littéraire_, du _Journal des Débats_, de la _Revue Contemporaine_, etc.
_Philarète Chasles à Madame Chodzko._
«29 avril 1861.
«Vous devinez avec la grâce et la sûreté de coup d'oeil les plus charmantes, chère Madame, tout ce qui peut m'être cher et précieux. Il n'y a pas d'être plus noblement doué ni que je vénère plus que Madame Dudevant. C'est le premier écrivain de cette époque, et si Dieu lui avait donné un peu plus de faiblesse, c'est-à-dire un peu plus d'amour, et, avec ce don, un peu plus d'indulgence (l'amour n'est que pardon), elle ne serait peut-être pas un peintre aussi incomparable. Elle n'aurait pas non plus commis les deux seules erreurs graves de sa vie, de parler de ses ancêtres féminins dans ses Mémoires et d'Alfred de Musset dans son livre. Deux malheurs que l'honnête homme a pu se permettre, mais que _la femme_, si elle eût été plus terriblement femme, n'aurait pas admises, alors même que le vilain monstre pécuniaire et corrupteur qui lui a soufflé ces crimes contre la délicatesse d'âme, l'eût encore plus violemment entraînée à les commettre.
«Mais il faut accepter ce que Dieu nous donne, la cerise avec son poison et l'ananas avec son ivresse et le soleil de l'Inde avec la fièvre. Il y a chez George Sand un génie de peinture, une grandeur de sentiment, une largeur chaude de style artistique, rares chez les génies les plus rares, qui, mêlés à une probité et à une équité superbes, en font un des plus beaux honneurs de notre France actuelle.
«Je serai très heureux qu'elle veuille bien agréer mon humble hommage et je vous remercie bien cordialement d'une entremise qui me rend, certes, notre grand homme plus favorable....
«Mille tendres et respectueux remerciements.
«PHILARÈTE CHASLES».
* * * * *
Aujourd'hui, toutes ces haines sont mortes; le poète est couché selon ses voeux sous le saule qu'il a lui-même demandé:
Mes chers amis, quand je mourrai, Plantez un saule au cimetière; J'aime son feuillage éploré, La pâleur m'en est douce et chère, Et son ombre sera légère A la terre où je dormirai.
Tandis que là-bas, sous le grand cyprès, la Bonne Dame de Nohant repose auprès de son fils et de son petit-fils. Alors, pourquoi la soeur du poète ne veut-elle pas laisser dire toute la vérité et, comme la famille de George Sand, autoriser la publication des lettres, pour dissiper toute équivoque? Ni l'un ni l'autre des amants n'a rien à y perdre, tous deux ont beaucoup à y gagner.
INDEX BIBLIOGRAPHIQUE
INDEX BIBLIOGRAPHIQUE
1833
20 et 25 juin.--Le Temps. Critique de _Un Spectacle dans un Fauteuil_, par A. G. (2 articles).
11 juillet.--Journal des Débats. Critique de _Valentine_, par C. R. (Cuvillier-Fleury).
28 juillet.--Journal des Débats. Critique de _Un Spectacle dans un Fauteuil_ et des _Contes d'Espagne et d'Italie_, par J. S.
LÉLIA, PAR GEORGE SAND. Paris, Dupuis et Tenré, 1833. 2 vol. in-8.
7 août.--Bagatelle. Critique de _Lélia_, par Lottin de Laval.
9 août.--L'Europe littéraire. Les Bas-Bleus, par Capo de Feuillide.
Réimprimé dans: CHRONIQUES DU CAFÉ DE PARIS, 1er LIV., LE JEUNE HOMME. Paris, U. Canel et A. Guyot, 1833. 2 vol. in-8. Tome II, p. 283.
15 août.--Revue des Deux-Mondes. Critique de _Lélia_, par G. Planche.