Documents Inédits sur Alfred de Musset
Part 4
De cette ville, les dates précises nous sont fournies par le passeport d'Alfred de Musset:
_Firenze, 28 Dic. 1833. Visto alla Legazione d'Austria per Venezia._
_Firenze, 28 Dic. 1833. Visto buono per Bologna et Venezia.--G. Molinari._
_Visto, buono per Bologna--Dellaca, 29 dicembre 1833._
_Bologna, 29 Dic. 1833. Per la continuazione del suo viaggio via di Ferrara._
_Francolino. 30 Dic. 1833. Visto sortire._
_Rovigo, 30 Dic. 1833. Buono per Padova._
_Vu au Consulat de France à Venise. Bon pour séjour. Venise, te 19 janvier 1834.--Le consul de France: Silvestre de Sacy._
Les divers incidents du voyage, qui, du reste, n'ont rien de particulier, sont racontés par George Sand dans son _Histoire de ma vie_, et par Paul de Musset dans la _Biographie_ de son frère. Alfred de Musset en a même consigné quelques épisodes sur un petit carnet de voyage, dessins faits à la hâte, mais qui représentent bien ce qu'ils veulent peindre: ce sont d'abord un vieux monsieur et une vieille dame, types de provinciaux probablement aperçus à travers les vitres d'une portière de diligence. Plus loin, un marchand de bibelots offre sa pacotille à nos deux voyageurs dont un troisième dessin nous donne les portraits. Ce sont ensuite la douane de Gênes, et, sur le bateau, la rencontre d'un voyageur trop bavard. Puis vient Stendhal, à Pont-Saint-Esprit: «Il fut là d'une gaieté folle, dit George Sand, se grisa raisonnablement, et dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrées»[19] fit l'admiration de la servante d'auberge. Voici maintenant George Sand se masquant le bas de la figure avec son éventail; un autre portrait de Stendhal; une tête de vieillard avec cette légende: «Il dottor Rebizzo»; et enfin, la dernière scène de la traversée: l'auteur, affalé sur le bord du bateau, paye son tribut à la mer, tandis que sa compagne fume gaillardement une cigarette: «Homo sum et nihil humani a me alienum puto»[20]. A cela vient se joindre un autre dessin, sur une feuille séparée, représentant «Il signor Mocenigo.»
[19] _Histoire de ma vie_, 5e partie, chapitre 3.
[20] Mme Arvède Barine, dans son livre sur Alfred de Musset, avait déjà mentionné cet album, qu'il ne faut pas confondre avec celui ayant appartenu à George Sand.
A Gênes, George Sand avait senti les premières atteintes des fièvres du pays; son état ne fit que s'aggraver dans la suite du voyage, elle arriva malade à Venise.
Les deux amants s'installèrent sur le quai des Esclavons, à l'hôtel Danieli, que tenait il signor Mocenigo. Jadis, lord Byron avait habité un palais sur le Grand Canal: «_Aveva tutto il palazzo, lord Byron_», leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète anglais est demeuré si vivace chez Alfred de Musset, que huit ans plus tard, on le retrouve dans son _Histoire d'un merle blanc_[21]: «J'irai à Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette cité féerique, le beau palais Mocenigo, qui coûte quatre livres dix sous par jour: là, je m'inspirerai de tous les souvenirs que l'auteur de _Lara_ doit y avoir laissés».
[21] _Scènes de la vie privée et publique des Animaux._ Paris, Hetzel, 1842. T. II, p. 362.
Les premiers temps de leur séjour furent calmes; malgré son état maladif, George Sand accompagnait Musset, qui, tout en visitant la ville, prenait des notes sur les usages, sur les dénominations des lieux: nous avons de lui plusieurs pages d'adresses, de recettes culinaires, mots du dialecte vénitien, courtes notices sur des familles ou des noms célèbres à Venise, inscriptions copiées sur les monuments, tout cela pêle-mêle, au hasard des rencontres. Nous voyons là qu'ensemble ils visitèrent Chioggia, déjeunèrent au restaurant du Sauvage, à Venise, et se promenèrent dans les jardins de Saint Blaise, à la Zuecca:
A Saint Blaise, à la Zuecca, Vous étiez, vous étiez bien aise, A Saint Blaise; A Saint Blaise, à la Zuecca, Nous étions bien là!....[22]
[22] Publié dans les _Nouvelles Poésies_, avec la date de: Venise, 3 février 1834.
