Part 8
--Monsieur Le Duc? vous boirez bien un peu de porto?... Je ne vous offre pas de thé, parce que les marins ne l'aiment pas toujours, n'est-ce pas?... Mais du porto?... avec moi?... vous voulez bien?... Asseyez-vous!... ici, dans ce fauteuil!... Je vais vous servir... Vous avez au moins cinq minutes?... Nous allons causer de votre navire! vous l'aimez, vous aussi, cette belle _Pensée_ toute blanche? le capitaine Villiers l'aime plus que tout au monde, lui ... et je sais que vous vous entendez parfaitement, vous et le capitaine ... alors, vous devez avoir les mêmes goûts...
--108, Le Duc, confortablement calé au plus profond d'une large bergère, et son verre à porto dans sa main, se sent tout à fait à l'aise.--Ça n'est pas intimidant, une dame comme ça: point fière, et qui sait de quoi il retourne!... On peut parler.--Et 108, Le Duc, parle. Il bavarde même, ravi d'être écouté, approuvé, compris. Il raconte les histoires du bord; puis, les histoires du pays. Et bientôt, très enhardi par le sourire si doux de la jolie dame, il se lance dans les confidences dernières: il nomme sa promise, la belle Jannik, celle de Landévennec, avec qui on se doit accorder, sitôt retour de campagne... Et il énumère en grand détail tous ses plus chers projets d'avenir.--La dame, elle, tout de bon intéressée, répond, réplique, questionne, conseille. Et le temps passe très vite. 108, Le Duc, n'a cependant pas perdu la notion des justes mesures. Une visite, même très cordiale, on ne peut pas l'allonger au delà des limites qu'impose le savoir-vivre. On a beau être comme entre amis déjà anciens, ça ne serait pas à faire de se faire indiscret... 108, Le Duc, se lève au moment correct, et prend congé dans les formes:
--Madame, à présent, c'est pour vous faire l'honneur de vous dire adieu ... avec le respect que j'ai... Mais pour monsieur Villiers, aussi donc? vous avez des choses à y faire dire?...
Pour monsieur Villiers?--Madame Erizian, prise au dépourvu, hésite... Pour monsieur Villiers ... des choses?--Hélas! ces choses elles seraient trop, sans doute ... ou trop délicates... Et madame Erizian se résigne à n'en dire aucune ... elle se résigne,--avec une nuance de regret dans sa voix chaude:
--Mon Dieu ... rien.
108, Le Duc, n'insiste pas. Il a compris,--compris encore,--tout compris.--Et il salue:
--Alors, madame ... à vous revoir!...
Mais madame Erizian l'arrête:
--Oh! attendez, monsieur Le Duc ... attendez deux petites secondes... Je voudrais ... vous donner...
Diable?... pas de l'argent, au moins?... ça ... ça gâterait tout...
Non, non!--108, Le Duc, promptement rassuré, respire.--Pas de l'argent! autre chose ... qu'on peut accepter: deux pleines poignées de roses, arrachées aux gerbes des grands vases qui embaumaient tout le salon...
--Tenez, monsieur Le Duc... Votre capitaine, quand il vient me voir, emporte toujours un peu de mes fleurs ... il les aime tant ... mes fleurs ... à la folie!...
Madame Erizian sourit, d'un sourire malicieux...
--Aujourd'hui ... puisque c'est vous qui êtes venu, c'est vous qui les emporterez!... Je vous les donne, à vous... Et vous ferez sécher la plus belle dans un livre, pour en faire cadeau, quand vous retournerez en Bretagne, à mademoiselle Jannik...
A l'échelle bâbord de la _Pensée_, le canot des permissionnaires accoste. 108, Le Duc, saute à bord le premier, et, tout droit, court vers la chambre du lieutenant de vaisseau Villiers...
