Documents Inédits sur Alfred de Musset
Part 5
Dès qu'il avait pu le faire, Alfred de Musset avait écrit à sa mère pour lui dire son état et lui annoncer son retour: «Je vous apporterai un corps malade, une âme abattue, un coeur en sang, mais qui vous aime encore.»[34].
[34] _Biographie_, p. 129.
Voici la réponse de Mme de Musset:
«Paris, 17 mars 1834.
«Oh! mon pauvre fils! mon pauvre fils! Quel fatal voyage tu as fait là! Et quelle affreuse maladie! Ta lettre m'a bouleversée; j'en, suis restée trois heures sans pouvoir parler. D'après le traitement qu'on t'a fait subir, ton frère conclut que tu as eu une fièvre cérébrale. Pour moi, je me perds dans les conjectures les plus sinistres pour deviner quelle complication de maladies a pu l'assaillir, toi si sain, si fort jusque-là, et qui n'as jamais fait sous mes yeux ce qu'on peut appeler une maladie. Je suis persuadée que le malsain climat dans lequel vous êtes allés vous fixer a contribué à ton malheur. Venise est inhabitable une grande partie de l'année; je voudrais à tout prix t'en savoir dehors. Il ne faut pas cependant que tu te mettes en route pour la France avant que ta pauvre santé soit consolidée; tu n'aurais pas la force de supporter le voyage et une rechute serait plus dangereuse encore. Mais si tu t'en sens la force, tâche d'aller passer ta convalescence loin de Venise, elle en sera plus courte et plus sûre. J'ai une bien grande reconnaissance pour Madame Sand et pour tous les soins qu'elle t'a donnés. Que serais-tu devenu sans elle? C'est affreux à penser. J'étais, lorsque j'ai reçu ta lettre, dans une inquiétude impossible à exprimer. J'avais été jeudi chez Buloz, qui venait de recevoir une lettre de Madame Sand; il ne voulait pas me la montrer et il feignait de l'avoir perdue. Il avait imprudemment lâché le mot d'indisposition: Alfred a une indisposition! Il n'en fallait pas tant pour me faire deviner la vérité, l'horrible vérité; et je suis sortie de chez lui plus morte que vive.
«Je n'ai pas besoin de te dire, mon bien cher enfant, que tout ce que tu désires de changements dans notre appartement sera fait de suite...... (Description des modifications à opérer)...... Si ce projet te convient, écris-le moi, je le ferai exécuter avant ton retour, pour t'éviter l'ennui des ouvriers, autrement, nous attendrons ton retour et je me bornerai à faire ce que tu me demandes.
«Je te supplie de m'écrire lettres sur lettres, mon cher enfant; tu comprends combien cela m'est nécessaire en ce moment. Je suis si malheureuse, si tourmentée! Ton frère et ta soeur sont bien inquiets aussi. J'ai appris avec plaisir que M. Tattet est avec vous; ce te sera une distraction agréable: un ami est bien précieux à trois cents lieues de tous les siens.
«Nous nous portons tous bien, à l'inquiétude près, qui est un mal insupportable pour moi. Je t'embrasse, mon cher fils, de toute mon âme et t'aime plus que ma vie.
«Ta mère
«EDMÉE.»
«Tu ne m'as pas donné d'adresse positive et pas dit si tu as reçu une seule de mes lettres; de sorte que je crains toujours qu'elles ne te soient pas parvenues.»
Le timbre d'arrivée à Venise porte la date du 25 mars. A cette époque, Alfred de Musset était donc suffisamment rétabli pour sortir et aller lui-même chercher ses lettres à la poste.