C'est probablement pendant l'une de ces promenades qu'Alfred de Musset recueillit cette chanson italienne, retrouvée dans ses papiers, que l'on peut rapprocher de la _Serenata_ du Dr Pagello, dont George Sand cite une version non signée dans sa _Deuxième lettre d'un voyageur_ et que M. le vicomte de Spoelberch a publiée en entier[23]:
LE FOU
Lascia, lascia, il cimitero Siedi tosto a me d'accanto. Tra la la! Quel loco e nero! Vieni, vieni, io t'amo tanto! Amor mio, vieni con me! Povero me!
Oh! perche quel caro viso Mi nascondi entro una fossa. Tra la la! Voglio il tuo riso, E mi mostri 'sol quel ossa? Amor mio, vieni con me! Povero me!
Ecco l'sole e dormi ognora! Sorgi su! senti l'amante! Tra la la! Che si t'adora, Che si strugge a te davante! Amor mio, vieni con me Povero me!
Eri bella, ora sei brutta, Fredda resti ai bacci miei! Tra la la! Se mia sei tutta! Che mi fa che morta sei! Amor mio, vieni con me! Povero me!
_Traduction:_
Quitte, quitte le cimetière--Assieds-toi vite auprès de moi--Tra la la! Ce lieu est noir--Viens, viens, je t'aime tant!--Mon amour, viens avec moi!--Pauvre moi!
Oh! pourquoi ce cher visage--Se cache-t-il dans une tombe?--Tra la la! je voudrais ton sourire!--Pourquoi ne me montrer que tes os?--Mon amour, viens avec moi!--Pauvre moi!
Voici le soleil, et tu dors toujours!--Allons, lève-toi, entends le bien aimé!--Tra la la! qui tellement t'adore--Qui fait tant d'efforts pour aller au-devant de toi--Mon amour, viens avec moi!--Pauvre moi!
Tu étais belle! A présent tu es laide!--Tu restes froide à mes baisers!--Tra la la! Puisque tu es toute à moi--Que m'importe que tu sois morte?--Mon amour, viens avec moi!--Pauvre moi!
[23] _Véritable Histoire de Elle et Lui._ Paris, C. Lévy, 1897, 1 vol. in-12, p. 36.--Cette Serenata avait déjà été imprimée dans le _Corriere della Sera_ (Milan) du 29-30 janvier 1881; dans _Racconti, Scene, Bozzetti_, etc... di Luigia Codemo, Trevise, Zopelli, 1882. 2 vol. in-12. Tome I, p. 153; etc.
Mais bientôt George Sand dut garder la chambre et son ami continua seul ses excursions.
Alfred de Musset avait écrit plusieurs fois à sa mère depuis son départ: de Marseille, de Gênes, de Florence, puis de Venise. Les premières lettres parvinrent à leur adresse[24]; mais vers la fin de janvier, les nouvelles cessèrent brusquement. Mme de Musset s'en plaignit à son fils:
«Paris, ce jeudi, 13 février 1834.
