Documents Inédits sur Alfred de Musset
Part 6
«Ma chère maman, il y a bien longtemps que je veux répondre à votre bonne lettre. J'ai été malade, j'ai voyagé, j'ai eu du chagrin et des inquiétudes très graves, mais enfin, je suis bien portante et tranquille. Vous avez peut-être entendu dire que mon compagnon de voyage, après avoir fait une maladie mortelle à Venise, a été forcé, par l'état de sa poitrine, de quitter l'air de l'Italie et de retourner en France. Je suis restée ici pour achever mon travail et jouir encore quelque temps du séjour de ce beau pays.....»[41]
[41] Lettre inédite.
Le brusque retour du poète sans sa compagne avait prêté à des récits fort éloignés de la vérité: ne sachant rien, on inventait. Les premières semaines, confiné dans sa solitude volontaire, Musset ignora ce qui se disait; mais dès sa rentrée dans le monde, ces méchants propos parvinrent à ses oreilles. Ce fut Buloz qui, sans le savoir, éveilla ses soupçons. Alfred de Musset donna le démenti le plus formel à tous ces mensonges et défendit énergiquement George Sand. Mais les insinuations malveillantes de Gustave Planche avaient fait leur chemin; malgré ses efforts, Musset ne put imposer silence aux calomniateurs. De leur côté, les amis de George Sand avaient jasé à tort et à travers, et quand on sut qu'elle allait revenir avec le troisième complice, ce fut un véritable scandale.
Le 15 juin, Pagello avait écrit directement à Alfred de Musset. Sa lettre, dont Mme A. Barine avait publié un fragment[42], a été citée en entier par M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul[43]. Le 11 juillet, Alfred de Musset lui répondait:
«Al mio caro P. Pagello,
«Mon cher, vous êtes bien gentil de m'avoir un peu écrit; je dis un peu, car ce n'est guère; mais si petit que soit le morceau de papier qui me parle de votre amitié, en quel moment de ma vie ne sera-t-il pas bien reçu? Il n'en est peut-être pas de même de vos recommandations sur le vin de champagne, et je n'ose avouer au grand salviatico Pietro, combien était fondé le juste remords qui m'a saisi à cet article de votre lettre. Mais je vous promets que jamais, jamais, je ne boirai plus de cette maudite boisson--sans me faire les plus grands reproches.
«George me mande que vous hésitez à venir ici avec elle; il faut venir, mon ami, ou ne pas la laisser partir. Trois cents lieues sont trop longues pour une femme seule.....
«ALFd DE Mt.»
[42] _Alfred de Musset_, par A. Barine. Paris, Hachette, 1893. 1 vol. in-12, p. 73.
[43] _Véritable histoire_, etc...., p. 39.
Un mois plus tard, le 19 juillet 1834, George Sand écrivant à Boucoiran, pour lui annoncer son retour, lui disait:
«.....J'en ai fini avec les passions; la dernière est celle qui m'a fait le plus de mal, mais c'est la seule dont je ne me repente pas, car il n'y a eu dans mes chagrins ni de ma faute ni de celle d'autrui. Vous dites que vous ne l'approuviez pas, mon ami! Il y a des choses entre deux amants dont eux seuls au monde peuvent être juges!....»
Elle ne prévoyait pas alors les orages futurs.
IV
VOYAGE DE MUSSET A BADE
George Sand, à son tour, avait quitté Venise; le 29 juillet, elle était à Milan, puis elle traversait la Suisse; elle arrivait à Paris vers le 10 août--avec Pagello.--Alfred de Musset, qu'elle avait prévenu depuis longtemps, l'attendait, et leur premier soin fut de se revoir. C'est par le livre de Mme Arvède Barine[44] qu'il faut connaître cette période de leur existence: brouilles et raccommodements se succèdent sans interruption, compliqués par la présence de Pagello, devenu jaloux. Ajoutez à cela que tout le bruit fait autour d'eux déchire brutalement le bandeau qui les aveuglait: ils comprennent combien leur situation est fausse et ridicule.
[44] L'auteur a consacré un long chapitre aux relations d'Alfred de Musset et de George Sand. Des documents précis, habilement groupés, des extraits de lettres, en font un ensemble psychologique des plus attrayants.
Après un de ces orages, Alfred de Musset, n'y pouvant plus tenir, envoie ce billet à George Sand: «Je vais mettre une seconde fois la mer et la montagne entre nous; si Dieu le permet, je reverrai ma mère, mais je ne reverrai jamais la France».
