Documents Inédits sur Alfred de Musset
Part 17
Telles sont les réflexions émises par le _Charivari_ du 17 octobre 1838. Mais on était unanime à trouver juste que l'auteur du poème sur la _Naissance du Comte de Paris_ reçût une récompense, lui qui, admis dans l'intimité du Duc d'Orléans, s'était jusqu'à ce jour tenu à l'écart et n'avait pas profité de l'amitié que lui portait le fils du Roi, non plus que des relations de sa famille avec celle du Prince[93], pour se faire donner quelque sinécure largement rétribuée.
[93] Un cousin d'Alfred de Musset, de la branche des Musset-Signac, M. Adolphe-Louis de Musset, avait longtemps administré les propriétés que la famille d'Orléans possédait à La Ferté-Vidame et à Dreux. Ce fut la Révolution de 1848 qui le délogea de sa charge. Paul de Musset parle de lui dans la _Biographie_ d'Alfred, in-12, p. 180.
Peu de jours après sa nomination, Alfred de Musset eut une première entrevue avec M. Edmond Blanc, et, n'ayant pas reçu les indications qui lui avaient été promises, il lui écrivait de nouveau:
«4 novembre 1838.
«Monsieur le Secrétaire Général,
«Lorsque vous m'avez fait l'honneur de me recevoir, vous avez eu la bonté de me dire que je recevrais de votre part quelques indications relatives à la bibliothèque du ministère. C'est à partir du 1er novembre que mes fonctions devaient commencer. La crainte que vos nombreuses occupations ne me fassent oublier, et l'ignorance où je suis du lieu même où je dois me présenter, me font prendre la liberté de vous rappeler la promesse que vous avez bien voulu me faire.
«J'ai l'honneur d'être, Monsieur, avec la plus haute considération,
«Votre très humble et très dévoué serviteur,
«ALFRED DE MUSSET.
«59, rue de Grenelle-Saint-Germain».
Une seconde entrevue eut vraisemblablement le résultat désiré et Alfred de Musset y reçut les instructions complémentaires qu'il demandait, car il entra bientôt en fonctions; il est juste de dire qu'elles lui laissaient de si grands loisirs, qu'au ministère même, bien des personnes ne se doutaient pas qu'il y eût un bibliothécaire. C'était à ce point qu'Alfred de Musset ne venait pas toujours chercher lui-même ses appointements comme le témoigne ce billet que je copie parmi deux ou trois autres analogues[94].
[94] _Catalogue d'une collection d'autographes, vente hôtel Drouot, le 30 mai 1896. Paris, Et. Charavay. In-8º_, no 85.
«_Monsieur Marette, au Ministère de l'Intérieur._
«Je serai obligé à Monsieur Marette s'il veut avoir la complaisance de remettre au porteur de cette lettre mes appointements du mois de mars.
«Son très humble serviteur,
«ALFRED DE MUSSET».
«31 mars 1840».
J'ajouterai que cette légende subsiste encore aujourd'hui dans les bureaux du ministère de l'intérieur, qu'un jour, un des amis du poète l'ayant rencontré à la porte du ministère et lui ayant demandé: «Que faites-vous là?» Musset aurait répondu: «Je suis venu voir si ma bibliothèque existait réellement».
Personne, du reste, ne lui adressait le moindre reproche et je n'ai trouvé que l'_Artiste_ qui, dans sa livraison du 27 mars 1842, ait essayé une légère protestation.... en faveur de Paul de Musset:
«.....A vrai dire, et tout en applaudissant de grand coeur à cette mesure, qui nous semble très juste et très digne, nous concevrions plutôt que cette place eût été donnée au frère de l'auteur de la _Confession d'un Enfant du Siècle_, à M. Paul de Musset, qui a fait tant d'ingénieuses et spirituelles esquisses de la _Fronderie_ et qui a donné la preuve au moins d'une réelle et intelligente érudition historique.--VAUVE DES ROYS.»
* * * * *
En 1845, Alfred de Musset fut nommé Chevalier de l'Ordre Royal de la Légion d'Honneur:
«Paris, ce 30 avril 1845.
«Monsieur,
«J'ai l'honneur de vous informer que, par une Ordonnance signée le 24 courant, le Roi vous a nommé Chevalier de l'Ordre Royal de la Légion d'Honneur.
