Part 3
Les Pierres Noires et les Pierres Vertes, ce n'est pas du tout la même chose. Il s'en faut de pas mal de milles. Je respirai un bon coup d'air. Quand un navire se met au sec sur l'un quelconque des cailloux qui hérissent les atterrages de Brest, les sémaphores indiquent toujours avec précision le caillou dont il s'agit. En foi de quoi l'_Ardèche_ ne pouvait s'être mise au sec ni sur les Pierres Vertes, ni sur les Pierres Noires. Ce qu'il fallait démontrer.
Je le dis à Loreley Loredana. Mais Loreley Loredana se garda d'en rien croire. Elle avait repris son antienne du matin:
--Vous dites ça pour m'empêcher d'avoir peur. Mais ce n'est pas la peine, allez! Fargue! je le sais bien, allez! qu'il a fait naufrage! Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!...
Et elle sanglotait de plus belle. L'habilleuse, ce nonobstant, avait entrepris de continuer son office, et s'efforçait de passer une robe sur le malheureux petit corps convulsé. C'était tout ensemble navrant et grotesque.
Je me retournai vers le jeune imbécile, toujours assis dans son coin:
--Monsieur,--lui dis-je, assez rudement,--votre canard n'a ni queue ni tête. D'où sort-il? qui l'a lancé?
Mais le jeune imbécile l'ignorait. Il répéta, très affirmatif:
--On ne fait que parler de cela, dans toute la ville. Et il se pourrait malheureusement bien, capitaine...
Je l'aurais volontiers giflé. Mais le plus pressé était d'en débarrasser la loge:
--Monsieur, s'il en est ainsi, vous n'aurez pas de peine à nous rapporter des nouvelles précises. Courez en chercher, et revenez, soit ici, soit, après le spectacle, à la Brasserie, où nous souperons, mademoiselle Loredana et moi. Courez, monsieur!
Et je le poussai dehors.
Dans le même temps, l'avertisseur cognait à toutes les portes:
--En scène pour le deux! en scène!...
L'actrice reprit le dessus sur la femme. Galvanisée, Loreley Loredana se redressa et fit face à son miroir, patte de lièvre au poing.
J'en profitai pour affirmer, solennel:
--Laurette! je ne vous ai jamais menti, hein? Eh bien! parole d'honneur! si l'_Ardèche_ avait vraiment fait naufrage, personne ne pourrait rien en savoir à l'heure qu'il est. Donc, vous voyez!...
Elle ne répliqua pas. Elle ne pleurait plus. Elle me regarda au fond des yeux, pensive et sombre. Puis, comme l'avertisseur braillait derechef dans le corridor, elle s'en fut où on l'appelait.
XII
A la Brasserie, j'avais commandé des écrevisses et le saumur très sucré dont Loreley Loredana raffolait à l'ordinaire. Mais, cette fois, les écrevisses eurent tort, et le saumur lui-même fut avalé sans conviction.
Le petit imbécile de tantôt n'avait pas encore reparu, et je commençais à croire qu'il ne reparaîtrait pas. Sans doute, et quoique «toute la ville ne parlât pas d'autre chose,» les renseignements sur le naufrage prétendu n'avaient-ils pas été faciles à rassembler. Je fis là-dessus diverses plaisanteries d'excellent goût, qui ne furent pas sensiblement mieux appréciées que le saumur et les écrevisses.
Loreley Loredana, pourtant, semblait redevenue calme. Et, n'eût été que ce calme-là ne ressemblait de près ni de loin à la gaieté de naguère, dont il ne restait plus vestige, j'aurais jugé la situation satisfaisante. En tout cas, j'étais à cent lieues de prévoir le coup de théâtre qui se préparait.
Ce fut à minuit trois quarts très juste qu'il éclata.
Je venais de lever les yeux vers l'horloge, et je m'apprêtais à donner le signal de la retraite, «puisque l'_Ardèche_ ne voulait décidément pas faire naufrage avant le lendemain...»
A ce moment, l'imbécile, déjà plusieurs fois nommé, entra. Et, dans la bouffée d'air froid qui passait la porte avec lui, je sentis venir une catastrophe.
Loreley Loredana, d'un sursaut, s'était dressée. Elle regardait droit devant elle, avec des yeux très fixes. Elle battit deux fois des lèvres, pour balbutier un seul mot, qui, dans ses trois lettres, enfermait déjà tous les désastres:
--Oui?