Quelques jours plus tard, nouvelle lettre dans laquelle il la remercie de lui accorder un rendez-vous: «...Quant à ma résolution de partir, n'en parlons pas, elle est irrévocable. Je l'ai prise hier soir en me couchant. Ce matin, j'ai ouvert ma fenêtre et j'ai regardé le soleil; lui-même, du haut des sphères célestes, il n'aurait rien vu qui put la changer. Quoique tu m'aies connu enfant, crois aujourd'hui que je suis homme; je ne m'abuse sur rien, je ne crains, ni n'espère rien.....»
En même temps, il écrivait à Buloz:
«Lundi, 18 [août 1834.]
«Mon ami, ma mère me donne de quoi aller aux Pyrénées, et je vais partir. Dites-moi si vous croyez pouvoir, quand je serai là-bas, m'envoyer quelqu'argent. J'y vais pour travailler; je vous donnerai d'abord les vers que je vous ai promis, vous aurez ensuite et bientôt mon roman. Je m'engagerai, si vous voulez, à un dédit pour une époque que vous fixerez, et à laquelle vous recevrez le manuscrit entier, à moins de maladie grave, auquel cas, tout vous sera fidèlement rendu. Répondez-moi un mot ou venez me voir si vous avez le temps. Mais tout de suite, car je ne serai pas ici vendredi.
«T. à v. «ALFd DE MUSSET.»
Il devait aller à Toulouse voir son oncle, M. Desherbiers, alors sous-préfet à Lavaur; de là aux Pyrénées, puis à Cadix. En conséquence de quoi, il partit pour..... Bade. Nous avons de nouveau recours au passeport:
_Vu au Ministère des Affaires Étrangères. Paris, 20 août 1834.
Vu pour Francfort et les bords du Rhin. Paris, 20 août 1834. Préfecture de Police.
Vu à la Légation de Bade. Paris, 21 août 1834.
Vu à la Légation des Villes Libres d'Allemagne. Paris, 21 août 1834.
Vu pour les eaux de Bade. Strasbourg, 28 août 1834.
Baden, 30 august 1834. (Signature illisible)._
D'autre part, George Sand s'était réfugiée à Nohant; elle y était déjà installée le 31 août, seule, ayant eu la sagesse de laisser Pagello à Paris. Mais ses idées de suicide l'avaient reprise, et, à cette date, elle écrivait à Boucoiran: «.....Je lui dois (à Pagello) la vie d'Alfred et la mienne. Pour ce qui est de la mienne, je sais bien l'usage que je vais en faire; quant à celle d'Alfred, rien ne peut la payer.....»[45]. Et elle lui donne des instructions en conséquence.
[45] Fragment inédit d'une lettre publiée dans la _Correspondance_, tome I, p. 279-281.
Cependant, entre Nohant et Bade recommença une nouvelle correspondance encore plus passionnée que celle échangée entre Paris et Venise[46]; et, pendant ce temps-là, Pagello, resté seul à Paris, inconnu, se lamentait de son isolement et écrivait à Alfred Tattet:
«Parigi, 6 settembre 1834.
«Mio caro Alfredo,
«Il vostro povero amico e a Parigi.--Ho domandato di voi alla vostra casa, mi fu detto che siete alla campagna. Se avessi tempo, sarei venuto a darvi un bacio, ma come sono qui per poco ve lo mando in questo foglio. Non so quanti giorni ancora restero a Parigi.--Voi sapete che io son obbligato di obbedire alla mia piccola borsa, e questa mi comanda digia la partenza.--Addio.--Se potro vedervi a Parigi, saro fortunato; se non potro, mandatemi un bacio anche voi in un pezzetto di carta, Hôtel d'Orléans, no 17, rue des Petits-Augustins.--Addio, mio buono, mio sincero amico, addio.
«Vo affmo amico «PIETRO PAGELLO.»
_Traduction._
«Paris, 6 septembre 1834.
«Mon cher Alfred,
«Votre pauvre ami est à Paris.--Je suis allé chez vous demander de vos nouvelles; on m'a dit que vous étiez à la campagne. Si j'avais eu le temps, je serais allé vous embrasser, mais comme je suis ici pour peu, je vous embrasse par cette feuille. Je ne sais combien de jours encore je resterai à Paris; vous savez que je suis obligé d'obéir à ma petite bourse et celle-ci me commande déjà le départ.--Adieu.--Si je puis vous voir à Paris, je serai heureux; si je ne puis, envoyez-moi un baiser, vous aussi, sur un petit bout de papier, Hôtel d'Orléans, no 17, rue des Petits-Augustins.--Adieu, mon bon, mon sincère ami, adieu.