«Il m'est impossible, mon cher enfant, de me rendre compte des motifs que tu peux avoir pour me laisser si longtemps sans nouvelles, après la promesse que tu m'avais faite de m'éviter au moins ce chagrin là. Tu connais ma facilité malheureuse à m'inquiéter; si tu lui laisses un libre cours, je ne puis pas prévoir où elle me conduira. Ces jours derniers, Hermine[25] était malade, elle a pris un rhume en sortant d'un bal chez Mme Hennequin, qui nous avait invitées. Je veillais près d'elle et passais de longues nuits, que l'incertitude de ta position, de ta santé, rendaient bien tristes. Le matin, j'avais une fièvre nerveuse, la tête me tournait, il me semblait que j'allais devenir folle; je pleurais, je marchais à grands pas dans ma chambre, cherchais quel moyen je pourrais imaginer pour me procurer de tes nouvelles. Enfin, j'ai supplié Paul[26], après plusieurs jours de cet état intolérable, d'aller voir Buloz et de savoir de lui si quelqu'un des amis de Mme Sand avait eu de ses nouvelles. Heureusement Buloz avait reçu une lettre de toi, datée du 27 janvier; Paul m'a calmé le sang en me rapportant cette nouvelle. Je ne suis plus malade, mais je suis bien triste; car il faut que tu aies des raisons pour me laisser dans une pareille inquiétude, si tu n'es pas malade, ce que cette lettre à Buloz ne prouve nullement, puisque je ne l'ai pas lue; au moins, tu es ennuyé, lui-même l'a dit à Paul; tu ne te plais plus à Venise, peut-être en es-tu parti; je t'écris à tout hasard; ma lettre ne te parviendra probablement pas, mais c'est le moindre de mes soucis. Je me soulage en t'écrivant; il me semble au moins, pendant que je promène ma plume sur ce papier, que tu m'entends et que tu vas te hâter de soulager mon ennui en m'écrivant bien vite. Fais-le, mon bon fils, si cette lettre arrive jusqu'à toi et surmonte la paresse ou le malaise qui t'en a empêché depuis six semaines, car il y a réellement tout ce temps que je n'ai reçu un mot de toi. La dernière [lettre], qui m'a fait tant de plaisir, est datée du 6 janvier; je l'ai relue bien des fois, mais maintenant je ne puis plus la relire, elle me fait mal, car cette phrase par laquelle tu la termines: «Ne crains pas, ma chère mère, il t'en coûtera des ports de lettres...» etc.: n'y a-t-il pas dans cette assurance de quoi faire naître les plus vives inquiétudes? Car, qui peut te détourner d'une si bonne et si chère résolution, que des accidents graves ou un état d'abattement causé par la maladie? Je sens, mon cher enfant, que si rien de tout cela n'existe, je vais l'ennuyer par mes doléances; mais figure toi un peu ce que c'est que d'être à trois cents lieues de son fils chéri, et de ne savoir à quels saints se vouer pour savoir s'il existe ou s'il est mort, assassiné, noyé, que sais-je? Il y a de quoi en perdre l'esprit et c'est ce que je fais.
«Nous avons passé un triste carnaval.... (Détails sur les bals où elle était invitée avec sa fille.)
«Je ne sais pas si tu as reçu les deux lettres que je t'ai adressées à Venise? La première était adressée poste restante, à Venise; la seconde, quai des Esclavons ou bureau restant. Mais j'avais mis sur l'adresse _Monsieur de Musset_ sans le prénom d'_Alfred_; je crains que si tu l'as été chercher on ne te l'ait pas donnée. Enfin je me persuade que tu n'as pas reçu mes lettres, puisque tu n'as répondu à aucune. Celle-ci sera-t-elle plus heureuse? Cela est fort douteux. Fais réclamer les autres si on ne te les a pas encore données. Il faudrait y aller toi-même, car on ne les donne pas à d'autres qu'à la personne même à laquelle elles sont adressées.
«Mais cela est du bavardage, tu le sais aussi bien que moi.
«Je te quitte en t'embrassant bien tendrement; ton frère et ta soeur en font autant, mais personne au monde ne t'aime comme
«Ta mère.»
[24] Ces lettres, qui étaient entre les mains de Paul de Musset, ont disparu, et ne se sont pas retrouvées parmi les papiers laissés par Mme Paul de Musset.
[25] La soeur d'Alfred de Musset.
[26] Le frère aîné d'Alfred.
Ce n'était ni la paresse ni la maladie qui empêchaient Alfred de Musset de donner de ses nouvelles; il écrivait régulièrement et confiait ses lettres à un gondolier, nommé Francesco, pour les porter à la poste avec l'argent nécessaire à leur affranchissement: mais Francesco dépensait l'argent au cabaret et jetait la lettre à l'eau.