D'autre part, George Sand écrivait à Alfred Tattet, qui lui demandait des nouvelles:
«Votre lettre me fait beaucoup plaisir, mon cher monsieur Alfred, et je suis charmée que vous me fournissiez l'occasion de deux choses. D'abord de vous dire qu'Alfred, sauf un peu moins de force dans les jambes et de gaieté dans l'esprit, est presque aussi bien portant que dans l'état naturel. Ensuite de vous remercier de l'amitié que vous m'avez témoignée et des moments agréables que vous m'avez fait passer en dépit de toutes mes peines. Je vous dois les seules heures de gaieté et d'expansion que j'aie goûtées dans le cours de ce mois si malheureux et si accablant. Vous en retrouverez de meilleures dans votre vie; quant à moi, Dieu sait si j'en rencontrerai jamais de supportables. Je suis toujours dans l'incertitude où vous m'avez vue, et j'ignore absolument si ma vieille barque ira échouer en Chine, ou à toute autre morgue, _questo non importa_, comme dirait notre ami Pagello, et je vous engage à vous en soucier fort peu. Gardez-moi seulement un bon souvenir du peu de temps que nous avons passé à bavarder au coin de mon feu, dans les loges de la Fenice et sur les ponts de _Venezia la Bella_, comme vous dites si élégamment. Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de la féroce Lélia, répondez seulement qu'elle ne vit pas de l'eau des mers et du sang des hommes, en quoi elle est très inférieure à Han d'Islande; dites qu'elle vit de poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin et qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous tout seul de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue se plaindre, comme une personne naturelle.--Vous m'avez dit que cet instant de confiance et de sincérité était l'effet du hasard et du désoeuvrement. Je n'en sais rien, mais je sais que je n'ai pas eu l'idée de m'en repentir, et qu'après avoir parlé avec franchise pour répondre à vos questions, j'ai été touchée de l'intérêt avec lequel vous m'avez écoutée. Il y a certainement un point par lequel nous nous comprenons: c'est l'affection et le dévouement que nous avons pour la même personne. Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce que je désire désormais. Vous êtes sûr de pouvoir contribuer à son bonheur, et moi, j'en doute pour ma part. C'est en quoi nous différons et c'est en quoi je vous envie. Mais je sais que les hommes de cette trempe ont un avenir et une providence. Il retrouvera en lui-même plus qu'il ne perdra en moi; il trouvera la fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la solitude.
«En attendant, nous partons pour Paris dans huit ou dix jours, et nous n'aurons pas, par conséquent, le plaisir de vous avoir pour compagnon de voyage. Alfred s'en afflige beaucoup, et moi, je le regrette réellement. Nous aurions été tranquilles et _allegri_ avec vous, au lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous ne savons pas encore à quoi nous forcera l'état de sa santé physique et morale. Il croit désirer beaucoup que nous ne nous séparions pas et il me témoigne beaucoup d'affection. Mais il y a bien des jours où il a aussi peu de foi en son désir que moi en ma puissance, et alors, je suis près de lui entre deux écueils: celui d'être trop aimée et de lui être dangereuse sous un rapport, et celui de ne pas l'être assez, sous un autre rapport, pour suffire à son bonheur. La raison et le courage me disent donc qu'il faut que je m'en aille à Constantinople, à Calcutta ou à tous les diables. Si quelque jour il vous parle de moi et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force ou d'orgueil, dites-lui que le hasard vous a amené auprès de son lit dans un temps où il avait la tête encore faible, et qu'alors, n'étant séparé des secrets de notre coeur que par un paravent, vous avez entendu et compris bien des souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui que vous avez vu la vieille femme répandre sur ses tisons deux ou trois larmes silencieuses, que son orgueil n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au milieu des rires que votre compassion ou votre bienveillance cherchait à exciter en elle, un cri de douleur s'est échappé une ou deux fois du fond de son âme pour appeler la mort.
«Mais je vous ennuye avec mes bavardages, et peut-être vous aussi, vous pensez que, par habitude, j'écris des phrases sur mon chagrin. Cette crainte là est ce qui me donne ordinairement de la force et une apparence de dédain. Je sais que je suis entachée de la désignation de _femme de lettres_, et, plutôt que d'avoir l'air de consommer ma marchandise littéraire par économie dans la vie réelle, je tâche de dépenser et de soulager mon coeur dans les fictions de mes romans; mais il m'en reste encore trop, et je n'ai pas le droit de le montrer sans qu'on en rie. C'est pourquoi je le cache; c'est pourquoi je me consume et mourrai seule, comme j'ai vécu. C'est pourquoi j'espère qu'il y a un Dieu qui me voit et qui me sait, car nul homme ne m'a comprise, et Dieu ne peut pas avoir mis en moi un feu si intense pour ne produire qu'un peu de cendres.