«Je me félicite, Monsieur, d'avoir à vous transmettre ce témoignage de la bienveillance de Sa Majesté et de l'estime qu'elle fait de vos travaux.
«Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
«_Le Ministre de l'Instruction publique_,
«SALVANDY.
«A Monsieur Alfred de Musset, homme de lettres».
Et le 1er mai paraissait cet entrefilet au _Moniteur Universel_ (p. 1144), car l'insertion des nominations dans l'ordre de la Légion d'Honneur ne devint obligatoire qu'à dater du 19 juillet 1845.
«MM. de Balzac, Frédéric Soulié et Alfred de Musset viennent d'être nommés membres de la Légion d'Honneur».
Dans son Courrier de Paris, l'_Illustration_ du 3 mai 1845 commente ainsi cette triple nomination:
«.....On annonce que le gouvernement vient de donner la croix d'honneur à MM. de Balzac, Alfred de Musset et Frédéric Soulié. Un journal félicite le Ministère, qui, spontanément et sans y être sollicité par MM. de Balzac, Musset et Soulié, a fait cette galanterie aux trois écrivains, bouquet de fête du 1er juillet. Assurément, MM. Musset, Soulié et Balzac ont plus d'esprit et de talent qu'il n'en faut pour se passer d'une croix et d'un ruban, mais puisqu'ils ne l'ont pas demandée et qu'on la leur donne, ils n'ont rien à se reprocher. Ce sont de ces petits cadeaux qui ne font plus guère de tort à personne et qui entretiennent l'amitié. Peut-être est-ce un acte de contrition que fait le gouvernement pour tant de croix attachées sur tant de poitrines équivoques? Peut-être aussi commence-t-on à reconnaître que le plus sûr moyen d'honorer la croix d'honneur, après tant de croix jetées à la faveur aveugle et à la vanité mendiante, et de décorer les hommes qui la méritent véritablement, consisterait à la donner à ceux qui ne la demandent pas.....»
* * * * *
Le 24 février 1848, éclata la Révolution qui renversa Louis-Philippe, et le lendemain entrait en fonctions un gouvernement provisoire composé de MM. Alphonse de Lamartine, Adrien Crémieux, Marie, Garnier-Pagès, Dupont (de l'Eure), Ledru-Rollin et Arago.
Le 20 avril 1848, le _Moniteur Universel_ publiait un premier décret réglementant la bibliothèque du Ministère de l'Intérieur.
Le 5 mai, paraissait au même _Moniteur Universel_, un nouveau décret:
«_Au nom du Peuple Français,_
«Le Gouvernement Provisoire,
«Considérant que la réorganisation générale des services publics doit entraîner de nombreuses réformes et suppressions d'emplois;..................................................
«Décrète ce qui suit:
«_Article I._--Les fonctionnaires et employés qui, du 25 février au 25 juillet de la présente année, auront été réformés, pour cause de suppression d'emploi, de réorganisation ou par toute autre mesure administrative qui n'aurait pas le caractère de révocation ou de destitution, pourront obtenir pension s'ils réunissent vingt ans de services, dont quinze ans au moins entièrement accomplis dans la partie active ou vingt-cinq ans indistinctement accomplis dans la partie active ou sédentaire.
«Cette pension sera calculée pour chaque année de service civil à raison d'un soixantième du traitement moyen des quatre dernières années d'exercice. En aucun cas, elle ne devra excéder le maximum de la pension de retraite affectée à chaque emploi.
«_Art. II._--Ceux des fonctionnaires et employés réformés qui ne comporteront pas la durée de service exigée par l'article précédent, obtiendront une indemnité temporaire réglée dans les proportions fixées par le dit article et dont la jouissance sera limitée à un temps égal à celui de la durée de leur service dans le ministère ou l'administration où se terminera leur activité.
«_Art. III._--
«Fait à Paris, le 2 mai 1848, en Conseil de Gouvernement.
«_Les Membres du Gouvernement Provisoire:_
«DUPONT (de l'Eure), ARAGO, FLOCON, LAMARTINE, ALBERT CRÉMIEUX, GARNIER-PAGÈS, ARMAND MARRAST, MARIE, LOUIS BLANC, LEDRU-ROLLIN.
