Part 5
Et puis, pour de petites âmes très vulgaires, pour des âmes comme celle qui loge en moi, c'est réconfortant, cet espoir d'un magique va-et-vient, qui substituerait un beau jour à mes pauvres idées mesquines et bourgeoises les pensées hautes et profondes d'une grande âme errante, hébergée par hasard en moi...
Vrai?... Cela ne vous ennuie pas trop, d'écrire de loin en loin à cette simple Ninon?
XI
_A monsieur Henri Précy,_
_aux bons soins de la poste autrichienne_
_Constantinople._
Paris, 12 août 1902.
Vous êtes parti! et parti si vite!... Alors c'est vrai? vous voilà renvoyé en exil, rejeté vers ces _campagnes lointaines_ dont parlait la vieille petite annonce du _Journal?_
Hélas! je vous envie beaucoup... Pourquoi ne puis-je ... vous accompagner? Un pareil voyage à nous deux ... il me semble que je deviendrais folle!...
Je suis triste... Vous êtes si loin de moi, vous allez voir tant de choses, tant de gens! N'oublierez-vous pas votre lointaine petite amie?
XII
_A monsieur Henri Précy,_
_aux bons soins de la poste autrichienne_
_Constantinople._
Paris, septembre 1902.
... Je suis comme vous: j'y crois de toutes mes forces, aux fantômes, et j'en ai une peur affreuse, et je les adore tout de même. Je n'en ai jamais vu, bien sûr! mais, certaines nuits, quand je m'éveille, je flaire des êtres errant autour de moi. Je me garde d'ouvrir les yeux, parce qu'alors, si je voyais, ce serait une terreur! Mais je sens, j'entends, je devine... Une chose extraordinaire et vivante s'agite à petit bruit dans ma chambre. Les objets s'animent, s'ébrouent, respirent... Tout craque autour de moi et souille.--Une nuit de l'hiver dernier, un vase de cristal que j'ai sur ma cheminée a même tinté comme sous une chiquenaude... Mais tout cela n'approche pas de ce que vous avez vu dans cet effrayant palais royal...
Quand je parle de mes sensations nocturnes, on me traite de détraquée ou de neurasthénique. Ça m'est égal, je n'en démordrai pas, et j'ai raison, n'est-ce pas?--D'abord, c'est très doux, quoique un peu angoissant, de supposer nos amis morts veillant sur notre sommeil, et s'attardant encore quelques secondes auprès de nous, à l'instant que nous nous réveillons... Et puis, il me semble qu'il n'y a pas besoin d'être mort... Un ami, très loin, songe à nous: sa pensée s'envole, comme le son ou la lumière, et vient caresser notre pensée à nous, silencieusement ... c'est comme un petit fantôme fugitif qui nous marque sa sympathie à sa manière.--Si j'en étais sûre, sûre! je n'aurais plus du tout peur de ces bruits silencieux qui rôdent, la nuit...
Tenez ... tenez ... voici le crépuscule, et j'entends derrière moi comme un froissement de soie ... est-ce une brise orientale, qui vient de Constantinople m'apporter un peu d'amitié?
... J'ai relu Musset. Décidément, j'aime être Ninon: toutes les Ninons de Musset sont romanesques et déséquilibrées. C'est mon affaire!
Mais que me dites-vous? que Ninon de Lenclos fut très amie avec madame de Sévigné? Avec _monsieur_ de Sévigné, j'imagine! _Lapsus_, pas?
Oui ... je veux bien un baiser jeté du bout des doigts ... et je veux bien vous le rendre... Mais toute la mer Méditerranée entre nous! Il faudra que ce soient des baisers aquatiques!
XIII
_A monsieur Henri Précy,_
_aux bons soins de la poste autrichienne_
_Constantinople._
Paris, septembre 1902.
