Part 4
--Eh bien? quoi?--répéta-t-il.--Loreley Loredana?... qu'est-elle devenue?...
Je haussai les sourcils:
--Comment? tu ne sais même pas?...
Il s'impatienta:
--Mais non, parbleu! je ne sais même pas!... je ne sais même rien!... Allons, dis vite!... Que diable?... quoi?... Morte, hein?
Je sursautai:
--Jamais de la vie, mon vieux! morte? tu en as de bonnes!... Pourquoi, morte? Elle était encore ici, il y a quinze jours, bigrement vivante, je t'assure!... et même fraîche comme un camélia... Elle est partie avec la troupe, le 15 ... quand la saison théâtrale eut pris fin...
--Ah!--fit Malcy.
Il demeura silencieux une longue demi-minute.
Puis, tout à coup:
--Alors?--reprit-il, impatient soudain;--alors? Fargue, explique!...
--Expliquer?... quoi?
--Eh! parbleu!... le mystère par lequel Loreley Loredana, après m'avoir écrit les six lettres que je reçus à Lisbonne, du temps qu'elle me croyait à cinq cents mètres au fond de la mer ... et quelles six lettres?... cessa net de m'écrire, et ne répondit même plus à mes lettres ... plus jamais, jamais plus!... du jour qu'elle me sût vivant et sauvé?
J'écarquillai les yeux:
--Non?... elle ne t'a plus écrit?
--Jamais plus, plus jamais! Je viens de te le dire.
--Ça!... par exemple!...
Je m'étais arrêté, bouche bée. Malcy me considérait, les sourcils en arc:
--Voyons, Fargue!... C'est la bouteille à l'encre, cette histoire-là!... Récapitulons donc un peu... A votre retour du Raz, tu as continué à la voir?... que disait-elle?.... parlait-elle encore de moi?...
J'écartai les deux bras:
--Eh non! vieux! je n'ai pas continué à la voir ... sauf de très loin en très loin... Réfléchis donc, mon petit: au Raz, cette gosse m'avait ouvert toute son armoire à secrets ... et à deux battants, si j'ose dire!... Ça la gênait quelque peu, par la suite... Et j'ai bien vu sa gêne... Dame! ça n'était pas fait pour la publicité, le mystère de votre amour ... et du moment que, moi, je savais, et qu'il n'aurait pas fallu que je susse ... puisque vous ne m'aviez jamais soufflé mot ... avant...
D'un geste vif, Malcy me coupa:
--Mais... dis donc! mon petit?... Notre amour ... comme tu veux bien le nommer ... n'oublie pas qu'il ne fut amour que dans l'imagination de Laurette! et qu'à dater du jour de ma noyade présumée...
--Au fait ... c'est vrai...
Nous nous étions remis à marcher, et nous foulions maintenant le pavé boueux de l'inévitable rue de Siam. Malcy, tout à coup, s'arrêta de nouveau, et mit sa main sur mon épaule:
--Sais-tu la morale de tout ça, vieux camarade? Je vais te la dire! mademoiselle Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique, s'est trompée deux fois, au cours de notre petite aventure: la première fois, quand elle m'a cru mort; la deuxième fois, quand elle s'est crue amoureuse... Et, deux fois détrompée ... donc, deux fois ridicule...
--Oh! ridicule?...
--Ridicule à ses yeux de femme, oui!
--Admettons...
--Ridicule deux fois, donc elle a préféré ne jamais revoir vivant, l'homme qu'elle aurait pleuré éternellement mort.
--Éternellement?
--Éternellement. Ou même davantage. Trois mois, par exemple. Quatre mois, peut-être ... qui sait!...
--Vieux, sais-tu que ce n'est pas très gai, ce que tu viens de dire?
--Et la vie, vieux? crois-tu qu'elle l'est, gaie?
