Dix-sept histoires de marins

Part 9

Chapter 93,764 wordsPublic domain

La barre est une falaise d'écume, au milieu de laquelle l'appontement de bois s'avance, submergé sans trêve, rongé, délabré comme une épave. Impossible de débarquer aux premières échelles. Il faut aller plus loin. Il faut franchir la barre. La baleinière, sa misaine gonflée en ballon, s'y précipite comme dans un gouffre.

--Attention, mes gars!

Trois coups de tangage, effrayants. Une chute verticale au fond d'un fabuleux trou glauque. L'ascension d'une montagne liquide derrière le trou. Une seconde chute. Une seconde ascension... C'est fini! La barre est franchie. Maintenant, on flotte en eau calme, ou presque.

--Amenez la misaine!... Accostez l'escalier!...

L'enseigne Latoque, aussi leste à l'arrivée qu'au départ, a sauté sur la troisième marche. Il se retourne:.

--Rentrez à bord, maintenant!... et merci, mes garçons!... Ah! bien entendu, vous...

Il va dire: «Vous rentrerez à l'aviron...», parce que c'est un peu risqué, de naviguer à la voile sur cette mer-là. Lui, Latoque, ça le connaît: il a couru si souvent en régates, à Cannes et à Trouville... Mais ce brave 304, il n'aurait qu'à lofer mal à propos...

Donc, l'enseigne Latoque va dire: «Vous rentrerez à l'aviron...» quand, du haut de l'escalier, une voix l'appelle:

--Jean!... enfin!... c'est vous!...

Une dame accourt, une toute jeune dame très rose et très blonde... L'enseigne Latoque oublie net 304, Le Kerrec, la baleinière deux, le vent qui souffle, la barre qui gronde, et maintes autres choses. L'enseigne Latoque monte quatre à quatre l'escalier vermoulu, et disparaît, la dame blonde et rose serrée dans son bras...

--Et surtout, le lui fais pas dans le dos!--commente 356, Korcuff, bienveillant, mais gouailleur.

Holà! 304, Le Kerrec, ne goûte pas ces plaisanteries contraires à la saine discipline.

--Si que tu la fermerais, ta manche à saletés, hein?... Et puis déborde, qu'on pousse d'ici!... oust!

--On démâte?

--Si je veux!... Qui c'est-il qui te demande quelque chose?... T'es patron, à cette heure? ou moi?...

Démâter, démâter... Évidemment, qu'il faudrait démâter ... et 304, Le Kerrec, le sait mieux que personne... Mais ... voilà! c'est 356, Korcuff, qui a parlé de ça le premier!... Korcuff, qui n'est que brigadier!... Ma Doué! de quoi qu'il se mêle?

Démâter?... Après tout, on est libre: le lieutenant n'a pas donné d'ordre... Et il est bien venu à la voile, lui!... Pourquoi qu'on ne retournerait pas de même?... On n'est pas des marins d'eau douce! On sait gouverner, peut-être!...

D'ailleurs, voici 356, Korcuff, qui mal à propos verse du pétrole sur le feu:

--Dis donc?... toi qu'es patron?... C'est aujourd'hui que t'accouches?... On démâte, ou on démâte pas?

--La chique!--lance 304, agacé.

Et, résolument:

--Pousse! que je dis!... Pousse donc!... Et hisse la misaine! Et hisse la grand'voile, aussi!

La baleinière deux, enlevée d'une rafale, s'élance, rapide comme un goéland.

Attention! voici la barre!...

304, Le Kerrec, jure tout bas entre ses dents serrées. Ça se présente mal, cette barre. D'abord, on n'est plus vent arrière, naturellement. On est au plus près, et la baleinière donne une terrible bande. Les vagues la prennent par le flanc, et c'est comme une dégelée de soufflets qui claquent contre sa joue bâbord... Et puis...

Et puis, m'sieu Latoque n'est plus là... Et sa jeune expérience ne ferait pas mal dans le paysage...

--Veille au grain!--a murmuré 356, Korcuff, inquiet.

C'est le moment. La première lame se gonfle sous l'étrave. La baleinière deux bondit à vingt pieds de hauteur, et retombe dans le redoutable creux... Aïe! ça débute médiocrement: la deuxième lame a déferlé trop tôt, et une trombe d'eau s'abat, emplissant jusqu'aux fargues l'embarcation écrasée...

--Bon sang de bon sang de bon sang!...