Tout de même ... vous me scandalisez un peu! Ah! mon ami n'est pas très sage. Quoi? du haschish, de l'opium, de l'éther! Enfin, je suppose que beaucoup de choses sont permises aux voyageurs un peu casse-cous, lesquelles choses seraient abominables pour une petite jeune fille... Et on les aime bien, quoi qu'ils fassent, les horribles voyageurs!... C'est égal, vous m'effrayez un peu: est-ce vrai que l'opium vous ôte toute conscience des choses, et que, sous son charme puissant, vous n'êtes plus maître de vos paroles ni de vos secrets? Heureusement que la pauvre Ninon ne tient pas grand'place dans votre tête, sans quoi vous risqueriez fort de parler d'elle à vos «plus ou moins indifférentes compagnes»... Oh! je sais bien que «Ninon», ce n'est pas de quoi beaucoup me compromettre. Mais n'importe? cela me ferait une vraie peine, de le savoir traîné Dieu sait où, ce pauvre gentil nom que vous m'avez donné...
Sont-elles jolies, au moins, ces demoiselles ... éphémères ... que vous ne revoyez jamais après les avoir vues une fois? Je ne les aime pas beaucoup, beaucoup ... et je les plains pourtant ... car, enfin, quoique vous prétendiez, peut-être, en s'en allant, laissent-elles chez vous un petit morceau de leur cœur?... Non? vous êtes bien sûr? Il ne me semble pourtant pas que ces femmes-là puissent tellement, tellement différer des autres...
Mon Dieu! oui ... je vous enverrai ma photographie ... si vous insistez un peu ... un tout petit peu. Il y a déjà deux bons mois que je l'ai fait refaire ... exprès pour vous ... et puis, comme vous ne m'en reparliez plus!... Mais, je vous en prie! ne la montrez à personne?... Je préfère pour elle le fond d'un tiroir au cadre le plus séduisant...
XIV
_A monsieur Henri Précy,_
_aux bons soins de la poste autrichienne_
_Constantinople._
Paris, 30 octobre 1902.
Pardon! Il y a trente et un jours que j'ai reçu votre dernière lettre... Mais j'ai eu un tel chagrin ce mois-ci que je n'avais plus de force que pour pleurer...
Ma meilleure amie est morte...
Est-ce que vous comprenez bien, vous qui êtes un homme, ce que c'est, pour une jeune fille, que sa meilleure amie? C'est une moitié de soi.--La meilleure moitié.
Maintenant, qui trouverai-je, quand mon cœur débordera? quand j'aurai de ces envies folles qui souvent me prennent au cœur, d'étreindre quelqu'un à pleins bras, de le serrer très fort sur ma poitrine, et de lui dire tout?
J'aime maman, certes! mais tant d'années nous séparent! C'est comme si nous ne parlions pas la même langue...
Je suis triste, triste. Cette pauvre maman me conseillait de prier. Mais je ne peux guère. Je ne sais pas bien. Voyez-vous, je ne suis chrétienne qu'à moitié. J'ai manqué la messe trois dimanches de suite ce mois-ci. On m'a appelée petite athée. On a parlé de mauvaises lectures. Que dirait-on, si on connaissait ma plus terrible noirceur, celle d'écrire à Votre Grâce?--J'ai relu beaucoup de Shakespeare ce matin, et voilà une réminiscence.
Faites-moi de longues lettres bien douces, comme vous savez. Je n'ai plus que vous, maintenant, mon grand ami... Dites? vous continuez à changer de ... compagne ... tous les soirs? J'aimerais tellement mieux, si j'étais vous, me choisir, dans quelque coin de votre ville à minarets, une petite Aziyadé, comme jadis Loti!
Soyez très bon: répondez-moi très vite. Aimez un peu votre triste Ninon...
XV
_A monsieur Henri Précy,_
_aux bons soins de la poste autrichienne_
_Constantinople._
Paris, 23 novembre 1902.
Méchant ami, j'ai beau faire mon examen de conscience, je ne comprends pas, non, je ne comprends pas pourquoi vous me boudez ainsi! Qu'avait-elle donc, ma pauvre dernière lettre, qui a pu vous tant fâcher contre Ninon? Et, si je vous ai déplu, pourquoi ne me le dites-vous pas? au lieu de garder cet impitoyable silence?