«Ensuite, il y a des gens qui prennent tout au sérieux, même la Mort, et qui vous disent: «Cela ne peut pas être vrai, on ne peut pas plaisanter et souffrir, on ne peut pas mourir sans frayeur, on ne peut pas déjeuner la veille de son enterrement.» Heureux ceux qui parlent ainsi. Ils ne meurent qu'une fois et ne perdent pas le temps de vivre à faire sur eux-mêmes l'éternel travail de renoncement, ce qui est, après tout, la plus stupide et la plus douloureuse des opérations.
«A propos d'opérations, _l'illustrissimo professore Pagello_ vous adresse mille compliments et amitiés. Je lui ai traduit servilement le passage sombre et mystérieux de votre lettre où il est question de lui et de mademoiselle Antonietta, sans y ajouter le moindre point d'interrogation, sans chercher à soulever le voile qui recouvre peut-être un abîme d'iniquités. Le docteur Pagello a souri, rougi, pâli; les veines colossales de son front se sont gonflées, il a fumé trois pipes; ensuite, il a été voir jouer un opéra nouveau de Mercadante, à la Fenice; puis il est revenu, et, après avoir pris quinze tasses de thé, il a poussé un grand soupir, et il a prononcé ce mot mémorable que je vous transmets aveuglément pour que vous l'appliquiez à telle question qu'il vous plaira: _Forse!_
«Ensuite, je lui ai dit que vous pensiez beaucoup de bien de lui, et il m'a répondu qu'il en pensait au moins autant de vous, que vous lui plaisiez _immensamente_ et qu'il était bien fâché que vous ne vous fussiez pas cassé une jambe à Venise, parce qu'il aurait eu le plaisir de vous la remettre et de vous voir plus longtemps. J'ai trouvé que son amitié allait trop loin, mais j'ai partagé son regret de vous avoir si tôt perdu.
«Je n'écris pas à Sainte-Beuve parce que je ne me sens pas le courage de parler davantage de mes chagrins, et qu'il m'est impossible de feindre avec lui une autre disposition que celle où je suis. Mais si vous lui écrivez, remerciez-le pour moi de l'intérêt qu'il nous porte. Sainte-Beuve est l'homme que j'estime le plus; son âme a quelque chose d'angélique et son caractère est naïf et obstiné comme celui d'un enfant. Dites-lui que je l'aime bien; je ne sais pas si je le verrai à Paris; je ne sais pas si je le reverrai jamais.
«Ni vous non plus, mon cher; mais pensez à moi quelquefois, et tâchez d'en penser un peu de bien avec ceux qui n'en penseront pas trop de mal. Je ne vous dis rien de la part d'Alfred, je crois qu'il vous écrira de son côté. Amusez-vous bien, courez, admirez et surtout ne tombez pas malade.
T. à v.
«GEORGE SAND.»
22 mars [1834].
«Écrivez-moi à Paris, quai Malaquais, 19, si vous avez quelque chose à me dire.»
III
RETOUR D'ITALIE
Le 22 mars 1834, il était donc décidé que George Sand et Alfred de Musset revenaient ensemble à Paris; mais le 28, tout était changé: les troisième, quatrième et cinquième chapitres de la dernière partie de la _Confession d'un Enfant du siècle_ donnent une idée de ce qui a dû se passer durant ces quelques jours. Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur d'âme et de générosité en partant seul, laissant George Sand en compagnie de Pagello.
Avant de le quitter, ses «deux grands amis» remirent au voyageur un petit portefeuille portant ces deux dédicaces autographes[35]. Sur la première page:
A son bon camarade, frère et ami Alfred Sa maîtresse George Venise 28 mars 1834.
sur la dernière:
_Pietro Pagello Raccomanda Mr Alfred de Musset A Pietro Pirzio Ingegnesi A Vincenzo Stefanelli A Mr J. R. Aggiunta._
[35] Ce carnet a soixante-douze feuillets. Sur le premier, envoi de George Sand. Les feuillets 3 à 12 portent des notes manuscrites d'Alfred de Musset: maximes, extraits de divers auteurs: Sénèque, Pindare, Marc-Aurèle, Homère, Byron, etc...; d'autres encore, français, anglais, italiens.