A la porte il s'arrête, et détache une rose blanche de la grosse gerbe:--la rose de Jannik.--Elles sentent tout de même richement bon, ces roses-là!... aussi bon, ma Doué! que madame Erizian elle-même... Pauvre capitaine Villiers, qui, aujourd'hui, n'a respiré ni les roses, ni la dame... Et ça doit être vrai, vraiment vrai, qu'il les aime à la folie, ces roses-là ... et qui sait! la dame aussi, peut-être bien!...
108, Le Duc, cache dans sa falle la rose blanche de Jannik,--et frappe...
--Entrez!
--C'est moi, cap'taine!... que je viens vous rendre compte... Elle était toute seule, la dame... Donc j'y ai remis les deux lettres ... je veux dire la lettre et le machin ... le discours ... et alors...
--Alors?....
L'officier, les yeux avides, regarde le matelot...
--Alors ... (108, Le Duc, rouge comme braise, se jette à corps perdu dans le mensonge et la mauvaise foi...) alors ... cap'taine ... elle m'a dit de vous dire, comme ça, la dame ... qu'elle a bien ... bien de l'amitié pour vous. Et ... à preuve!... elle m'a donné ce bouquet ici ... pour que je vous le donne à vous!...
* * * * *
LA CRAPULE
_au comte Albert de Pouvourville._
Dans sa chambre d'acier, chaude comme un four sous le soleil perpendiculaire qui tape dur la tôle blindée, Fargue, le lieutenant de vaisseau canonnier, achève l'interminable calcul des «points supplémentaires» et des «points exceptionnels» de ses quartiers-maîtres chefs de section. Autant de fois (2 multiplications + 2 divisions + 3 additions) que d'hommes. A chaque nouveau chiffre, Fargue jure,--à cause du petit ruisseau de sueur qui coule tout le long de ses bras, des épaules aux ongles...
A la porte, on frappe:
--Quatre heures moins cinq, cap'taine!
--Zut!... merci!...
C'est l'instant de monter au quart. Fargue, grognant, enfile le veston jeté sur la couchette et boucle le ceinturon réglementaire...
Ça y est.--Hop! en haut le monde!... Sur la dunette, on trouvera peut-être un soupçon de brise...
--Cap'taine! la machine demande à vider les escarbilles... C'est la quatrième série qui est de corvée...
--La quatrième série aux escarbilles!
Le maître de quart, sifflet au bec, répète l'ordre:
--Hui ... hui ... huitt!... La quatrième série aux escarbilles!...
Fargue, qui arpente la dunette de tribord à bâbord et de bâbord à tribord, fait demi-tour et s'éloigne, sans plus de souci des escarbilles, dont l'extraction s'opère par l'escarbilleur électrique, sans difficulté possible...
Tout de même, un tumulte éclate là-bas, sur l'avant des cheminées. Un mot très énergique,--trop!--lancé d'une voix suraiguë, siffle jusqu'à l'oreille de l'officier.
--Hein?... Zut et zut!... quoi encore?...
Au galop, un caporal d'armes accourt:
--Cap'taine!... il y a comme ça 464, Tiphaigne, qui refuse l'obéissance!
--Sacré nom de sacré n... Ça va bien! j'y vais!
Fargue a juré de plus belle. Quelle rouille! quelle plaie! quelle crapule! ce Tiphaigne!... Incontestablement la plus sale bête du bord... Rien à en tirer, rien!..
Auprès de l'escarbilleur, la quatrième série forme le cercle. Au centre de ce cercle, 464, Tiphaigne, assis sur son derrière, oppose aux ordres les plus formels une magnifique inertie.
Congestionné de fureur, le maître de quart l'apostrophe:
--C'est-il oui, c'est-il non?... une fois, deux fois, trois fois?... 464, voulez-vous manœuvrer le moteur?
--Une fois, deux fois, trois fois ... je ne veux pas,--déclare 464, Tiphaigne, d'une voix angélique.