«Pour copie conforme: «_Le Chef du Secrétariat,_ «B. SAINT-HILAIRE».
Trois jours plus tard, étaient signés ces deux arrêtés, qu'on évita soigneusement de publier[95]:
«RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
«Paris, 5 mai 1848.
«Au nom du Peuple,
«Le Ministre de l'Intérieur arrête:
«Le citoyen Alfred de Musset, bibliothécaire au Ministère de l'Intérieur, est révoqué de ses fonctions.
«LEDRU-ROLLIN».
«RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
«Paris, 5 mai 1848.
«Au nom du Peuple,
«Le Ministre de l'Intérieur arrête:
«Le citoyen Marie Augier est nommé aux fonctions de bibliothécaire au Ministère de l'Intérieur; il jouira d'un traitement de 3,000 francs à partir du 1er mai courant.
«LEDRU-ROLLIN».
[95] Archives du Ministère de l'Intérieur.
On voit, par ces textes, que le citoyen ministre appelait les choses par leur nom et aimait les situations nettes[96]. Mais était-ce bien Ledru-Rollin le véritable auteur de cette révocation? Il est permis d'en douter. Nul n'ignore que le ministre de l'Intérieur avait pour conseiller intime l'héroïne de Venise qui, subitement éprise des théories socialistes, venait de se lancer dans la politique et stupéfiait ses concitoyens par les principes qu'elle émettait dans les _Bulletins de la République_. Ce simple rapprochement de noms suffit, ce me semble, pour indiquer la part de responsabilité qui incombe à chacun. Et, même en admettant que George Sand n'eût pas demandé la destitution de Musset, qu'elle ait simplement laissé faire Ledru-Rollin qui la signa pour lui complaire, elle eut un tort immense, car il y allait de son honneur d'empêcher cet acte, pour ne pas être accusée de basse vengeance, et si elle ne le pouvait, elle eût au moins dû protester publiquement, afin d'éviter tout soupçon.
[96] Voir: _Études et Récits sur Alfred de Musset_, par Mme la Vicomtesse de Janzé. Paris, Plon, 1891. 1 vol. in-12, p. 92. On y trouvera le texte d'une lettre d'Alfred de Musset à Mme E. de Girardin, dans laquelle il la prie de garder le silence sur cette destitution.--Lettre de Maxime Du Camp dans le _Figaro_ du 25 septembre 1882.
L'arrêt qui le frappait fut notifié à Alfred de Musset par cette lettre qui ne lui parvint que dans les premiers jours du mois de juin, M. Recurt, docteur-médecin, étant Ministre de l'Intérieur, M. Ledru-Rollin ayant été révoqué le 11 mai 1848[97]:
«Citoyen,
«J'ai le regret de vous annoncer que par un arrêté du 5 mai courant, le Ministre vous a admis à faire valoir vos droits à la retraite.
«Salut et Fraternité.
«Paris, 8 mai 1848.
«_Le Secrétaire général_, «CARTERET».
[97] Inséré au _Moniteur Universel_ du 13 mai 1848.
Malgré les précautions prises en haut lieu, cette inqualifiable mise à pied ne tarda pas à être connue, et les journaux, à la seule exception de ceux payés par le gouvernement, se rangèrent du côté d'Alfred de Musset:
LES SALTIMBANQUES, _no 2, juin 1848_.--«Une brutale destitution vient de frapper Alfred de Musset; on l'a traité comme un homme vulgaire; il est vrai que tous les hommes sont égaux devant l'ordonnance du médecin».
LA PROVIDENCE, _12 juin 1848_.--«M. Alfred de Musset, bibliothécaire au Ministère de l'Intérieur, vient d'être révoqué de ses fonctions. Si nos informations sont exactes, cette nouvelle lui aurait été signifiée de la façon la plus inattendue et la plus blessante. Il est impossible de contenir la douleur que de pareils actes inspirent. La destitution de M. Lebrun et de M. Mignet était déjà un fait déplorable; celle de M. de Musset est un attentat envers la littérature française et elle ne peut le laisser passer sans protester..... On a donné pour successeur à M. Mignet un monsieur Des Reeys, dont le nom n'était connu de personne; le remplaçant du poète de _Rolla_ et de _Un Spectacle dans un Fauteuil_ est un monsieur Marie Augier, qui n'a rien de commun avec l'auteur de _La Ciguë_ et de l'_Aventurière_. Qu'est-ce que M. Marie Augier?»
Dans son numéro du 13 juin, _La Providence_ revient encore sur la destitution d'Alfred de Musset et reproche à M. Flocon d'ôter une sinécure à un écrivain distingué pour la donner à un homme obscur: «Ah! si M. de Musset, au lieu d'écrire ses charmants proverbes, avait seulement fait des bandes pour _La Réforme_!»
L'_Artiste_, du 15 juin, paraphrasant les formules officielles, annonce qu'en vertu du décret: «Ote-toi de là que je m'y mette, un grand citoyen, rédacteur de _La Réforme_, est autorisé à prendre les trois mille francs que touchait M. Alfred de Musset».
Le _Charivari_, du 15 juin, sous le titre de: «Une destitution anti-littéraire», constate que les hommes du nouveau gouvernement mettent à bas tous ceux qui ont un renom, pour les remplacer par des gens obscurs, leurs créatures.
PAMPHLET QUOTIDIEN ILLUSTRÉ, _15 juin_.--«M. Alfred de Musset persistait, malgré le décret du gouvernement provisoire qui supprime les titres de noblesse, à conserver son nom patronymique en se parant de l'infâme particule. La place de ce factieux de lettres a été accordée à un écrivain aussi remarquable par l'éclat de son talent que par la persistance de ses opinions démocratiques..... Il est vrai que M. Alfred de Musset avait eu le tort d'écrire des chefs-d'oeuvre; M. Augier (Marie) n'a aucun tort de ce genre à se reprocher: il appartient à _La Réforme_».
Mais la dernière phrase de l'article de _La Providence_ du 12 juin avait vexé M. Marie Augier, qui adressa cette lettre au directeur:
«_Au citoyen Rédacteur de_ La Providence,
«Citoyen Rédacteur,
«Si l'on en croit l'article que vous publiez ce matin, je suis nommé bibliothécaire du Ministère de l'Intérieur, aux lieu et place de M. Alfred de Musset.
«Je n'ai nullement connaissance de cette nomination; je ne l'ai point sollicitée, et, n'étant point nommé, je n'ai rien à refuser.
«Vous demandez ce _que_ c'est que M. Marie Augier?
«Dans une république, citoyen, non seulement on peut, mais on doit demander aux hommes _qui_ ils sont. C'est seulement sous une monarchie qu'on demande ce _que_ ils sont.
«J'aurais passé sous silence votre article de ce matin, mais je me devais à moi-même, je devais à mes amis, de déclarer qu'aujourd'hui, plus que jamais, ma véritable place est au milieu d'eux, en restant ce _que_ je suis, ce _que_ j'ai été, _journaliste_, pour défendre la République contre ses ennemis de la veille et du lendemain.
«MARIE AUGIER, «Rédacteur de _La Réforme_».
Et cependant l'arrêté de M. Ledru-Rollin existe, qui nomme M. Marie Augier bibliothécaire?
Mais la plus énergique, la plus chaleureuse protestation fut celle d'Alexandre Dumas, dans son journal _La France Nouvelle_, du 16 juin 1848:
«Il y a des choses que nous ne laisserons jamais passer dans l'ombre sans aller à elles et sans les traîner au grand jour de la place publique...
«Alfred de Musset, l'auteur des _Romances espagnoles_, du _Spectacle dans un Fauteuil_, de cinq ou six romans, de dix nouvelles adorables qui sont dans toutes les mémoires, de vingt proverbes charmants qui sont sur toutes les tables, Alfred de Musset vient d'être révoqué de ses fonctions de bibliothécaire au Ministère de l'Intérieur. Qui a permis cet inqualifiable renvoi? Est-ce vous, M. Recurt? Oui. Mais qui êtes-vous donc pour toucher à un nom comme celui que nous venons de prononcer? D'où venez-vous, si vous ne le connaissez pas? De quel droit, vous qui êtes obligé, pour ajouter un titre à votre nom, de vous appeler républicain de la veille, de quel droit venez-vous, fort de la position que vous avez escamotée, reprendre à un homme de génie la position qu'il a conquise?
«...Comment, voilà un écrivain qui a doté notre langue d'une admirable poésie; voilà un poète qui est le frère de Lamartine, de Hugo et de Byron; voilà un romancier qui est le rival de l'abbé Prévost, de Balzac, de George Sand; voilà un auteur dramatique qui, avec un seul acte, a fait gagner à la Comédie-Française plus d'argent que vous ne lui en donnez, vous, en six mois; voilà, enfin, un de ces penseurs qui n'a pas une seule fois sacrifié la dignité de l'art aux ambitions de fortune et de position; voilà un génie qui n'a demandé à Dieu et aux hommes que la liberté de vivre et de penser à son aise; qui n'a jamais été ni d'un club politique, ni d'une coterie littéraire; et il se trouve un ministre qui passe, et qui, en passant, lui prend, pour y mettre qui donc? la place qui lui assurait cette liberté qu'il demandait, et qui n'était pas même l'_aurea mediocritas_ d'Horace. Oh! c'est pitié qu'il y ait tant de places en France, que nos républicains en ont tous; qu'ils en ont pour eux, pour leurs frères, pour leurs fils, pour leurs neveux, pour leur coiffeur, pour leur valet de chambre, pour leurs usuriers; et qu'il se trouve un poète, Alfred de Musset, à qui la République vienne prendre sa place. Ils ne savent donc pas, les hommes qui font de pareilles choses, qu'ils n'avaient qu'un moyen de transmettre leurs noms à l'avenir, c'était de faire juste le contraire de ce qu'ils font. Ils ne savent donc pas qu'il y a une royauté que ni émeute, ni barricade, ni révolution, ni république ne changeront, c'est la royauté de la pensée du génie.....»
Alexandre Dumas termine en faisant un appel à Lamartine, poète et législateur; mais, hélas! M. de Lamartine était beaucoup trop occupé de lui-même pour prêter la moindre attention aux autres, surtout lorsque ces autres ne pouvaient lui être d'aucune utilité pour le maintenir dans sa situation politique.
A la lecture de ces lignes, Alfred de Musset s'empressa de remercier leur auteur par une lettre que la _France Nouvelle_ inséra dans son numéro du 21 juin:
«Vendredi, 16 juin 1848.
«Mon cher Dumas,
«Je viens de lire la _France Nouvelle_ et j'irai vous serrer la main. Mais il faut que je vous remercie à l'instant même de la vive émotion que je ressens. Vous me rendez fier, mon ami, et vous me donnez le droit de l'être, lorsqu'un homme tel que vous daigne écraser une petite maladresse sous de si belles, si braves et si nobles paroles.
«Une autre impression encore m'a été au coeur, c'est notre vieille amitié toujours jeune, et ce sentiment plein de force et de dignité qui fait qu'ayant dans les mains l'arme la plus puissante et la plus redoutable, si vous tirez l'épée pour attaquer, c'est en même temps pour défendre.
«A vous de coeur
«ALFRED DE MUSSET».
De son côté, la _Patrie_ du 16 juin prenait violemment à partie M. Recurt:
«.....Ce grand ministre peut bien laisser autour de lui se dorloter dans les directions et dans les bureaux, des employés supérieurs très connus pour le mal qu'ils n'ont cessé de répandre dans les Beaux-Arts. Mais un poëte, un pauvre diable, qui n'a que du talent et du génie, deux misères! un fou qui est resté attaché à sa vocation comme à sa chaîne! Ah! fi! c'était à faire rougir la gent administrative. Et M. Recurt a rayé d'un trait de plume le nom de M. de Musset. Il y a longtemps que les sarcasmes de Molière, à l'endroit des médecins, tourmentaient M. le docteur Recurt; il se venge sur M. Alfred de Musset. Le pauvre homme!.....»
Si peu sensible qu'ils eussent l'épiderme, les hauts personnages du Ministère de l'Intérieur finirent par se sentir désagréablement chatouillés par toutes les choses désobligeantes qui leur étaient dites, et M. Dieudonné, chef de cabinet de M. Recurt, écrivit au directeur de la _Patrie_:
«Paris, 17 juin 1848.
«Citoyen Rédacteur,
«Dans un article très long, mais fort peu bienveillant, vous annoncez que le citoyen Recurt, ministre de l'intérieur, a révoqué de ses fonctions de bibliothécaire du ministère de l'intérieur le citoyen Alfred de Musset.
«La seule réponse qu'on puisse faire à cet article est que le citoyen Recurt, ministre de l'intérieur, n'a pas plus révoqué le citoyen Musset qu'il n'a pourvu à son remplacement.
«Je vous prie, citoyen Rédacteur, de bien vouloir insérer cette lettre dans la _Patrie_ de ce soir.
«Salut et fraternité.
«DIEUDONNÉ».
Cette lettre fut publiée dans la _Patrie_ du 18 juin, et le 20 juin, le même journal donnait la réponse d'Alfred de Musset:
«Monsieur,
«Je lis dans votre journal qu'on avait annoncé par erreur que j'étais destitué de la place de bibliothécaire, et que le ministre a fait démentir ce bruit. Voici, à ce sujet, la lettre que j'ai reçue un mois après sa date:
(_Suit la lettre de M. Carteret du 8 mai 1848_).
«Cette lettre, vous le voyez, est aussi claire que laconique. Quant aux droits à la retraite, pour en avoir, il faudrait que j'eusse été nommé bibliothécaire à l'âge où j'apprenais à lire. Veuillez croire, Monsieur, que je n'aurais jamais songé à entretenir le public d'une chose de si peu d'importance, si je n'étais pas profondément touché des marques d'intérêt et de bienveillance que j'ai reçues de la presse en cette occasion.
«Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.
«ALFRED DE MUSSET».
Ces deux lettres firent le tour de la presse, accompagnées des marques non équivoques du mépris qu'inspirait la conduite de ceux qui, par un misérable jeu de mots, voulaient égarer l'opinion [98]. Quant à liquider la pension de retraite d'Alfred de Musset, en vertu de l'article 2 du décret du 2 mai 1848, il n'en fut jamais question.
[98] Voir: _Charivari_, 16 juin. Le _Commerce_, 18 et 20 juin. Les _Saltimbanques_, 18 juin. La _Presse_, 19 et 30 juin. Le _Pamphlet quotidien_, 21 juin. La _Providence_, 21 juin. Le _National_, 21 juin. _Nouvelles du jour_, 22 juin. Le _Petit-fils du Père Duchesne_, 21-24 juin. _Artiste_, 1er juillet. Le _Mois_, 16 juillet 1848.--La _Comédie parisienne_, journal d'Albéric Second, dans sa livraison du 10 mai 1857, p. 292; publie deux lettres: l'une d'Alfred de Musset, l'autre d'Albéric Second, relatives à cette destitution. Dans le tome II de ses _Confessions_ (Dentu, 1885. In-8º, p. 342), Arsène Houssaye revient sur ce sujet.
LE PAMPHLET QUOTIDIEN ILLUSTRÉ, _20 juin 1848_.--«...Subterfuge odieux, escobarderie ridicule! mensonge trois fois stupide! Non, ce n'est pas M. Recurt qui a révoqué le noble esprit! C'est monseigneur Ledru-Rollin, ex-pacha de l'intérieur: Ah! vous espériez donner le change à la presse! Ah! vous vouliez nous _flouer_ la vérité comme vous nous avez floué la république! Comme vous vous êtes partagé les ministères! Intelligences abruties par le pouvoir et la popularité, vous vous attaquez aux poëtes maintenant, c'est-à-dire à quelque chose de plus inoffensif qu'un enfant, de plus faible qu'une femme, de plus sacré qu'un prêtre. Platon chassait les poëtes de la République, mais il ne les condamnait pas au dénuement; il les reconduisait à la frontière au son des doubles flûtes et des cymbales d'airain; il couronnait leurs têtes de fleurs comme l'agneau des sacrifices, et les disait fils des dieux. Vous, _vous flanquez à la porte_, brutalement, mesquinement, stupidement! Voilà bien les profanateurs, et quels profanateurs! les écrivains des fameux _Bulletins_ de la république... Que dira l'avenir, quand on écrira: Lamartine était tout puissant, Alfred de Musset ne fut rien, pas même bibliothécaire...»
La _Liberté_ du 22 juin ayant publié l'entrefilet suivant:
«M. Alfred de Musset n'a point, comme on l'avait cru, été révoqué de ses fonctions de bibliothécaire du ministère de l'intérieur.»