Les feuillets 2, 15 à 48, 57 à 71 sont restés blancs.
Les feuillets 13, 14, 49 à 56 sont arrachés. Sur les fragments qui en restent, on distingue des traces d'écriture au crayon.
Sur le feuillet 72 et dernier, envoi de Pagello, écrit en sens inverse des autres pages. C'est de ce carnet qu'il s'agit dans la lettre d'Alfred de Musset à George Sand, datée du 15 juin 1834.
Alfred de Musset quitta Venise dans la journée ou dans la soirée du 29 mars 1834; son passeport nous fournit encore des indications précises:
_Venezia, 28 marzo 1834. Dir Gen. di Poli. Buono per Milano._
_Vu au Consulat de France à Venise. Bon pour se rendre à Paris. Venise, 29 mars 1834. Le Consul de France: Silvestre de Sacy._
_Visto al Comando. Arona, 1 aprile 1834._
_Vu au Pont Saint Maurice, le 3 avril 1834, allant en France._
_Vu à Genève, le 5 avril 1834. Bon pour Paris._
_Vu à Bellegarde, le 6 avril 1834._
Il était accompagné par une sorte de domestique, nommé Antonio, que George Sand avait chargé de veiller sur son maître pendant le voyage et qui devait la tenir au courant des incidents de la route. Elle-même reconduisit Musset jusqu'à Mestre, dit-elle dans son _Histoire de ma vie_,--jusqu'à Vicence, d'après une lettre d'elle à Boucoiran[36].
[36] Datée du 6 avril 1834, et publiée dans sa _Correspondance_, tome I, p. 265.--D'après une lettre qu'elle écrivit le 15 avril 1834 à Musset lui-même, c'est le lendemain de son départ qu'elle est allée à Vicence, pour savoir comment il avait passé sa première nuit de voyage.
Il lui écrivit de Padoue et de Genève:
«Monsieur Pagello, Dr médecin Pharmacie Ancilla, C. Sn Luca
_Pour remettre à Madame Sand._ Venise.
[Genève], vendredi, 4 avril [1834].
«Mon George chéri, je suis à Genève. Je suis parti de Milan sans avoir trouvé de lettre de toi à la poste. Peut-être m'avais-tu écrit; mais j'avais retenu mes places tout de suite en arrivant, et le hasard a voulu que le courrier de Venise, qui arrive toujours deux heures avant le départ de la diligence de Genève, s'est trouvé en retard cette fois. Je t'en prie, si tu m'as écrit à Milan, écris au directeur de la poste de me faire passer ta lettre à Paris. Je la veux, n'eût-elle que deux lignes. Écris-moi à Paris..... Quand tu passeras le Simplon pense à moi, George. C'était la première fois que les spectacles éternels des Alpes se levaient devant moi dans leur force et dans leur calme. J'étais seul dans le cabriolet; je ne sais comment rendre ce que j'ai éprouvé: il me semblait que ces géants me parlaient de toutes les grandeurs sorties de la main de Dieu: «Je ne suis qu'un enfant, me suis-je écrié, mais j'ai deux grands amis, et ils sont heureux!....»
Elle, de son côté, lui adressa une lettre à Milan.
Je ne parlerai pas de l'existence à Venise de George Sand et de Pagello, après le départ d'Alfred de Musset. La publication, par M. le Dr Cabanès, dans la _Revue Hebdomadaire_ des 1er août et 15 octobre 1896, de longs fragments du journal intime de P. Pagello et autres documents; les révélations de M. R. Barbiera dans l'_Illustrazione Italiana_, de Milan, des 15, 22 et 29 novembre 1896, joints au livre de Mme L. Codemo, que nous citons ci-dessus, permettent de retrouver, presque jour par jour, les détails de leur vie privée. Suivons donc le poète dans son voyage.
