Documents Inédits sur Alfred de Musset

Part 13

Chapter 133,923 wordsPublic domain

«La première fois que j'entrai dans les salles de l'École de Médecine, je me souviens encore de l'effet que la vue des cadavres produisit sur moi. Nous étions deux ou trois écoliers ensemble, qui revenions d'une classe de philosophie où l'on nous avait dit beaucoup de belles choses que nous croyions probablement avoir comprises. Nous arrivons. Il y avait sur la table un grand cadavre étendu dans un drap blanc; on n'en voyait que les pieds, et, à côté, sur la table, un bras écorché qui nageait dans du sang caillé. Je ne sais pourquoi une idée risible qui me vint à l'esprit, me fit tressaillir en ce moment. Je me disais tout bas: «Voilà un bras qui a l'air de demander l'aumône.» Et en effet, la main pendante avait assez cette singulière expression.

[74] Alfred de Musset a fait sa traduction sur la 3e édition anglaise, publiée à Londres chez Taylor et Hessey, en 1823, 1 vol. in-18 de IV-206 pages.

[75] La soeur du poète possède encore sa carte d'étudiant en médecine.

«Le professeur n'arrivait pas, et cependant j'attendais avec impatience que ce drap qui me cachait le cadavre fût soulevé. Cet instant vint enfin: je croyais voir quelque chose de beaucoup plus horrible. La leçon commença: je riais de mes camarades que le mal de coeur prenait. Mais lorsque le scalpel vint à entrer dans la chair et que le sang noir, qui coulait lentement sur la poitrine ouverte, commença à exhaler une épouvantable odeur, je m'enfuis à toutes jambes. Que le caractère de l'homme est bizarre! Il va dans les cimetières arracher les cadavres aux vers et aux corbeaux; une odeur dangereuse et dégoûtante l'avertit de laisser en paix les morts. Mais la soif de connaître l'anime, et il emporte sous son manteau la tête d'une femme ou le corps d'un enfant: Vouliez-vous que le mal de mer arrêtât de pareils hommes et leur ordonnât de s'en tenir au continent, lorsqu'ils voyaient s'élever en rêve, derrière l'Atlantique, les montagnes d'or de la Colombie?

«Cependant, rentré chez moi, je voulus manger; cela me fut impossible; j'ai même pris tout à fait en horreur le premier plat qu'on me servit et il m'a été impossible d'en manger depuis. Ces impressions, reçues dans ma jeunesse, donnèrent lieu à un rêve que j'avais assez fréquemment.

«Il me semblait que j'étais couché et que je m'éveillais dans la nuit. En posant la main à terre pour relever mon oreiller, je sentais quelque chose de froid qui cédait lorsque j'appuyais dessus. Alors, je me penchais hors de mon lit, et je regardais: c'était un cadavre étendu à côté de moi. Cependant, je n'en étais ni effrayé ni même étonné. Je le prenais dans mes bras, et je l'emportais dans la chambre voisine en me disant: «Il va être là couché par terre; il est impossible qu'il rentre si j'ôte la clef de ma chambre.»

«Et là-dessus, je me rendormais. Quelques moments après, j'étais encore réveillé; c'était par le bruit de ma porte qu'on ouvrait; et cette idée qu'on ouvrait ma porte, quoique j'en eusse pris la clef sur moi, me faisait un mal horrible. Alors, je voyais entrer le même cadavre, que tout à l'heure j'avais trouvé par terre. Sa démarche était singulière: on aurait dit un homme à qui l'on aurait ôté tous ses os, sans lui ôter ses muscles, et qui, essayant de se soutenir sur ses membres pliants et lâches, tomberait à chaque pas. Pourtant, il arrivait à moi sans parler et se couchait sur moi. C'était alors une sensation effroyable, un cauchemar dont rien ne saurait approcher; car, outre le poids de sa masse informe et dégoûtante, je sentais une odeur pestilentielle découler des baisers dont il me couvrait. Alors, je me levais tout à coup sur mon séant, en agitant les bras, ce qui dissipait l'apparition. Un autre rêve lui succédait.

