Dix-sept histoires de marins

Part 1

Chapter 13,639 wordsPublic domain

Dix-sept

Histoires de Marins

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande, le Danemark et la Russie.

S'adresser pour traiter, à la Librairie PAUL OLLENDORF, 50, Chaussée d'Antin, Paris.

* * * * *

CLAUDE FARRÈRE

Dix-sept

Histoires de Marins

VINGT-HUITIÈME ÉDITION

PARIS

_Société d'Éditions Littéraires et Artistiques_

LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF

50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50

Copyright by Claude Farrère, 1914.

* * * * *

_Il a été tiré de cet ouvrage:_

_Vingt-cinq exemplaires sur papier de Chine, marqués de A à Z,_

_Vingt-six exemplaires sur papier du Japon, numérotés de I à XXVI,_

_Cent exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 100,_

_Et dix-huit exemplaires sur papier de luxe, spécialement imprimés pour l'auteur, numérotés, marqués, dédiés à la presse._

* * * * *

_--SAINTE VIERGE MARIE, PRIEZ POUR LE PAUVRE MARIN QUI NAVIGUE SUR LA TERRE. CELUI QUI NAVIGUE SUR LA MER, IL SE DÉBROUILLE._

_AINSI PARLAIENT CEUX DU GAILLARD._

_--UNE FOIS PRÊTRE, TOUJOURS PRÊTRE, UNE FOIS MAÇON, TOUJOURS MAÇON, UNE FOIS MARIN, TOUJOURS MARIN._

_AINSI PARLAIENT CEUX DE LA GRAND'CHAMBRE._

* * * * *

_POUR UNE LECTRICE_

Madame,

Daignez m'excuser d'abord: je sais à merveille que vous ne lisez jamais de préface. Mais ne vous y trompez point: ceci n'a pas la vanité d'en être une. Je serais fort embarrassé d'avoir à vous vanter, comme il faudrait, le poil de mon ours, et vous écrire ici tout le bien que je n'en pense pas. Dieu nous garde vous et moi d'un tel plaidoyer! Mais il me semble que je manquerais à la courtoisie si je ne vous présentais pas officiellement, tout de suite, les principaux des personnages que vous rencontrerez tout à l'heure, à supposer que vous lisiez plus avant. Prenez donc ces quelques lignes pour ce qu'elles sont: une «introduction» protocolaire, sans davantage.

Madame, si vous êtes patiente assez pour couper toutes les trois cents pages de ce volume, vous verrez que dix-sept histoires s'y succèdent, lesquelles vous paraîtront, à les feuilleter, hétéroclites, donc mal faites pour loger ensemble à la même enseigne et dormir côte à côte sous une seule couverture jaune.

Leur unique excuse à voisiner si familièrement est de pouvoir se prétendre, malgré l'apparence contraire, proches parentes les unes des autres, par cette raison que tous les principaux personnages dont je vous parlais tantôt font partie, très véritablement, d'une race unique: la race des hommes qui vivent sur la mer, la race des femmes qui aiment ces hommes ou qui sont aimées par eux.