Non, ce n'est pas cela; je sais bien ce que c'est: vous êtes las de Ninon, voilà tout. Oh! je me rends bien compte du peu d'intérêt qu'offrent mes lettres pour vous... Mais pourquoi m'avoir laissé aller plus loin que la seconde? Vous avez bien du voir dès lors que la pauvrette que je suis ne vous enverrait jamais de chefs-d'œuvre épistolaires! En ce temps-là, cela m'aurait fait une très petite peine de vous perdre. Aujourd'hui, c'est comme un déchirement. Vrai! je suis sotte de m'attacher ainsi à qui s'en moque!... Tout le monde a bien assez de chagrins sans en chercher exprès. Qu'avais-je besoin d'écrire ma première pauvre lettre? Mais c'est ma faute! et je ne vous reproche rien,--sauf ceci: pourquoi ne pas me dire en face que c'est fini? que vous ne voulez plus?--Vrai, j'aimerais mieux!
Oui, je sais que je ne devrais plus vous écrire, puisque vous ne me répondez plus. Ce n'est pas beaucoup de dignité de ma part, n'est-ce pas? Mais je veux vous montrer que, pour vous, j'étais capable de surmonter mon dépit et de piétiner mon amour-propre. Vous ne trouverez peut-être pas souvent des amies assez courageuses pour cela...
Maintenant, j'ai dit tout ce qu'il fallait. Cette lettre, si vous n'y répondez pas, sera ma dernière. Vous l'aurez dans quatre jours. J'attends. A bientôt--ou adieu...
NINON.
... Et pourtant, j'aimais mon ami lointain.
N.-B.: _Les lettres qui précèdent ne sont nullement des lettres de fantaisie, et M. Claude Farrère tient à l'honneur de déclarer qu'il n'en est pas l'auteur. Une réelle et vivante mademoiselle Ninon les écrivit tout de bon à cet Henri Précy,--de son vrai nom C. B. d'A.--qui fut l'ami de M. Claude Farrère, et qui se tua, d'ailleurs assez mystérieusement, le 10 septembre 1907.--C'est au lendemain de ce suicide que M. Farrère exécuteur testamentaire, retrouva dans les papiers du malheureux Précy, les lettres de mademoiselle Ninon. Et M. Farrère s'excuse aujourd'hui de la liberté grande qu'il dut prendre, pour publier ces lettres, de les émonder et taillader çà et là, parce que trop riches._
_Chaque lettre était encore dans son enveloppe et présentait un caractère d'authenticité indéniable._
_Les deux dernières enveloppes étaient extraordinairement maculées. Les timbres de Constantinople, de Smyrne, d'Athènes, d'Odessa et de Batoum s'y enchevêtraient parmi d'autres, indéchiffrables._
_L'examen de quelques documents découverts auprès des lettres permit à M. Farrère d'établir les faits suivants:_
_A la date du 1er novembre 1902, M. Henri Précy quitta Constantinople très brusquement, en laissant aux diverses postes de cette ville des adresses différentes._
_Il parlait, en réalité, pour Livadia en Crimée, où se trouvait alors S. M. l'Empereur Nicolas II._
_M. Henri Précy passa, dans le plus grand secret, et pour des motifs qu'on ne peut divulguer, quarante-sept jours à Livadia. Le dimanche 21 décembre, S. M. I. quittait Livadia pour Saint-Pétersbourg. Le lundi 22, M. Précis quittait la Crimée; et le 24 décembre seulement, il rentrait à Constantinople, où vraisemblablement il trouvait son courrier de deux mois amoncelé._
_S'il répondit, comme il est bien probable, à mademoiselle Ninon dès le lendemain, 25 décembre, sa lettre fut à Paris, le 29, un lundi._
_Mais il est clair qu'alors, et depuis déjà bien des jours mademoiselle Ninon, découragée, blessée, humiliée peut-être, n'allait plus à la poste restante._
_M. C. Farrère, au nom d'Henri Précy, sollicite respectueusement le pardon de mademoiselle Ninon._
[1] Nous sommes contraints de constater ici, à notre vif regret, l'indélicatesse assez désinvolte de M. H. Précy, lequel n'hésita évidemment pas, dans sa lettre de juin 1902, à s'attribuer la paternité d'un conte de M. C. Farrère, _les deux âmes de Rodolphe Hafner_,--paru en effet, vers cette époque, dans le _Mercure_ de France, et signé--lapsus calami? peut-être?--_Claude_ FERRARE au lieu de FARRÈRE (Note des Éditeurs).