Il a d'ailleurs en vérité l'air d'un doux séraphin, 464, Tiphaigne. Imaginez une figure de demoiselle, toute blanche et rose, avec de fins cheveux blonds, qui bouclent malgré la tondeuse obligatoire, et de candides yeux couleur de ciel.--A cette figure-là, vous donneriez le bon Dieu sans confession!--Heureusement, Fargue connaît le pèlerin:
--Tiphaigne! s'il vous plaît? quand je vous parle, vous pourriez peut-être vous lever?...
--Oui, cap'taine...
Il s'est levé docilement. Mais son obéissance n'ira pas plus loin, c'est clair. Et Fargue, qui ne s'y trompe pas, réfléchit le temps d'un clin d'œil... Répéter l'ordre? faire constater le refus?... Conseil de guerre alors! et tout ce qui s'en suit... Est-ce sage? est-ce utile? La discipline y gagnera-t-elle? L'équipage le connaît, ce Tiphaigne ... et l'équipage connaît Fargue:--Si Fargue fait grâce, l'équipage comprendra très bien que cette grâce n'est pas faiblesse ... qu'elle est dédain ... ou pitié...
--Tiphaigne! demi-tour! allez en prison!... Ça vaudra mieux!
--Oui, cap'taine!... Aller en prison, oui! je veux bien!...
Chez le commandant, Fargue, pièces en main, expose le cas:
--L'homme est en prison, commandant... J'ai jugé que le meilleur était de l'y envoyer de pied ferme, sans insister pour obtenir l'obéissance qu'il m'eût certainement refusée, comme il la refusait au sous-officier... C'est une sorte de fou, vous savez!... Responsabilité très atténuée...
--Oui ... peut-être...
Le commandant a pris le livret matricule du délinquant:
--Tout de même ... votre protégé ... il abuse un peu!... Vous avez lu le relevé de ses punitions?
--Oui, commandant...
--C'est coquet!... deux cent seize jours de prison, en dix-huit mois de service!
--Oui, commandant...
--Et des motifs exquis! _Trente jours: scandale sur territoire anglais, et avoir été ramené sans pantalon par la police civile... Soixante jours: dans la nuit qui a suivi le naufrage de la_ Dordogne, _ayant été chargé de préparer du vin chaud pour l'équipage, s'est mis en état d'ivresse folle..._
--Il avait le naufrage gai, commandant...
--Oui ... les matelots sont rigolos, c'est classique! Enfin ... puisque vous y tenez ... (le commandant se décide à sourire...) puisque vous y tenez beaucoup ... trente jours, encore!... avec un motif ... euphémique... Ecrivez, je vous prie: _Retard ... indéfini ... à exécuter un ordre..._ Allez, Fargue ... et dites à votre bonhomme qu'il vous doit une fière chandelle... Biribi lui pendait au nez!...
Dans le compartiment du servo-moteur qui lui sert de prison, 464, Tiphaigne, accroupi sur une glène de fil d'acier, médite.
--Eh! là ... en bas!... 464!--la barbe grise d'un sergent d'armes s'est encadrée dans le chambranle de la porte étanche;--464!... Le commandant, comme ça, il te colle trente jours!
464, Tiphaigne, qui s'attendait à mieux, s'étonne loyalement:
--Pas plus?
--Pas plus! Mais le capitaine, il m'a dit de te dire, comme ça, que c'était rapport à la chose que le commandant n'est pas méchant ... parce que ç'aurait pu être le Conseil!
--Pour sûr!--affirme 464, Tiphaigne, convaincu.
Et, la seconde d'après, ayant pesé le pour et le contre:
--Ah! ah!... il n'est pas méchant, le vieux?... Pour lors, on va pouvoir s'amuser, aussi donc!