II
A VENISE
Il y avait un peu plus d'un mois que les deux amants étaient à Venise, quand éclata la crise terrible dont s'est ressentie leur vie entière: fatigué au physique et au moral par le voyage, affaibli par le climat, ennuyé de cette compagne toujours malade qui lui faisait si triste figure, Alfred de Musset devint nerveux, irritable, s'emportant à la moindre contradiction, au moindre obstacle; George Sand, que la fièvre rendait non moins irascible et maussade, reçut mal ses observations ou ses doléances: de là ces querelles qui firent de leur chambre d'hôtel un enfer. Ce ne fut pas leur faute, il ne faut les accuser ni l'un ni l'autre: le milieu seul fut coupable. Et puis, sans vouloir en convenir avec eux-mêmes, ils commençaient malgré eux à sentir que leur beau rêve était irréalisable et que l'amour idéal ne se trouvait pas sur terre. C'est alors qu'Alfred de Musset fut à son tour atteint par la fièvre; et dans l'état d'excitation où il vivait, le mal ne fit pas chez lui de lents progrès comme chez George Sand: il l'abattit d'un seul coup. George Sand éperdue, ne sachant où donner de la tête, manda par une lettre pressante[27] un jeune médecin, qui, peu de temps auparavant, l'avait soignée pour une migraine, le docteur Pierre Pagello:
«...E mi pregava di accorrer subito, e, se lo credessi opportuno, di condur meco un altro medico, per consultare, trattandosi d'un uomo di grande ingegno poetico e di un individuo che cio che di meglio amava sulla terra. Accorsi subito e mi associai al dottor Zuanon, valentissimo giovane e collega, assistente all'ospitale dei S.S. Giovanni e Paolo. Abbiamo diagnosticata la malattia per febbre tifoidea nervosa.....»[28].
«...Elle me priait de venir aussitôt, et, si je le jugeais opportun, d'amener avec moi un autre médecin pour une consultation; il s'agissait d'un homme d'un grand génie poëtique, d'une personne qui était ce qu'elle aimait le mieux sur la terre. J'accourus de suite et m'adjoignis le docteur Zuanon, jeune homme fort remarquable et mon collègue, assistant à l'hôpital des Saints Jean et Paul. Nous avons diagnostiqué la maladie: une fièvre typhoïde nerveuse....»
[27] Cette lettre a été publiée par M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul (_Cosmopolis_). Le docteur Cabanes a écrit dans la _Revue Hebdomadaire_ une très curieuse étude sur les relations de George Sand, Pagello et Alfred de Musset; son récit diffère quelque peu du nôtre dans les détails, mais le fond de l'histoire est le même.
[28] Extrait d'une lettre du Dr Pagello, publiée dans le _Corriere della sera_, de Milan, du 29-30 janvier 1881.
Pagello vint et remplaça avantageusement un vieux médecin qui, nous ne savons comment, se trouvait au chevet de Musset, dès le début de sa maladie, le docteur Rebizzo[29].
[29] M. Raffaello Barbiera, dans l'_Illustrazione Italiana_ du 15 novembre 1896, répond à cette allégation: «_La Revue de Paris_ e altre reviste scambiano il Rebizzo con un decrepito, tremebundo chirurgo, che s'era provato invano, a Venezzia, ad aprir la vena di Alfredo de Musset malato di febbre cerebrale. Quel tremante salassatore era, invece, un provero avanzo della Republica Veneta, certo Santini, piu che ottuagenario.» Je me suis appuyé pour donner ce nom de Rebizzo sur le dessin de l'album d'Alfred de Musset représentant un vieillard, une lancette entre les lèvres, la tête recouverte d'une perruque à longs cheveux et qui prononce ces paroles: «Non v'e arteria!». Sous le dessin, ce nom, écrit par Paul de Musset: «Il dottor Rebizzo.»
Pagello ordonna des compresses d'eau glacée et une potion calmante:
_Aq. ceras nigr_ [Greek: x] _ij_ _Laud. liquid. Sydn. gutt_ _XX_ _Aq. coob. laur. ceras, gutt_ _XV_
_Dr PAGELLO._
Autrement dit:
Eau de cerises noires 1 once, 2 gros. Laudanum liquide de Sydenham 20 gouttes. Eau distillée de laurier cerise 15 gouttes.
Pendant plus de huit jours, le poète fut soigné avec un admirable dévouement par George Sand et Pagello qui ne quittèrent pas son chevet:
«....Par instants les sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable. Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux organes qui auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce reste de vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur, et il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, je ne sais laquelle, ôta de mon front une compresse d'eau froide que j'avais depuis plusieurs jours et je sentis un peu de chaleur. J'entendis mes deux gardiens se consulter sur mon état, ils n'espéraient plus me sauver.......»[30].