Troisième lame. La baleinière, trop lourde à présent, ne bondit plus. La lame, géante lutteuse, l'empoigne à bras-le-corps, et pèse irrésistiblement sur les deux voiles à la fois. Culbutée, vaincue, la baleinière chavire. Les sept hommes, lancés hors comme par une fronde lâchent toute prise, s'éparpillent sur vingt mètres à la ronde, puis sont roulés vers la plage, un brin rudement. Ils s'y retrouvent le quart d'heure après, au complet sinon intacts: tout le monde saigne des mains, des genoux et du visage; 356, Korcuff, a la cheville foulée; et 304, Le Kerrec, le bras droit cassé.

--Manque tout de même personne! Y a du bon!--observe philosophiquement l'un des naufragés.

Mais l'ex-patron prend moins bien les choses:

--Tonnerre de tonnerre! Mille bordées de marins juifs, soldats du pape! J'aimerais mieux tous être crevés!...

Et, de sa main valide, il déchire sa vareuse de toile, furieusement.

--Eh non! eh non!... vieux frère!... t'afflige donc pas comme ça!... Tiens! à preuve! v'là ta baleinière qui rapplique, elle, aussi donc!

C'est positif. La baleinière rapplique, roulée à la côte comme son équipage. Elle dérive sens dessus dessous. Ses mâts arrachés flottent le long d'elle... Du coup, 304, Le Kerrec, galvanisé, oublie son bras cassé:

--Nom de d'là?... on n'est pas encore foutu, peut-être bien!... On va la renflouer, c'te baleinière! hein?... Hardi, mes fils! croche dedans!

Il se jette à l'eau le premier, nageant comme il peut, à cloche-main. Tous ensemble,--oh! hisse!--ils soulèvent l'épave. Elle retombe. Ils redoublent. Elle retombe encore. Ils s'acharnent,--hisse, hisse donc!--Et, déchirés, meurtris, sanglants, ils triomphent enfin, ils retournent la coque flottante. Ils grimpent dedans... C'est plein d'eau, comme juste. Mais le seau à épuiser n'est pas perdu.--Allons, du nerf! de l'huile de bras!

--Et les mâts? quoi qu'il faut en faire?

--Attrape-les, donc! roule z'y les voiles autour ... et ramasse tout sur les bancs, au milieu... Compte voir aussi si les avirons sont tous en abord.

--Cinq, six, sept...

--Ça va bien! Chacun le sien, trotte! Tu peux souquer, toi, 356, avec ton pied «forcé»?

--Te frappe pas à cause de mon pied!

--Bon!... Ça y est?... Avant partout!... Arrache!...

Et, têtue, héroïque, la baleinière deux, ressuscitée, se lance derechef à l'assaut de la barre,--à l'aviron cette fois...

Au flanc du _Ça-Ira_, la baleinière deux accoste. De si loin, les timoniers de veille n'ont pas vu l'accident, ni le renflouage: la barre faisait écran. Et l'officier de quart, debout à la coupée, considère avec quelque surprise cette embarcation inondée, ces matelots ruisselants et à bout de forces...

--Fichtre! le vin chaud ne sera pas de trop!

Cependant, 304, Le Kerrec, vient de monter à bord, non sans quelque difficulté: son bras cassé le pique dur, à présent, et enfle de minute en minute... L'officier de quart, soudain inquiet, voit devant lui un gars souriant, mais pâle comme un linge, et qui salue de la main gauche:

--Eh bien? eh bien? qu'avez-vous, Le Kerrec? Vous êtes blessé? où? comment?

Mais Le Kerrec,--304, Le Kerrec, patron de la baleinière deux, de la baleinière deux qui est là, sauvée, intacte, le long du bord!--hausse dédaigneusement les épaules:

--C'est rien, cap'taine! C'est pas gênant!... Mais je viens vous rendre compte pour la corvée de la baleinière... Alors, voilà, je vas vous dire, cap'taine: pour la corvée, rien de particulier[1].

[1] Seuls parmi ces _Dix-Sept Histoires de Marins_, les trois contes ci-dessus:--_108, le Duc, ambassadeur,_--_la crapule,_--_la baleinière deux,_--ne sont pas rigoureusement inédits. Sous des titres un peu différents: _108, le Duc, matelot,_--_464, Tiphaigne, matelot,_--_304, le Kerrec, matelot,_--ils ont fait partie d'un recueil d'amateurs, paru chez Dorbon aîné, en 1909, et dont le tirage, strictement limité à 500 exemplaires tous numérotés, fut épuisé dès 1910, et ne sera jamais réédité.--C. F.