Quinze jours ont passé. 464, Tiphaigne, ne s'est pas «amusé» encore. A deux reprises seulement, par simple goût d'indiscipline, il a sali le parquet d'acier de sa prison et refusé net de rien balayer. Et, à deux reprises Fargue, le lieutenant de vaisseau canonnier, a intercédé auprès du commandant. Les trente jours de prison sont devenus quatre-vingts dix, mais le conseil de guerre n'est pas encore convoqué.
--Fargue,--a dit le commandant,--vous êtes bien aussi têtu, dans votre genre, que le nommé Tiphaigne!... C'est un parti pris, alors, d'épargner jusqu'à la gauche cette crapule qui se fiche de nous?
--C'est-à-dire tant que vous y consentirez, commandant! Je ne crois pas d'ailleurs que l'indulgence, même outrée, soit une méthode absolument mauvaise...
--Oh!... quant à ça ... moi non plus!
Quinze autres jours ont passé.--464, Tiphaigne, estime que l'heure a sonné des divertissements de bon goût.
Du fond de son servo-moteur, le voici qui hèle:
--Factionnaire!
--Quoi c'est-il que tu veux? _
--Va z'appeler le caporal d'armes!... et dis-y comme ça que je veux parler à l'officier de quart!...
Justement c'est Fargue, l'officier de quart. Il se promène à son habitude sur la dunette, de tribord à bâbord et de bâbord à tribord. Tiphaigne, encadré de deux hommes de garde, s'avance et salue très correctement:
--Je voudrais parler au commandant, cap'taine!...
--Au commandant? pourquoi?...
--Pour une chose ... une chose personnelle intime... Oui bien, cap'taine!...
Pour une chose «personnelle intime»? diable! Qu'a-t-il encore inventé, 464, Tiphaigne?...
--Tiphaigne ... si vous y tenez absolument, vous parlerez au commandant ... mais ça risque de vous attirer des ennuis, vous savez?... Voyons: si vous me la disiez d'abord ... à moi ... cette chose «personnelle intime»?...
--Pas possible, cap'taine! c'est une vraie chose personnelle intime!... que ça n'arregarde que rien que le commandant!...
--Bon!... attendez!...
Et Fargue, fantassin défiant, part en avant-garde.
--Commandant, voilà!... j'ignore absolument ce dont il peut s'agir... Mais vous connaissez l'homme...
--Oh! oui!... plutôt deux fois qu'une! Faites-le venir. Je vous promets de ne pas le manger.
Dans le cabinet de travail du grand chef, 464, Tiphaigne, est entré; et les hommes de garde sont ressortis.
--Eh bien! Tiphaigne, vous avez voulu me parler? pour une affaire «personnelle intime»?... nous voilà seuls: allez-y!
--Oui, commandant!... Alors ... c'est pour celui de vous dire ... que «la nature humaine» ... elle a «ses exigences»!...
Ahuri, le commandant lève les sourcils,--d'une ligne trop haut.--Tiphaigne, ravi de son effet, poursuit sa phrase,--laborieusement composée, et par cœur apprise:
--Elle a ses exigences, que je dis ... oui ... la nature!... Alors ... commandant ... comme il y a dans les trente, trente-un jours que je suis en prison ... et comme, aussi donc, je suis un matou pas coupé du tout ... alors, je vous demanderais, comme ça, de donner l'ordre, à deux, trois caporaux d'armes, pour qu'ils me conduisent au b...
Et il lâche le mot cru, froidement,--triomphalement.
Un silence,--assez long.
Malgré l'énormité du cas, le commandant n'a rien perdu de son flegme. Et il observe attentivement le matelot,--la crapule.--La crapule, elle,--464, Tiphaigne, comprime tout juste sa joie orgueilleuse.--Hein!... tout de même!... il est épaté, le vieux! et salement!... Ça coûtera ce que ça coûtera, mais pour du tafia, voilà du tafia! et du bon! et du raide!...