[30] Relation de ce qui s'est passé à Venise, par Paul de Musset, manuscrit inédit.--Voir un peu plus loin.
«Le 5 février, George Sand écrivait à Boucoiran: «...Je viens d'annoncer à Buloz l'état d'Alfred, qui est fort alarmant ce soir......» Et le 8, au même: «.....La maladie suit son cours sans de trop mauvais symptômes, mais non pas sans symptômes alarmants...... Heureusement j'ai trouvé enfin un jeune médecin excellent, qui ne le quitte ni jour ni nuit et qui lui administre des remèdes d'un très bon effet...... Gardez toujours un silence absolu sur la maladie d'Alfred et recommandez le même silence à Buloz......»
A des crises nerveuses d'une violence extrême, succédait cette léthargie qui ressemblait à la mort. Le neuvième ou le dixième jour, Musset, comme s'il sortait d'un rêve, ouvrit les yeux en poussant un léger cri, et reconnut les deux personnes présentes: «.....J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller et elle tourna. Pagello s'approcha de moi, me tâta le poulx et dit: «Il va mieux; s'il continue ainsi, il est sauvé.....»[31]. Musset était hors de danger, en effet, mais il s'en fallait de beaucoup qu'il fût guéri: dans une lettre adressée à George Sand, datée du 4 avril 1834, il dit que cette crise a duré dix-huit jours.
[31] Extrait de la même relation de Paul de Musset.
Ici nous sommes obligé de toucher un point délicat: pendant cette période aiguë de sa maladie, Alfred de Musset a-t-il réellement vu ou s'est-il imaginé voir George Sand entre les bras de Pagello?
Dans une relation datée de décembre 1852, écrite entièrement de sa main, Paul de Musset déclare que son frère lui a toujours dit l'avoir _vue_, pendant qu'il était étendu sur son lit de douleur, mais sans pouvoir préciser le moment: «En face de moi, je voyais une femme assise sur les genoux d'un homme, elle avait la tête renversée en arrière..... Je vis les deux personnes s'embrasser.» Et plus loin: «Le soir même ou le lendemain, Pagello s'apprêtait à sortir, lorsque George Sand lui dit de rester et lui offrit de prendre le thé avec elle..... En les regardant prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils buvaient l'un après l'autre dans la même tasse.» Mais c'est Paul qui a écrit cela et non Alfred, et pas une ligne d'Alfred ne fait allusion à ce fait; il reproche bien des choses à sa maîtresse, mais jamais cela.
Il ne nous paraît guère possible d'admettre que George Sand, épuisée par les veilles, malade elle-même, se soit donnée à un autre homme sous les yeux de celui qu'elle soignait avec un dévouement sans bornes. Toute sa vie, elle a protesté contre cela; elle s'est défendue, non pas d'avoir été la maîtresse de Pagello, mais de l'être devenue dans les circonstances que voilà.--Je parle du fait matériel et non de la _déclaration_ adressée par elle à Pagello et signalée par le docteur Cabanès. Le meilleur moyen de détruire cette légende, ne serait-il pas de publier la correspondance des deux amants? Mais une correspondance complète, et non des lettres tronquées comme celles qui circulent sous main.
D'autre part, madame Tattet, lorsqu'elle me fit l'honneur de me recevoir, m'a déclaré que son mari lui avait toujours dit que c'était lui, Alfred Tattet, qui s'était aperçu de l'intimité existant entre G. Sand et le docteur, ce dont il avait averti Alfred de Musset déjà convalescent. Musset, qui n'avait jamais eu la moindre _Vision_ au sens où l'entend son frère, entra dans une rage folle à cette nouvelle; il voulut se lever pour tuer G. Sand et Pagello; Tattet parvint à le calmer, et il se contenta de provoquer Pagello en duel. C'est à cela que G. Sand fait évidemment allusion dans la lettre qu'elle adressa le 24 août 1838 à Alfred Tattet: «...Je trouvais légitime que vous me préférassiez votre ami; et, après tout, vous me rendiez un plus grand service que de me garder le secret, car vous l'empêchiez de se battre et je n'eusse pas voulu payer votre silence au prix de la moindre goutte de son sang....» Enfin, G. Sand parvint à illusionner Alfred de Musset et à lui persuader que Tattet avait mal vu. Cela ne vous semble-t-il pas plus vraisemblable que le récit alambiqué de Paul de Musset?