Madame, je ne mets point en doute que vous ne connaissiez la mer le mieux du monde;--j'entends, que vous ne l'ayez mille fois contemplée du haut d'un cap, d'un môle, voire d'une passerelle de navire.--Et je n'ignore pas que vous comptez force marins parmi vos relations: votre oncle l'amiral, qui est membre de l'Union;--ce midshipman anglais qui fut, l'hiver dernier, votre flirt, à Beaulieu;--le caouadji à turban qui élaborait naguère, à bord de votre dahabieh, cet incomparable café turc dont vous êtes encore fière;--le vieux patron normand qui vous emmena jadis pêcher le hareng, sur son chalutier, au large de Trouville;--moi-même;--et tant d'autres... J'ai peur tout de même que vous n'ayez pas bien su démêler, sur le visage de tous ces navigateurs, quoique un brin différents, cette secrète ressemblance qu'on ne peut ni contester, ni définir, et que votre nourrice nommait avec simplicité «l'empreinte du sang». Elle s'y trouve néanmoins, croyez-le, et si vous aviez, ce qu'à Dieu ne plaise! vécu comme moi, dix-neuf de vos plus belles années entre ciel et mer, sur un plancher mouvant dont les vaches n'ont jamais voulu, vous auriez mille et mille fois constaté, comme j'ai fait, que tous les hommes de mon espèce, sans distinction d'âge, de caste, de naissance, de couleur, et qu'elle ait été leur patrie d'autrefois et la cité dont ils étaient citoyens--avant de devenir irrésistiblement sujets et serfs de sa seule Majesté l'Océan,--portent au visage, et au corps, et à l'âme, un caractère commun, une marque uniforme, une empreinte--plus profonde et plus indélébile que celle du sang:--l'empreinte de la mer. Le hasard m'a très souvent jeté à l'improviste sur des rivages lointains et saugrenus, et je me souviens d'avoir foulé la poussière de beaucoup de villes extravagantes à force d'être exotiques. J'y voyais, comme jadis don César de Bazan, parmi des femmes jaunes, bleues, noires, vertes, des hommes nuancés non moins diversement; mais je reconnaissais tout de même, et du premier coup d'œil, nonobstant leur couleur, ceux de ces hommes qui étaient marins comme moi, parce que les stigmates professionnels transparaissaient toujours à travers leur épidémie pigmenté n'importe comment. Et ce n'est pas seulement leur apparence identique, ce n'est pas seulement leur similitude extérieure qui font des hommes de la mer une nation réelle, une seule nation, immuable de Buenos-Ayres à Vladivostock et de Bornéo à Terre-Neuve, c'est encore l'ensemble très homogène de leurs mœurs et de leurs coutumes, de leurs lois et de leurs préjugés, de leurs superstitions et de leurs religions.--Cette nation-là constituait même encore, il y a très peu d'années, la seule nation de purs gentilshommes en plein XXe siècle...

Oui, Madame, moi, qui vous griffonne ces quatre pages, j'ai vu de mes yeux, j'ai touché de mes mains ce fabuleux, cet ahurissant anachronisme: une race entière, nombreuse de plusieurs millions d'êtres humains, laquelle race s'obstinait, dans notre âge de manufactures, de parlementarisme et de coups de bourse, à mépriser l'argent, à dédaigner la mort, et à vivre, somme toute, comme vécurent jadis dans leur meilleur temps les gens de qualité, vos aïeux...

Il y a très peu d'années de cela ... dix années peut-être ... quinze, au plus... La vérité m'oblige d'ailleurs à reconnaître que les choses ont quelque peu changé depuis, et non pas pour devenir plus belles. La faute en est à la télégraphie sans fil, aux turbines Parson et aux paquebots longs de quatre cents mètres. On traverse aujourd'hui l'Atlantique en quatre jours. Impossible, dans un laps si bref, d'oublier l'odeur et la couleur du rivage qu'on vient de quitter. Impossible de s'habituer comme il faudrait à l'étrange sensation de n'être plus sur terre. Impossible de devenir, même en s'y efforçant, ce que nous devenions jadis sans nous en apercevoir et sans y songer: des marins...

Nous le sommes encore, nous, les aînés de la race; nous le sommes tout à fait; mais nos frères cadets commencent de ne plus l'être qu'à moitié; et nos fils ne le seront plus du tout,--ne le seront plus jamais.

Nous disions tout à l'heure, Madame, que vous comptez parmi vos relations des marins, beaucoup de marins. A supposer même que tous ceux que vous croyez l'être le soient,--à supposer que vous en connaissiez par conséquent aujourd'hui autant que vous en croyiez connaître,--soyez persuadée que demain vous n'en connaîtrez plus que fort peu, et qu'après demain vous n'en connaîtrez pas un seul. Parce qu'il n'y en aura plus nulle part.

Ceux que vous allez rencontrer çà et là, dans ce bouquin-ci, sont donc peut-être les derniers spécimens d'une tribu humaine près de disparaître et dont l'existence prolongée jusqu'à notre époque fut d'ailleurs, en quelque sorte, un défi à la chronologie,--j'oserais dire un défi au bon sens.

Daignez, Madame, leur être indulgente, comme on l'est aux moribonds; et ne leur en veuillez pas trop s'ils heurtent parfois de front, un peu brutalement, vos opinions les plus respectables et vos habitudes les plus ancestrales. Ce ne sera pas malice de leur part. Pardonnez-leur en songeant que leurs habitudes et que leurs opinions à eux n'ont jamais ressemblé à celles du reste de la planète, et que c'est à cause de cette dissemblance, et faute d'avoir su se modifier, s'adapter et se civiliser, à l'instar de toutes raisonnables créatures, qu'ils auront très bientôt débarrassé le monde de leur baroque existence.