Patatras! la situation se retourne!... Et c'est au tour de 464, Tiphaigne, d'ouvrir une bouche en œil-de-bœuf!--Le commandant, calme comme bronze, a répondu:
--Je regrette!... Mais je viens de repasser dans ma tête le règlement ... et le service des caporaux d'armes est nettement délimité. Donc, impossible de leur donner l'ordre que vous sollicitez: ils auraient le droit de réclamer; et moi, en cas de réclamation, je serai désavoué par l'amiral!... Je regrette!... impossible.--Retournez en prison.
Et 464, Tiphaigne l'oreille basse y retourne.--Ah bien!... il n'y a pas à dire!... il s'est richement f...u de 464, Tiphaigne, le vieux!...
Sur la dunette, le commandant raconte à Fargue la burlesque aventure:
--Eh bien? êtes-vous content de moi?... Je ne l'ai pas mangé, vous voyez!...
--Ah! commandant!... permettez-moi, très respectueusement, de vous féliciter!... Vous avez été sublime!....
--Peuh! un peu de présence d'esprit, voilà tout ce qu'il fallait... Seulement, je me demande une chose: à quoi bon tant de peine, et tant de diplomatie, pour sauver tant de fois, et malgré lui, votre crapule?...
--Qui sait, commandant? un homme sauvé, c'est encore un homme!... donc, un homme de plus.--Qui oserait dire de combien d'hommes nous aurons peut-être besoin, un jour?
Trois semaines ont encore passe.--Voici venue l'école à feu trimestrielle.--L'escadre, division par division, défile devant les éléments de grand but, qui se découpent sur l'horizon en très lointaines silhouettes grises...
--Les hommes punis de prison,--à l'appel sur le pont arrière!
Sur la passerelle, Fargue répond d'un geste indécis au coup d'œil ironique du commandant:
--Tiphaigne?... Dame! commandant ... j'espère que, par exception, il ne refusera pas aujourd'hui l'obéissance...
--Qu'est-ce que vous en faites pour l'école à feu?
--Un pourvoyeur... il n'est bon qu'à ça... et encore?...
Les canons, de leur voix effroyable, ont coupé le dialogue. Et Fargue, ses jumelles aux yeux, commence son réglage:
--Huit mille six cents ... huit mille deux cents... Feu de salve: attention! feu!
464, Tiphaigne, précisément, vient d'être envoyé sous la passerelle, au canon de 164mm, 7 bâbord. A dix pas en arrière de la culasse, quarante cartouches et quarante obus sont alignés: les parcs de réserve. Les pourvoyeurs, en ligne de file, assurent le va-et-vient des parcs à la pièce...
Au commandement du capitaine, le pointeur a pressé sur la détente. Le premier coup éclate. Les servants, à toute vitesse, rouvrent la culasse, arrachent la douille, et lancent dans l'âme fumante le nouvel obus et la nouvelle cartouche, apportés par le premier couple de pourvoyeurs...
--Paré! Feu!
Le second coup éclate ... le troisième ... le quatrième...
--Hâââ!...
Une détonation,--qui ne ressemble pas aux détonations des canons... Un immense éclair rouge, qui jaillit en arrière, au lieu de jaillir en avant... Et quatre hommes qui s'effondrent, broyés.--La poudre,--la sinistre poudre!--vient encore de faire des siennes. Le quatrième coup est parti tout seul,--avant que la culasse fut refermée...
Renversé par la secousse et relevé dans la même seconde, Fargue s'est rué du haut de la passerelle au bas, et hurle:
--Les cartouches! nom de Dieu! jetez les cartouches! jetez les cartouches à la mer!
Elles flambent déjà, les cartouches ... elles fusent: le feu du canon déculassé, en dix secondes, a gagné le parc à cartouches. Dix autres secondes, et le feu du parc à cartouches gagnera le parc à obus.--Or, les obus ne fusent pas, eux: ils explosent. Donc, dix secondes encore, et le cuirassé--saute,--comme jadis sautèrent l'_Iéna_ et la _Liberté_...