Et la réponse vint, aussi stupidement épouvantable que si «toute la ville» eût collaboré pour la combiner telle, exprès:
--Eh bien! oui. Il ne peut pas y avoir d'erreur. C'est un vapeur norvégien qui a apporté la nouvelle. L'_Ardèche_ a coulé bas près de la chaussée de Sein, au coucher du soleil. Le norvégien a très bien vu...
D'instinct, je m'étais levé, et j'avançais les bras, à tout hasard. Ce fut à peine assez tôt pour recevoir Loreley Loredana, qui tournoya, puis s'abattit, comme frappée d'une balle.
Elle n'avait même pas entendu la dernière phrase du jeune idiot:
--Le norvégien a très bien vu, et, si ce n'est pas l'_Ardèche_ qui a péri, c'est un autre navire à peu près pareil, à vapeur ou à voiles... On ne sait pas au juste, mais on est sûr...
XIII
Il fallut dix bonnes minutes, beaucoup de vinaigre et pas mal de serviettes mouillées pour ranimer Loreley Loredana.
A la fin, elle reprit connaissance. Mais je n'y gagnai pas grand'chose: en un clin d'œil l'évanouissement fit place à la plus violente crise de nerfs. Les serviettes mouillées et le vinaigre durent incontinent revenir à la charge.
J'avais jeté la pauvrette en travers d'une des tables de marbre, et je l'y maintenais à deux mains, aidé par tous les consommateurs de bonne volonté, qui tous me prodiguaient des conseils innombrables. Je n'écoutais d'ailleurs pas, trop occupé de ma besogne, laquelle n'était point facile: ce corps de poupée se démenait avec une étonnante vigueur. De la bouche tordue, des cris s'échappaient, inarticulés d'abord. Mais bientôt, parmi ces cris, des syllabes distinctes se firent jour. J'entendis le nom de Malcy, plusieurs fois répété. En même temps, les convulsions s'apaisaient. La crise s'éteignit en quelque sorte d'elle-même, et je n'eus plus entre mes mains qu'une toute petite fille très malheureuse, et si faible qu'elle pouvait à peine pleurer.
Elle était trop épuisée pour marcher. Il fallut rester là, dans ce café, sous trop de regards curieux. Mais ça lui était maintenant bien égal, qu'on la regardât, elle, Loreley Loredana, dont l'ami était mort. Car il était mort, c'était sûr ... sûr ... effroyablement sûr... Il était mort. Et elle l'avait tant aimé, tant aimé, tant aimé...
Vainement j'essayai d'interrompre la pauvre litanie navrante. Vainement j'essayai de parler raison, de protester, de dire qu'on ne savait pas, qu'on ne pouvait pas savoir, que personne ne pouvait savoir. Vainement j'affirmai, moi, qu'il n'était pas mort. On ne m'écoutait pas. On ne m'entendait pas. La voix dolente continuait sa plainte.--Il était mort. Mort sans avoir revu celle qui l'aimait. Mort sans avoir su comment elle l'aimait, et combien. Elle ne lui avait jamais rien avoué. Elle avait toujours eu peur et honte. Parce qu'elle aimait. Parce qu'elle aimait d'amour. Ardemment, follement, désespérément. Elle aimait, et elle était aimée. Car elle le savait aussi, qu'elle était ... hélas!... qu'elle avait été aimée. Elle le savait, qu'il serait bientôt revenu, revenu amoureux, avec tous les baisers dans sa bouche. Elle le savait, qu'ils se seraient alors unis, liés, liés pour toute la vie ... comme les amants des légendes ... et des opéras... Maintenant, plus rien. C'était fini.--Fini.--De tout ce bonheur, plus rien ne subsisterait, qu'une tombe où s'agenouiller pour pleurer le cher, cher mort...
Une tombe?... Ah! Dieu! Dieu!... quelle tombe?... puisque c'était l'impitoyable mer qui avait commis le crime?... Non!... il n'y aurait pas même de tombe. Le cadavre errant n'obtiendrait ni repos, ni sépulture, sauf peut-être sur la plage où les vagues, à la fin, le pousseraient, le rouleraient...
Sur la plage ... où les vagues...
La voix s'étrangla net, avec une sorte de hoquet. Le corps menu, effondré sur la banquette de velours, où mes deux mains le soutenaient pour l'empêcher de glisser jusqu'à terre, se releva d'une secousse. Loreley Loredana fut debout, frémissante, ses yeux agrandis fixés sur mes veux:
--Fargue!... Puisqu'il a fait naufrage?... c'est, dans la baie des Trépassés que les vagues le pousseront, n'est-ce pas?... Oh! je me souviens! il me l'avait dit, lui-même!