C. F.

* * * * *

LEURS AMIES, GRANDES ET PETITES

* * * * *

LA DOUBLE MÉPRISE

DE LORELEY LOREDANA

CHANTEUSE D'OPÉRA-COMIQUE

_à Pierre Louÿs, fidèlement,_

_C. F._

I

Je me souviens exactement de la date, et pour cause: ce fut le 31 décembre 1894,--un lundi,--que, pour la première fois, j'entendis parler de Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique. Il pleuvait, ce lundi-là,--comme il pleut souvent à Brest en Bretagne;--et la rue de Siam n'était qu'un cloaque, où le pas des passants faisait gicler des feux d'artifice de boue.

Moi, j'avais quitté ma _Victorieuse_, après dîner, par le canot-major de huit heures. Sur rade, il ventait grand frais du sud-ouest,--c'est _suroît_ qu'il faut prononcer;--et le clapotis était dur. Dans la chambre du canot, nous étions cinq ou six enseignes à nous pelotonner en tas, sous l'abri douteux des manteaux suédois à grand capuchon. Au pont Gueydon, il fallut faire queue pour accoster, car les embarcations de toute l'escadre arrivaient ensemble. Les patrons s'injurièrent comme il sied, et il y eut des avirons engagés.

Comme enfin notre tour arrivait de crocher nos gaffes dans les boucles du ponton dansant, un tout petit youyou se faufila à poupe du gros canot de la _Victorieuse_, et une voix que je connaissais m'interpella:

--Ho! Fargue!... ne «cule» pas, vieux!... ou tu m'envoies balader en grande rade!...

Le canot repoussait en effet le youyou fort au large. J'intervins. Un de nos brigadiers sauta debout sur notre étambot, et, d'une poignée de main, attira le malencontreux esquif.

L'officier qui m'avait nommé put sauter à terre:

--Merci,--me dit-il.

Je lui tapai sur l'épaule. Son manteau ruisselant inonda ma main.

--Comment va, Malcy?

--Comme la pluie!

--Et ce départ?

--Pour mercredi, d'après-demain en huit. Nous n'attendons plus que le bon plaisir de la direction d'artillerie. Ils n'en finissent pas de compter leurs obus!

Nous grimpions l'interminable escalier qui joint ensemble la ville et le port militaire. J'interrogeai encore Malcy:

--Alors, mercredi?

--On dérape. L'_Ardèche_ saura ce que c'est que de rouler.

--Dame! vraie saison choisie pour traverser la mer de Biscaye!

--Oui. Rien que d'ici à Madère, on peut compter sur plusieurs coups de tabac...

L'_Ardèche_ était un transport de guerre, déjà fort décati, que la rue Royale, toujours économe, prétendait expédier, bourré d'obus jusqu'aux écoutilles, vers notre division navale de l'Atlantique, laquelle, forte d'une demi-douzaine de croiseurs ou d'avisos, rôdait à son ordinaire des Antilles aux Açores et de Terre-Neuve à Tristan d'Acunha. La malheureuse _Ardèche_, avant d'avoir correctement réparti ses obus entre tous ces vaisseaux errants, pouvait en effet s'attendre à essuyer quelques baisses barométriques.

--Au moins,--demandai-je à Malcy,--es-tu logé tant bien que mal, sur ton sale «rafiot»?

Il rit:

--Dans un chenil: six pieds de long, cinq de large; point de hublot; ni air, ni jour; et nulle électricité, comme bien tu penses! Mais je m'en moque un peu! On verra demain. Aujourd'hui, j'ai touché mes «avances». Trois mois, sept cent vingt balles, vieux! On va en faire, une de ces noces!... Pas?

Il battit un entrechat, et faillit s'étaler dans la boue liquide. Nous avions terminé notre ascension, et nous foulions maintenant le pavé brestois. Je dis le pavé, car il ne pouvait être question des trottoirs, trop étroits pour notre bande. L'escadre entière avait donné, en l'honneur de la saint Sylvestre. Et nous étions bien quarante officiers à remonter en rangs serrés l'inévitable rue de Siam, toute moutonnante de parapluies déployés.