Mais, à l'ordre de l'officier, une voix étouffée répond déjà, du plein milieu de la fumée et des flammes:
--Oui, cap'taine!...
La voix de Tiphaigne... Oui: la voix de 464, Tiphaigne, qui,--pour la première fois de sa vie! sans qu'on lui ait répété l'ordre, et sans que lui-même ait murmuré, ni réclamé, ni protesté, ni hésité, et tout de suite, et en courant,--obéit.
Fargue l'entrevoit, qui bondit le premier, du parc au plat bord. A bout de bras, il brandit quatre cartouches, d'où jaillissent quatre longues colonnes de feu. Derrière lui, les autres pourvoyeurs, et les servants, et le pointeur, tous s'élancent à la rescousse. Quand l'officier arrive au canon, la dernière cartouche est à l'eau...
--Tiphaigne?
--A vos ordres, cap'taine!...
Il s'avance, il salue. Et, stupéfait, pétrifié,--respectueux,--le lieutenant de vaisseau s'arrête, et salue à son tour:--Au bout du bras de 464, Tiphaigne, il n'y a plus de main: il y a une chose informe, rouge, qui pend, et d'où le sang gicle.--L'explosion du canon a fracassé les cinq doigts du pourvoyeur.--Et c'est avec ce moignon sanglant que 464, Tiphaigne, la crapule,--pour obéir!--a empoigné les cartouches incandescentes.
* * * * *
LA BALEINIÈRE DEUX
_au colonel L. Jouinot-Gambetta._
--Armez la baleinière deux!
Le sifflet du maître de quart appuie le commandement d'un trille aigu, et les caporaux d'armes galopent de la teugue à la dunette:
--A l'appel, les baleiniers deux! à l'appel!... Les baleiniers deux embarquent!...
Déjà, deux gars de bonne volonté apportent, à la course, les poulies de retour. Car la baleinière deux n'est point encore à la mer. Elle pend au bout de ses bossoirs, plus haut que le spardeck, à douze ou quinze mètres au-dessus des vagues. Et il faut l'amener, avant de l'armer.
--Allons! les baleiniers deux!... Grouille-toi un peu, mon fils!...
304, Le Kerrec, matelot de première classe, gabier breveté,--patron de la baleinière deux,--est tout juste en train de parachever l'astiquage du liston de cuivre de la dite baleinière. Confortablement juché dans l'embarcation,--à plat ventre sur la fargue, les jambes agrippées à un banc, le buste penché au dehors, la tête ballant dans le vide,--il frotte avec allégresse, en chantant un refrain de Morlaix.
Le coup de sifflet le dresse, ahuri, son fourbissage d'une main, sa pipe de l'autre:
--Quoi que c'est donc, alors?... V'là qu'on m'arme, à c'te heure?... Et par le temps d'aujourd'hui?
Le fait est que la houle est creuse, et le vent beaucoup plus que frais. L'ordinaire, d'ailleurs, ce temps-là, sur cette damnée côte marocaine. De grandes vagues rageuses déferlent d'un horizon à l'autre. Et le _Ça-Ira_, quoique au mouillage, roule et tangue pis qu'en plein océan.
A deux milles par tribord, la plage jaune et verte disparaît sous une formidable frange d'écume: la barre. On aperçoit à peine, au-dessus des embruns tumultueux, la ville maure, fine dentelle de chaux bleuâtre, et ses hauts minarets à clochetons...
--C'est-il qu'on est saoul, donc? d'envoyer _ma_ baleinière dans c'te barre-là?... Bon sang! misère!...
