Dix-sept histoires de marins

Part 12

Chapter 123,629 wordsPublic domain

Fargue enjambe les trois derniers échelons, fait un rétablissement sur les poignets et prend pied sur le parquet de fer. Le couvercle de la trappe retombe. Aux flancs des pièces, les servants sont alignés, corrects: talons joints, main droite au bonnet, main gauche dans le rang.

--Repos!--commande Fargue.

Et, se faufilant entre les deux canons, il se juche sur la sellette de commandement, pour donner un coup d'œil au dehors.--Par les trous du casque blindé, rien d'anormal n'apparaît. A perte de vue la mer grise déferle, en longues crêtes d'écume, parallèles. Et les cuirassés gris, en ligne de file, se traînent sur cette mer déferlante, dans le sillage les uns des autres.--Fargue fait demi-tour et redescend sur le parquet, histoire de passer un bout d'inspection, avant l'exercice.

Le second maître, cordial, sourit à l'officier.

--Bonjour, Gourvès!... Quoi à signaler, aujourd'hui?

--Rien du tout, cap'taine.

--Vous avez balancé le pointage latéral?

--Oui, cap'taine.

--Les chaînes-galles n'ont pas pris trop de mou?

--Nous avons repris une maille ce matin. Ça fait juste la longueur que vous m'avez montrée la dernière fois.

--Bon.

Fargue recule jusqu'à la muraille cuirassée, s'y adosse...

Aujourd'hui, la manœuvre promet d'être longue: combat simulé contre l'escadre légère, figurant une armée navale ennemie... Nul doute: avec un thème aussi propice aux fantaisies amirales les plus imprévues, on va manger de toutes les sauces, et savoir ce que c'est que «faire des ronds dans l'eau!» Donc, inutile de se fatiguer d'avance. Et Fargue, adossé, contemple sa tourelle.

... Une tourelle double de 305 millimètres, c'est beau!--Figurez-vous une chambre ovale, longue de sept mètres, large de six, très basse de plafond, et toute d'acier poli. Là dedans, deux canons prodigieux, qui s'alignent côte à côte, deux canons dont les volées géantes saillent par l'embrasure double à dix mètres au dehors, et dont les culasses pivotant suffisent à emplir toute la tourelle, à l'emplir tellement qu'on ne devinerait d'abord pas où vont bien pouvoir se caser les hommes, les treize hommes nécessaires au fonctionnement... Ils se casent tout de même, et leur présence n'ajoute pas grand'chose à l'encombrement indescriptible du lieu.--Car les canons, ce n'est rien! il y a les affûts, les châssis, les berceaux; les monte-charges, les parcs, les pointages, les hausses, les lunettes, les planchettes, les chariots, les rails; les refouloirs, les écouvillons, les injecteurs; le tuyautage d'eau, le tuyautage d'air, le réseau électrique ... il y a l'inextricable fouillis d'acier, de fer, de bronze, de cuivre, il y a le mécanisme aux rouages sans nombre que manœuvrent méthodiquement, méticuleusement les treize hommes, autres rouages, plus parfaits, non moins disciplinés!--C'est beau.--Le plafond nu repose pas sur la muraille directement: une rangée de supports d'acier les sépare, telle une colonnade circulaire, haute de quelques centimètres, dont les intervalles ménagent, entre muraille et plafond, une circonférence de meurtrières horizontales, par où pénètre, avec la brise du large, un peu de chaude clarté solaire; et cette clarté-là s'ajoute à la lumière froide des lampes électriques. En sorte qu'on y voit assez bien.--C'est beau.--Par cette espèce de corniche ajourée, les treize hommes peuvent aussi, entre deux mouvements, jeter un coup d'œil au dehors, et, de temps en temps, se rendre compte des choses qui adviennent...

Ils sont treize: le second maître, surveillant du matériel,--le cerveau;--les deux quartiers-maîtres, chefs de pièce,--les nerfs moteurs;--les deux pointeurs brevetés,--les yeux;--les deux pointeurs suppléants,--d'autres yeux de rechange;--les deux chargeurs, les deux pourvoyeurs,--les muscles;--l'armurier,--l'organe réparateur;--l'officier, enfin,--l'âme.--Ils sont treize; ils ne font qu'un: un être, qui vit de leurs treize vies: la tourelle, la tourelle avant, la tourelle double de 305 millimètres, l'arme la plus effroyable du cuirassé, sa meilleure chance de sortir vainqueur des batailles à venir...

Ça commence.--Au dehors, roulement de tambour, suivi d'un double coup de baguette: «Armez les pièces!»--Fargue-se redresse, commande: «A vos postes!» et, derechef, se juche sur la sellette de commandement. Par les trous du casque blindé, au loin, sur la mer brumeuse, zébrée de crêtes vertes et blanches, des silhouettes confuses émergent de l'horizon: l'escadre légère, les croiseurs qui figurent l'ennemi. Fargue tourne la tête, constate l'immobilité des servants, debout, chacun où il doit être, et jette l'un après l'autre les ordres qu'il faut: «Approvisionnez! Armez! Chargez!» Après quoi lui-même, les yeux au tableau transmetteur, attend que la passerelle lui ait dicté à son tour la volonté suprême du grand chef, du commandant, lui-même à son poste, là-haut dans le blockhaus...

Cependant les culasses battent, les planchettes tombent, les monte-charges grondent parmi le cliquetis des chaînes-galles. Bien entendu, on ne charge pas tout de bon: on fait le simulacre; mais tous les gestes s'exécutent comme si c'était un vrai obus et de vraies gargousses qu'on lancerait à toute volée dans l'âme ouverte et huileuse. Gourvès, le second maître, a tiré sa montre et compte les secondes... La première pièce «charge» bien: son quartier-maître, Le Kellec, est un «bon homme», d'attaque, et sûr... Vingt-trois secondes! ça y est! le temps du record! pas un cinquième de plus!... La deuxième pièce est en retard: Fontan ne vaut pas Le Kellec... Gourvès hausse les épaules, dédaigneux: Un Fontan, un Moco de Mocossie, est-ce que ça peut jamais valoir un Breton? un Bretonned de Morlaix? un Le Kellec, «pays» de Gourvès?--Gourvès en voudrait plutôt mal de mort à Fontan, le jour que Fontan «gratterait» Le Kellec!--Tout de même, trop est trop: trente-quatre secondes, ça exige «un coup de gueule»:

--Et alors, aussi donc, Fontan? c'est-il que les gars dorment, et toi avec?

Fontan ne bronche pas. Mais, près de lui, un claquement de langue irrité accueille le reproche. Ça, pas d'erreur: c'est Brénéol, le chargeur, qui «rouspète». Il «rouspète» toujours, Brénéol! Pas mauvais canonnier, par ailleurs. Il n'y a donc qu'à fermer l'oreille.--Si on entendait, n'est-ce pas? faudrait punir! et à quoi bon?--Gourvès n'entend pas; Fargue n'entend pas non plus...

C'est que ce sont des hommes, ces treize rouages de la tourelle; des hommes comme vous et moi; et ce n'est qu'ici: dans la tourelle, qu'ils sont rouages. Partout ailleurs, leurs origines, leurs races, leurs instincts, leurs éducations, leurs habitudes, leurs chairs, leurs cerveaux divers, font d'eux des êtres aussi différents, sans nul doute, que vous et moi.--Tenez: Le Kellec et Fontan ... hors du service, croyez-vous qu'ils s'adressent seulement la parole?... Et Brénéol, le chargeur, taciturne et revêche; et Le Duc, le pointeur de gauche, petit garçon sage; et Tiphaigne, le pointeur suppléant, anarchiste, et qui enveloppe son manuel du marin canonnier dans le dernier numéro du _Libertaire_, pour lire les deux proses ensemble, aux heures de théorie; et Penven, le pourvoyeur, toujours ivre lorsqu'il a mis un pied à terre, et qui passe sa vie dans les mauvais lieux; et Brazière, l'armurier, bachelier ès sciences, et qui a préféré salir d'huile et de rouille ses mains blanches plutôt que d'être pion dans un collège; et Lohéac d'Elfe, le pointeur de droite, qui fut riche et qui est noble, et qui s'est engagé personne ne sait pourquoi ... croyez-vous qu'ils se mêlent et se lient, eux qui peut-être n'ont pas trois idées en commun?--Non, fatalement!--On «navigue à la part»; et chacun poursuit silencieusement son rêve à soi, dans son coin, loin des gêneurs. Ce n'est qu'ici, derrière cette cuirasse, sous ce plafond bas, sur ce parquet sonore, que la souveraine discipline réunit tous ces êtres étrangers, et les coordonne, et les pétrit, et les malaxe ensemble, jusqu'à n'en faire qu'un seul être vivant: la tourelle...

Fargue, songeur tout à coup, s'interroge soi-même:--Qu'est-ce qu'elle vaut vraiment, cette discipline indispensable? jusqu'à quel point courbe-t-elle ces hommes? jusqu'à quel point les lie t-elle, les fond-elle dans son creuset? jusqu'à quel point peut-on compter sur ce métal humain?--On ne le saura qu'à la guerre, devant la mort: la mort à braver, suprême pierre de touche...

--Garde à vous!

Une sonnerie tinte. Au tableau transmetteur, les aiguilles indicatrices ont tourné. Fargue commande:

--Quatre-vingts degrés! à droite, troisième vitesse!... Distance: huit mille six! Correction: trente-deux millièmes, gauche!... Sur le premier croiseur à partir de la gauche!... Attention!...

Déjà l'ordre est exécuté. La tourelle pivote, souple et prompte. Par les trous du casque, Fargue aperçoit l'horizon qui défile. Voici les croiseurs, qui glissent à la queue leu leu, de tribord à bâbord, petites ombres chinoises, floues.--Les servants, haussés sur leurs pointes, regardent aussi, et apprécient.--L'armée s'est déployée en ligne de file, parallèlement à la ligne de file des croiseurs. Les cuirassés, rangés en bel ordre, à quatre cents mètres d'intervalle, gouvernent droit sur la poupe de leurs matelots d'avant. Et cela fait une double perspective de longues coques glissantes et de mâtures sèches, sous le flottement des pavillons qui claquent à la brise..

--Feu à volonté!... Commencez le feu!...

Plusieurs détonations ont éclaté: des coups à blanc tirés par l'amiral, en manière de signal avertisseur. Les croiseurs, là-bas, savent qu'on vient d'ouvrir le feu contre eux...

--Huit mille mètres!... Sept mille six!... Sept mille quatre!

Les servants, alertes, tournent les volants de pointage.--Ah! l'ennemi se rapproche? Probable que le «vieux» oblique sur l'escadre légère, sournoisement, sans avoir l'air... Alors, gare aux croiseurs, s'ils ne se méfient pas. Ils sont trop faibles pour «étaler» un combat à courte portée.--Le Kellec, d'un regard glissé par les meurtrières de la corniche, mesure l'éloignement. Brazière, les poings sur les hanches, calcule le cosinus de l'angle de rapprochement. Tiphaigne ricane en sourdine, en songeant au désarmement universel. Penven rêve de femmes et de fil en quatre. Lohéac d'Elfe, comme toujours indifférent à tout, vérifie sa ligne de mire...

La sonnerie tinte encore. Fargue commande de nouveau:

--Même but! zéro degré!... à gauche, troisième vitesse!... Distance: sept mille huit!... huit mille deux!... huit mille quatre!... correction: six gauche!... Continuez le feu!...

Moins bêtes qu'ils n'en avaient l'air, les croiseurs! Ils viennent de se dérober d'un coup, en «arrivant» tous à la fois sur leur droite,--du bord opposé aux cuirassés.--Et maintenant, les cuirassés n'ont qu'une chose à faire, s'ils veulent ne pas rompre le combat: «arriver», eux aussi, tous à la fois, sur leur droite, et appuyer la chasse. Mais vivement! ou il sera trop tard...

Fargue, toujours juché sur sa sellette, et la tête dans le casque blindé, regarde par les trous de visière:--Allons! ce n'est pas par trop mal!... l'évolution de l'armée s'est correctement opérée.--Au grand mât de l'amiral, le pavillon «régulateur», à peine hissé «à bloc», redescend, «halé bas»: chaque navire est à son poste; la ligne de file est devenue ligne de front: c'est-à-dire que les cuirassés s'avancent maintenant côte à côte; et courent, le cap sur l'ennemi, chacun s'efforçant de ne pas dépasser ses matelots et de n'être pas dépassé par eux... Guère facile à résoudre, le problème!... Tenez, voici déjà du flottement: à bâbord, l'_Auerstaedt_ a perdu près d'une longueur; à tribord, l'_Eckmühl_ en a gagné une et demie. Fargue, méprisant, crache par le trou milieu du casque:--Alors, quoi? il n'y a qu'ici, sur le _Fontenoy_, qu'on est fichu de garder, cinq minutes de suite, la vitesse signalée? On dort donc, dans les autres machines?.. Ah! ces mécaniciens!... quelle plaie!--Fargue recrache. El, derrière lui, Gourvès, le second maître, et Le Kellec, et Fontan, et d'autres sourient de dédain, à l'imitation du chef: une jolie ligne de front, oui!...

Tout de même, on n'est pas là pour s'amuser. La manœuvre des pièces s'est ralentie. Fargue se retourne, brusque:

--Eh bien? Gourvès? c'est pour aujourd'hui ou pour demain, ce chargement?

Le rappel à l'ordre rejaillit instantanément de proche en proche: de Gourvès à Fontan, de Fontan à Brénéol, de Brénéol à Martin. Derechef, un ressort de la machine, grippé, grince: quelqu'un murmure, une fois de plus. Et Fargue, une fois de plus, s'interroge, anxieux... Que vaut ceci: la tourelle? jusqu'à quel point est-ce solide? jusqu'à quel point peut-on y compter?...

--Attention!... même but!... quatre-vingt-dix degrés!... à droite, troisième vitesse!... Hein?

Dans la bouche de l'officier, le commandement, soudain, s'étrangle...

Voici ce qui est advenu: les croiseurs, d'abord, ont tout à coup repris la ligne de file, pour doubler ou envelopper la tête de l'armée; et les cuirassés, pour déjouer la tentative, ont commencé d'évoluer aussi, parallèlement.

D'où le changement de pointage ordonné d'avance, chaque bâtiment devant «arriver» de quatre-vingt-dix degrés sur sa gauche,--faire «par le flanc,» si vous préférez.--Seulement, quelque chose s'est passé,--quelque chose: une avarie de barre, ou de gouvernail, ou de drosse; on ne sait pas au juste; on n'a pas le temps de savoir; et le _Fontenoy_, au lieu d'arriver, en même temps que ses matelots, n'arrive pas,--continue sa route en droite ligne;--en droite ligne,--cependant que l'_Eckmühl_, à tribord, arrive,--et tombe perpendiculairement sur le _Fontenoy_:--Abordage!--Abordage inévitable!--Abordage: c'est-à-dire--l'éperon de l'_Eckmühl_ dans le flanc du _Fontenoy_,--et le _Fontenoy_, tout de suite, en vingt secondes, chaviré, quille en l'air, et coulé bas;--comme chavira jadis et coula le cuirassé anglais _Victoria_, ayant reçu dans son flanc l'éperon du cuirassé anglais _Camperdown_.--Bref: la mort.--La mort foudroyante, qui se précipite.--Et rien à faire, rien à tenter.

Fargue, malgré lui, recule d'un pas, détourne la tête, et jette dans sa tourelle un suprême et tragique regard:--Ceux-ci, près de mourir, comment mourront-ils?...

Ho! les yeux dilatés du chef ont rencontré les yeux fixes des douze hommes qu'il commande,--des douze hommes qui ont vu comme lui, qui savent comme lui, qui attendent comme lui la mort; des douze hommes tout de même immobiles, muets, disciplinés.--Oh! la fière, la sublime machine! Au cœur de Fargue, un flot de sang orgueilleux afflue:--La mort, par Dieu, peut venir! La tourelle est prête!--D'un geste d'épopée, l'enseigne arrache sa casquette et la jette à terre, pour saluer d'avance les treize cadavres héroïques qui, tout à l'heure, dormiront ici, chacun à son poste. Et, ardemment, Fargue renfonce sa tête dans le casque blindé, refait face à la mort, immobile comme les autres, muet, discipliné...

La mort vient: l'_Eckmühl_ se précipite avec une vitesse de locomotive. La masse colossale grandit, grandit, grandit... L'étrave, tranchante comme un glaive, fend la mer avec un frémissement bref, et s'allonge vers le flanc du _Fontenoy_... Combien de secondes encore? trente? quinze? dix?... Le gaillard de l'_Eckmühl_, couvert d'hommes accourus, qui gesticulent, fond comme une avalanche... Fargue, les yeux hypnotisés, n'aperçoit même pas, aux barres de misaine, la flamme quadrillée bleu et blanc,--signe que l'_Eckmühl_ «bat en arrière» de toute la puissance de ses trois machines: vingt mille chevaux-vapeur, qui luttent désespérément pour atténuer le choc terrible.--Fargue ne sent pas non plus le parquet qui vibre: le _Fontenoy_ «bat en avant» à toute vitesse, tente désespérément de passer, d'éviter l'éperon mortel.--Six hélices, au total, qui se tordent et tourbillonnent sous les eaux, pour le salut commun.

Si on passait, pourtant!... Toute la coque du _Fontenoy_ frémit, maintenant. Le _Fontenoy_ ne veut pas mourir. Il a pris son élan, il se rue au travers des lames... Et l'_Eckmühl_, retenu à triple bride par ses machines déchaînées, ralentit, ralentit... Si on passait!...

On passe...

Oh! on passe près!... Il n'y a pas six mètres de marge, entre la proue de l'_Eckmühl_ et la poupe du _Fontenoy_... Mais, six mètres ou six milles, qu'importe! On passe!...

On a passé.

Aux tempes de Fargue, trois gouttes de sueur. Tout le sang de ses joues a disparu. Mourir n'était rien. Mais ressusciter...

Fargue baisse la tête et regarde ses hommes. Nul n'a bougé. Nul ne souffle mot.

Alors, les yeux sur le tableau transmetteur, Fargue recommence:

--A droite, troisième vitesse!... Distance: huit mille quatre!... correction: seize millièmes... Feu à volonté...

* * * * *

DIX SECONDES

_au lieutenant de vaisseau Diaz de Soria._

A la porte de la cabane, trois coups de crosse sonnèrent. Et la sentinelle--un tirailleur à chéchia--souleva le loquet, pour hurler, dans l'obscurité somnolente de la chambre entr'ouverte:

--Yeutenant! Y en a l'heure piquée! Toi venir à la plage!

Et, du fond de la moustiquaire soigneusement épinglée, un grognement et un juron marquèrent le réveil du lieutenant.

Olivier de Serres, enseigne de vaisseau, adjoint au directeur des mouvements du port de Safi--Maroc,--sauta du lit de sieste, enfila un pantalon de toile, un veston galonné, une paire de souliers blanchis à la craie, assura son casque, empocha son revolver, et s'en fut, comme on l'en priait, à la plage. L'heure était piquée,--trois heures;--le premier feu du soleil s'apaisait, et les ouvriers indigènes reprenaient la tâche quotidienne du déchargement des barcasses. En rade, trois vapeurs tanguaient en tirant sur leurs chaînes. Et les barcasses poussées tant bien que mal à grands coups d'aviron, s'efforçaient d'établir le va-et-vient entre les susdits vapeurs et la côte,--sous l'œil indifférent d'Olivier de Serres, grand maître, pour l'instant, des douanes, police, batellerie, remorquage, chargements et déchargements du port de Safi.

Alentour, les deux falaises, qui mordent comme deux mâchoires fauves la rade bleue, hérissaient leurs dentelures bizarres sur le ciel étincelant. La ville, derrière sa splendide muraille crénelée, étageait ses terrasses arabes. La plage, au pied des bastions et des tours, s'étalait comme un tapis d'or pur et descendait jusque sous l'écume des vagues.

Le port--une simple crique, étroite, abritée d'un épi de roches en forme de jetée--accueillait sans obstacle les longues lames régulières de la houle qui bat éternellement la côte marocaine. Et les barcasses dansaient le long du quai, parmi les cris des débardeurs. Une cohue déguenillée s'agitait autour des sacs et des caisses mis à terre, et c'était comme un moutonnement de djellabahs grises, de burnous bruns, de cafetans bleus et de turbans à peu près blancs. Une clameur ininterrompue--une clameur musulmane, aiguë, gutturale, exaspérée--montait de cette foule, en même temps qu'un nuage épais de poussière et de sable. Et, debout sur un tas de prélarts et de câbles amoncelés, Olivier de Serres toussait et frottait ses paupières, les yeux et la gorge envahis pas le nuage aveuglant et suffoquant.

Or, tout à coup, la clameur arabe redoubla de violence, et des hurlements de fureur ou de douleur en jaillirent. Serres, étonné, dégringola de son socle de chanvre, et, rudoyant quelques épaules mal promptes à faire place au maître, se fraya un passage jusqu'au centre du tumulte.

Et il vit:--

Deux longues caisses de sapin, à doubles ferrures, débarquées l'instant d'avant, avaient paru suspectes aux agents de la douane marocaine. L'un deux exigeait qu'on les ouvrît. Mais le destinataire, un Européen, un négociant notable, aux yeux couleur de faïence, écarquillés derrière un gros binocle d'or, protestait et menaçait, brandissant des papiers qu'il prétendait en règle. Olivier de Serres entendit la péroraison d'un discours véhément

--Moi, je suis _sid_ Hermann Schlaster, du consulat impérial de Sa Majesté le sultan d'Allemagne, aimé d'Allah, protecteur de la Foi. Vous, vous êtes un chien, fils de chien. Et votre main maudite se desséchera avant de toucher à cette marchandise, qui est mienne.

C'était dit en fort bon arabe. La foule s'agita, respectueuse. L'agent de la douane, inquiet, hésitait...

Il est assez aisé, avec quelque audace et quelque rouerie, de violer la loi en pays marocain. _Sid_ Hermann Schlaster ne l'ignorait point.

Mais, cette fois, par grand hasard, _sid_ Hermann Schlaster avait compté sans son hôte. A l'instant même que l'incident semblait clos, Olivier de Serres, la cigarette au coin de la lèvre, avança de trois pas et fit face à l'Allemand:

--Monsieur,--lui dit-il en français, très poliment,--vous ne devez pas, quoique personnage diplomatique, vous opposer à l'exécution des lois de ce pays. Quant à moi, j'ai l'honneur d'être ici pour les faire respecter, et j'en tiens la consigne de mon gouvernement, d'accord avec le gouvernement du maghzen. J'ai donc le regret de protéger cet agent contre votre colère injuste. Et vos caisses seront ouvertes.

Apoplectique, l'Allemand recula:

--Monsieur,--dit-il, d'abord assez bas,--monsieur, prenez-y garde!...

Il parlait en français aussi, presque sans accent; et sa voix tremblait d'une rage mal contenue. Serres, impassible, lui tourna le dos:

--Ouvrez les caisses!

Un soldat indigène à défroque rouge s'avança pour exécuter l'ordre. Il tenait un ciseau à froid et un marteau. Il frappa dans l'interstice de deux des planches. Mais, au premier coup, l'Allemand, plus leste qu'on n'eût imaginé d'après son ventre assez large, bondit sur la caisse attaquée et poussa un long cri:

--O frères!...

Il tendait ses deux bras vers la foule. Olivier de Serres, qui déjà s'éloignait, s'arrêta net et fit demi-tour. Lui aussi parlait passablement l'arabe et le comprenait mieux encore. Et il savait à merveille qu'en Afrique tout orateur qui s'époumone ne manque jamais de grouper autour de lui un auditoire d'avance convaincu.

Or, l'Allemand s'époumonait,--dangereusement:

--O frères! voici la tyrannie qui accourt des enfers du Nord pour vous opprimer tous! Voici le hideux drapeau tricolore qui s'abat sur le Moghreb comme un filet d'oiseleur sur un nid de faucons! Souffrirez-vous que des musulmans courbent l'échine sous le bâton des giaours?

Le marteau du soldat frappait à coups réguliers sur les ais déjà disjoints.

--O frères! regardez cette caisse que l'insolence du caïd chrétien veut éventrer. Certes, elle ne contient pas de farine, contrairement à ce qui est écrit sur le papier. Mais que contient-elle en vérité? Des armes, ô frères! des armes pour vous, musulmans! des fusils! de bons fusils d'Allemagne, que mon maître, le sultan Wilhelm, voulait vous envoyer secrètement, pour vous affranchir! Et voilà que ce giaour, fils de chacal et de chienne...

La voix hurlante et pathétique s'interrompit soudain. Sur la caisse déjà entr'ouverte, Olivier de Serres avait sauté à côté de _sid_ Hermann Schlaster, et froidement, sans geste ni mot superflu, appuyait son revolver sur la poitrine de l'orateur:

--Monsieur,--dit-il seulement, d'une voix très calme,--veuillez vous taire.

Une demi-seconde, _sid_ Hermann Schlaster, suffoqué, se tut, comme on l'en priait. Mais, la demi-seconde d'après, ayant retrouvé souffle et voix, il bondit, avec une nouvelle et violente clameur:

--Ô frères!... ô frères!... regardez!... écoutez!...

Ils étaient face à face, l'officier français et le contrebandier germain. L'un pâle, mince, muet, seul.--L'autre énorme, écarlate, tonitruant,--avec, derrière lui, la foule qu'il ameutait, la foule déjà menaçante et grondante.--D'instant en instant elle devenait plus dense et plus farouche, cette foule.--Prompts et prudents, le soldat marocain et l'agent de la douane s'étaient éclipsés, flairant l'émeute et le massacre, et, sans vaine vergogne, abandonnant le chef...