--Tu n'as rien à faire, ce soir, toi? Donc, je t'enrôle. On va se transplanter au théâtre, pour commencer. J'ai des mouchoirs à carreaux plein mes poches. On entendra un acte du drame, on se mettra à pleurer, avec sanglots, on se fera fiche à la porte, et une fois «l'atmosphère créée», on ira manifester de café en café, jusqu'à ce qu'il fasse jour ... ou, au moins, jusqu'à ce qu'on nous ait conduits au poste. Ça colle, vieux Fargue?

J'acceptai, d'enthousiasme. Nous avions vingt-deux ans chacun, il est bon de le rappeler...

Or, au coin de la rue d'Aiguillon, l'affiche du théâtre, une belle affiche verte qui déteignait sur tout son mur en petits ruisseaux couleur de printemps, nous arrêta au passage. Et Malcy la voulut déchiffrer.

--Heu--fit-il.--On joue ... heu ... on joue _Les deux Orphelines_ ... avec _Le Misanthrope et l'Auvergnat_ pour finir ... et _Manon_ pour commencer...

(Les veilles de grandes fêtes, les théâtres de province ne reculent pas devant un programme abondant).

Malcy poursuivait sa lecture:

--Lever de rideau à ... sept ... heu ... non! à six heures trois quarts... Il y a du bon! il est huit heures et demie: _Manon_ sera bâclée dans trente-cinq minutes. Et le drame viendra. Nous n'avons rien de mieux à faire qu'à entrer tout de suite. Nous réjouirons nos cœurs ... et nos oreilles ... du refrain si honorablement connu:

--«Capitaine, ô gué! Es-tu fatigué De nous voir à pied?--Mais non! mais non! Car on n'est pas mal Sur un bon cheval...

«Allons! la barre à droite, toute! et en avant des trois machines, quatre-vingt-dix tours!...

Il entrait dans la rue d'Aiguillon, laquelle mène au théâtre. Je lui emboîtai le pas.

--Dis donc!... au fait... Malcy? sur l'affiche, as-tu vu qui chante Manon?

--Manon!... quelle femme?... Oui, j'ai vu: une nommée Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique... Loreley Loredana, parfaitement! avec simplicité!... Connais pas, d'ailleurs.

Moi non plus, je ne connaissais pas...

II

A l'orchestre et au balcon, quelques fauteuils étaient encore libres. Mais partout ailleurs, et du parterre au paradis, un chat n'eût pas su où fourrer ses pattes. Les galeries d'en haut, notamment, regorgeaient d'un public amoncelé; et le moindre strapontin portait en moyenne deux matelots, l'un gravement juché sur les genoux de l'autre. Des grappes de Bretonnes en «couëffe», jambes par-dessus rampe, montraient candidement aux gens d'en bas l'envers de leurs jupons. L'ensemble, d'ailleurs, était fort silencieux, autant à coup sûr qu'une chambrée d'Opéra le vendredi. On écoutait la pièce. On l'écoutait avec recueillement. Et, le constatant, je commençai de sourire, méphistophélique, dans le duvet qui me servait de barbe: nul doute que, tout à l'heure, nos mouchoirs à carreaux ne déchaînassent tout le scandale espéré. D'ores et déjà notre arrivée tardive n'allait pas sans soulever, à elle seule, une évidente réprobation. Les bons bourgeois de Brest, paisibles occupants de cet orchestre au travers duquel Malcy et moi foncions tête baissée pour gagner nos places, marquaient la plus mauvaise humeur d'être ainsi bousculés hors de saison, et grognaient même assez haut. Je marchais le second. Dans mon dos, j'entendis des paroles malsonnantes.--Brest, qui n'existe que par la grâce de son escadre et de son arsenal, cultive l'antimilitarisme avec passion, comme la logique l'exige.--Les mots «traîneurs de sabre» furent deux ou trois fois répétés. Ravi d'une si belle occasion, je toussai promptement, pour avertir mon chef de file. Pourquoi ne pas saisir la balle au bond? sans conteste, il y avait «à faire» tout de suite, et le tumulte pouvait s'obtenir séance tenante sans plus d'ingéniosité.

Or, à mon grand étonnement, Malcy, qui me précédait, demeura sourd. Et l'occasion fut ainsi perdue d'une riposte qui certes eût été sensationnelle. Car moi-même, muet par contagion, cessai de tousser. En sorte que, l'instant d'après, nous étions assis tous deux, côte à côte, sans que _Manon_ eût en rien pâti du fait de notre entrée.