* * * * *
LA CAPITANE
_pour mon maître Pierre Louÿs._
_Rapport du sieur Jacques-Constant d'Erlot, capitaine de vaisseau du cinquième rang, commandant le vaisseau de Sa Majesté nommé la_ Cérès_,--à monsieur le marquis Desherbiers de l'Estanduère, Chef d'Escadre, en rade de Quiberon._
Monsieur le marquis,
Conformément à vos ordres, j'ai l'honneur de vous adresser le présent rapport, à dessein de vous rendre compte de la mission que vous avez daigné me confier, et que j'ai heureusement remplie pour le service du Roi, à compter du mardi 12e avril, jour que je reçus de vous, par signal, liberté de manœuvre pour suivre ma destination secrète, jusqu'à ce vendredi 6e mai, jour que me voici revenu sous votre pavillon, ma besogne faite, avec l'aide de Dieu.
Monsieur le marquis, ayant appareillé la _Cérès_ à la date ci-dessus relatée, et fait route S. S. O. selon l'aire de vent que vous m'aviez marquée, je courus d'abord environ cent vingt milles à ce cap, jusqu'au lendemain midi, par brise fraîche du nord. A cette allure de largue, la _Cérès_ se comporta aussi bien qu'on pouvait espérer d'une frégate d'échantillon tout médiocre, et seulement percée pour quatorze pièces: puisqu'elle fila sept et huit nœuds, sans fatiguer. L'abatage en carène auquel vous m'aviez permis de procéder récemment avait bien débarrassé nos œuvres vives des algues, goémons, coquilles et autres vermines parasites dont la marche de la frégate se trouvait retardée autrefois. Et je pus dès lors prévoir un heureux succès pour nos armes.
Obéissant donc à vos instructions verbales, je rompis alors, le mercredi 13e avril, à midi, le sceau du pli confidentiel que vous aviez bien voulu me confier. J'y trouvai, comme vous savez, l'ordre, en bonne forme, contresigné de M. l'Amiral de France, comte de Toulouse, de poursuivre partout et d'exterminer certain vaisseau pirate, gréé souvent en brigantin, battant quand il voulait pavillon noir à têtes de morts blanches, et dénommé par alternatives, selon le lieu, le temps et l'occasion: le _Corbeau_, le _Paon_, l'_Alète_ ou le _Tiercelet_. Ce brigantin polyonyme avait fréquentes fois mérité la colère du Roi, en arrêtant, pillant, brûlant et sabordant de nombreux marchands français, que leurs papiers en bonne et due forme n'avaient point protégés contre la meurtrière fureur de forbans sans foi ni loi. En conséquence, Sa Majesté, résolue à rétablir sans retard la sécurité convenable sur toutes mers où paraît son pavillon, ordonnait et commandait à tous ses capitaines d'attaquer et de capturer, partout où il se réfugierait, le susdit brigantin. Vous-même, monsieur le marquis, me commettiez particulièrement à l'exécution immédiate des ordres et commandements de Sa Majesté.
Au paquet scellé étaient jointes plusieurs notices de votre main. Desquelles notices résultait la probabilité que le pirate battait actuellement la côte occidentale d'Irlande, où divers méfaits l'avaient fâcheusement signalé. Me trouvant quant à moi par 44° 20' de latitude nord et 9° 40' de longitude ouest, c'est-à-dire fort au sud et à l'est du lieu indiqué, je m'empressai de donner la route à l'O. N. O., afin d'élever la frégate au vent. Et toute la journée du 13, ainsi que celles du 14, du 15, du 16 et du 17, nous tirâmes bordées pour gagner vers la côte irlandaise, laquelle côte fut signalée par les vigies le 18 au matin, par 52° 10' de L. N. et 13° 15' de G. O. La _Cérès_, durant toute cette navigation à la bouline, fit preuve de qualités avantageuses.