«Votre très affectionné
«Pierre _Pagello_.»
[46] L'une des lettres de Musset à George Sand a été publiée dans l'_Homme Libre_ du 14 avril 1877 et dans le _Figaro_ du 28 avril 1882.
Alfred de Musset, dans _Une bonne fortune_, raconte un des incidents de son séjour à Bade[47]. Après un mois de promenades et de distractions variées, entremêlées de travail, Alfred de Musset songea au retour; son amour, qu'il pensait calmer par l'absence, n'avait fait que s'exalter. Le 10 octobre, il passe à Strasbourg, et dès son arrivée à Paris, le 13, il écrit à George Sand, encore à Nohant: «Mon amour, me voilà ici; tu m'as écrit une lettre bien triste, mon pauvre ange, et j'arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous voyions! Et moi, si je veux!....» Quelques jours après, George Sand venait le rejoindre.
[47] On trouvera d'autres détails dans: 1º _Alfred de Musset à Bade_ par Émile Krantz. Extrait des Annales de l'Est. Nancy, Imprimerie Berger-Levrault et Cie, 1888. In-8º.--2º _Kleine beiträge zur Wurdigung Alfred de Musset_ (Poésies Nouvelles), von Dr Moritz Werner. Berlin, C. Vogt, 1896. In-8º.--De l'enquête à laquelle s'est livré le Dr Werner, il semble résulter qu'Alfred de Musset voyageait en compagnie d'un monsieur Roussel: «.....Voici ce que j'ai trouvé, m'écrit le Dr Werner, dans le recueil des listes des étrangers que je m'étais fait envoyer de Bade. Dans la liste du dimanche 31 août, qui indique les étrangers arrivés de la veille, il y a à l'hôtel «Zahringer Hoff»: M. de Musset _et_ M. Roussel, de Paris». (Je souligne cet _et_ parce qu'il ne se trouve que dans le cas où les étrangers se sont fait inscrire ensemble). Le jour suivant, 1er septembre, étrangers arrivés le 31 août, on trouve chez M. le secrétaire Mesmer: «M. le vicomte de Musset», et dans la rubrique spéciale qui contient les changements de logis: «M. Roussel, de Paris», qui a changé de logis en passant lui aussi chez Mesmer. Vous voyez qu'à prendre ces indications au pied de la lettre, il y aurait eu deux Musset à Bade. Mais ce ne sera qu'une faute d'impression ou bien de rubrication, de sorte que la 2e fois Musset devrait se trouver lui aussi parmi les changements de logis et non parmi les récemment arrivés.....»
Pagello n'était pas encore parti; mais ce double retour le décida bien vite à reprendre le chemin de Venise, non sans avoir adressé une lettre d'adieu à son ami Alfred Tattet, en lui recommandant le silence:
«Monsieur Alfred Tattet, rue Grange Batelière, no 13, Paris.
«Parigi, 23 ottobre 1834.
«Mio buon amico,
«Prima di partire, vi mando un bacio ancora. Vi congiuro di non dar parola giammai del mio amore con la George.--Non voglio vendette.--Parto colla sicurezza d'aver agito in homo onesto.--Questo mi fa dimenticare la mia sofferenza e la mia poverta.--Addio, mio angelo.--Vi scrivero da Venezia. Addio, addio.
«PIETRO PAGELLO».
_Traduction_.
«Paris, 23 octobre 1834.
«Mon bon ami,
«Avant de partir je vous envoye encore un baiser. Je vous conjure de ne souffler jamais mot de mon amour avec la George.--Je ne veux pas de vengeances[48].--Je pars avec la certitude d'avoir agi en honnête homme.--Ceci me fait oublier ma souffrance et ma pauvreté.--Adieu, mon ange.--Je vous écrirai de Venise.--Adieu, adieu.
«PIERRE PAGELLO.»
[48] De plusieurs lettres de George Sand, il ressort qu'au moment où elle est devenue la maîtresse de Pagello, «il s'est trouvé dans sa vie à lui, de ses liens mal rompus avec d'anciennes maîtresses, des situations ridicules et désagréables»; au moment de la quitter, il semble craindre de voir se renouveler ces ennuis.