Ce n'était pas là un résultat, dont il y eût à se vanter. Très ironique, je me penchai vers le silencieux Malcy:

--Dis donc, vieux!--lui souillai-je:--si c'est tout ça, le boucan promis...

Mais il haussa les épaules:

--Idiot!--prononça-t-il, péremptoire:--tu trouverais malin, toi, d'emboîter une malheureuse gosse comme celle-là?

D'un coup de tête il montrait la scène. Je regardai, cherchant la malheureuse gosse dont il était question...

Et je vis qu'elle n'était autre que Manon elle-même, en l'espèce Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique.

III

A l'instant que je l'aperçus, Loreley Loredana, tout près d'expirer dans les bras de son chevalier reconquis, s'occupait à comparer, comme il se doit, l'étoile du Berger à un beau diamant, et ce, le plus harmonieusement qu'elle pouvait.

Les acteurs avaient sans nul doute mis les répliques en double, car le spectacle était presque d'un acte en avance sur les prévisions de Malcy: il s'en fallait de cinq minutes que le rideau ne tombât sur le dernier tableau de la «petite pièce» ... «petite pièce», en l'occurrence, figurée par _Manon_...

Cinq minutes: je ne trouvai pas que ce fût trop pour admirer à mon aise la ravissante fille qualifiée l'instant d'avant par mon camarade, assez improprement, de malheureuse gosse...

«Gosse»--soit! tant qu'on voulait!... Loreley Loredana l'était même avec exagération, voire avec insolence. Je sus par la suite qu'elle comptait vingt ans. Mais ces vingt ans-là n'en paraissaient pas quinze. Et vous n'imagineriez pas une frimousse plus bébé, sous le bourrelet trop gonflé d'une miraculeuse toison d'or, dont le rayonnement solaire faisait auréole autour des joues poupines et du front bombé. «Gosse» donc, oui! sans discussion. Mais «malheureuse»--à d'autres! Malheureuse comme un roi sur son trône, ou comme un poisson dans l'eau. Même sous le fard de la moribonde Manon, les lèvres blémies de céruse ne parvenaient pas à dissimuler leur sourire enfantin, que les applaudissements changèrent bientôt en superbes éclats de rire. Relevée d'un bond, sitôt la dernière note envolée, Loreley Loredana remplaçait les révérences classiques par de gros baisers qu'elle lançait au public à pleines menottes.

Parbleu oui! c'eût été trop grand dommage de troubler, par un vacarme imbécile, une si belle gaieté de petite fille bien sage!

Et, tout en continuant, moi comme les autres, d'applaudir, je me retournai vers Malcy, prêt à reconnaître loyalement mes torts:

--Mon vieux,--commençai-je,--il n'y a pas d'erreur: j'étais une brute. Toi...

Mais Malcy, à cent lieues d'écouter une syllabe de mon discours, se levait déjà:

--Oui, oui!--fit-il, distrait.--Tu ne veux tout de même pas que je m'incruste ici, maintenant?

Il s'en allait, m'oubliant. Je le retins par le pan de son veston:

--Malcy! bon sang! réponds, quand on te parle!... Où vas-tu encore?... Quel «tracassin», cet homme-là!... Ça n'est pas plus tôt assis que ça repart à quatre cents tours!...

Il me regarda comme un aérolithe:

--Quoi? qu'est-ce que tu veux?

--Où vas-tu, je te dis?

--Dans les coulisses... Tu es malade, à cette heure?...

IV

J'avais, moi, des raisons d'ordre financier pour ne pas suivre Malcy dans les coulisses, je n'étais pas, comme lui, en partance; et je n'avais pas touché sept cent vingt francs le matin même. La grande vie n'était donc pas mon fait. Sans quitter mon fauteuil, j'attendis mon camarade, caressant vaguement l'espoir de bientôt le voir revenir, ramenant Loreley Loredana, en personne, puisque aussi bien, chanteuse d'opéra-comique, cette agréable enfant ne jouait évidemment plus de la soirée, et ne pouvait en conséquence rien avoir de mieux à faire qu'à souper dans la compagnie de deux gentilshommes de notre mérite.