Cette même relation de Paul de Musset parle aussi d'une querelle survenue pendant la convalescence d'Alfred. Une nuit, Alfred surprit George écrivant sur ses genoux; il voulut savoir ce qu'elle disait dans cette lettre et à qui elle l'adressait. George Sand refusa toute explication et plutôt que de lui remettre son papier, elle le lança par la fenêtre. Alfred de Musset fut convaincu par cela seul qu'elle écrivait à Pagello pour lui donner un rendez-vous.--Nous parlons toujours d'après Paul de Musset.
Dans une note jointe à une lettre d'Alfred de Musset, datée du 30 avril 1834, George Sand affirme qu'elle donnait simplement des nouvelles d'Alfred à Pagello et qu'elle ne voulut pas lui faire voir le billet parce qu'elle y parlait de folie: «Plus tard, _elle_ consentit, à Paris, «_à lui_ remettre cette fameuse lettre»; car, Alfred de Musset parti, elle descendit aussitôt dans la rue où elle la retrouva.
Or, il y a, dans les papiers d'Alfred de Musset, une _Canzonetta nuova supra l'Elisire d'Amore_, qui répond en tous points à la pièce décrite par George Sand dans la note citée plus haut: c'est une sorte de placard de quatre pages, imprimé à Venise, sur mauvais papier, et qui se vendait quelques sous dans la rue. Au dos de cette romance, on lit cette phrase écrite, au crayon, par George Sand: «_Egli e stato molto male questa notte, poveretto! credeva si vedere fantasmi intorno al suo letto, e gridava sempre: Son matto_, je deviens fou. _Temo molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal gondoliere se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri. Se forse ubri....._» C'est-à-dire: «Il s'est trouvé très mal cette nuit, le pauvre! Il croyait voir des fantômes autour de son lit et criait sans cesse: _Je suis fou, je deviens fou._ Je crains beaucoup pour sa raison. Il faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre, en gondole, hier. Si peut-être il était gris.....» George Sand ajoute: «La phrase devait probablement se terminer ainsi: _S'il n'était que gris, cela ne serait pas si inquiétant._ Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses forces par des excitants, et deux ou trois fois, malgré toutes les précautions, il réussit à boire en s'échappant, sous prétexte de promenade en gondole. Chaque fois, il eut des crises épouvantables, et il ne fallait pas en parler au médecin devant lui, car il s'emportait sérieusement contre ces révélations.»
On était alors aux premiers jours de mars; un secours inattendu arriva aux malheureux voyageurs. M. Alfred Tattet visitait l'Italie, en compagnie d'une personne dont le nom fut célèbre au théâtre[32]; il fit un détour pour venir voir à Venise son ami Alfred de Musset, qu'il croyait en bonne santé. Il le trouva revenant à la vie; lui aussi se fit garde-malade et ils furent trois au lieu de deux:
«...J'ai tâché pendant mon séjour à Venise, écrivait-il à Sainte-Beuve, de procurer quelques distractions à Madame Dudevant, qui n'en pouvait plus; la maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je ne les ai quittés que lorsqu'il m'a été bien prouvé que l'un était tout à fait hors de danger et que l'autre était entièrement remise de ses longues veilles.....»[33].
[32] Je n'avais pas cru devoir donner le nom de Mlle Dejazet par égard pour Mme Tattet. M. Mariéton ayant trouvé ce nom dans _mes_ notes s'est empressé de le publier.
[33] Cette lettre, datée de Florence, 17 mars 1834, a été publiée par M. le Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul (_Cosmopolis_).
Un billet de George Sand vient confirmer cette lettre:
«_A Monsieur Alfred Tattet, hôtel de l'Europe._
«Alfred ne va pas mal; nous irons au spectacle si vous voulez. Mais guérissez-vous de votre rhume et soignez-vous.
«Tout à vous.
«GEORGE.»