Le 12 avril, Alfred de Musset arriva à Paris (le 10, dit Paul dans la _Biographie_), exténué au physique et au moral. Il s'enferma dans sa chambre, et, pendant plus d'un mois, ne voulut voir personne:
«....Je fus saisi d'une souffrance inattendue, raconte-t-il plus tard dans son _Poète déchu_[37]; il me semblait que toutes mes idées tombaient comme des feuilles sèches, tandis que je ne sais quel sentiment inconnu, horriblement triste et tendre, s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais lutter, je m'abandonnai à la douleur, en désespéré... La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies cessèrent, je connus et j'aimai la mélancolie...»
[37] En 1839.--Paul de Musset en cite des fragments dans la _Biographie_.
Ce qui entretenait encore le poète en ce malheureux état, c'était la correspondance établie entre _lui_ et _elle_: n'étant plus en contact, ils renouvelaient leur rêve et poétisaient jusqu'à leurs querelles passées:
_Alfred de Musset à George Sand._
«Paris, 19 avril 1834.--..... Je regardais l'autre soir cette table où nous avons lu ensemble Goetz de Berlichingen. Je me souviens du moment où j'ai posé le livre sur la table, après le dernier cri du héros mourant: Liberté! Liberté! Tu étais beaucoup pour moi, ma pauvre amie, plus que tu ne croyais et que je ne croyais moi-même. Tu es donc dans les Alpes? N'est-ce pas que c'est beau? Il n'y a que cela au monde. Je pense avec plaisir que tu es dans les Alpes. Je voudrais qu'elles pussent te répondre; elles te raconteraient peut-être ce que je leur ai dit....»
_George Sand à Alfred de Musset_[38].
«Venise, 29 avril.--..... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affectueuse pour moi. Oh! quelle que soit la disposition de ton esprit, je trouverai toujours ton coeur, n'est-ce pas, mon bon petit?....»
[38] Publiée dans la _Revue de Paris_ du 1er novembre 1896, lettre 4.
_Alfred de Musset à George Sand._
«Paris, 30 avril--..... Ce n'est donc pas un rêve, mon enfant chéri? Cette amitié qui survit à l'amour, dont le monde se moque tant, dont je me suis tant moqué moi-même, cette amitié-là existe! C'est donc vrai, tu me le dis et je le crois, je le sens, _tu m'aimes!_.....»
Dans son journal intime, _Sketches and Hints_, George Sand consigne sous le titre de «_Venise_» une sorte de poème du désespoir: «O Venise, pourquoi es-tu si belle et pourquoi m'es-tu si chère, à moi qui ne dois plus aimer et qui vais mourir?»
En outre des lettres qu'ils s'adressaient tous les trois ou quatre jours, George Sand lui envoyait ses _Lettres d'un Voyageur_: la première, le 29 avril; la deuxième, dans les premiers jours de juin, par l'entremise de Buloz:
«.....Buloz, écrit le 15 juin Alfred de Musset à George Sand, vient de m'apporter la lettre que tu lui as envoyée pour la _Revue_. Il me l'a lue en ânonnant, jusqu'à ce que, impatienté des coups d'épingles que sa lourde déclamation me donnait dans le coeur, je lui ai arraché le papier des mains, pour le finir à haute voix. Maintenant le voilà parti, et le coeur me bat si fort qu'il faut que je t'écrive ce que j'éprouve.....»
Puis, le 17 juin, «la seconde moitié du second volume de _Jacques_,» avec mission de la lire et d'y faire les coupures qu'il jugerait nécessaires[39]. C'est Musset qui s'occupait à Paris des affaires de George Sand, restée à Venise, voyait ses fournisseurs, s'entendait pour elle avec Buloz, et lui faisait expédier par ses éditeurs les sommes dont ils lui étaient redevables; il était aidé en cela par Boucoiran.
[39] En tête de l'exemplaire de _Jacques_ que possédait Alfred de Musset, se trouve cet envoi autographe: «_George à Alfred_».