Fiévreuse, galvanisée, elle agrippait déjà son chapeau demeuré sur la table de marbre, s'en coiffait, enfonçait les épingles...
--Fargue!... Vite, vite!... partons! Vous me conduirez, dites?... Oh! oui! vous me conduirez là-bas! vous ne m'abandonnerez pas!...
Effaré, ne comprenant pas encore, je m'étais levé aussi, j'allongeais une main vers mon pardessus:
--Je vous conduirai? mais où?... où est-ce que je vous conduirai ma gosse?...
Elle m'avait pris la main, elle m'entraînait vers la porte:
--Mais là-bas, bien sûr! à la baie des Trépassés!... Allons, partons! vite, Fargue, vite!...
Nous étions déjà dans la rue.
Mais là, sous l'aigre bruine que le vent furieux nous jetait au visage, je m'arrêtai net, et je protestai:
--Mon petit! vous êtes tout à fait folle, ce coup-ci?... Voyons! vous voulez aller au Raz, pour chercher le cadavre de Malcy? de Malcy qui n'est pas plus mort que vous et moi?
Elle haussa ses épaules de fillette, désespérément:
--Oh! Fargue!... mon ami!... A quoi bon? maintenant?... puisque je sais qu'il est mort! Ne mentez plus, Fargue. Venez plutôt, venez tout de suite.
Mais, à la fin, ça devenait trop saugrenu, et j'avais perdu patience:
--Ah! non! par exemple!... je ne suis pas fou, moi, si vous êtes folle!... Non, non, non, et non! jamais de la vie!...
Elle ne se fâcha pas. Elle eut seulement un très large geste, résigné et résolu:
--C'est bien. Tant pis. Comme vous voudrez, Fargue. Ne venez pas. J'irai toute seule. Adieu, Fargue.
Elle me quitta, sans hésiter. Elle s'éloigna, rapide, coupant en diagonale l'immense rectangle du Champ de Bataille noyé de pluie.--Petite ombre pataugeant dans les flaques où dansait le reflet des réverbères, parmi la plainte des arbres et le hurlement des rafales.
Moi, je restai dix secondes, planté comme un terme sur le bord du trottoir, à la regarder s'en aller. Puis je courus après elle:
--Laurette, Laurette!... mon chéri!....
--Ah!--fit-elle, de sa mince voix douce.--Je savais bien que vous viendriez avec moi...
--Mais non! Laurette!...
--Mais si. Je savais bien. Dépêchons-nous. Nous serons à la gare dans cinq minutes. Savez-vous s'il y a un train bientôt?
Je ne luttais plus. Trop évidemment, sa décision était prise. Je ne songeais plus qu'à faire en quelque sorte la part du feu. S'il fallait absolument aller au Raz, eh bien! on irait. Mais pas tout de suite! pas ainsi! Il serait temps demain, quand on aurait dormi, quand on serait moins las, quand on aurait fait les préparatifs indispensables...
Et d'abord il me fallait encore une permission, à moi, une permission de plusieurs jours. Et elle, Loreley Loredana, avait le théâtre à prévenir...
Non sans peine, j'eus gain de cause, après une discussion serrée. Loreley Loredana consentit à rentrer à l'hôtel pour y attendre le jour. Je crois bien d'ailleurs qu'elle s'y décida surtout après avoir dûment constaté, horaire en main, qu'il n'existait aucun train de nuit...
XIV
Je me souviens d'avoir dormi cette fin de nuit-là,--nuit du mercredi 9 au jeudi 10 janvier 1895, comme un somnambule hydrophobe: moitié délire, moitié cauchemar ... et de m'être réveillé, au petit matin, courbaturé, rompu, moulu, des cheveux aux orteils.
Oui. Et pourtant, cette nuit du 9 au 10 janvier fut encore une nuit délectable, en comparaison des cinq nuits suivantes,--en comparaison de la nuit du 10 au 11 pour commencer!
Il y eut la journée, d'abord.--Dès patron minet, il me fallut galoper d'un bout à l'autre de la ville, et de la rade, pour préparer l'absurde voyage. Quatre bonnes heures durant, je ricochai de la Préfecture Maritime au théâtre, du théâtre à la _Victorieuse_, et de la _Victorieuse_ à l'hôtel, où Loreley Loredana, prête avant l'aube, piétinait en m'attendant.