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CEUX DE LA GRAND'CHAMBRE

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LA ROYALE CHARITÉ

_pour une petite stèle turque,_ _verte, à l'épitaphe d'or,_ _et pour la pensée gardienne..._

Cette charité-là, c'est à moi qu'on la fit.--Il y a longtemps: beaucoup d'années.--Celui qui me la fit, je ne le nommerai pas. Il était illustre déjà, quand il me la fit. Aujourd'hui, deux siècles sont fiers de l'avoir vu, l'un naître, l'autre vivre. Son nom n'est donc pas de ceux qu'on peut écrire sans inconvenance. Mais, s'il daigne lire ces lignes, il se reconnaîtra. Et puisse l'hommage très humble de ma reconnaissance lui être doux, venant après mille et dix mille injures abjectes qui lui furent naguère prodiguées, lors qu'il osa noblement défendre, avec tout son courage et tout son génie, une bonne et belle cause que la plèbe ignorante avait décrétée mauvaise, et que les dieux injustes ont d'ailleurs condamnée.

Je vous ai dit qu'il y a très longtemps: beaucoup, beaucoup d'années. En ce temps-là, lui, marin, servait encore sur les flottes de France. Moi, mes cheveux étaient presque tous noirs, et je n'en ai plus un seul qui ne soit maintenant couleur de neige.--Lui commandait, sur des eaux très lointaines, un petit vaisseau de guerre, dont la dernière planche a brûlé depuis bien des hivers dans l'être des démolisseurs. Moi, marin comme lui, j'étais enseigne, frais promu, à bord de ce petit vaisseau; et j'y jouais les grands maîtres de l'artillerie... Formidable artillerie! quatre canons, gros comme trois fusils... L'un des quatre ne m'en fit pas moins, certain jour, une assez sanglante plaisanterie, grâce à cette bonne poudre B, dont nous n'avions pas encore appris à nous méfier... Il y a si longtemps!--Mais ce n'est pas de poudre qu'il s'agit.

Un soir donc,--un soir d'avril, un joli soir de printemps, que les fleurs nouvelles devaient embaumer délicieusement, à terre, mais que la brise de sud-ouest changeait pour nous en un vilain soir de bourrasques et de grains,--notre bateau faisait pour rentrer dans son port d'habitude, après neuf longues semaines d'une de ces navigations dites «télégraphiques», dont les bâtiments de guerre sont plus coutumiers qu'ils ne voudraient:--On part tout d'un coup, vite, vite, sur un ordre mystérieux, reçu par T. S. F.; on «fait du nord», par exemple, vingt-quatre heures durant; puis autre chose: de l'est, ou du sud; puis du S. 65° E, ou du N. 88° E; puis on mouille au large d'une côte déserte; puis on y reste quinze jours, ou six mois, sans prendre langue;--tout ça, sur de nouveaux ordres, mystérieux de plus en plus, qui vous tombent du ciel au fur et à mesure, par T. S. F. toujours, drus comme grêle;--et finalement on revient,--sans avoir rien fait, sans avoir rien vu, sans savoir pourquoi on est revenu, sans savoir pourquoi on était parti.--Voilà ce que c'est qu'une navigation télégraphique.

Donc, notre bateau faisait route, par brise fraîche et mer houleuse, pour rentrer dans son port d'habitude, après neuf semaines d'une promenade de cette espèce-là. Bien entendu, nous étions partis, soixante-trois jours plus tôt, un peu brusquement: sitôt l'ordre déchiffré, et sans prendre même le temps d'envoyer à quiconque le moindre _p. p. c_. En outre, la côte déserte qui nous avait abrités était une côte sérieusement déserte, hors toutes routes postales; en sorte que, soixante-trois jours durant, personne au monde n'avait pu recevoir de nous la moindre nouvelle,--pas un mot, rien, ce qui s'appelle rien!--ni seulement deviner ou soupçonner quoi que ce fût de notre sort. Nous étions partis; on le savait; mais on ne savait que ça... Étions-nous arrivés quelque part? où? quand? et quand reviendrions-nous? voire, reviendrions-nous jamais ... autant d'énigmes sans Édipe. Soixante-trois jours durant, mes amis à moi, par exemple ... mes amies aussi ... avaient fort bien pu croire, tous et toutes,--mon Dieu! non sans quelque apparence de raison!--que je les oubliais, ni plus, ni moins!... Dame! mettez-vous à leur place! qui donc, sauf un marin, ne haussera pas les épaules jusqu'au plafond en écoutant semblables balivernes: un navire qui s'en va sans savoir où il va? un voyageur, neuf semaines durant, claquemuré dans un pays sans boîte à lettres?--A d'autres, mon bon monsieur! vos vessies sont des lanternes! elle est à dormir debout votre histoire de brigands!