V
A PARIS
Alfred Tattet avait dissuadé Alfred de Musset de revoir George Sand; d'où brouille entre les deux amis: Musset convenait bien, en son for intérieur, qu'il avait tort, mais il ne voulait pas qu'on le lui dît. George Sand, ne connaissant pas encore les raisons invoquées par Tattet, voulut dissiper ce nuage:
«Mardi, 28 octobre 1834.
«Mon cher Tattet,
«J'apprends que j'ai été la cause indirecte et très involontaire d'un différend entre vous et Alfred. Je serais bien fâchée de savoir deux vieux amis désunis par rapport à moi. J'espère bien que cela ne sera pas.
«Dans tous les cas, je vous prie de venir me voir; après l'intérêt que vous m'avez témoigné, j'ai lieu d'être surprise et affligée de votre oubli. Je désire causer avec vous et vous attends à votre premier retour à Paris. Toujours quai Malaquais, 19.
«GEORGE SAND.»
«Quand vous serez ici[49], écrivez-moi un mot, je vous donnerai rendez-vous, car je suis souvent dehors ou enfermée.»
[49] Alfred Tattet avait un domicile à Paris, 15 (et non 13), rue Grange-Batelière, mais il habitait le plus souvent une grande propriété qu'il possédait à Bury, près Margency, dans la vallée de Montmorency.
Mais à peine les deux amants se sont-ils revus qu'ils ne peuvent plus eux-mêmes s'entendre:
_George Sand à Alfred de Musset._
«N'ai-je pas prévu que tu souffrirais de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème, tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus qu'un cauchemar, à présent que tu me ressaisis?»
_Alfred de Musset à George Sand._
«Ne penses pas au passé! Non, non! Ne compare pas! Ne réfléchis pas! Je t'aime comme on n'a jamais aimé!»
Les crises se succèdent avec rapidité: ils s'adorent le matin et se disent des injures le soir, pour retomber le lendemain dans les bras l'un de l'autre. C'est la phase de leurs amours la plus tourmentée, la plus poignante: à la lecture de ce qui a été publié de leurs lettres, on se demande comment ils n'y ont pas laissé tous deux leur raison.
Alfred de Musset a la fièvre, et George Sand veut prendre un déguisement pour venir le soigner chez sa mère: «Si je peux me lever, je t'irai voir», lui répond-il.
Le 8 novembre, Alfred de Musset provoque en duel Gustave Planche qui a mal parlé de George Sand; Planche lui fait des excuses, et le 12 novembre, Alfred de Musset écrit à Alfred Tattet:
«Mon cher ami,
«Tout est fini.--Si par hasard on vous faisait quelques questions (comme il est possible qu'on vous soupçonne de m'avoir parlé); si enfin peut-être, on allait vous voir pour vous demander à vous-même si vous ne m'avez pas vu, répondez purement que non, que vous ne m'avez pas vu et soyez sûr que notre secret commun est bien gardé de ma part.--J'irai vous voir bientôt.
«A vous de coeur.
«ALFRED DE MUSSET.»
Puis il va dans la Côte-d'Or, à Montbard, chez l'un de ses parents. Quelques jours après le «pauvre vieux lierre» est revenu où il s'attache.
Le 25 novembre, George Sand écrit à Sainte-Beuve que Musset ne veut plus la voir[50]; son exaltation touche à la folie: la rupture paraît complète. Le 15 décembre, George Sand est à Nohant, d'où elle écrit à Boucoiran: «Si Alfred vous fait demander de mes nouvelles, dites que vous ne savez rien de moi, que je ne vous ai pas écrit. Recommandez à Buloz de dire la même chose.....» Et le 13 janvier 1835, elle adresse cette lettre à Alfred Tattet:
«Monsieur,
«Il y a des opérations qui sont fort bien faites et qui font honneur à l'habileté du chirurgien, mais qui n'empêchent pas la maladie de revenir. En raison de cette possibilité, Alfred est redevenu mon amant; comme je présume qu'il sera bien aise de vous voir chez moi, je vous engage à venir dîner avec nous au premier jour de liberté que vous aurez. Puisse l'oubli que je fais de mon offense ramener l'amitié entre nous.
«Adieu, mon cher Tattet.
«Tout à vous. «GEORGE SAND».
