Dix-sept histoires de marins

Part 7

Chapter 73,799 wordsPublic domain

«Ma Doué! non! Nous autres de l'_Embuscade_, nous avions notre canot amené. On sauta quatre hommes dedans, on poussa, et il n'y eut pas de temps de reste. Les deux moitiés de la _Luisa_ coulaient déjà, et on voyait la cargaison qui s'éparpillait. Ah! mon pays! cette cargaison, quelle boutique!... De quoi remonter un arsenal, oui!... Des flingots, des flingots et des flingots, voilà ce que c'était! J'en ai repêché deux caisses qui flottaient, rapport à des tonneaux vides qui s'étaient emberlificotés avec... Si «que tu aurais» vu la binette aux Pruscos, à ce moment-là!... parce que les Pruscos aussi, on les a repêchés. Je ne sais fichtre pas pourquoi, par exemple! Enfin! c'est le pacha qui a donné l'ordre. On a obéi.

«Mais sais-tu la fin finale, matelot? Le pacha Marcassin leur z'y a parlé en allemand, aux Pruscos. Et je ne sais pas quoi qu'il leur a dit. Mais, plus tard, nous les avons débarqués tous à Macao. Et ils sont devenus ce qu'ils ont voulu ... tu t'en fous et moi itou ... sauf qu'on n'en a plus jamais entendu parler, de ces Pruscos! Et, à Hong-Kong, le plus tordant c'est que les journaux angliches, aussi donc, ils imprimèrent un palabre énorme sur le «sinistre de la _Luisa_.» Paraît qu'elle avait sombré quelque part, on ne savait pas où, en pleine mer, cette pauvre _Luisa_! dans un cyclone, probable... Et pas un chat n'en avait réchappé! Comme j'ai l'honneur de te le dire! A preuve que ça figure officiellement, au jour d'aujourd'hui, sur toutes les _estartistiques_ du Lloyd! Chacun, il peut lire: «1899, mers de Chine; la _Luisa_, yacht à vapeur: _perdu corps et biens!_»

[1] Midi,--quatrième heure du _quart_ de 8 heures à 12 heures,--est _piqué_ par les cloches de bord en quatre doubles tintements.

* * * * *

L'INVRAISEMBLABLE RATIÈRE

_à Paul de Cassagnac._

--Hissez les couleurs!...

A la corne, le pavillon national, déferlé, claqua dans la brise. Par tribord, la côte marocaine blanchissait d'écume. La houle dure de l'Atlantique secouait violemment le croiseur, et des nuages d'embrun volaient, drus comme grêle.

--C'est cette goélette, à trois quarts devant! Encore un contrebandier, sûr et certain!... Prévenez l'officier canonnier!... et faites armer le 65 du gaillard!... Un coup à blanc, d'abord, hein!...

Nous étions quatre officiers, dont Férald, notre commandant, à nous cramponner aux rambardes du banc de quart.--Le _Copernic_ tanguait bas.--A deux milles sous le vent à nous, la goélette suspecte fuyait grand largue, toutes voiles dessus. La «visite» d'un croiseur français lui souriait assez peu, cela se voyait...

Le coup d'avertissement n'eut qu'un succès d'estime. Le coup de semonce fut plus heureux. L'obus, bien envoyé, ricocha sur l'avant du fuyard, à cent mètres tout au plus de son beaupré. Prudente, la goélette lofa, mit en panne, montra son étamine. Et Férald jura de plus belle: l'étamine était blanche et bleue,--portugaise,--neutre.

--Portugais, ça? Comment donc! vive Bragance!... Portugais comme moi, oui! et bourré d'armes et de munitions jusqu'à la gueule!... Forban! pirate!... Mais que faire? le pavillon couvre la marchandise!... Allons, demi-tour! revenez en route!...

Il cracha par-dessus le bord, et nous tourna le dos.

Nous autres trois, accourus tout à l'heure sur le banc de quart dans l'espoir chimérique de ce miracle, toujours attendu, jamais réalisé: une distraction,--en temps de blocus!--désabusés, nous regardions piteusement la goélette, dont le vent gonflait derechef les voiles rousses, et aussi la mer moutonneuse, et la côte embrumée, et, à nos pieds, sous la passerelle, le pont du _Copernic_, ruisselant du lavage matinal. Les matelots, jambes nues, faubert au poing, piétinaient dans l'eau savonneuse...

Tout à coup, il y eut brouhaha: hors du panneau avant, un canonnier chef de soute venait de surgir, brandissant à bout de queue un rat capturé:

--Salaud! tu ne boufferas plus mes vareuses! Où çà qu'il est, le maître-commis? j'ai droit à la double!

De tout temps, sur tous vaisseaux de toutes marines, les chasseurs de rats gagnèrent la double,--la double ration de vin: deux quarts de litre au lieu d'un.--Vénérable tradition, qui remonte au premier amiral connu, Noé.

Le maître-commis ratifia donc:

--Ça va bien! Tu l'as gagnée, tu l'auras! Va-t'en voir le cambusier, et dis-lui z'y, mon fils!...

Le commandant, son humeur adoucie, avait suivi la scène:

--De mon temps--murmura-t-il, dédaigneux,--il fallait plus d'un rat pour mériter la double!...

Il écarta les jambes pour mieux «étaler» un coup de roulis, et nous parla du haut de ses trente ans de mer:

--Messieurs, en 69, j'étais midship de détail à bord de la _Cérès_, une frégate à voiles devenue transport de bagnards. Nous «faisions» la Nouvelle-Calédonie, par Bonne-Espérance à l'aller, et par Magellan au retour... C'étaient des navigations, je vous prie de le croire!... Or, la _Cérès_ était une vieille baille, usée jusqu'aux couples, et les rats y foisonnaient. Songez que pas une porte de soute ne fermait et que toutes les cloisons ressemblaient à des écumoires! Un beau matin, voici qu'on découvre un nid complet dans la boîte aux chronomètres! Du coup, l'officier en second entre en fureur:

«--Demain,--décrète-t-il,--toute la journée, du branlebas du matin au branlebas du soir, chasse! Et la double à tout homme qui apportera six cadavres au maître-commis!

«Six, hein! notez! Mais savez-vous combien il y eut de pièces au tableau, ce soir là?--Six cent soixante-douze.--Parfaitement! Six cent soixante-douze rats massacrés du lever au coucher du soleil. Cent douze demi-douzaines. Ça coûta vingt-huit litres de vin au gouvernement.

«L'officier en second s'effara:

«--Vingt-huit litres!--répétait-il.--Vingt-huit litres!... Mais ces bougres-là vont nous vider la cambuse!... Voyons ... il reste sûrement deux fois plus de rats qu'on n'en a tué... Minute! j'y vais mettre bon ordre. Demain, chasse comme aujourd'hui! mais il faudra montrer douze rats au lieu de six pour avoir droit à la double!...

«Il se croyait «au vent de sa bouée,» comme disent les vieux mangeurs d'écoutes. Mais va te faire fiche! Le lendemain soir, on lui étalait plus de mille rats sur la dunette!

«Cette fois il jura comme feu Jean-Bart:

«--Nom de Dieu de tonnerre de Dieu! ce n'est pas possible! Ils les élèvent exprès, leurs rats! Ils en ont des réserves, des parcs, des haras! Ça ne se passera pas comme ça!... D'abord, toutes ces beuveries m'embêtent: je n'ai pas envie d'avoir un équipage saoûl du jour de l'an à la saint-Sylvestre... Donc, désormais, ce ne sera ni six, ni douze, ni dix-huit, ni vingt-quatre ... ce sera trente-six rats! qu'il faudra m'aligner avant de passer à la cambuse! Et nous verrons bien!...»

«Trente-six rats!... messieurs, ça ne se trouve pas dans une seule caisse à farine!... ni même dans plusieurs ratières perfectionnées... Vous savez, d'ailleurs, comment nos matelots chassent: à coups de corde ou de souliers!... procédé rudimentaire!--Trente-six rats!... Au souper suivant, il n'y eut plus que cinq hommes à boire la double. Et, le soir d'après, deux seulement.--Les rats devenaient méfiants: trois hécatombes successives avaient semé partout la terreur.--Bref, le surlendemain, un seul vainqueur se présenta pour remporter la palme: un nommé Chouf, calier. Il apportait ses trente-six rats, proprement amarrés par la queue tout autour d'un vieux cercle de barrique. Il but, non sans gloire, et s'en retourna dans sa cale,--pour en ressortir, vingt-quatre heures plus tard, le même cercle de barrique en main, pareillement garni!--Et c'est ici que l'aventure devient épique: «Messieurs, six semaines durant, Chouf, calier, attrapa quotidiennement ses trois douzaines de rats, sans y manquer un jour! Le fait, j'en conviens, est invraisemblable; mais il est vrai: j'en fus le témoin, plus stupéfait, certes, que vous n'êtes!... Chouf, calier, était un gaillard absolument quelconque: ni grand, ni petit, ni bête, ni malin; au demeurant, le plus brave homme du monde, ponctuel, discipliné, propre ... mais rien du héros. Œxmelin n'avait pas passé par là, ni Fenimore Cooper: Chouf n'était pas trappeur et n'était pas boucanier... Et, pourtant, ce garçon, pareil à tous les autres, ce pêcheur de sardines, né natif de Plougastel ou de Concarneau, réitérait sept fois par semaine, indéfiniment,--infailliblement! un exploit dont Bas-de-Cuir eût été jaloux! Cela dépassait l'imagination.

«La _Cérès_, cependant, «embraquait sa latitude.» Un matin, on jeta l'ancre devant Sainte-Hélène J'étais précisément en train de calculer, ce matin-là, qu'un litre de vin valant quatre doubles, et qu'une double valant trente-six rats, Chouf, au bout de l'an, aurait presque bu son hectolitre, et tué sa mille quatre-vingt-quinzième douzaine, mathématiquement ... quand l'ordre m'arriva, comme la cloche du bord piquait les trois coups doubles d'onze heures, de boucler mon sac sans trop lambiner et de transborder avant midi sur la _Junon_, qui par hasard se trouvait là. Vous savez qu'à l'époque la mode était de faire valser les aspirants. Et ces valses-là n'étaient pas des valses lentes.

«Deux draps de hamac, attachés par les coins, me servirent de malle. Tout fut tôt emballé. J'avais déjà un pied dans le youyou de ma nouvelle frégate, quand, tout à coup, je me frappai le front, et je regrimpai quatre à quatre l'échelle de la _Cérès_: Chouf et ses rats m'avaient trop intrigué! je ne voulais pas quitter Chouf sans que Chouf et ses rats m'eussent donné le mot de leur énigme.

«Je m'affalai donc à fond de cale. Chouf, assis sur une glène de filin, chiquait.

«--Chouf!--dis-je,--je débarque. On a été des amis, nous deux, pas? Eh bien! Chouf ... dites-moi, avant que j'ai quitté le bord ... dites-moi comment vous faites pour attraper vos rats?...

... «La figure de Chouf s'élargit en pleine lune, et un triomphal sourire lui fendit les joues jusqu'aux oreilles.

«--Ça, lieutenant,--prononça-t-il,--c'est mon secret! le secret à Chouf!

«--Et vous ne me le direz pas, Chouf? à moi? à moi, l'aspirant de détail? à moi qui fous le camp tout de suite sur cette saleté de _Junon_, pendant que vous allez continuer de vous la couler douce à bord de notre peau-fine de _Cérès_?

«Il s'attendrit:

--«Nom de nom d'un sacré nom! c'est tout de même vrai, lieutenant, ce que vous dites!... Alors ... écoutez voir ... non! parole de parole! je ne peux pas vous dire!... ma Doué!... je peux pas, au jour d'aujourd'hui!... Mais au jour de plus tard qu'on se reverra, moi z'et vous, malin qui sait où ... foi de Chouf! lieutenant, je vous dirai.

«Et, solennellement, la main levée, il cracha noir: il chiquait, Chouf.

«Messieurs, je vous ai dit que tout cela se passait en 69. Mon histoire est plus vieille que vous trois, hein? Elle avait trente-huit ans, tout juste, quand notre _Copernic_, l'hiver dernier ... le 20 décembre, si j'ai bonne mémoire ... passa au bassin du Salou, à Brest, pour se carèner. Or, ce même 20 décembre, vers cinq heures du soir, comme je quittais le bord après l'accorage, voilà que je croise, près de la porte Tourville, un groupe de vétérans, rentrant, eux comme moi, du travail.

«Et voilà qu'un de ces vétérans se jette littéralement sur moi, bras ouverts:

«--Commandant! commandant!... c'est vous, aussi donc?... Ah! ma Doué! ma Doué Benodet!... Je suis Chouf!

«Je me souvins tout de suite:

«--Tu es Chouf?... Sacrebleu!... Chouf de la _Cérès?_.... (Vous savez s'ils aiment qu'on leur parle du vieux temps!) Chouf de la _Cérès!_... Chouf qui attrapait les rats!...

«Il s'épanouit:

«--Oui! commandant!... Vous vous rappelez bougrement, tout de même!... vous vous rappelez les rats, aussi!... Alors ... commandant! écoutez voir ... que je vous dise comment je les attrapais, ces cochons de rats!...

«Toute ma curiosité de midship me ressaisit, comme si la vieille _Cérès_ eût été encore là, mouillée hors de la digue, et ses belles grandes voiles larguées en bannières!

«--Dis voir, Chouf?

«--Voilà, commandant! C'était une fameuse manigance, pour sûr! Personne n'a jamais trouvé ça, allez! Sur la _Cérès_, le coq mettait toujours du lard dans la soupe, du lard salé ... un peu «ancien», un peu moisi ... pas mauvais tout de même ..... vous vous rappelez ça, aussi donc?... Moi, Chouf, à souper, je mangeais pas mon lard: je le cachais comme ça, dans ma falle..... C'était pour les rats, vous me comprenez.....

«--Tu avais des pièges, alors?

«--Des pièges? que non point!... Espérez un peu... La nuit, quand on avait fait branlebas, je crochais en premier mon hamac; et, quand tout chacun s'avait endormi, moi, je me défilais ... tout nu ... sauf votre respect ... jusque dans la soute à biscuits ... cette soute, elle avait une porte ... une porte pas bien fermée...

«--Eh oui! même, les charpentiers y travaillaient toujours...

«--C'est la chose exacte, commandant!... Moi, qu'est-ce que je faisais, dans la soute? Je me collais mon lard entre les dents, et puis, à plat pont! sur le dos... sans rien bouger pied ni patte!... Dame! vous pensez que les rats n'étaient pas longs à venir! Du bon vieux lard qui puait fort, voilà leur affaire! Le temps de compter: _a, b, c, d, deux! a, b, c, d, quatre!_ je sentais des régiments de sales pattes qui me grattaient les bras, les jambes, le ventre et tout... Parce que la soute, comme bien juste, elle était noire, mais noire! on s'aurait cru dans le fin fond de l'enfer aux mal blanchis, quoi!... Tout de suite les rats me grimpaient sur le nez, sur les yeux... Et ils crochaient dans le lard... Moi je ne remuais pas: j'attendais d'en avoir au moins six, bien attablés, les goinfres!... Et alors, crac!... j'en empoignais trois de chaque main... A preuve que, cinq ou six fois ces vermines m'ont mordu, oui da!... emporté des bouts de peau! Ça ne faisait rien: trois de chaque main, je comptais six. Et, ces six-là étranglés, vlan! re-sur le dos! et j'attendais les autres. Ils revenaient forcément: rapport au lard... Jamais je n'ai raté mes trois douzaines, aussi donc!»

«Le commandant Férald s'interrompit net, prit ses jumelles, fouilla la brume: les lames déferlantes piquaient l'horizon de points blancs, pareils, tout à fait, à des voiles...

«Une risée, brusque, fouetta la mer; et le _Copernic_, brutalement jeté dans un creux de la houle, roula bord sur bord, et gémit.

--«Rien! naturellement!... pour changer!... Ah! ils la connaissent, ils sont loin, les marchands de plomb et de poudre!... Zut! j'en ai assez pour aujourd'hui!... Au revoir!...

Au bas de l'échelle, il fit demi-tour, face à nous:

--Messieurs ... le voyez-vous bien, ce Chouf, nu comme un ver au fond de sa soute obscure? ce Chouf qui fait le mort, et qui sent sur toute sa chair, sans broncher, sans ciller, l'horrible grouillement des pattes griffues, le souffle chaud des museaux visqueux, la mêlée abominable des gueules affamées, bavantes, puantes?...

* * * * *

108, LE DUC, AMBASSADEUR

_au comte Charles de Polignac._

--108, Le Duc! à l'appel! à l'appel, bon Dieu de bois!... C'est-il que tu as été promu sourd, à cette heure ici?... 108, Le Duc!... Sors donc de ton trou, bougre de semble-calfat!...

108, Le Duc, matelot de deuxième classe, canonnier breveté, cumule, à bord du croiseur de la République la _Pensée_, diverses fonctions, toutes de confiance, lesquelles du matin au soir et du soir au matin, le promènent au pas gymnastique dans tous les coins et recoins du bâtiment.--108, Le Duc, chef de la soute à munitions des pièces de 100 millimètres T. R. tribord milieu, briquait dans l'instant le bouchon autoclave de ladite soute;--mais, au beau milieu de ce briquage, voici que la présence de 108, Le Duc, ordonnance du lieutenant de vaisseau Villiers, est requise sur le pont arrière.--Et 108, Le Duc, se précipite:

--Saleté de métier! quoi qu'il y a encore?

Juste à temps, le caporal d'armes, d'un coup de coude charitable, lui ferme la bouche. 108, Le Duc, se fige brusquement dans la position réglementaire:--les talons à peu près joints, la main droite esquissant le geste d'ôter le bonnet de travail:

--A vos ordres, cap'taine!...

L'affaire doit être grave: le lieutenant de vaisseau Villiers est venu jusqu'au milieu du pont à la rencontre de son matelot. Même, il a oublié de mettre sa casquette!... Et le soleil tape! On est en rade de Smyrne, et cette rade-là, ça ne ressemble guère à la rade de Brest, aussi donc!...

--Le Duc! oust!... au trot, mon petit! j'ai besoin de toi ... viens dans ma chambre...

Besoin de 108, Le Duc?... Et pourquoi faire, alors?... Sainte Anne d'Auray!... Ça, par exemple! c'est intéressant, oui!

Les voilà dans la cabine, grande comme un mouchoir de poche,--108, Le Duc, et monsieur Villiers.--L'officier s'est assis sur l'unique chaise et plante son regard droit dans les yeux du matelot, debout devant lui:

--Écoute!... Le Duc ... tu vas te mettre en tenue ... et tu descendras à terre ... par le canot qui va chercher les cuisiniers, à 2h.30...

--Oui, cap'taine...

--Tu iras rue Parallèle... Tu sais où elle est, la rue Parallèle? la première après le quai?

--Je sais, cap'taine...

--Bon!... A main gauche ... en partant de la cale des canots ... il y a une grande maison de bois, peinte en rouge ... une ancienne maison turque... Tu trouveras...

--Je trouverai, cap'taine...

--Une maison rouge, rappelle-toi... C'est la maison de monsieur Erizian l'armateur... Tu entreras par la porte de service. Il y aura probablement un cavas dans la cour... Un cavas, tu connais ça?... un domestique tout rouge et tout doré, avec des ribambelles de pistolets et de yatagans?...

--Je connais, cap'taine...

--Tu lui demanderas madame Erizian, à ce cavas... madame! pas monsieur!...

--Oui, cap'taine...

--Maintenant... écoute le plus difficile... Quand on t'aura introduit, tu diras à madame Erizian que tu viens de ma part... Et tu lui donneras cette lettre ... celle-là... Prends!... Tu vois? j'ai écrit l'adresse sur l'enveloppe:

_Madame Erizian, rue Parallèle, Smyrne._

--Je vois, cap'taine...

--Bon!... Ce n'est pas encore tout...

Le lieutenant de vaisseau a hésité une seconde. Brusquement il se lève et pose sa main droite sur l'épaule du matelot:

--Écoute encore ... et écoute bien!... Si madame Erizian n'est pas seule ... oui: s'il y a du monde avec elle, dans son salon ... du monde ... des amis, des parents ... son mari ... n'importe qui, enfin ... alors, tu lui diras adieu, et tu t'en iras... Mais si, au contraire, elle est seule avec toi ... toute seule ... eh bien! avec la première lettre, tu lui en donneras une seconde ... celle-ci... Tu vois? pas moyen de t'embrouiller; sur cette enveloppe-ci, je n'ai rien écrit du tout, pas même le nom...

108, Le Duc, incline silencieusement la tête, et, d'un geste lent, allonge la main vers l'enveloppe blanche...

--Attends!--fait l'officier...

Il rit, d'un rire qui n'a pas l'air de sonner bien net:

--Il faut tout de même que je t'explique ... mon petit... Ce n'est pas une commission ordinaire ... et je veux que tu saches... Tu es un marin, un marin comme moi ... et les marins, quand ils vont croiser quelque part, ils aiment bien que l'horizon soit propre, hein?... Voici donc la chose: madame Erizian m'a demandé ... d'écrire pour elle ... un petit discours ... oui: un petit discours ... qu'elle doit prononcer ... dans une espèce de ... de cérémonie ..., comme qui dirait ... une distribution des prix, tiens!... Alors, j'ai écrit ce discours... Et je le lui envoie... Mais, bien entendu, tout ça est archi-secret... Et c'est madame Erizian qui sera censée l'avoir écrit, toute seule, son discours!... Voilà pourquoi il faut que personne ne devine ... personne ... pas même monsieur Erizian... Tu as compris?

Un sourire s'épanouit sur la bouche de 108, Le Duc. 108, Le Duc, a compris ... a tout compris!--tout, oui: tout ce que vous comprenez vous-même.--Allons! c'est un «bon homme,» le lieutenant de vaisseau Villiers. Il sait dire les choses!--comme elles doivent être dites.--C'est bougrement vrai, aussi donc, ce qu'il a raconté en commençant, on est d'abord des marins, tous les deux, Villiers et Le Duc!

--Ça va bien, cap'taine! Soyez tranquille! Excusez maintenant, donc: je vais me mettre en tenue.

Dans la batterie, 108, Le Duc, a tiré de son grand sac un tricot neuf, et il déplie une chemise à col bleu, miroitante.

--C'est-il que tu vas à la noce?--demande le caporal d'armes, qui rôde autour des sacs pour ramasser les effets à la traîne.

--Un peu!--affirme Le Duc.--Et pour une noce où il y a des binious, ça sera une noce où il y a des binious, cette noce-là! des binious, je te dis, comme t'en as pour sûr jamais vu, pays!

A la coupée, le canot des cuisiniers danse la carmagnole: la houle est creuse. D'un bond, 108, Le Duc, embarque sans dommage. Au hublot le plus proche, la tête du lieutenant de vaisseau Villiers apparaît:

--Ho! du canot!... Le Duc! n'oublie rien!

--As pas peur, cap'taine! j'ai tout le fourbi qu'il faut dans mon bonnet!

Du doigt il montre sa coiffure, prudemment enfoncée jusqu'aux sourcils. De toute antiquité, les bonnets bleus à pompon rouge servent de portefeuilles aux matelots: il y a là-dedans une place excellente pour les lettres, entre le drap feutré et la doublure de toile à voile...

Maintenant, il est trois heures, et le brutal soleil confine les Smyrniotes dans leurs maisons grillagées. La rue Parallèle est déserte comme un Sahara. Et le numéro 16, toutes fenêtres closes, a l'air du palais de la Belle au Bois Dormant...

108, Le Duc, sonne à la porte de service. Un très long temps s'écoule. Enfin le cavas prédit apparaît.

--Madame Erizian?

--_Evet, effendi!_

108, Le Duc, ignore le turc. Mais le geste d'accueil est suffisamment clair. Et le col bleu emboîte le pas derrière la livrée cramoisie.

Une cour; un escalier; un vestibule; un escalier; un corridor; un escalier; deux antichambres.--Les vieilles bicoques turques sont compliquées.--Un salon, enfin! très luxueux, avec profusion de belles choses: tableaux, tentures, tapis, grands vases pleins de fleurs... 108, Le Duc, pense que «ça doit être dans ce genre-là, chez Fallières...»

Et au milieu de ce salon, une dame.--Une dame très jolie. 108, Le Duc, l'apprécie telle du premier regard.--Qu'on en juge plutôt: des yeux grands comme des écubiers, des cheveux couleur de filin neuf!... Grosse comme deux liards de beurre, par exemple! et fragile comme une poupée de porcelaine!... 108, Le Duc, avance avec précaution. S'agit pas d'y aller comme à l'abordage, sur la dame: on la casserait!...

Cinq secondes de silence. La dame s'est levée. Elle attend. Elle est seule. 108, Le Duc, vérifie d'un coup d'œil ce point essentiel.

--Madame,--dit-il, vite, sans préambule,--c'est mon officier qui m'envoie ..., monsieur Villiers, vous savez... Il m'a dit de vous donner ça ... (108, Le Duc, baisse la voix...) et puis ... pour seulement si que vous seriez toute seule ... comme vous voilà ... ça encore...

La dame, brusquement, est devenue rouge ... rouge comme le battant du pavillon des dimanches!... 108, Le Duc, s'empresse d'expliquer:

--C'est la chose de votre discours, vous savez! ce discours pour cette affaire ... comme une distribution des prix!... Ne vous troublez pas, madame! monsieur Villiers m'a bien raconté... Et je ne dirai rien à personne, allez! pareil si que je serais muet, sûr et certain! Vous pouvez avoir confiance!

Les belles joues, petit à petit, redeviennent pâles. La dame, qui commence à sourire, regarde le matelot:

--J'ai confiance,--dit-elle d'une gentille voix douce;--j'ai pleine confiance ... monsieur Le Duc ... car vous êtes monsieur Le Duc, n'est-ce pas?... Le capitaine Villiers m'a parlé de vous très souvent ... je vous connais très bien!...

Ho? il a parlé de 108, Le Duc, le cap'taine?... à cette jolie dame-là?... Ça, par exemple ... on ne peut pas dire non: c'est poli!... c'est honnête!...