[1] _Sud-ouest_. La prononciation _suroît_ est obligatoire. De même, comme _nord-ouest_ se prononce _noroît_, et _sud est, suêt_. Usage naval généralisé.
[2] Quoique l'=h= du mot _hune_ soit aspirée, l'usage naval exige qu'on prononce et qu'on écrive _mât d'hune_ et _vergue d'hune_.
* * * * *
IDYLLE EN MASQUES
_à Max Hellé_
I
_SIXIÈME PAGE DU «JOURNAL» EN DATE DU 27 DÉCEMBRE 1901, RUBRIQUE «MARIAGES»_
Officier de marine, vingt-six ans, sans famille, indépendant de toutes manières, et rentré récemment d'une campagne lointaine, correspondrait pour mariage avec vraie jeune fille du monde, jolie, romanesque, spirituelle, et pas calculatrice.--Carte d'identité 4.271, poste restante, Toulon.
II
_Au porteur de la carte d'identité 4.271, poste restante,_
_Toulon._
_(Var)._
Paris, 1er janvier 1902.
Monsieur le correspondant inconnu,
D'abord, je veux vous persuader que j'y crois très peu, oh! mais,--_très peu!_--à ce conte bleu d'un officier n'ayant jamais découvert, ni à Toulon, ni dans aucune de ses «campagnes lointaines», la moindre âme sœur.--Dites, monsieur?... faut-il que vous soyez difficile, tout de même?... Et faut-il que vous me supposiez candide?... Je le suis! mais pas tant que ça... Et puis j'ai un petit doigt ... et mon petit doigt m'affirme qu'il s'agit tout bonnement, en l'espèce, d'une innocente fumisterie. Combien étiez-vous, mes lieutenants, dans le carré de votre navire, quand fut rédigée en collaboration la petite annonce attrape-mouches? Et encore! je suis bonne de vous donner du galon! Combien plus vraisemblable, le malin cénacle de dames ou de demoiselles, qui aura inventé cet ingénieux moyen de rire aux dépens d'une crédule petite oie!...
Au fait, cela m'arrange de croire qu'il en est ainsi. Nous sommes entre femmes, c'est plus correct. Vous voulez rire, je veux rire aussi; distraction bien inoffensive. Et, la correspondance engagée, vous voici forcées, ou forcés ... ou forcé, qui sait!... de faire de la couleur locale,--d'inventer des récits de guerres et de voyages!... Je les aime beaucoup, et je me réjouis à l'avance des précieuses pages que je vais recevoir...
Par exemple ... j'y songe... Toute cette littérature doit nous amener à un mariage? Mon Dieu! moi qui ne veux pas du tout, mais là,--pas du tout!--me marier ... pour l'instant, du moins... C'est bien compliqué! Enfin! peut-être me laisserai-je entraîner ... si les lettres sont _très_ entraînantes!... Des lettres navales, cela doit griser un peu. D'autant que je suis fille d'officier, et que j'ai un furieux faible pour tous les panaches!
En avant! donc! et faisons connaissance... Pourquoi écrivez-vous que vous êtes indépendant? indépendant ... quant au cœur?... ou quant au caractère?... ou par la fortune?--Quant au cœur, j'y compte bien, puisque vous parlez de mariage.--Quant au caractère... Aïe! gare à moi, qui jamais au grand jamais ne sus cultiver les vertus trop féminines de douceur, de patience et de résignation (C'est maman qui me le reproche vingt fois par jour.) Comment nous y prendrons-nous, monsieur, pour faire bon ménage?--Indépendant par la fortune, peut-être? riche?--Mais non! vous ne le diriez pas, puisque vous cherchez une jeune fille «pas calculatrice»... Calculatrice, je ne le suis pas. L'argent ne m'a jamais tenté, et je me sens très bien le courage d'affronter la misère dorée, compagne inséparable de l'épaulette, en notre doux pays ... je sais cela... Non, pas calculatrice.--Romanesque? Oh! oui!... et la preuve, c'est que je vous écris.--Jolie? Non. Pas laide tout de même. J'ai des cheveux châtains, des yeux jaunes, un nez retroussé, une grande bouche. Une photographie vous en dirait davantage? D'accord. Mais je n'ai pas de bonne photographie ... et en aurais-je que je n'en enverrais pas à un inconnu.