[50] Lettre publiée par M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, ainsi que celle d'Alfred de Musset au même (_Cosmopolis_ puis _Véritable Histoire_, etc...).
Combien le ton de ce billet diffère de celui du 28 octobre 1834! C'est que Musset avait parlé et raconté à George Sand, dans un moment d'expansion, que son ami Tattet avait fait de son mieux pour empêcher leur rapprochement: de là, colère de la maîtresse contre le gêneur, et, charmée de prendre sa revanche, elle tient à le lui faire savoir. Six jours plus tard, Liszt reçoit les confidences de George Sand:
«.....Je vais partir pour essayer de rompre une passion bien sérieuse pour moi et bien terrible. Je doute que cela me serve à quelque chose, car chaque nouveau jour de cette passion m'apprend à douter de mon libre arbitre..... Je compte sur vous aussi pour me rendre cette justice, qu'aux jours de ma plus grande douleur, je n'ai point accusé l'auteur de mes souffrances. Je vous l'ai dit, moi seule suis coupable et porte la peine d'une faute immense. En fuyant un pardon trop humiliant, je fais preuve de faiblesse et non de force.....»[51].
[51] Cette lettre, datée du 19 janvier 1835, est publiée dans: _Briefe hervorragender Zeitgenassen an Frantz Liszt...., herausgegeben von La Marra_. Leipzig, Breitkopf und Härtel, 1895. 2 vol. in-8º. Tome I, p. 9.
Peu après se produit un incident qui remet Pagello en scène et sur lequel nous n'avons pas de renseignement antérieur à cette lettre écrite par George Sand à Alfred Tattet:
«14 février 1835.
«Monsieur,
«J'ai une affaire indispensable à terminer avec vous. Il s'agit d'une affaire d'argent dans laquelle je suis compromise d'honneur aux yeux de Pierre Pagello. J'ai besoin d'une attestation de vous et vous êtes trop galant homme pour me la refuser. Je sais que vous m'êtes extrêmement hostile, et j'ai peu sujet de vous bénir. Mais soyez sûr que j'ai trop le sentiment des convenances, pour vous en faire des reproches, et que jamais aucune vengeance de ma part ne cherchera à vous atteindre. Ayez donc, monsieur, la bonté de recevoir chez vous quatre tableaux qui appartiennent à Pierre Pagello et que je m'étais chargé de vendre. Voyant qu'il avait besoin d'argent, et sachant, par l'avis d'un expert, que les tableaux ne valaient rien, je lui en donnai la somme de deux mille francs, et j'y ajoutai le procédé de lui cacher le secours que [je] lui apportais. Je lui remis mille francs en argent et le tins quitte d'une somme plus forte qu'il me devait. Je crus devoir ces ménagements à sa position fâcheuse et délicate à Paris. Aujourd'hui, Pierre Pagello, averti par un de mes amis, me fait un grand crime de cette action et pense que je l'ai faite à dessein de la divulguer et d'avilir son nom; d'abord, en racontant l'histoire telle qu'elle est, je n'ai point sujet de l'avilir; ensuite, je ne l'ai racontée qu'à Alfred, qui vous l'a redite, à vous seul. Voulez-vous avoir la bonté, monsieur, de rendre témoignage de ma discrétion, lorsque vous écrirez à Pierre Pagello?
«En second lieu, cette personne insinue que je pourrais bien m'être défaite des tableaux à mon avantage, afin de me donner en même temps les gants d'une générosité singulière. Elle ajoute que, s'ils sont entre mes mains, _en effet_, elle espère que vous voudrez bien les recevoir, afin de les lui renvoyer ou de les lui faire vendre. Je fais porter les tableaux chez vous; voulez-vous bien en accuser réception à Pierre Pagello? J'espère que oui. Vous avez pensé que le sentiment d'équité vous forçait à vous faire le bourreau d'une âme criminelle. Je ne savais pas que vous eussiez l'âme aussi austère et le bras aussi ferme. J'en souffre, mais je vous en estime d'autant plus, monsieur, et à cause de cela, je pense que vous me laverez de l'accusation de friponnerie, car si votre amour de la vérité vous a commandé de me nuire, il doit vous commander de me réhabiliter sous les rapports par où je le mérite.
«Veuillez m'honorer d'un mot de réponse. J'ai l'honneur de vous saluer.
«GEORGE SAND.»