Et 304, Le Kerrec, crache violemment. Alerte, il n'en dispose pas moins l'embarcation, bouchant le nable, dégageant le gouvernail et larguant l'amarrage des avirons. Après quoi, son brigadier d'avant,--356, Korcuff,--étant venu le rejoindre en grimpant comme un chat le long du bossoir, les deux hommes s'accrochent aux tire-veille, et crient: «Paré!» Les poulies grincent, les palans filent, et la baleinière deux descend sans encombre jusqu'à l'eau... Clac! le déclanchement des crocs qui s'ouvrent... La baleinière flotte.--Tout de suite, une lame agressive la lance contre le flanc du croiseur. Mais, plus prompt qu'elle, 304, Le Kerrec, oppose au choc une gaffe vigoureuse:
--Veille devant, hé! Korcuff!... Veille à déborder, toi! aussi donc!
--Y a du bon!--affirme Korcuff.
Suspendus en grappe à l'échelle du tangon, les cinq autres baleiniers dégringolent l'un après l'autre dans l'embarcation cahotée.--Du bord, un ordre arrive entre deux rafales:
--Mâtez!...
--Et allez donc!--grogne 304, Le Kerrec.--A la voile, avec des risées comme ça, c'est ce qu'il faut!... Ah! misère!... Où ça qu'il est, mon ciré, bon sang?...
Il enfile le vêtement de pluie. Et, dans l'instant, un paquet d'eau lui saute au visage, prouvant l'utilité de la précaution.
La baleinière deux, cependant, hale à culer, et accoste la coupée arrière. Un officier en civil,--un gamin sans moustache, joli et fin, très élégant,--s'avance sur la plate-forme.
--Tiens!--fait 304, Le Kerrec,--m'sieu Latoque! Alors donc, je m'épate plus... Envie qu'il a d'aller à terre, le pauvre gosse! Un mois, bientôt, qu'il n'est pas descendu!... C'est jeune, ça y démange!
Et il sourit largement. Sa mauvaise humeur s'est envolée. D'abord, c'est un chic type, m'sieu Latoque. Pas dur avec le monde, et qui sait ce que c'est qu'une écoute!... Et puis, un gars d'attaque: partout où on descend seulement trois fois, il vous fiche un mari cornard! Et, tout ce que vous voudrez! mais un enseigne comme ça,---ça flatte!
Sur la plate-forme de coupée, il piaffe déjà, le gosse:
--Eh bien! 304!... c'est pour aujourd'hui ou pour demain?... arrive donc! foutre!
304, Le Kerrec, sourit de plus belle.--Hein? il jure comme il faut, cet enseigne!... Allons-y! faut pas le faire languir!
--Ho! Korcuff!... Et ta gaffe? quoi donc que tu fais avec?
Une lame énorme soulève la baleinière presque au niveau de la coupée. Bondissant comme un cabri, l'officier--tombe à pieds joints dans l'embarcation, s'assied, empoigne le timon, et commande: «Pousse!»--dans la même seconde.
--C'est jeune, mais c'est marin!--mâchonne 304, Le Kerrec, admiratif.
--Hisse la misaine!--ordonne l'enseigne.
La voile déployée claque comme un parterre de théâtre au dénouement d'une pièce à succès. La baleinière deux, prise en travers, se couche.
--File l'écoute!
Le matelot préposé à cet office s'en acquitte assez mal. Mais 304, Le Kerrec, d'un coup de poing au défaut de l'épaule, le rappelle délicatement à son devoir:
--Failli chien! enfant de ta mère! si t'écoutais quand on te parle?
L'écoute filée, la baleinière s'est redressée, pourtant, tant bien que mal. Et, vent arrière, elle pique droit sur le rivage.
A cent mètres de la barre, 304, Le Kerrec, risque un conseil, discret:
--Lieutenant!... Faudrait vous méfier, rapport aux lames de fond...
Le gosse, gentiment, allonge sa patte gantée, claque l'épaule de l'homme:.
--As pas peur, mon vieux 304!...
Puis, soudain sérieux, il se lève pour y mieux voir, et gouverne debout. Car l'instant dangereux approche.