«Il me semblait que j'étais assis dans la même chambre, au coin de mon feu, et que je lisais devant une petite table où il n'y avait qu'une lumière; une glace était devant moi au-dessus de la cheminée; et, tout en lisant, comme je levais de temps en temps la tête, j'apercevais dans cette glace le cadavre qui me poursuivait, lisant par dessus mon épaule dans le livre que je tenais à la main. Or, il faut savoir que ce cadavre était celui d'un homme de soixante ans environ, qui avait une barbe grise, rude et longue, et des cheveux de même couleur qui lui tombaient sur les épaules. Je sentais ces poils dégoûtants m'effleurer le cou et le visage.

«Qu'on juge de la terreur que doit inspirer une vision pareille! Je restais immobile dans la position où je me trouvais, n'osant pas tourner la page, et les yeux fixés dans la glace sur la terrible apparition. Une sueur froide coulait sur tout mon corps; cet état durait bien longtemps, et l'immobile fantôme ne se dérangeait pas. Cependant, j'entendais comme tout à l'heure la porte s'ouvrir, et je voyais derrière moi (dans la glace encore), entrer une procession sinistre: c'étaient des squelettes horribles, portant d'une main leur tête et de l'autre de longs cierges qui, au lieu d'un feu rouge et tremblant, jetaient une lumière terne et bleuâtre, comme celle des rayons de la lune. Ils se promenaient en rond dans la chambre, qui, de très chaude qu'elle était auparavant, devenait glacée, et quelques-uns venaient se baisser au foyer noir et triste, en réchauffant leurs mains longues et livides, et en se tournant vers moi pour me dire: «Il fait bien froid!»

On retrouve une partie de ce cauchemar dans la ballade _Un Rêve_ et dans la 18e _Revue Fantastique_; enfin Alfred de Musset se montre encore visionnaire dans la _Nuit de Décembre_.

_L'Anglais mangeur d'Opium_ a été réimprimé dans le MONITEUR DU BIBLIOPHILE en 1878, de façon à former un volume grand in-8º, avec titre spécial; il est précédé d'une Notice par Arthur Heulhard.

III

LA QUITTANCE DU DIABLE

_La Quittance du Diable_, pièce en trois tableaux, en prose, écrite dans le courant de l'année 1830, est le premier essai dramatique d'Alfred de Musset. L'idée primitive lui a été fournie par un épisode du roman de Walter Scott, REDGAUNTLET, intercalé sous le titre de: «Histoire racontée par Willie le Vagabond». Quelques passages sont même la traduction littérale du texte anglais; mais, comme pour _L'Anglais mangeur d'opium_, Musset a transfiguré la narration de son modèle et y a ajouté beaucoup du sien: le personnage de Johny, celui de Miss Eveline et ses amours avec Sténie, sont de son invention.

Cette pièce, présentée et reçue au théâtre des Nouveautés de la place de la Bourse, ne fut cependant pas représentée; toutefois, il y eut un commencement d'exécution, car sur la première page du manuscrit, se trouve cette distribution des rôles, écrite de la main du Directeur, M. Bossange:

Le Laird de Redgnauntley, M. Casaneuve.

Johny, braconnier Bouffé.

Sténie, jeune fermier Mme Albert.

Miss Eveline, nièce du Laird. Miller.

Gertrude, sa gouvernante Florval.

Écuyers, Piqueurs, Varlets.--La scène est en Écosse.

Mais pendant que le chef d'orchestre du théâtre, M. Beaucourt, composait la musique des vers, éclata la révolution de Juillet, et c'est probablement ce qui empêcha cette tentative d'aboutir.

Devant une interdiction aussi impérieuse qu'inattendue, de la part de Mme H. Lardin de Musset, de donner les moindres indications sur cette pièce, interdiction devant laquelle je m'incline sans vouloir même en rechercher la validité, je renvoie le lecteur aux pages 95-96 de la BIOGRAPHIE d'Alfred de Musset, par Paul de Musset.

Je dirai seulement qu'au 1er tableau, qui renferme une ballade et une chanson en vers, nous assistons à une scène d'amour entre Miss Eveline et Sténie, scène que le laird de Redgnauntley interrompt brusquement en arrivant avec ses piqueurs et ses chiens; on lui amène un braconnier, Johny, pris en flagrant délit de chasse. Johny et le laird sont deux compères, associés par un pacte avec le diable; et le braconnier vient réclamer à son seigneur l'exécution de certaines promesses. Au lieu de l'écouter, le laird lance sur lui ses chiens et le fait chasser comme une bête fauve. Grâce à son pouvoir magique, Johny échappe à ceux qui le poursuivent; il revient vers Sténie, qui pleure; le laird lui a demandé son fermage, qu'il a déjà payé au défunt maître, qui, mort subitement, n'a pas eu le temps de lui signer sa quittance. Pour se venger, Johny dit à Sténie: Eh bien, viens avec moi, je vais te faire délivrer le reçu qui t'est dû.--Au 2e tableau, nous sommes dans un cimetière, à minuit, et prenons part au sabbat. Après bien des tentations auxquelles résiste Sténie, Sir Robert, le laird défunt, lui donne enfin sa quittance, et dès que le pauvre garçon tient le précieux papier, il s'enfuit, transi de peur, accompagné de Johny. Cette scène comporte une chanson en vers.--Au 3e tableau, tout en prose, nous sommes dans une salle du château de Redgnauntley. Le laird vient de signifier à sa nièce qu'elle va épouser le vieux chevalier Landshaw, que cela lui plaise ou non, quand survient Johny, qui apporte la quittance de Sténie. Le laird reconnaît immédiatement par quel moyen Johny se l'est procurée; il entre en fureur et veut tuer son acolyte; mais lui, homme de précaution, est armé, et, de plus, avant d'entrer, a mis le feu au château. Et pendant que Miss Eveline et Sténie, prévenus, s'enfuient loin des tours incendiées, le château s'écroule dans les flammes, ensevelissant sous ses ruines le laird et le braconnier.

Voici la ballade que chante Sténie au premier tableau:

--Beau fiancé, lui dit la dame, Rattache-moi mes blonds cheveux, Fais m'en deux tresses et sept noeuds. Beau fiancé, je suis ta femme; Emporte-moi dans ton mantel Jusqu'au foyer de ton chatel.

--Hélas! mon amante chérie, Toute parée en argent fin, Qui devait m'épouser demain Dans l'église Sainte-Marie! Elle m'attendra jusqu'au soir Dans la grand'salle du manoir.

--Qu'elle t'attende et qu'elle sache Que ses yeux noirs ne verront plus Tes varlets aux brillants écus, Ton casque d'or au blanc panache. Ton épouse, beau damoiseau, C'est la pâle Fleur du Lys d'eau!

Mais si la pièce d'Alfred de Musset n'a pas été jouée, le théâtre de l'Opéra-Comique a donné le 31 décembre 1833 la première représentation de _Le Revenant_, opéra fantastique en deux actes, paroles de M. Albert de Calvimont, musique de Gomis (Paris, Barba, 1834. In-8º), dont le sujet est pris à la même source et l'intrigue presque identique[76]. Albert de Calvimont remonte au point de départ de la légende: nous assistons à la mort de Sir Robert, qui rend l'âme au moment où il va signer la quittance de Sténie; Miss Eveline est devenue Sara, la filleule de Sir Robert, et Johny le braconnier est remplacé par le fantôme du sommelier Dugald, qui agit sous les ordres de l'ombre de Sir Arundel, aïeul de Sir Robert. Par suite, la chasse à l'homme est supprimée; même scène d'évocation et du sabbat dans les tombeaux; Sténie obtient sa quittance. Mais le dénouement se modifie: Sir John, le laird actuel, qui aime aussi Sara, obéissant à un commandement de l'ombre de Sir Arundel: «Mon fils, sois meilleur que ton père!» revient au bien, et, étouffant son amour qui n'est pas partagé, unit Sténie et Sara.

[76] On trouvera des comptes-rendus de cette pièce dans: _Journal des Débats_, 6 janvier 1834. _Le Moniteur Universel_, 6 et 13 janvier 1834. _Revue des Théâtres_, 12 janvier et 6 février 1834. _Le Journal des Femmes_, 8 février 1834. _L'Artiste_, 12 janvier 1834, etc...

IV

ALFRED DE MUSSET CRITIQUE

Le 14 janvier 1831, Alfred de Musset écrivait à Alfred Tattet: «.....Je passe ma vie avec une demi-douzaine de peintres; quels bons garçons, que les artistes, quand ils ne sont pas du même genre que vous! Je rends compte des petits théâtres, toujours au _Temps_, je rimaille par boutade......»

Malgré toutes mes recherches, il m'a été impossible de retrouver ces critiques. A cette époque, aucun article n'était signé dans le _Temps_ et de l'origine du journal à la date de la lettre d'Alfred de Musset, j'ai relevé deux cent trente-six chroniques théâtrales. Combien Alfred de Musset en a-t-il écrit dans ce nombre? Je l'ignore. Son premier article _connu_, se trouve dans le numéro du 27 octobre 1830 (Exposition du Luxembourg, 1re partie). Or dans les numéros des 29 novembre, 6, 13 et 27 décembre, on rencontre quatre articles portant cette rubrique: «Revue des Théâtres secondaires». Peut-être n'est-ce qu'une simple coïncidence, mais dans sa lettre, Alfred de Musset parle de «petits théâtres», et ces quatre revues sont publiées le lundi, comme les Revues Fantastiques, qui, elles non plus, ne sont pas signées.

Et cette collaboration anonyme ne s'est pas bornée au journal _Le Temps_. _L'Europe Littéraire_, dont la première période, sous la direction de Victor Bohain et Alphonse Royer, va du 1er mars au 9 août 1833, dans son SUPPLÉMENT AU PROSPECTUS, publie cette lettre:

«A Messieurs les Directeurs de l'_Europe Littéraire_.

«Messieurs,

«Je serai très heureux de pouvoir entrer pour quelque chose dans la rédaction de votre nouveau journal. En acceptant la proposition que vous avez bien voulu m'en faire, je vous remercie d'avoir associé mon nom à une entreprise pour le succès de laquelle tous les hommes de bon sens doivent faire des voeux, et tous les artistes des efforts.

«Agréez, messieurs, l'expression des sentiments les plus distingués de votre bien dévoué serviteur.

«ALFRED DE MUSSET.»

«Paris, 23 novembre 1832.»

Bien qu'il n'y ait aucun article signé de lui dans ce journal, son nom figure dans la liste de ses rédacteurs.

J'ai la conviction qu'Alfred de Musset a collaboré sous le voile de l'anonyme, à quelque périodique. Ce qui me confirme dans cette idée, c'est que j'ai vu dans ses papiers:

1º Un _Compte-rendu du Gustave III_, opéra en 5 actes de Scribe, musique d'Auber, représenté à l'Académie royale de musique le 27 février 1833, qui, à de certaines maculatures, semble être passé par les mains d'un compositeur d'imprimerie.

2º Des notes préparées pour une rédaction sur le _Procès d'Émile de La Roncière_, qui fut jugé en juillet 1835.

3º D'autres notes sur la _Guirlande de Julie_, offerte à Mlle de Rambouillet, Julie Lucine d'Angennes, par le marquis de Montausier, qui semblent se rapporter à un exemplaire de l'édition illustrée publiée en 1818, chez Didot jeune.

Depuis la publication de ces lignes (15 janvier 1898), j'ai retrouvé le _Compte-rendu de Gustave III_, et le voici, tel qu'il est imprimé sans signature dans la REVUE DES DEUX-MONDES du 15 mars 1833, tome I, page 682.

«14 mars 1833.

«Il n'y a d'important dans les nouvelles théâtrales de la quinzaine, que _Gustave III_. Quelle drôle de chose, que de rendre compte d'un opéra! Un opéra nouveau est une si drôle de chose par lui-même!

«Autrefois, dans une académie royale de musique, on se serait imaginé qu'on allait entendre de la musique. Quant à moi, je ne suis point musicien, je puis le dire comme M. de Maistre, j'en atteste le ciel et tous ceux qui m'ont entendu jouer du piano. Mais je crois qu'en vérité, je n'en ai pas besoin cette fois-ci. Ce qu'il y a de plus joli dans _Gustave_, en fait de musique et de poëme, c'est un galop.

«Oui, un galop! Il n'y a que cela dans la pièce. Vous croyez peut-être que j'en veux dire du mal. Point du tout: la pièce est admirable, car le galop est divin. Et comment aurait-on pu amener le galop sans la pièce? Comment la pièce aurait-elle fini sans le galop? Vous voyez bien que cela se tient. Remarquez, je vous prie, comme ce galop est amené:

«Vous savez que Gustave III a été assassiné par un de ses amis, nommé Ankastroëm, par la raison qu'il lui avait fait perdre son argent, en changeant la valeur des papiers publics. C'est une raison comme une autre, et qui vaut bien celle pour laquelle M. Levasseur tire un coup de pistolet à M. Adolphe Nourrit, le seul crime de M. Nourrit étant, à ma connaissance, de chanter une ariette ou deux à Mlle Falcon. Ankastroëm était donc à couteau tiré depuis un an ou deux avec son bon roi; M. Levasseur est très bien avec M. Nourrit; c'est son favori, son confident intime. Le premier acte s'ouvre là-dessus.

«Je comprends que le caractère de Gustave est très bien compris par le costumier. Sa redingote verte est admirable. Nonchalamment couché sur un sopha, le sage monarque se fait jouer un ballet, pour se délasser des soins de son empire; mais, dussé-je passer pour un maniaque et un ignorant, je ne saurais approuver les roses pompons de couleur écarlate, qu'il porte à ses souliers.

«Au second acte, nous sommes chez la sorcière. Quelle sorcière? dites-vous. C'est ce que j'allais vous demander. Mais qu'il vous suffise d'apprendre que le roi est déguisé en matelot. Le costume va à ravir au jeune page, mademoiselle Dorus. La sorcière prédit au roi qu'il sera assassiné: _amen dico vobis._ Et comme Jésus-Christ, Gustave reçoit de son futur meurtrier, la poignée de main de Judas.

«Au troisième acte, nous sommes en plein vent. La décoration est superbe. Ankastroëm trouve sa femme en rendez-vous avec son maître, et, comme le mari de Molière, il se charge de la reconduire voilée. Il paraît, d'après ce que j'ai entendu dire, que ce mari, qui ne reconnaît pas sa femme, et qui lui offre galamment le bras pour la ramener à la ville, est d'un effet très dramatique. Voilà comme tout change avec le temps.

«Au quatrième acte, Ankastroëm, qui a reconnu sa femme, chante dans ses appartements, avec un petit nombre d'amis.

«Au cinquième acte, voilà où j'en voulais venir, on danse le galop. Ceux qui n'ont pas vu ce galop, ne savent rien des choses de ce monde. Jamais l'éclat des bougies, le bruit d'une fête, le parfum des fleurs, la musique, la folie et la beauté, n'ont fait une heure de plaisir comparable à celle-là. Jamais les masques agaçants, les costumes bizarrement accouplés, les dominos et les grotesques n'ont fait ondoyer leurs mille couleurs avec plus de grâce et d'esprit sous l'éclatante lueur des lustres. Jamais un collégien lisant les _Mille et Une Nuits_, n'a vu passer dans ses rêves du soir une fantasmagorie plus voluptueuse et plus enivrante. L'ensemble en est éblouissant; l'analyse en est amusante. Si c'est là ce qu'on appelle l'art du théâtre, son but est rempli. La réalité est vaincue, et la magie n'ira pas plus loin.

«Et je vous le demande, que nous importe le reste? Que nous importe à nous qui venons nous accouder sur un balcon deux heures après dîner, que l'art soit en décadence, que la vraie musique fasse bâiller, que les poèmes de nos opéras dorment debout? Que nous importe que les bouffes aient perdu la vogue, que l'admirable talent de Rubini s'épuise en difficultés et danse sur la corde comme l'archet de Paganini? Que nous importe qu'on en soit venu, pour attirer le foule, jusqu'à faire de nos opéras des concerts, et de nos concerts, des opéras; qu'on nous donne un acte de l'un, un acte de l'autre, qu'on mutile Don Juan (Don Juan!); qu'on n'ait plus ni le sens commun ni l'envie de l'avoir, qu'avaient du moins nos pères; que les principes soient à tous les diables et madame Malibran en Angleterre? Il nous reste un galop, et, du moment qu'on danse, qu'importe sur quel air? J'aime autant mes yeux que mes oreilles.

«Vous croyez peut-être que c'est par fantaisie que l'opéra est à la mode? Pas du tout. Il y a une raison à tout ce qui se fait sous la lune, et la Providence sait pourquoi un siècle porte des habits carrés plutôt qu'un autre. C'est l'éternelle sagesse elle-même qui a mis le moyen-âge en pantalon collant, et pas un atome de poudre à la Richelieu n'est tombé impunément sur la nuque de la régence. Avez-vous été au Gymnase depuis peu? aux Variétés? à la Porte-Saint-Martin? Êtes-vous convaincu qu'on y bâille? Je ne vous demande pas si vous êtes allé aux Français, car il paraît qu'à la lueur de certaines lampes mal entretenues d'une huile épaisse, il se joue chaque jour sous une voûte déserte au coin du Palais-Royal, une certaine quantité de drames ignorés. Mais pour tout dire en un mot, êtes-vous allé hier, irez-vous demain ailleurs qu'à l'Opéra? Là est le siècle tout entier. Que nos musiciens apprennent à jouer des contre-danses; qu'ils songent à entourer ce divin spectacle de languissantes mélodies, de molles sérénades; à ce prix, on veut encore de leurs efforts; que nos poètes sachent amener une fête, une orgie; qu'ils placent à propos dans leur cadre douze légères folies armées de leurs grelots; qu'on y assassine un roi ou deux, si vous y tenez, mais que nous ayons des bals à la cour et des galops.

«A propos de galop, voilà le carnaval qui se meurt. C'est aujourd'hui la mi-carême, bien qu'il n'y ait plus de carême. N'y a-t-il pas eu quelque part des criailleries contre notre carnaval de cette année? Il appartient à un pédant ennuyé de vivre, d'injurier des mascarades. A qui diable une mascarade a-t-elle jamais fait tort de sa vie? On se plaint que les jeunes gens aillent aux Variétés; je demande où l'on veut qu'ils aillent. Le faubourg Saint-Germain n'a pas donné un bal; il ne s'y prend pas une glace, il ne s'y attèle pas quatre chevaux par jour. La Chaussée-d'Antin bâille fort aussi, quoiqu'on y attèle beaucoup et qu'on y mange de même. Pourquoi le jour du bal de l'Opéra, lorsque le directeur a voulu faire une tentative hardie et nouvelle, personne n'y a-t-il répondu? Pourquoi ce jour-là comme les autres, pas une femme du monde n'a-t-elle osé prendre le masque? Je ne dis pas le domino; ce vieil et insipide oripeau se promène depuis longtemps dans le désert. Mais on nous parle des moeurs de la Régence; en quoi les nôtres valent-elles mieux?

«Lorsque la Reine de France, déguisée en marchande de violettes, venait avec sa cour à l'Opéra, l'esprit pouvait entrer dans les plaisirs de la soirée, et il sortait de ces lèvres de carton rose d'autres choses que les hurlements de l'ivresse et les saletés du cabaret. Vous appelez ces moeurs infâmes; vous repoussez les femmes dans leurs ménages, et vous entourez d'une grille de fer le berceau de leurs filles. Cela est sage, très juste, très décent. Mais un jeune homme ne se marie pas à vingt ans, et tous les ans le mardi gras vient à son heure, qu'on veuille ou non de lui. Accorderez-vous à la jeunesse qu'elle ait des sens, des besoins de plaisir, parfois même des jours de folie? Où voulez-vous qu'elle les passe? C'est un Anglais silencieux qui glisse sous une table inondée de _porter_, sans proférer une plainte, et qui s'éteint dans l'eau-de-vie avec le papier embrasé qui la brûle. Il faut aux Français des voitures pleines de masques, des torches, des théâtres ouverts, des gendarmes et du vin chaud. Tant pis pour le siècle où les cabarets sont pleins et où les salons sont vides. Donnez la terre aux Saint-Simoniens, à chacun une pioche et un bonnet de coton. Otez à l'or sa valeur, au plaisir son attrait; faites de la société un champ de blé de la Beauce, où pas un épi ne dépasse l'autre. Vous n'aurez plus alors de _jeunesse dorée_, ni de longchamp sur le boulevard Italien. Mais tant que vous voulez vivre dans un pays libre, où chacun peut faire ce qu'il entend, où l'or est en cours, où le plaisir est à bon marché, ne vous étonnez pas que les jeunes gens aillent en masque; et vous, législateur prudent et circonspect, qui prêchez la morale publique, souvenez-vous de Caton l'Ancien, qui félicitait un jeune homme en le voyant sortir d'un lieu de débauche.»

V

LES DERNIERS MOMENTS DE FRANÇOIS Ier

On ne connaît des _Derniers moments de François Ier_, drame en vers, que le fragment qui a été publié dans le KEEPSAKE FRANÇAIS. _2e Année. 1831. Chez Giraldon Bovinet, 1 vol. in-8º_, qui fut mis en vente vers la fin de l'année 1830.