Spirituelle? Pas du tout!--Mais soyez prudent, monsieur! ne cherchez pas une femme qui ait trop d'esprit...
Voilà pour moi.--Parlons de vous. Votre annonce garde une réserve qui enrage ma curiosité... Êtes-vous grand, petit, blond, brun, blanc, nègre? bon, méchant, pire?... Ça me décourage d'écrire à un domino masqué!--Monsieur, levez un peu le masque!
Et sur ce ... qui que vous soyez ... riez de ma naïveté, puisque je me suis prise à votre attrape;--mais riez avec indulgence: je n'aurai vingt ans que ce mois-ci! c'est l'âge de toutes les candeurs!--Pas?
Pour finir:--aurez-vous assez de confiance en moi, et me croirez-vous?--si je vous dis que c'est la première fois que j'écris une lettre ... une lettre que maman ne lira pas ... et la première fois,--dame! vous pensez!... pauvre maman!--que je réponds à une annonce de journal?...
Au revoir, mademoiselle, madame, ou monsieur...
(Z. A., poste restante, bureau 41, Paris.)
III
_A monsieur Henri Précy,_
_officier de marine,_
_à bord du_ Calédonien,
_en rade de Toulon._
Paris, 4 février 1902.
Donc, monsieur, votre petite annonce vous a valu cinquante-trois lettres de femmes?... O Marcel Prévost, où es-tu!... Cinquante-trois ... et c'est _ma_ lettre qui se trouve élue favorite de ce petit harem?--C'est bien beau pour être vrai.--Enfin, passons... Vous m'avouez pourtant, dans le portrait assez séduisant que vous tracez de vous-même, être un peu fumiste ... est-ce un conseil indirect de ne pas croire un mot de tout ce que vous m'écrivez?
Votre lettre répond d'ailleurs à beaucoup de mes questions, et vous avez le talent d'être très vraisemblable. Malgré quoi, j'ai contre vous une défiance instinctive... Que voulez-vous? je m'étais faite à l'idée d'une mystification: je croyais écrire à une association de jeunes filles... C'est très, très difficile de passer tout d'un coup à la conviction contraire... Vous êtes un officier, réellement? un seul? bien sûr?... Écoutez, monsieur ... je n'aime rien autant que la franchise: donc, si vous m'avez menti, et si vous avez la méchante pensée de continuer à me mentir dans vos lettres, restons-en là tout de suite, voulez-vous?... Quoique ce soit tout de même gentil de s'écrire comme nous nous écrivons, par fantaisie, sans but, pour rien...
En somme, vous me donnez bien une espèce de preuve de votre sincérité: ce nom d'Henri Précy ... vous me prévenez très loyalement que c'est un nom de guerre... Je n'avais nul moyen de vérifier cela. Vous me le dites donc par goût de la vérité. Merci... Je ne vous demanderai jamais qui vous êtes vraiment,--ni vous qui je suis, n'est-ce pas?--Gardons nos masques, c'est prudent et honnête de part et d'autre. Au fait, j'ai reçu votre portrait. Mon Dieu! il ne me déplaît pas trop ... sauf, pourtant trois mèches blanches qu'il me semble bien distinguer au-dessus de votre tempe?... Des cheveux blancs, brrr!... Enfin! je tâcherai de les oublier...
Savez-vous? Votre lettre a l'air d'avoir été écrite par deux personnages bien différents: l'un, sentimental et romanesque; l'autre, impitoyablement railleur... Voyons ... lequel des deux êtes-vous, en bonne vérité?... C'est le sentimental qui se vante d'avoir pleuré parfois, et de n'avoir jamais fait pleurer autrui? Cela me rassurerait ... mais que dira le railleur? Et puis ... vous me proposez certaine «escrime» du cœur «_ou_» de l'esprit... Voilà un «_ou_» qui m'inquiète! Si je m'embrouille, moi? Et si les fleurets sont mal mouchetés?... Enfin! laissons faire le hasard...
Écrivez-moi aux mêmes initiales (qui, bien entendu, ne sont pas les miennes...) Ah!... j'allais oublier: je ne veux pas de ce que vous vous permettez d'envoyer à mes mains!... elles sont trop grandes pour être baisées, mes mains, d'abord ... sans compter qu'entre bons amis, il n'est jamais besoin que d'un cordial _shakehand_.
IV
_A monsieur Henri Précy,_
_officier de marine,_
_à bord du_ Calédonien,
_en rade de Toulon._
Paris, 26 février 1902.
Monsieur mon ami...
Je mets cela pour vous faire plaisir... Mais ... croyez-vous que nous soyons déjà amis? Hum!... je me figure l'amitié sous les traits d'une sage personne, rebelle aux coups de foudre...
Maintenant, pour commencer:--Je ne demande comme vous qu'à déposer mon bouclier de scepticisme et d'ironie... (j'en avais donc un?...) La confiance est une chose très douce, d'accord!... et, mon Dieu! j'avoue que cela me tente de me confier à vous... Mais ... mais je relis vos lettres ... et je constate que feu Machiavel n'en aurait pas imaginé de plus adroites pour bien exalter l'imagination d'une jeune fille trop romanesque.--Auriez-vous eu quelque arrière pensée de ce goût-là? Cela serait peu loyal, monsieur. Et je tiens à vous dire qu'en tout cas je ne serai pas dupe.
C'est bien entendu?--Alors causons...
Non! rassurez-vous: maman n'a pas pour habitude de fureter dans mes affaires, et je n'ai nul besoin de brûler vos lettres.--Pauvre maman! Mes incartades ont peu à peu lassé sa patience, si bien qu'aujourd'hui je jouis à la maison d'une liberté inimaginable: je lis, j'écris, je sors, je reçois mes amies, j'ouvre mon courrier,--sans une question, jamais.--(J'aurais pu vous donner mon nom, mon adresse ... je pourrais le faire encore ... mais ce serait lever le masque: non!)
Écrivez-moi donc souvent, monsieur mon ami. Je suis trop sincère pour vous dissimuler le plaisir tout neuf que me font vos lettres... En les ouvrant, j'ai presque des palpitations, maintenant... Dites? vous appelez _charmant_ le jeu que nous jouons? Est-ce pas _dangereux_ qu'il faudrait dire?--Moi qui me suis tant moquée des alouettes prises au miroir!... voyez-vous qu'un beau matin je me réveille, mon cœur ayant bel et bien jeté l'ancre en rade de Toulon?--Non, tout de même!...
Moqueur au dehors et tendre au dedans, dites-vous? Cela ne me déplaît pas de vous savoir ainsi... Moi-même, je me suis fait une armure de raillerie, et je l'essaie perpétuellement contre tout le monde. On me traite de peste, ou de folle. Mais, là-dessous, je cache une sensiblerie déplorable; et je crains bien que, le jour où je me toquerai de quelqu'un, ce ne soit tout de bon...
A propos! votre lettre est un vrai questionnaire... Tant mieux! ça m'amuse de vous répondre.--A quoi je rêve, monsieur mon ami? A vous quelquefois. A mes illusions. (J'en ai beaucoup ... je me demande parfois si le bonheur existe?... si les poètes n'ont pas trop d'imagination?... et si l'on voit encore, au vingtième siècle, des mariages d'amour?...) Je rêve beaucoup, vous savez!... C'est délassant. Lorsqu'on est fatigué de voir danser autour de soi les pantins de la vie, pourquoi se refuser un tour de valse au pays bleu? Quant à me bâtir des romans, comme vous le faites en vos jours de spleen, impossible! le héros manque...