Monsieur Just Pagello, parlant au nom de son père, a déclaré au Dr Cabanès: «Que ces toiles, sans être des Raphaël, étaient loin d'être des oeuvres médiocres. Elles étaient signées du peintre Ortesiti, un maître»[52]. J'ignore quelle était la valeur de ces peintures, mais précieuses ou non, le Dr Pagello me semble en avoir fait peu de cas, car, trois ans plus tard, George Sand répondait le 24 août 1838 à Alfred Tattet, qui lui demandait ce qu'il fallait faire de ce dépôt:
«.....Je ne pense pas qu'il y ait lieu de vous occuper de ces tableaux; votre maison est assez vaste pour que vous les laissiez relégués dans un coin de cave ou de grenier. Je n'ai pas eu plus de relations que vous avec Pagello, depuis le triste temps vers lequel vous reportez mes souvenirs, et j'aime à penser qu'après ces orages, ses idées sont devenues justes et élevées, comme son âme l'était dans le calme. Nous sommes tous ainsi plus ou moins; la colère et la haine sont des maladies qui nous tueraient, si la Providence ne les avait faites de courte durée. Je ne suis pas plus qu'une autre à l'abri de ces passions.....»
[52] _Revue Hebdomadaire_, 24 octobre 1896, p. 618.
Et à la mort d'Alfred Tattet, en novembre 1856, ces tableaux, m'a dit une personne de sa famille, furent retrouvés dans le grenier où ils avaient été mis en 1835 et où peut-être ils sont encore.
Cependant Alfred de Musset et George Sand sont tous deux moralement à bout de forces; ils ne peuvent plus se voir sans se quereller et n'ont pas le courage de se quitter. Ils se rencontrent, ils s'écrivent encore, mais le dénouement est proche:
«.....Il me semble comprendre à ta lettre, répond Musset à un billet de G. Sand, que nous ne nous verrons plus avant ton départ et le mien. Je pars lundi; ma place est retenue dans la malle-poste de Strasbourg[53]; les derniers mots de ton billet ont l'air d'un adieu et un mot de notre dernière conversation m'a presqu'ôté le courage de t'en dire un autre. Je suis étonné qu'il reste dans mon coeur de la place pour une souffrance nouvelle. Qu'il en soit ce qui plaît à Dieu.....»
[53] Si Alfred de Musset est parti, ce qui est peu probable, il est retourné à Montbard, dans la Côte-d'Or. C'est alors qu'il aurait visité la maison de Buffon et écrit sur un panneau de la boiserie les vers qu'on lui attribue.--Voir à ce sujet la plaquette intitulée: _Le Centenaire de Buffon. Troyes, Mongolfier. 1889._ In-8º.
C'est George Sand qui se reprend la première; le 6 mars, elle écrit à Boucoiran: «Aidez-moi à partir aujourd'hui». Et le lendemain, Musset venant au rendez-vous, trouve la maison vide:
«_A Monsieur Boucoiran, Passage Choiseul, 28._
«Monsieur,
«Je sors de chez Madame Sand et on m'apprend qu'elle est à Nohant. Ayez la bonté de me dire si cette nouvelle est vraie. Comme vous avez vu Madame Sand ce matin, vous avez pu savoir quelles étaient ses intentions, et si elle ne devait partir que demain, vous pourriez peut-être me dire si vous croyez qu'elle ait quelques raisons pour désirer de ne point me voir avant son départ. Je n'ai pas besoin d'ajouter, que dans le cas où cela serait, je respecterais ses volontés.
«ALFRED DE MUSSET».
Cette fois, c'était fini et bien fini. Ce fut une détente, un soulagement:
_George Sand à Boucoiran_[54].
«9 mars 1835.
«Je suis très calme, j'ai fait ce que je devais faire; la seule chose qui me tourmente, c'est la santé d'Alfred».
[54] Publié par M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul (_Cosmopolis_ puis dans _Véritable Histoire_, etc...).
Pendant un mois environ, elle fut en proie à une sorte de maladie de langueur, puis le calme vint réellement, et bientôt l'indifférence.
Chez Alfred de Musset, au contraire, l'apaisement parut se faire tout de suite, mais ce n'était qu'une apparence trompeuse.
J'ai vu le temps où ma jeunesse Sur mes lèvres était sans cesse Prête à chanter comme un oiseau; Mais j'ai souffert un dur martyre, Et le moins que j'en pourrais dire, Si je l'essayais sur ma lyre, La briserait comme un roseau.[55]