Donc, aucun doute: c'étaient des phrases dans ce goût qui allaient nous accueillir au débarqué... En d'autres temps, je m'en serais soucié comme un poisson d'une pomme... Mais en ce temps-là ... que voulez-vous!... je m'en souciais un peu davantage... Même, à la seule pensée qu'une certaine bouche, que je savais trop bien, me dirait peut-être ces phrases-là, ou d'autres, pires ... et me les dirait, sans pitié, froidement, dédaigneusement, du bout de ses belles lèvres adorablement ciselées ... ouf! je tremblais comme feuille en automne!...

Ah! c'était fait exprès, et, vraiment, il y avait de quoi se casser la tête contre les épontilles!... Cette bouche, la plus fière, la plus noble que j'eusse connue ... que j'aie connue de toute ma vie!... cette bouche, dont le sourire résumait déjà pour mes yeux--et bientôt pour mon cœur--toute la grâce et toute la beauté, tout ce qu'il peut y avoir au monde d'adorable, de divin ... cette bouche enfin, que, du premier moment, j'avais aimée d'un si grand amour que je n'osais même pas imaginer son baiser ... cette bouche-là, trois jours, tout juste, avant notre absurde départ, imaginez qu'elle m'avait dit, très tendrement: «Je ne vous aimerai jamais, jamais, jamais!» Nulle promesse plus claire, n'est-ce-pas? Mais le départ était venu, et la promesse n'avait pas été tenue, et la bouche désirée ne m'avait pas dit: «Je vous aime...»--parce que trois jours, c'est trop peu, pour qu'une femme, même amoureuse, puisse honnêtement franchir l'étape qu'il y a depuis là jusqu'ici, depuis: «Je n'aimerai jamais...» jusqu'à: «J'aime!...» Neuf semaines, par contre, c'est trop, beaucoup trop!... neuf fois trop, d'après l'arithmétique officielle de l'amour!--Neuf fois!... j'avais donc, neuf fois pour une, perdu ma chance ... manqué mon heure ... l'heure unique, si fiévreusement attendue, espérée, respirée, l'heure où j'eusse entendu la bouche consentante me dire enfin: «Oui...» plus tendrement que naguère elle ne m'avait dit: «Non...». Cette heure-là, mon heure éternelle, l'avoir perdue!... ah! les larmes m'en sautaient hors des yeux, chaudes comme braise, amères comme fiel... Oui! j'en vins à pleurer bel et bien, sur la passerelle, pendant un quart; et les timoniers de veille m'apportèrent un verre d'eau du charnier, persuadés «qu'une saleté d'escarbille s'avait comme ça foutue dans l'œil au lieutenant, et que ça devait tout de suite _s'extracter_...» Ainsi fut sauvée ma face.....

Mais ce n'était pas fini! ce ne pouvait pas l'être! Je ne désespérais pas, non! Nous revenions, maintenant, enfin! une heure nouvelle allait donc sonner, l'heure du retour, l'heure du revoir... Cette heure-là, par tous les dieux! je ne la laisserais pas m'échapper, comme l'autre, j'en jurais ma vie! Non, non, non! rien n'était perdu! il ne s'agissait que d'arriver au port, d'arriver vite, vite ... car j'avais cette sensation superstitieuse que les neuf semaines déjà révolues ne comptaient pour rien, tant qu'elles n'étaient que neuf ... et qu'elles compteraient pour tout, au contraire,--pour l'éternité, pour la géhenne,--si elles devenaient davantage ... si le destin s'avisait d'ajouter un seul jour aux quatre jours de la traversée, aux quatre jours ultimes, précédant l'arrivée au port, précédant le revoir...

Quatre jours: un dimanche, un lundi, un mardi et un mercredi. Nous faisions route pour atterrir le jeudi matin. Et cela tombait vraiment à souhait: car, le jeudi, après midi, je savais où trouver celle que je cherchais, et la trouver seule...