Mes occupations? Dame! je lis, je brode, je peins ... et je vous écris... J'ai pianoté autrefois, mais je n'avais pas l'étoffe d'une artiste, et j'ai renoncé... Je mets un beau livre au-dessus de tout, mais je trouve qu'il y a très peu de beaux livres...
Mes antipathies? Je déteste successivement tous les messieurs qu'on veut me faire épouser.--N'est-ce pas? ces tyrans! qui voudraient me réduire en esclavage!--Je déteste aussi les sots qui ne savent que parler du beau temps et de la pluie. Je déteste les dames qui se confessent trop souvent. Je déteste les messieurs qui font la cour à trop de dames. Je déteste le soleil quand je suis triste, les nuages quand je suis gaie, le vent et la poussière dans les deux cas. Enfin ... quand j'aimerai quelqu'un ... il me semble que ... je détesterai tous les autres!
Ce que j'aime? Bien moins de choses... Le théâtre, un peu. La danse, davantage ... et encore! cela dépend du danseur. Paris, beaucoup. La campagne, tout autant... J'aime la mer, les montagnes, la plaine. J'aime la solitude souvent, le monde quelquefois, la foule quand elle est bien bruyante, les chats quand ils sont petits, les oiseaux quand ils ne sont pas en cage ... et j'aimerai peut-être mon mari, quand j'en aurai un...
J'espère que vous serez content, vous qui aimez les longues lettres! J'ai peut-être dit des bêtises? Tant pis, c'est votre faute.
A propos de bêtise ... vous avez sagement fait de le retirer, ce baiser sur mon front: j'allais me fâcher rouge!... Et ... d'ailleurs ... où l'auriez-vous posé, je vous le demande?... mes cheveux dégringolent toujours jusque sur mes sourcils!... Mais quelles prétentions! une poignée de main ne vous suffit plus? Tant pis pour vous, vous n'aurez que cela, et rien davantage!... et je vous tire ma révérence.
Je signe de mon prénom, puisque vous y tenez ... mais il est horrible:
EUGÉNIE.
Vous me demandez de penser un peu à vous? Je crois que je commence à y penser trop...
V
_A monsieur Henri Précy,_
_officier de marine,_
_à bord du_ Calédonien,
_en rade de Toulon._
Paris, 20 mars 1902.
Mais, vraiment, je ne sais pas trop si je dois rire ou me fâcher...
Voyons, monsieur mon ami ... vous m'envoyez en pleine figure,--et un peu brutalement,--une immense tirade sur l'amour, une tirade longue comme ça, et qui figurerait honorablement dans n'importe quel sermon de carême... Eh! là!... je ne me souviens pas le moins du monde d'avoir, dans aucune de mes lettres, mérité cette averse d'éloquence ... ni surtout votre reproche un peu blessant de vouloir «faire dérailler notre amitié...» Avouez en tout cas que c'est convenablement comique, _vous_ sermonnant _moi!..._ Le loup devenu berger, hein? Relisez La Fontaine...
Mais ... croyez-le!... je vous suis on ne peut plus reconnaissante... Vos conseils, fruits d'une sérieuse (?) expérience, ne sont pas tombés dans l'oreille d'une sourde. Du coup, me voilà aguerrie contre l'amour ... et j'en sais maintenant, sur ce grave chapitre, aussi long qu'un enseigne de vingt-six ans. C'est charmant!... Merci, monsieur...
VI
_A monsieur Henri Précy,_
_officier de marine,_
_à bord du_ Calédonien,
_en rade de Toulon._
Paris, 2 avril 1902.