Au soir de cette journée du 18e avril, je mouillai par huit brasses d'eau, fond sable et gravier, à l'orée d'une baie très foraine, non loin d'un village que mes cartes nommèrent Clifden. Je fis mon plein d'eau et me mis en rapport avec les habitants du lieu, qui m'accueillirent parfaitement bien. Le pirate avait été, la semaine d'avant, aperçu au large de ce littoral. Il avait même, à diverses reprises, poussé l'audace jusqu'à jeter l'ancre à portée de mousquet, et, sans souci d'aucune représaille, mis pied à terre et levé contribution sur le village. Deux frégates de Sa Majesté Britannique avaient, par la suite, vainement fouillé tous les trous de la côte sans découvrir la moindre coque suspecte. Elles avaient alors fait voile de conserve pour rallier les Hébrides, persuadées que le brigantin poursuivi avait dû s'y réfugier et, sans nul doute, trouver assistance et complicité de la part des pêcheurs indigènes de ces îles, lesquels pêcheurs sont gens sauvages par nature et naufrageurs par véritable état; leur principale subsistance étant tirée moins des poissons qu'ils pêchent que des épaves qu'ils pillent après avoir provoqué, par feux mouvants et perfides, le naufrage de bâtiments égarés. J'estimai néanmoins, quant à moi, peu probable que des pirates fussent assez sots pour choisir comme centre d'opérations un archipel situé hors toutes routes marines, et demeurai convaincu que j'étais où il fallait être pour contenter sans retard le désir du Roi.
C'est alors que je m'avisai de la ruse de guerre qui nous obtint le succès final. Ayant longtemps questionné les gens de Clifden sur la navigation des frégates anglaises, et par là bien persuadé le populaire de mon intention d'imiter ces frégates dans leur stratégie, je complétai mes vivres, refis mon plein d'eau, et, ostensiblement, tirai vers le nord, comme à dessein de doubler l'Irlande et de gagner les Hébrides. Mais à quelque vingt-cinq milles plus loin que la baie de Clifden s'ouvre la baie de Clew, vaste, et toute semée d'écueils et de bancs qui la rendent le fléau des navigateurs, voire des simples pêcheurs et mariniers. C'est là que je mis en panne, sûr que nul ne soupçonnerait ce lieu redoutable d'abriter la _Cérès_ en embuscade.
J'ancrai la frégate, après quelques sondages prudents, à l'entrée de la rade, derrière une île déserte assez haute, marquée sur mon routier l'île Clare, laquelle me devait servir de masque à la fois et d'abri. Après quoi j'attendis, persuadé que, sous peu, des nouvelles favorables viendraient payer ma patience.
Celle-ci n'eut point à s'exercer longtemps. Par une faveur unique du sort, il se trouva que j'avais deviné plus juste que je ne croyais; et le bonheur constant qui favorise avec fidélité les armes du Roi fit en l'occurrence que cette baie de Clew servît précisément de repaire aux pirates, lesquels y avaient découvert un chenal tortueux et malaisé, mais praticable, surtout à certaines heures de jusant. J'avais mouillé sous l'île Clare le soir du 24_e_ avril; et le matin du 26, dans l'heure de notre fourbissage, le nid de corbeau signala qu'une voile se montrait au beau milieu des écueils de la baie intérieure. Je constatai sur-le-champ l'exactitude du fait, et reconnus le gréement d'un brigantin de tous points semblable à celui dont il m'était prescrit de m'emparer. Je pris aussitôt mes mesures. Mais, avant que la _Cérès_ put être appareillée, le pirate, porté par le courant de reflux, qu'une forte brise d'est doublait, nous élongea hors toute portée, et prit le large. Il m'avait été impossible de filer mes câbles par le bout, en raison du risque d'être drossé sur les épis de l'île. Je dus mouiller un grappin par l'arrière et faire croupiat. De sorte que le brigantin nous gagna d'abord trois ou quatre milles avant que nous fussions en bon état de lui appuyer chasse.
Mais, par la suite, une saute de vent nous favorisa grandement; car la brise passa de l'est au sud-ouest, et souffla grand frais. La _Cérès_, plus fort d'échantillon que l'ennemi, roula moins bas qu'il ne faisait, tangua moins dur, et commença de regagner les milles perdus. Bientôt je pus lire dans le verre de ma lunette le nom du brigantin écrit en lettres rouges sur le taffrail noir. Je lus: _Corbeau_ ... et mes derniers doutes s'évanouirent.
Vers deux heures après midi, nous parvenions à longue portée, et j'embardais pour le coup d'avertissement, dont j'assurai, selon la règle, le pavillon royal arboré à la corne. Le pirate ne répondant point, j'envoyai le coup de semonce. Cette fois, la goélette eut l'impertinence de nous riposter, par deux pièces de retraite qu'elle démasqua, et dont les boulets crevèrent notre voilure à maintes reprises.