Je vous l'ai dit déjà, nous avions mauvais temps, pour achever notre voyage. La mer roulait de grosses lames cylindriques, vertes, frangées, d'écume grise, et le vent soufflait grand frais. Notre coquille de noix fatiguait, et craquait, et geignait de tous ses membres, à chaque coup de tangage. Comme juste, le quart fut rude. Il fallait s'attacher aux rambardes pour n'être point enlevé par les vagues. Quand vint le troisième jour, le mardi, nous commencions d'être tous terriblement las; et lui, notre chef, le commandant du navire, plus que nous tous: il n'avait guère quitté la passerelle, quarante-huit heures d'affilée. Le soir, la bourrasque n'avait pas molli. Le commandant ne se coucha encore pas. Cela lui faisait donc trois nuits de veille, en bottes et suroît. Il n'avait, tout ce temps, rien mangé de mieux qu'un morceau de pain dur, arrosé d'eau de mer.

Le mercredi, quatrième jour, je pris, moi, le quart à huit heures du matin; et je vis tout de suite que le commandant était, lui, à bout de forces, ou presque...

Deux cents milles nous restaient à franchir: vingt heures à dix nœuds. La mer était toujours très grosse. Le commandant n'en avait donc pas fini avec la passerelle; il risquait fort de ne pas dormir avant le lendemain, jeudi. Il profita pourtant d'une embellie, vers le milieu du jour, et s'assoupit, debout, accoté contre la rambarde, les reins retenus par la sangle du sondeur; mais les embruns le fouettaient sans trêve au visage. Sur les deux heures, la brise força d'ailleurs; et quand vint le crépuscule, le ciel échevelé me fit songer à deux chignons de femmes en bataille, deux chignons follement enchevêtrés, l'un rouge et l'autre brun. C'était très joli, mais ça promettait une nuit affreuse.

Or, juste au moment que le disque cramoisi touchait l'horizon, dentelé comme une scie par les vagues lointaines, nous passions, dansant de plus belle, par le travers d'une petite île accore, sentinelle avancée du continent. Cette île, qui fut volcan dans sa jeunesse d'île, imite assez bien la forme d'un anneau brisé. La brisure de l'anneau est une façon de détroit, minuscule, accessible tout de même aux petits navires. Et, ce détroit franchi, les petits navires trouvent, au centre de l'anneau jadis cratère, aujourd'hui lac, un abri, une rade véritable, la plus sûre et la plus paisible que je sache...

Nous passions donc par le travers de cette rade-là, tanguant, roulant toujours. Et lui, notre chef, le commandant, pâle comme cadavre, et désespérément roidi entre sa rambarde et sa sangle, pour ne pas tomber à plat pont d'épuisement, regardait vers l'îlot, sans voir...

Mais, tout d'un coup, il vit. Et il tressaillit, et ses yeux brillèrent. Moi, je tressaillis aussi,--n'ayant pas encore deviné, mais inquiet déjà, vaguement...

Je n'eus pas la peine de deviner, d'ailleurs ... l'instant d'après, il commanda:

--A gauche, la barre! quinze à gauche! vingt!... dressez maintenant!... et gouvernez comme ça ... sur l'entrée de la passe ... entre les deux pointes, oui!...

Je sentis un grand froid glisser tout le long de mon dos, de la nuque aux reins. Lui s'était retourné vers moi:

--Vous êtes de quart, Fargone, hein?... Bon!... Rappelez donc l'équipage aux postes de mouillage!... Nous allons entrer là-dedans, y jeter un pied d'ancre ... et passer la nuit tranquille, à l'abri... Demain, il fera jour...

Il essaya de sourire. Sa lèvre, inerte, n'y parvint pas. Il acheva, pour soi, bouche fermée:

--Je suis crevé! il faut que je dorme!

Moi, j'obéissais. Les sifflets de manœuvre grinçaient dans le vent déjà moins brutal: l'île plus proche nous masquait déjà du large. La passe semblait s'élargir devant notre étrave, presque libérée, maintenant, des gifles furieuses de la mer...

J'avais obéi. L'équipage était aux postes de mouillage. Cent mètres encore, et nous aurions franchi la passe...

Alors le courage me manqua, et je sentis que j'allais pleurer,--pleurer encore!--de regret cuisant, de morne souffrance... Vous comprenez: la nuit dans cette rade, c'était le retour au port retardé de douze heures; nous serions là-bas le soir, au lieu d'y être le matin; et ce ne serait pas ce jeudi-ci, ni l'autre, peut-être, ni après, ni jamais! j'en avais le pressentiment! que je retrouverais la chère bouche aux belles lèvres, la bouche aimée...

Je m'étais détourné. Je regardais la lame de sillage, fixement ... c'est plus vert que les vraies lames de houle, une lame de sillage ... avec moins d'embruns floconneux à la crête...

Tout à coup, la voix bien connue m'appela:

--Fargone!

Je fis demi-tour, raidissant mes mâchoires, ma bouche et mes sourcils:

--Commandant?

Je dus le regarder en face. Mais je suis sûr que je me tins très bien, et que mon visage demeura tout à fait impassible. Lui me regardait néanmoins avec des yeux singuliers.

A la fin:

--Allez vous-en!--fit-il, bourru:--avec votre air ahuri, vous m'ôtez de la tête ce que je voulais vous dire...

Je m'inclinai, muet. Lui soupira,--d'un grand soupir d'homme très, très las:

--Bah!

Et brusquement, il commanda:

--A droite, la barre!... quinze! vingt!... Dressez! Fargone, faites rompre l'équipage des postes de mouillage!

Abasourdi, bouleversé, je le regardais et je n'osais répéter l'ordre:

--Eh bien! quoi?--dit-il.--C'est pour aujourd'hui ou pour demain?

Alors j'obéis, en hâte. Une marée montante de joie ruisselait dans toutes mes veines et dans toutes mes artères.

Quand le dernier homme eut quitté le pont, quand le tangage et le roulis eurent recommencé de nous secouer, à peu près comme les cuisinières secouent la salade dans le panier de fils de fer, je ne retins pas cette question-ci, qui monta malgré moi de mon cœur à ma bouche:

--Commandant ... alors?... vous ne voulez plus passer la nuit au mouillage?... vous ne voulez plus retarder notre arrivée là-bas?...

Il haussa lentement ses épaules, lourdes de fatigue amoncelée:

--Non,--dit-il...

Il avait abaissé son regard sur moi. Il hocha la tête:

--Non, mon ami! Je ne veux plus. Je ne veux plus, parce que, tout à l'heure ... pendant que je voulais ... vous avez eu trop de chagrin!... trop! je vous ai vu... Alors, je ne veux plus, parce que, moi aussi, jadis ... quand j'étais jeune comme vous ... j'ai eu du chagrin comme vous...

Il regarda vers la terre:

--Et parce que ... jadis ... on n'a pas eu pitié de moi...

Il appuya dans mes yeux qui vacillaient un peu son regard clair:

--Tout de même ... mon petit ... n'oubliez pas trop vite qu'un vieil homme vous a sacrifié aujourd'hui son dernier, son suprême plaisir de vieil homme: dormir quand il a sommeil, se reposer quand il est las...

Je n'ai pas oublié.

Je n'oublierai pas. Et cette royale charité qu'il m'a faite, lui, je désire vivre assez pour la rendre au premier jeune amant fiévreux et douloureux que je rencontrerai...

* * * * *

L'AMOUREUSE TRANSIE

_à J. Paul-Boncour._

Ceci est une histoire vraie. D'ailleurs,--qui l'inventerait?

En l'an de grâce 1904, j'ai passé quelque trois mois aux Antilles, dont cinq ou six semaines à Fort-de-France en Martinique. Mon dégoût des Yankees m'avait rejeté là; et j'y restais, malade de spleen.

C'était au mois de mars. J'étais arrivé depuis une semaine. Et j'avais tout juste eu le temps de constater, du lundi au dimanche, que le pays était beau,--un radieux pêle-mêle de forêts et de montagnes;--que les mulâtresses étaient jolies; et que les cocktails étaient bien dosés. (New-Orléans est l'éden originel des cocktails; mais Fort-de-France est leur paradis retrouvé.)

Je m'ennuyais cependant,--parce que les cocktails et les mulâtresses sont pour moi de trop vieilles amours, et parce que je suis trop obèse et trop arthritique pour goûter la poésie rhumatismale des ascensions alpestres et des rêveries forestières. Un soir, donc, cherchant un soupçon de fraîcheur au bord de la mer,--le mois de mars martiniquais vaut le mois d'août parisien,--je vis avec soulagement entrer en rade un grand trois-mâts à vapeur, de silhouette très archaïque: phares carrés, poupe massive. Du premier coup d'œil, j'avais reconnu le _Duguay-Trouin_, en ce temps-là frégate-école de nos aspirants de marine. Le soir même, tout Fort-de-France, rajeuni et tapageur, était envahi par une horde de casquettes blanches et de dolmans noirs à boutons d'or.