Toutefois, cette conjecture, quoique des plus raisonnables, fut démentie par l'événement. Loreley Loredana ne se montra point. Bien pis! Malcy ne reparut pas lui-même. L'entr'acte avait pris fin. Le rideau se releva sur le prologue _des Deux Orphelines_. J'attendis encore, mais toujours en vain. Je n'avais pas le moindre mouchoir à carreaux; et, en eussé-je eu, qu'une manifestation isolée ne m'eût guère tenté. Je m'ennuyai donc vite, et à tel point que, sitôt le prologue bâclé, je me hâtai de quitter le théâtre.

Dehors, je cherchai un temps mon déserteur,--par acquit de conscience, car je devinais bien maintenant les sérieuses raisons qu'il devait avoir eues de déserter. J'entrai dans trois cafés, inutilement. Et bientôt, de guerre lasse, et peu soucieux d'un réveillon «suisse», je fis demi-tour, et redescendis vers le port. Le canot des permissionnaires de dix heures me ramena à la _Victorieuse_, assez mal satisfait et postant très fort contre ce lâcheur de Malcy, bon seulement à promettre aux gens monts et merveilles, pour se défiler ensuite à l'anglaise, et tirer bordée sans souci des copains, et les semer où ça se trouvait, comme on sème un paquet encombrant...

V

Mais le lendemain,--jour de l'an, jour de fête,--ayant mis pied à terre dès le matin, histoire de déjeuner au cabaret, pour échapper une pauvre fois aux sempiternels beefsteaks cuirassés du bord, comme j'entrais à la Brasserie, midi sonnant, j'aperçus, attablé hanche à hanche, le couple même auquel je pensais: Loreley Loredana et Malcy.

Et je n'avais pas encore refermé la porte que Malcy accourait au-devant de moi:

--Vieux!--s'écria-t-il,--je me traîne à tes genoux ..., métaphoriquement... Sans blague, ne sois pas trop fâché! et pardonne-moi chrétiennement! Hier, auprès de cette petite fée, j'ai tout à fait oublié l'heure ... et quand je me suis tout à coup rappelé que l'ami Fargue devait se faire vieux dans son fauteuil d'orchestre, et qu'il fallait se dépêcher de l'aller quérir pour souper ensuite nous trois!... fssst!... l'ami Fargue s'était déjà trotté... Et nous avons soupé seulement nous deux, Laurette et moi... Par exemple, ce matin, puisque te voilà, nous allons recoller les choses en ordre!... Laisse porter! vieux... Et puis lofe!... et pour lors mets en panne!... que je te présente...

Il me présenta:

--Mignonne, c'est le bon copain Fargue ... que nous avons tant regretté hier!--Fargue, voici ma petite Laurette ... Loreley Loredana, si tu préfères.--Sur ce assieds-toi là! et tâte de ces hors d'œuvre!...

Loreley Loredana, dite Laurette, m'avait joyeusement tendu sa patte blanche, en me souriant comme on sourit aux amis de vingt ans.

Ils étaient faits sur mesure l'un pour l'autre, la petite fille aux yeux enfantins et le grand garçon aux larges épaules, pareillement prêts à toujours éclater de rire, à propos de tout comme à propos de rien. Et je n'avais qu'à les regarder: je me figurais déjà leurs tête à tête: ils devaient, du soir au matin jouer à pigeon vole ou au chat perché.

Cependant nous déjeunions tous trois avec beaucoup de gravité. En public, la jeune Laurette, évidemment, se jugeait obligée au rôle de dame,--de dame sérieuse, mûre,--de duègne. Une chanteuse d'opéra-comique! vous pensez bien que ça ne peut pas sauter à la corde devant tout le monde... Mais, non moins évidemment, on ne fait pas la dame mûre tout un déjeuner durant sans qu'on ait à la fin des fourmis dans les jambes.

Ce pourquoi, notre dessert avalé, j'estimai charitable,--une politesse en appelant une autre,--d'offrir à mes amphitrions deux heures de voiture à l'air libre, hors les murs de la ville ... laquelle offre fut acceptée d'enthousiasme. Loreley Loredana en faillit esquisser une cabriole.

--Tout justement, on ne répète pas tantôt, à cause de la matinée!--s'écria-t-elle;--vous voyez si ça tombe à pic!... Pourvu que je sois rentrée à six heures, et que j'aie le temps de casser une moitié de croûte avant la soirée, c'est tout ce qu'il faut!... Donc!... Où c'est-il qu'on va, dites, monsieur?