Inquiet d'une avarie possible, qui eût, si j'ose dire, coupé nos ailes, et sauvé l'oiseau noir des serres de notre faucon, je laissai porter de quatre quarts, et j'ouvris le feu de toute ma bordée, à démâter. L'ennemi continua de fuir. Mais, après quelques volées, son grand mât fut rompu par un boulet. Et je m'attendis à voir cette canaille aux abois amener ses embarcations pour tenter une douteuse évasion à force de rames, tout autre espoir lui étant désormais interdit. Or, je fus déçu, et les forbans marquèrent un courage que je n'attendais pas de gens sans honneur: ils mirent en panne, démasquèrent les dernières bouches de leur bordée, quoiqu'en tout fort inférieure à la nôtre, et ripostèrent à notre feu, non sans avoir hissé d'abord, à nos Fleurs de Lys, leurs hideuses Têtes de Morts, qu'ils clouèrent à leur poupe, comme je n'ai pas toujours vu faire même aux plus braves serviteurs du Roi!
Il s'ensuivit une bataille assez chaude, au cours de laquelle j'ai le regret de vous rendre compte que nos pertes furent sensibles, s'élevant à huit tués, dont un officier, et treize blessés, dont le quartier-maître de canonnage. La valeur des pirates fut extrême et forcenée. Car, démâtés, coulant bas d'eau, et leur pont couvert de sang, ils ne cessèrent pas de combattre et d'augmenter nos pertes bien au delà de tout ce qu'eût fait raisonnablement un loyal adversaire. Désespérant d'en venir à bout avant la nuit, et résolu, coûte que coûte, à satisfaire aux volontés du Roi, je manœuvrai pour l'abordage. Mon premier lieutenant, M. de Soria, en eut l'honneur. La division avec son renfort sauta sur le pont du brigantin et sabra les derniers forbans, dont pas un ne se rendit. C'est alors qu'un incident au moins bizarre advint, dont la relation vous fera sans doute excuser la longueur du présent rapport.
Les derniers de nos ennemis s'étaient tous fait tuer devant la porte de leur gaillard d'arrière, dont ils semblaient avoir voulu défendre l'accès jusqu'à leur dernier souffle. La troupe entière à bas, M. de Soria, jugea curieux d'enfoncer l'huis et prudent d'entrer pistolet au poing, car il était vraisemblable que ce gaillard d'arrière recélât quelque chose ou quelqu'un de peu catholique. Plusieurs de nos hommes entrèrent derrière le premier lieutenant. Et la surprise de tous fut vive: le lieu, qui servait de chambre au capitaine, ainsi qu'en témoignaient force livres, cartes et instruments, enfermait pour l'heure une belle et jeune dame très richement ajustée, parée, fardée, poudrée, laquelle se tenait assise dans une bergère de brocart, et regardait venir les vainqueurs sans donner aucune marque ni de colère ni de contentement.
Incertain d'être en présence d'une prisonnière ou d'une complice des pirates, M. de Soria somma incontinent la dame de s'en expliquer. Il en obtint pour seule et sanglante réponse un coup de feu dont il tomba grièvement atteint. On s'aperçut alors, un peu tard, que la dame, de ses mains blanches et menues, tenait deux pistolets dont elle savait se servir. Deux autres étaient auprès d'elle, si bien qu'il en coûta quatre hommes hors de combat pour s'emparer de cette furie si gracieuse d'apparence. Nos matelots me la conduisirent, garrottée comme il fallait. Elle ne fit alors nulle difficulté pour se glorifier d'avoir bel et bien été non pas prisonnière ou complice, mais pirate elle-même, et, qui pis est, chef de pirates et le propre capitaine ... ou la propre capitane?... de ce _Corbeau_, qui devenait, quand elle en prenait fantaisie, _Paon_, _Alète_, _Alfanet_ ou _Tiercelet_. Elle me prouva d'ailleurs complaisamment et doctement qu'elle était bien ce qu'elle se vantait d'être,--à savoir: un remarquable marin, fort au courant de toutes les modernes théories qui trouvent application soit à la navigation hauturière, soit à la manœuvre, soit à l'astronomie nautiques.