Allons ... c'est moi qui vous demande pardon!... J'ai pris la mouche très sottement.--Que voulez-vous! j'ai un petit amour-propre fort ombrageux ... et--je vous avoue cela tout bas--vous l'aviez piqué au vif... C'est oublié, pas?
... Je le savais bien, que mon prénom vous déplairait! Eugénie! pouah! ça sent la vaisselle et les balayures!--Eh mais!... choisissez-moi un nom, vous, et baptisez-moi?... Cela me plaira, un nom de votre goût.--Autre chose: une question saugrenue, qui me brûle le bout de la langue:--Qu'entendez-vous par ces mots que je lis dans votre lettre: «Faire la cour,--_la vraie cour_,--à une femme...». Dame! plus tard, quand on me fera la cour, à moi, je voudrais bien savoir m'y reconnaître!...
Non, je n'ai pas la moindre envie de vous appeler Henriette. En toute franchise, et coquetterie bien à part, j'aime mieux que mon ami soit un homme. Je ne sais comment dire cela, mais ... c'est parce que vous êtes Henri ... et pas Henriette ... que j'ai confiance en vous, que je me livre et m'abandonne plus peut-être que je n'ai jamais fait encore.
Et ne me traitez pas non plus «comme si je portais culottes!» Monsieur mon ami, vous me dites déjà beaucoup de choses qu'on ne dit pas habituellement aux jeunes filles... Je ne m'en plains pas! je ne suis pas prude... Mais qu'est-ce que cela deviendrait, si je devenais Eugène, au lieu de rester ..... ce que vous allez choisir...
Ma lettre est courte! je la ferme cependant, car je ne veux pas manquer le courrier: mon ami croirait un jour de plus que je le boude ... et je veux, au contraire, qu'il soit bien assuré de la vraie amitié que je commence à avoir pour lui.
VII
_A monsieur Henri Précy,_
_officier de marine,_
_à bord du_ Calédonien,
_en rade de Toulon._
Paris, 10 avril 1902.
Monsieur, monsieur!
Comme vous me punissez durement de toutes mes imprudences! Oui, c'en était une, et bien téméraire, de commencer à vous écrire. Mais ... je ne m'en aperçois qu'aujourd'hui!...
Un rendez-vous! vous osez me proposer un rendez-vous! à moi! Mais, quand bien même j'aimerais quelqu'un ... oui! quand j'aimerais, fût-ce à en perdre la tête!... je conserverais toujours assez de pudeur et assez de fierté pour me sauver d'une pareille honte!...
Un rendez-vous à moi! Ah! je devrais ne pas même répondre à cette injure!... Oui ... pourquoi est-ce que je vous écris?... Mon Dieu! comme je suis faible, comme je suis lâche!--Pourquoi? pourquoi?--Au fait, la faute n'est pas à vous seul... L'inconséquence que j'ai commise en vous écrivant la première vous donne peut-être le droit de me juger très mal. Vous ne me connaissez pas. Vous n'avez pas levé mon masque.
Mais--écoutez-moi bien:--plus de ces mots-là entre nous ou tout est fini!--J'attends votre promesse.--Au revoir, ou adieu.
VIII
_A monsieur Henri Précy,_
_officier de marine,_
_à bord du_ Calédonien,
_en rade de Toulon._
Paris, 17 avril 1902.
Je vous ai mal compris, vous m'avez mal comprise; je me suis fâchée, vous vous êtes fâché; nous avons eu tort tous les deux. Mais je vous demande pardon la première!--Vous le voyez bien, monsieur mon ami, que je ne demande qu'à vous croire!
Oui, je l'accepte, le nom que vous m'avez choisi. Je serai _Ninon_, puisque Ninon vous plaît. Mais est-ce qu'une certaine madame de Lenclos ne s'est pas appelée de la sorte avant moi? Je trouve à ce rapprochement une nuance perfide... Monsieur mon ami! songez que je suis une petite fille, aux idées tout à fait bornées!... Ça ne fait rien. _Fiat voluntas tua!_ comme on dit au catéchisme de persévérance...
Elle est injuste, votre lettre! Qui? moi? je n'ai pas d'amitié pour vous?--Mais pas plus tard qu'hier j'ai démoli quatre piles d'_Illustrations_ pour découvrir une photographie de votre vaisseau!... Et j'avais le poignet foulé!... c'était un vrai martyre! Ce n'est pas de l'amitié, cela?--Je suis découragée!--Sans doute n'ai-je pas assez d'esprit ... et peut-être pas assez de cœur ... pour vous écrire des lettres qui sauraient vous persuader...
Voyons, méchant ami, réfléchissez: en vous écrivant je risque ce que j'ai de plus cher,--ma liberté!--Eh oui! ma liberté d'écrire, de lire, de sortir quand je veux, d'aller où il me plaît... Si maman me découvrait, je serais sûre de mon affaire!... Et, pourtant, je vous écris ... je ne peux pas m'empêcher de vous écrire...
IX
_A monsieur Henri Précy,_
_officier de marine,_
_à bord du_ Calédonien,
_en rade de Toulon._
Paris, 1er juin 1902.
Mais si! j'ai envie de vous voir!... très envie, même ... et vous le savez bien, méchant!... Mais comment faire? Vous étiez à Paris la semaine dernière, et vous y reviendrez ce mois-ci: mais songez que, si nous nous rencontrions dans la rue, nous ne soupçonnerions même pas que nous sommes ... «nous» ... Moi-même, qui ai votre photo ... et qui la regarde peut-être plus souvent qu'il ne faudrait ... je ne serais pas tellement sûre de mon affaire... Savez-vous que j'ai déjà cru vous voir cinq ou six fois, un peu partout? Que de messieurs grands, minces et bruns j'ai dévisagés, la semaine dernière! Tout juste si l'on ne m'a pas dit des mots mi-polis... Au fait: n'avez-vous pas pris, sur le pont Royal, un dimanche matin, l'omnibus qui va du côté de la Trinité?...
Et vous comprenez que je ne peux vraiment pas monter la garde devant votre pied-à-terre de la rue de Lille... A propos, voyez donc un peu ces provinciaux de Toulon, qui ont à Paris pignon sur ... sur faubourg Saint-Germain!
Non! le mieux, je vous assure, serait de nous rencontrer à un bal quelconque. Cela vous serait bien facile de vous faire inviter au bal que je vous dirais; et ce serait si amusant! Voyez-vous d'ici nos deux têtes, quand vous viendriez m'inviter pour la première valse?
... Cette fois, ç'a été votre tour d'être en retard pour me répondre: je me suis cassé le nez, avant-hier, poste restante... Mais qui sait à combien d'autres Ninon vous écrivez, comme à moi, chaque semaine!... Il faut que je sache attendre patiemment mon tour, n'est-ce pas?
X
_A monsieur Henri Précy,_
_officier de marine,_
_à bord du_ Calédonien,
_en rade de Toulon._
Paris, 7 juillet 1902.
Vous m'avez écrit une lettre courte, courte! Il n'y a rien à y répondre... Aussi je vais faire comme vous. Au commencement, quand je vous écrivais, je n'étais embarrassée de rien, et pas intimidée du tout. A présent, je suis tellement sûre de vous ennuyer que je n'ose plus rien vous dire...
Oui, j'ai lu votre _Mercure de France_. C'est même cela qui me trouble beaucoup aujourd'hui... D'abord, je n'avais jamais imaginé que mon ami fût un littérateur ... et j'en suis tout ensemble très flattée et ... et très effrayée... Ensuite, ce que vous écrivez ne ressemble à rien que j'aie jamais lu...
Le croyez-vous tout de bon, qu'il existe des âmes errantes qui se promènent fantastiquement de corps en corps?[1] Alors, on pourrait retrouver tôt ou tard une douce âme, jadis aimée, et partie?