A deux heures cinq, enfin, nous prenions ensemble le train pour Quimper, où nous arrivions à quatre heures quarante-sept.--Oh! je me rappelle tous les détails!--Là, il fallut attendre interminablement la correspondance de Douarnenez. Il faisait déjà nuit noire. Loreley Loredana refusa d'ailleurs de quitter la petite gare, et, muette, le front bas, les yeux fixes, contempla soixante-treize minutes durant les rails luisants de pluie et le ballast noir de suie.
A six heures, un train bas-breton, poussif et visqueux, nous emporta enfin. Mais ce n'était pas la dernière étape. A Douarnenez, tout recommença: l'attente interminable, le quai désert, puis le rembarquement dans un nouveau train, plus ignoble encore que le précédent. Et, derechef, nous repartîmes à travers la lande nocturne, sinistre sous son manteau de brume et de bruine éternelles. A mesure qu'on approchait du but, il pleuvait plus fort et il ventait plus aigre. Vers huit heures, ce fut le bout des rails, à Audierne. Et nous n'étions pas encore arrivés. Il s'en fallait bien d'une quinzaine de kilomètres. A grand'peine je dénichai l'unique voiture disponible, et ce furent alors des pourparlers exaspérants pour obtenir que cette voiture nous menât sur-le-champ jusqu'au Raz. La nuit s'avançait cependant, plus sombre et plus sinistre de minute en minute. Sur la route, où maintenant nous roulions à grands cahots, des nuages d'embrun se mêlaient par intervalles à l'eau du ciel. Les lanternes luttaient mal contre l'obscurité opaque; et c'était seulement à ses grondements, plus formidables que tous ceux de la foudre, que je devinais l'océan proche. Je l'entendais battre sans trêve le pied de la falaise, à cent pas du chemin, plus près parfois. Et les chevaux trottaient toujours, interminablement. Par les portières très mal closes, toute l'humidité glaciale de la lande entrait et perçait nos manteaux, nos vêtements, notre linge. A côté de moi je sentais le pauvre petit corps de la voyageuse, raidi de fatigue et de froid...
Enfin, l'auberge du Raz se profile dans l'ombre. Il était minuit, ou presque. Une servante effarée nous ouvrit. Et je me crus au bout de mes peines. Déjà je découvrais, au fond d'un couloir crépi, une chambre blanche, du feu, un lit...
Mais alors Loreley Loredana, silencieuse depuis le départ, parla:
--Où est-ce?... la baie des...
Elle n'osait plus articuler les trois syllabes terribles.
J'étendis un bras vers l'ombre, du côté du nord:
--Par là, Laurette. Nous irons demain, dès qu'il fera jour.
Elle secoua la tête:
--Non. Pas dès qu'il fera jour. Tout de suite.
Cette fois, je la crus, à la lettre,--médicalement,--démente...
Nous étions sur le seuil de l'auberge, laquelle est bâtie au plus haut de la falaise, et domine la mer de quatre-vingts mètres à peu près. Et néanmoins le fracas des lames déferlant sur les deux faces du promontoire était si violent que nous étions forcés d'élever la voix pour nous entendre...
Il ne s'agissait évidemment plus de raisonner. Très doucement, je pris dans mes deux mains la menotte glacée:
--Mon cher petit, il fait noir, noir... Regardez plutôt!... Ce n'est pas la peine, à présent, de commencer les recherches... Nous n'y verrions pas clair ... pas clair du tout...
Mais elle secoua encore la tête:
--Si. Demandez une lanterne. Tout de suite.
Et, comme je me taisais, démonté, elle reprit, de cette même voix très douce dont elle soulignait ses entêtements les plus inflexibles:
--Demandez la lanterne, Fargue, s'il vous plaît ... et puis allez vous reposer, Fargue ... mon cher Fargue... Vous êtes trop fatigué, vous, je comprends bien... Mais ça ne fait rien, je peux chercher toute seule, je vous assure. Bonsoir, Fargue. Demandez seulement la lanterne. Tout de suite.
Que faire? sinon céder, céder encore, obéir?...
Et je vivrais des siècles,--sans oublier cette heure nocturne ... extravagante, oui ... et macabre ... mais par dessus tout si douloureuse qu'elle cessait absolument d'être grotesque, malgré l'absurdité sans nom de toute l'aventure...
... Des siècles, en vérité!--sans oublier ce chaos prodigieux de la mer, du ciel, de la terre, confondus, enchevêtrés, roches à lames, lames à rafales, pêle-mêle, tels, dans leurs plus sanglantes étreintes, deux ennemis ou deux amants acharnés... Des siècles,--sans oublier cette écume blême des flots phosphorescents, seule, lueur qui, par intervalles, perçait la surnaturelle obscurité.