D'autre part, il mandait ceci, dès le 30 avril, à son amie: «J'ai bien envie d'écrire notre histoire; il me semble que cela me guérirait et m'élèverait le coeur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os; mais j'attendrai ta permission formelle».--Et le 12 mai, George Sand lui répondait: «Il m'est impossible de parler de moi dans un livre, dans la disposition d'esprit où je suis; pour toi, fais ce que tu voudras, romans, sonnets, poèmes; parle de moi comme tu l'entendras, je me livre à toi les yeux bandés».--Ce projet, on le sait, est devenu la _Confession d'un enfant du siècle_. On a donc eu tort de prétendre que George Sand avait imaginé _Elle et Lui_ pour répliquer à cette confession[40]. Non seulement elle était prévenue des intentions d'Alfred de Musset, mais elle l'autorisait à écrire. Bien plus, la rupture définitive s'étant consommée dans les premiers jours de mars 1835, et la _Revue des Deux-Mondes_ publiant dès le 15 septembre le deuxième chapitre de la première partie de la _Confession_, celle-ci fut commencée probablement avant cette rupture.
[40] L'exemplaire de la _Confession d'un enfant du siècle_ appartenant à George Sand, porte cette dédicace manuscrite: «_A George Sand.--Alfd Mt._».
Au verso de la couverture de _Leone Leoni_, par G. Sand (Paris, Bonnaire et Magen, 1835. 1 vol. in-8) se trouve cette annonce de librairie:
«Pour paraître prochainement:
«AU-DELA DU RHIN, par Lherminier, professeur au Collège de France. 2 vol. in-8.
«LA CONFESSION D'UN ENFANT DU SIÈCLE, par Alfred de Musset. 2 vol. in-8.
«SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES, par Alfred de Vigny. 1 vol. in-8.
«LA SECONDE CONSULTATION DU DOCTEUR NOIR, par le même. 1 vol. in-8.
«UN NOUVEAU ROMAN, par George Sand. 2 vol. in-8.
«GRANGENEUVE, par H. Delatouche. 2 vol. in-8.»
Pagello, emporté dans le même tourbillon, écrivait des lettres, lui aussi; mais il n'osait pas encore s'adresser directement à Alfred de Musset: il s'en prenait à son ami Tattet. Voici la première de ces lettres que nous avons retrouvées:
«7 giugno 1834, Venezia.
«Mio caro amico,
«Mi sono affrettato di eseguire la vostra commissione, son assicurato che le due casse di bottiglie sono già sulla strada della Francia.--Se niente arrivasse al contrario, scrivetemi, e vi serviro.--Madame G. vi saluta cordialmente, sta bene e si diverte abbastanza per questo poco che puo offrire Venezia in confronto di Parigi.--Addio, buon amico. La nostra amicizia di un giorno sembra quella di due anni: forse ci vedremo a Parigi.--Non vi so dire ne il quando ne il come, so che ci rivedremo.--Si vedete Alfred de Musset, bacciatelo per me.
«Addio, addio, vostro sincero
«PIETRO PAGELLO.»
_Traduction._
«Venise, 7 juin 1834.
«Mon cher ami,
«Je me suis hâté de faire votre commission, et je me suis assuré que les deux caisses de bouteilles sont déjà sur la route de France.--S'il n'arrivait rien, au contraire, écrivez-moi, et je vous servirai.--Madame G. [George] vous salue cordialement; elle va bien de santé et se divertit suffisamment, pour le peu qu'offre Venise en comparaison de Paris.--Adieu, bon ami; notre amitié d'un jour semble celle de deux années; peut-être nous verrons-nous à Paris.--Je ne sais vous dire ni quand ni comment, je sais que nous nous reverrons.--Si vous voyez Alfred de Musset, embrassez-le pour moi.
«Adieu, adieu, votre sincère
«PIERRE PAGELLO.»
* * * * *
Pendant que s'échangeaient toutes ces lettres, on s'occupait d'Alfred de Musset et de George Sand, à Paris, beaucoup plus qu'ils ne l'auraient désiré. Buloz, et surtout Boucoiran, tenaient George Sand au courant de ce qui se disait, bien qu'elle le leur défendît. Cela devint tel, qu'elle crut devoir mettre sa mère elle-même en garde contre tous ces racontars:
«_A madame Dupin, à Paris._
«Venise, 5 juin 1834.