Et, surtout, des siècles, et des siècles de siècles!--sans oublier le petit fantôme pâle, épuisé, à bout, qui vacillait devant moi, dans le halo trouble de ma lanterne, et dont les pauvres yeux, brûlés de larmes plus amères que l'océan même, s'usaient désespérément à fouiller et à sonder, pierre par pierre, vague par vague, l'impénétrable nuit...
XV
Enfin, quand reparut l'aube grise et froide, Loreley Loredana, tout d'un coup, trébucha, écrasée de fatigue, et tomba.
Je dus la rapporter, inerte, dans mes bras, jusqu'à l'auberge du Raz.
Comme une toute petite fille ensommeillée, je la déshabillai, je la couchai. Mais elle avait outre-passé sa faible vigueur. Et, au lieu du repos, ce fut la fièvre qui vint; une fièvre très légère, sans gravité aucune, qui retardait seulement le repos. Je n'osai cependant pas quitter le chevet de la malade, à cause du grand vent terrible qui secouait toute l'auberge, sans trêve, et secouait davantage encore le pauvre cœur de la pauvre Loreley Loredana.
Elle m'avait demandé, tandis que je la bordais dans son lit:
--Fargue, par cette tempête-là, est-ce que les vagues mettent longtemps à pousser les ... les trépassés ... jusque dans la baie?...
Et je ne voulus pas que la fièvre tournât en délire. J'entonnai donc une fois de plus le refrain:
--Il n'est pas mort, Laurette! Je vous affirme qu'il n'est pas mort. Je vous jure qu'il n'est pas mort. Je vous donne ma parole d'honneur qu'il n'est pas mort...
Et une idée me vint, qui me parut très propre à ramener un peu de calme dans la petite tête trop chaude:
--Tenez, Laurette! puisqu'il n'est pas mort ... écrivez-lui! Écrivez-lui une belle longue lettre, où vous lui raconterez tout... Vous verrez: ça le fera joliment rire, quand il la recevra!... Et, quand il reviendra, vous rirez ensemble, tous deux!... Ecrivez-lui, Laurette!... écrivez à Lisbonne: vous savez que c'est là sa première escale...
J'avoue que je ne comptais qu'à moitié sur le succès de ma proposition. A ma grande surprise, Loreley Loredana lui fit un accueil immédiat. Et il fallut sur-le-champ appeler la servante, réclamer papier, crayon, buvard, et tasser les oreillers du lit, pour faire pupître et fauteuil...
Et incontinent Loreley Loredana commença la belle longue lettre. Je lus les quatre premiers mois, au haut de la première feuille:.
_Mon chéri, mon amour..._
Et je songeai que Malcy, s'il lisait jamais ces quatre mots-là, s'en étonnerait sans doute un peu...
Interrompue par des pauses de sommeil, la belle longue lettre, très belle et encore plus longue, fut achevée seulement au soir. Et, tout de suite, tout de suite, le garçon d'auberge l'emporta, pour la mettre à la poste.
Alors, moi, mal inspiré, je dis:
--Laurette, à présent, vous allez pouvoir dormir tranquille...
Mais, soudain redressée, et rejetant les couvertures, Loreley Loredana se releva d'un bond:
--Oh! Fargue! à quoi pensez-vous!... Vite, vite ... pendant qu'il fait encore jour.--je suis guérie, vous savez!--retournons à la baie!... S'il y était, songez!
Il fallut retourner.
XVI
Or, cinq jours passèrent ainsi.--Cinq jours, durant lesquels Loreley Loredana, obstinée, chaque soir et chaque matin chercha, d'un cap à l'autre, sur tout le rivage de la baie des Trépassés, le cadavre de l'homme qu'elle aimait;--et, ce néanmoins, têtue, chaque après-midi écrivit à ce même homme une longue lettre d'amour...
XVII
Car la fin n'arriva que le sixième jour.
Ce jour-là, fort avant le lever du soleil, nous sortions de l'auberge, Loreley Loredana et moi, pour descendre à la baie, selon l'immuable protocole, quand, au tournant de la route d'Audierne, le facteur parut...
Loreley Loredana, qui écrivait des lettres, mais n'en attendait point, allait passer outre. Un pressentiment m'arrêta, et je retins ma petite compagne.
Le facteur arrivait. Il mit une main au-dessus de ses yeux, en abat-jour; puis, ayant bien considéré Loreley Loredana:
--C'est vous,--dit-il, en tendant une enveloppe bleue,--c'est vous que vous vous appelez comme c'est qu'il y a écrit là?
Je fis un pas pour voir. L'enveloppe était un télégramme clos.
Le facteur expliquait:
--Cette dépêche ici, que je dis ... elle est venue de Brest, aussi donc. Et à Brest, alors ... d'où que vous aviez parti ... on a fait suivre pour Audierne, par la voie postale...
Loreley Loredana avait pris le télégramme, et l'ouvrait d'un doigt prompt.
Je la regardai. Elle lut ... lit: «Ah...» et chancela...
Je la soutins. Je commençais d'être accoutumé à la soutenir. Elle n'était pas tout à fait évanouie. Elle put me tendre le papier bleu. Je lus à mon tour:
_Madame Loredana._
_Théâtre Brest._
_Pas mort du tout, sain et sauf à Lisbonne. J'embrasse tendrement et follement ma chère petite amoureuse aimée._
_Malcy_
Et, comme elle avait fait: «Ah...» je fis, moi: «Ouf!»
Parce que,--n'est-ce pas?
Certes, jamais je n'y avais cru, moi, au naufrage; mais, tout de même, à la longue, le contact de ce désespoir et de ce deuil, perpétuellement accrochés, en quelque sorte, à moi, comme un crêpe à la manche d'un vêtement pas encore noir ... pas encore ... mais...
Oui, décidément: «Ouf!»
Sur quoi je regardai Loreley Loredana.
Loreley Loredana, ayant dit: «Ah...» s'était tue. Et elle continuait de se taire.
Très pâle d'abord, elle reprenait maintenant couleurs vivantes, le sang remontait à ses joues. Bientôt il y afflua. Et Loreley Loredana fut rouge. Rouge...
Elle lâcha mon bras, où elle s'appuyait. Elle fit trois pas, distraite, hésitante ... puis, soudain, rentra dans l'auberge, sans m'avoir rien dit encore.
Une heure après,--j'avais cru bon de la laisser, si j'ose dire, cuver sa joie ... évidemment immense ... totale ... absolue!--une heure après, donc, je frappai à sa porte.
Elle cria: «Entrez!» d'une voix qui me sembla fort calme ... froide, peut-être...
Je la vis à quatre pattes devant son petit sac à main,--ce petit sac à main, que j'avais eu beaucoup de mal à la persuader d'emporter, sept jours plus tôt, au départ de Brest.--Elle y empilait, hâtive, toutes ses affaires, éparses sur le plancher autour d'elle. Sans lever le nez, elle m'interrogea:
--Fargue?... à quelle heure le train pour Brest, à la gare d'Audierne?
Un peu déconcerté, je répondis:
--Je ne sais pas, Laurette...
Elle répliqua:
--Demandez vite! Il ne s'agit pas de le manquer!
Décidément, la voix, n'était point chaude, chaude. Par intervalles, elle crépitait même, blanche, sèche et cassante, comme givre...
Je m'en fus demander tout ce qu'il fallait.
XVIII
Dans le train du retour, elle ne parla pas plus qu'elle n'avait parlé, sept jours auparavant, dans le train de l'aller. Mais ce n'était pas le même silence.
Moi, je me taisais comme elle.
A Brest seulement, sur le quai de la gare, je risquai l'indispensable question:
--Votre sac, Laurette?... Où voulez-vous que...
Elle coupa la phrase:
--A l'hôtel, s'il vous plaît, Fargue... Et allez-y tout seul: il faut que je passe d'abord au théâtre...
Je la vis disparaître, affairée, au premier coin de rue...
XIX
Après...
Après ... deux mois et demi après, par un joli soir d'avril, l'_Ardèche_, retour d'Atlantique, reprit son ancrage dans l'avant-port; et le youyou de Malcy rencontra mon canot-major à l'accostage du pont Gueydon,--comme naguère il avait fait...
Nous criâmes ensemble, Malcy et moi:
--Bonjour!
Et, bras dessus, bras dessous, nous remontâmes, une fois de plus, l'interminable escalier qui joint le port militaire à la ville.
A mi-hauteur, je ne me retins pas d'être indiscret:
--Vieux? eh bien?... Loreley Loredana?...
Malcy s'arrêta court, comme s'il eût buté contre un obstacle.
--Oui?... Loreley? eh bien?--fit-il.
Il questionnait lui-même au lieu de répondre. Etonné, je le regardai: