Divertissements: poèmes en vers
Part 3
CHANSON DE L’AUTOMNE
Viens, mon amie, viens, c’est l’automne. L’automne humide et monotone, Mais les feuilles des cerisiers Et les fruits mûrs des églantiers Sont rouges comme des baisers, Viens, mon amie, viens, c’est l’automne.
Viens, mon amie, le rude automne Serre son manteau et frissonne Mais le soleil a des douceurs; Dans l’air léger comme ton cœur, La brume berce sa langueur, Viens, mon amie, viens, c’est l’automne.
Viens, mon amie, le vent d’automne Sanglote comme une personne. Et dans les buissons entr’ouverts La ronce tord ses bras pervers, Mais les chênes sont toujours verts, Viens, mon amie, viens, c’est l’automne.
Viens, mon amie, le vent d’automne Durement gronde et nous sermonne, Des mots sifflent par les sentiers, Mais on entend dans les halliers Le doux bruit d’ailes des ramiers, Viens, mon amie, viens, c’est l’automne.
Viens, mon amie, le triste automne Aux bras de l’hiver s’abandonne, Mais l’herbe de l’été repousse, La dernière bruyère est douce, Et l’on croit voir fleurir la mousse, Viens, mon amie, viens, c’est l’automne.
Viens, mon amie, viens, c’est l’automne, Tout nus les peupliers frissonnent, Mais leur feuillage n’est pas mort; Gonflant sa robe couleur d’or, Il danse, il danse, il danse encor, Viens, mon amie, viens, c’est l’automne.
1898.
III
LA DAME DE L’AUTOMNE
La Dame de l’Automne écrase les feuilles mortes Dans l’allée des souvenirs: C’était ici ou là... le vent passe et emporte Les feuilles de nos désirs.
O vent, emporte aussi mon cœur: il est si lourd!
La Dame de l’Automne cueille des chrysanthèmes Dans le jardin sans soleil: C’est là que fleurissaient les roses pâles que j’aime, Les roses pâles au cœur vermeil.
O soleil, feras-tu fleurir encore mes roses?
La Dame de l’Automne tremble comme un oiseau Dans l’air incertain du soir: C’était ici ou là, et le ciel était beau Et nos yeux remplis d’espoir.
O ciel, as-tu encore des étoiles et des songes?
La Dame de l’Automne a laissé son jardin Tout dépeuplé par l’automne: C’était là... Nos cœurs eurent des moments divins... Le vent passe et je frissonne...
O vent qui passe, emporte mon cœur: il est si lourd!
IV
LES GRANDS LYS PALES
Songez au sourire pâle des grands lys dans la nuit. Ils ont des faces tristes et de beaux airs penchés; Leur regard s’allonge en lueur douce et poursuit Ceux qui marchent dans le jardin le front penché.
Songez que les grands lys écoutent les paroles Qui sortent des abîmes où sommeillent les cœurs. Ils tendent comme des oreilles leurs corolles Et ils n’oublient jamais le murmure des cœurs.
Ils écoutent si bien qu’ils entendent le silence; Ils entendent le bruit du sang dans les artères, Ils entendent les épaules frissonner en silence, Ils entendent ce qu’on tait et qu’on voudrait taire.
Les lys aux faces tristes entendent les dentelles Que le vent et la vie gonflent sur les corsages, Ils entendent les cheveux doux comme des dentelles Qu’un souffle agite et tourmente en signe d’orage.
Les lys aux faces tristes regardent dans la nuit; Ils voient lorsque les mains se rapprochent tremblantes D’avoir osé s’unir un instant dans la nuit, Et leur sourire a des ironies complaisantes,
Car ils savent ce qu’ignorent les hommes et les femmes Et ils pourraient prédire aux âmes leurs destins Et enseigner aux hommes à lire le cœur des femmes: Songez aux grands lys pâles indulgents et divins.
V
CHANSON PERSANE
Celle qui tient mon cœur m’a dit languissamment: «Pourquoi donc es-tu triste et pâle, ô mon Charmant?» M’a dit languissamment celle qui tient mon cœur.
Celle qui tient mon cœur m’a dit moqueusement: «Quel miel d’amour a donc englué mon Charmant?» M’a dit moqueusement celle qui tient mon cœur.
Moi, j’ai pris un miroir et j’ai dit à la Belle: «Regarde en ce miroir, regarde, ô ma cruelle!» Et j’ai dit à la Belle, en brisant le miroir:
«Comme une perle d’ambre attire un brin de paille, La langueur de ton teint m’appelle, je défaille, Je suis le brin de paille et toi la perle d’ambre.»
«Apportez-moi des fleurs fleurantes et des cinnames Pour ranimer le cœur de mon Roi qui se pâme, Des cinnames pour son âme et des fleurs pour son cœur!»
VI
LE CHÊNE
Il me semblait que ma pensée Était un chêne solitaire Qui rêve sur sa vie passée Et qui regarde au loin la terre.
Devant lui s’étendent des plaines Dont l’homme a fauché les moissons, Et des montagnes incertaines, Là-bas, ferment son horizon.
Il a vu la brume et la pluie, Le soleil, le rire et l’amour; Il a vu les jours et les nuits, Et puis les nuits et puis les jours.
Des amants, couchés sous son toit, Ont échangé là des mensonges; Et d’autres au cœur grave et droit L’ont pris à témoin de leurs songes.
Les plaintes de la volupté Ont fait frissonner son feuillage, Et lui, dans son ample bonté, Donnait aux amants son ombrage.
Il chantait: de tendres oiseaux Se poursuivaient parmi ses branches; Leurs cris tombaient en avalanche, Mêlés aux rires des ruisseaux.
Il pleurait: les vents d’occident Répandaient sur son front placide Leurs larmes de plomb ou d’argent Et leur neige ou leur gel lucide.
Il vivait: son cœur plein de sève Éclatait parfois en sanglots: «Des sirènes semblent des rêves, Songeaient-ils, là-bas, sur les flots...»
* * * * *
Un jour la mer vint en colère Envahir la plaine et les bois; Mais le chêne à la tête fière Se dressait toujours, sans émoi.
«Je suis la vie, je suis le monde, «Lui dit la mer aux flots nombreux. «J’apporte du fond de mes ondes «Un être au cœur aventureux.
«Sois toi-même, chêne orgueilleux, «Redeviens homme dans ta chair, «Retrouve ta bouche et tes yeux «Et lève au soleil ton front clair.
«Oublie les vieilles amertumes «Que tu trouvas près de la femme. «C’est la nuit; le désir allume «Plus d’un désir au fond des âmes.
«Vois: mes vagues silencieuses «S’endorment comme des enfants; «Elle est là: l’heure précieuse «S’éveille et sourit doucement.»
Le chêne au multiple feuillage Devint homme, ouvrit ses deux bras, Et la sirène au blanc visage Entra dans son cœur et chanta.
VII
LA VOITURE DE FLEURS
I
L’ivresse des jasmins, la tendresse des roses, Ces robes, ces figures, ces yeux, toutes les nuances, Les violettes pâles et les pivoines roses Où l’amour se pâme avec indolence.
Ainsi s’en va, traîné le long des rues, Le songe de mes anciens printemps, Cependant qu’une femme a rougi d’être nue Dans la foule indiscrète des amants.
Pourquoi? Tu as senti l’odeur de mon désir? Tu as senti la fraîcheur amoureuse des nuées Tomber sur tes épaules, et le plaisir Souffler du vent dans tes cheveux dénoués?
Je ne te voyais pas. Je regardais les femmes et les fleurs Comme on regarde des étoffes ou des images: Je me souviens alors de toutes les couleurs Qui enchantaient mes premiers paysages.
Ces belles fleurs m’apportent des campagnes et des jardins, Dans leurs aisselles et parmi les plis frais de leurs feuilles, Je reconnais le goût des filles des chemins, Du sureau, de la sauge, du tendre chèvre-feuille;
Je promène mon rêve autour de tes rosiers Et de tes pavots, parc aux antiques sourires; Puis je me glisse à travers la houle de vos halliers, Bois où mon cœur avec joie se déchire.
II
Je me souviens des bois et des jardins, Des arbres et des fontaines, Des champs, des prés et aussi des chemins Aux figures incertaines.
Ce vieux bois qui, dans sa verte douceur, Aimait mon adolescence, Il a toujours l’adorable fraîcheur Et la chair de l’innocence.
Il a toujours le chant de son ruisseau, Et les plumes de ses mésanges Et de ses geais et de ses poules d’eau, Et le rire de ses anges
Car on entend souvent au fond des bois Des souffles, des voix frileuses, Et l’on ne sait si ce sont des hautbois Ou l’émoi des amoureuses.
Il a toujours les feuilles de ses aulnes Dont les troncs sont des serpents; Il a toujours ses genêts aux yeux jaunes Et ses houx aux fruits sanglants,
Ses coudriers aimés des écureuils, Ses hêtres, qui sont des charmes, Ses joncs, le cri menu de ses bouvreuils, Ses cerisiers pleins de larmes;
Ses grands iris, dans leur gaîne de lin, Qu’on appelle aussi des flambes, Ses liserons, désir rose et câlin, Qui grimpe le long des jambes:
Liserons blancs, aussi liserons bleus, Liserons qui sont des lèvres, Et liserons qui nous semblent des yeux Doux de filles ou de chèvres;
Beaux parasols semés d’insectes verts, Angéliques et ciguës; Vous qui montrez à nu vos cœurs amers, Belladones ambiguës;
Blonds champignons tapis sous les broussailles, Oreilles couleur de chair, Morilles d’or, bolets couleur de paille, Mamelles couleur de lait!
Il a toujours tout ce qui fait qu’un bois Est un lit et un asile, Un confident aimable à nos émois, Une idée et une idylle.
* * * * *
Mais un désir me ramène au jardin: Je retrouve ses allées, Ses bancs verdis, ses bordures de thym, Ses corbeilles dépeuplées.
Voici ses ifs, ses jasmins, ses lauriers, Ses myrtes un peu moroses, Et voici les rubis de ses mûriers Et ses guirlandes de roses.
Je viens m’asseoir à l’ombre du tilleul, Dans la rumeur des abeilles, Et je retrouve, en méditant, l’orgueil, O sourire, et tes merveilles.
Sur ce vieux banc, je retrouve l’espoir Et la tendresse des aubes: Je veux, ayant vécu de l’aube au soir, Vivre aussi du soir à l’aube.
Le présent rit à l’abri du passé Et lui emprunte ses songes: Le renouveau d’octobre a des pensées Douces comme des mensonges.
O vieux jardin, je vous referai tel Qu’en vos nobles jours de grâce; J’effacerai tous les signes de gel Qui meurtrissaient votre face.
III
Voilà toutes les fleurs, qui passaient dans les rues, En ce matin équivoque de mai. Viens, leurs demeures me sont connues: Nous les retrouverons aux jardins du passé.
Viens respirer l’odeur jeune de la vieille terre, Du bois et du grand parc abandonné aux oiseaux. Viens, nous ferons jaillir de son cœur solitaire Des moissons de fruits et de rêves tendres et nouveaux.
VIII
LÉDA
L’innocente Léda baignait ses membres nus, La grâce de son corps enchantait l’eau du fleuve, Et les roseaux, saisis de troubles inconnus, Chantaient une chanson aussi vieille que neuve,
Quand le cygne parut, blanche nef sur le fleuve.
Quand le cygne parut, blanche nef au front d’or, Léda tressaillit d’aise et demeura songeuse, Puis, lentement, sans bruit, elle revint au bord Et se coucha dans l’herbe, à l’ombre d’une yeuse;
La bête s’avançait, belle, ardente et songeuse.
La bête s’avançait, belle, ardente, et d’un air Si royal et si mâle, que Léda fut charmée Et qu’elle regretta, dans l’erreur de sa chair, De n’être pas un cygne, afin d’en être aimée
Parmi l’ombre et parmi l’herbe molle et charmée.
Parmi l’ombre et parmi l’herbe molle et les lys, Léda se ploie au poids de l’animal insigne Tout ruisselant encore des eaux de Simoïs, Et son corps étonné frissonne et se résigne
A ne caresser que le plumage d’un cygne.
IX
LE SOIR DANS UN MUSÉE
Les seigneurs blancs couchés dans leurs corsets de marbre, Larves que le sommeil mène à l’éternité? Ces colonnes vêtues de lierre comme des arbres, Ces fontaines qui virent sourire la beauté?
Les évêques de cire à la mitre de cuivre, Les mères qu’un enfant fait penser au calvaire, L’angoisse de l’esclave, l’ironie de la guivre, Diane, dont les seins fiers se gonflent de colère?
Cette femme aux longues mains pâles et douloureuses? Ces beaux regards de bronze, ces pierres lumineuses Qui semblent encore pleurer un amour méconnu?
Non. Soumis au désir qui m’écrase et me charme, Je ne voyais rien dans l’ombre pleine de larmes Qu’une main mutilée crispée sur un pied nu.
X
LE VOYAGEUR
L’herbe fleurit toujours au creux frais de ton ventre, Terre, pourquoi refuser ton ventre au voyageur? Et si le seigle est mûr, il a faim et ses mains Tremblent d’amour quand il pense à toutes les gerbes.
Il sait que la forêt bleue et verte est ouverte Aux chiens qui vont flairer le parfum des tanières: Les fleurs fanées d’hier ont des odeurs d’étoiles, Mais le vieux ciel est moins cruel que l’aubépine.
La spirale s’enroule aux serpents de l’éther, Frappe et plie, pèlerin, tes épaules pensives: Le moulin tourne et la mélancolie des oies Écrit ta destinée sur l’horizon sanglant.
Heure, ami, crépuscule, et le plaisir des mules Et les pleurs de la roue et l’ange qui s’envole: Ferme tes poings, dors-toi dans l’astre de ton rêve: L’escadre des méduses tombe et crève sur les grèves.
1895
XI
RONDEAU LYRIQUE
Les cœurs dorment dans des coffrets Que ferment de belles serrures; Sous les émaux et les dorures La poussière des vieux secrets Et des lointaines impostures Se mêle aux frêles moisissures Des plus récentes aventures: Chère, ôtez vos doigts indiscrets, Les cœurs dorment.
Vos doigts ravivent des blessures Et vos regards sont des injures, Laissez-les reposer en paix. Comme des rois dans leurs palais Ou des morts dans leurs sépultures, Les cœurs dorment.
XII
LES ROSES DANS L’ORAGE
Les roses pâles sont blessées Par la rudesse de l’orage, Mais elles sont plus parfumées, Ayant souffert davantage. Mets cette rose à ta ceinture, Garde en ton cœur cette blessure, Sois pareille aux roses de l’orage. Mets cette rose en un coffret Et souviens-toi de l’aventure Des roses blessées par l’orage, L’orage a gardé son secret, Garde en ton cœur cette blessure.
XIII
INSCRIPTIONS CHAMPÊTRES
Printemps, ô frêle et bleue anémone Dans la langueur pâle de tes yeux clairs L’amour a mis son âme éphémère, Le vent te donne un parfum d’automne.
* * * * *
Été, quand l’orgueil des roseaux sur la rive Marque le cours du fleuve vers la mer, le soir On voit dans l’eau des ombres se coucher pensives: Lents et doux, les bœufs s’en vont à l’abreuvoir.
* * * * *
Automne, il pleut des feuilles, il pleut des âmes, Il pleut des âmes mortes d’amour, les femmes Contemplent l’Occident avec mélancolie, Les arbres font dans l’air de grands gestes d’oubli.
* * * * *
Hiver, femme aux yeux verts tombés sous le linceul des neiges, Tes cheveux sont poudrés de gel, d’amertume et de sel, O Momie, et ton cœur vaincu, docile aux sortilèges, Dort, escarboucle triste, au fond de ta chair immortelle.
XIV
L’EXIL DE LA BEAUTÉ
(FRAGMENT)
A N. C. B.
«... Va, cherche dans la vieille forêt humaine L’abri que je destine à ta vie incertaine. Ne tremble pas trop quand le soir resserrera tes veines; Songe que les chairs fanées ne peuvent refleurir Et garde aux coins de ta bouche pâle l’ombre d’un sourire. Prends un bâton, si tu veux, et aussi une besace, Marche, en suivant, le long des champs, la trace Que font les bœufs qui s’en vont au labour Et les enfants en quête des fleurs nouvelles de l’amour. Tu trouveras peut-être l’amour sur ton chemin Ou la mort, ou des pauvres qui tendront la main Vers ton cœur ou bien vers ta gorge: Tu leur donneras ce que tu as, un morceau de pain d’orge, Mais ils diront des injures Et des larmes te viendront aux yeux d’entendre des paroles impures. Ne pleure pas, lève la tête, les dieux, Quand ils sont en exil, marchent encore dans les cieux. Dérobe aux hypocrites ta noble nudité, Sois pour eux la laideur, toi qui es la beauté...»
XV
LE SOIR
Heure incertaine, heure charmante et triste: les roses Ont un sourire si grave et nous disent des choses Si tendres que nos cœurs en sont tout embaumés; Le jour est pâle ainsi qu’une femme oubliée, La nuit a la douceur des amours qui commencent, L’air est rempli de songes et de métamorphoses; Couchée dans l’herbe pure des divines prairies, Lasse et ses beaux yeux bleus déjà presque endormis, La vie offre ses lèvres aux baisers du silence.
Heure incertaine, heure charmante et triste: des voiles Se promènent à travers les naissantes étoiles Et leurs ailes se gonflent, amoureuses et timides, Sous le vent qui les porte aux rives d’Atlantide; Une lueur d’amour s’allume comme un adieu A la croix des clochers qui semblent tout en feu Et à la cime hautaine et frêle des peupliers: Le jour est pâle ainsi qu’une femme oubliée Qui peigne à la fenêtre lentement ses cheveux.
Heure incertaine, heure charmante et triste: les heures Meurent quand ton parfum, fraîche et dernière fleur, Épanche sur le monde sa candeur et sa grâce: La lumière se trouble et s’enfuit dans l’espace, Un frisson lent descend dans la chair de la terre, Les arbres sont pareils à des anges en prière. Oh! reste, heure dernière! Restez, fleurs de la vie! Ouvrez vos beaux yeux bleus déjà presque endormis...
Heure incertaine, heure charmante et triste: les femmes Laissent dans leurs regards voir un peu de leur âme; Le soir a la douceur des amours qui commencent. O profondes amours, nobles filles de l’absence, Aimez l’heure dont l’œil est grave et dont la main Est pleine des parfums qu’on sentira demain; Aimez l’heure incertaine où la mort se promène, Où la vie, fatiguée d’une journée humaine, Entend déjà chanter, tout au fond du silence, L’heure des soleils nouveaux et l’heure des renaissances!
LE VIEUX COFFRET
I
SONGE
Je voudrais t’emporter dans un monde nouveau Parmi d’autres maisons et d’autres paysages Et là, baisant tes mains, contemplant ton visage, T’enseigner un amour délicieux et nouveau,
Un amour de silence, d’art et de paix profonde: Notre vie serait lente et pleine de pensées, Puis, par hasard, nos mains un instant rapprochées Inclineraient nos cœurs aux caresses profondes.
Et les jours passeraient, aussi beaux que des songes, Dans la demi-clarté d’une soirée d’automne, Et nous dirions tout bas, car le bonheur étonne: Les jours d’amour sont doux quand la vie est un songe.
II
BERCEUSE
Viens vers moi quand tu chantes, amie, j’ai des secrets Que tu liras toi-même au reflet de mes yeux. Viens, entoure mon cou dans tes bras, viens tout près Et ton cœur entendra des mots silencieux.
Viens vers moi quand tu rêves, amie, j’ai des paroles Dont le murmure seul est comme une douceur. Elles imposent l’oubli, le doute, elles désolent, Et pourtant leur musique enchante la douleur.
Viens vers moi quand tu ris, amie, j’ai des regards Très longs qui vont porter la peur au fond de l’âme. Viens, ils transperceront ton cœur de part en part Et tu sentiras naître en toi une autre femme.
Viens vers moi quand tu pleures, amie, j’ai des caresses Qui captent les sanglots amers au bord des lèvres. Je ferai tressaillir la chair de ta jeunesse Amie, viens boire une âme nouvelle sur mes lèvres.
III
IN UNA SELVA OSCURA
La lumière est plus pure et les fleurs sont plus douces, Le vent qui passe apporte des roses lointaines, Les pavés sous nos poids deviennent de la mousse, Nous aspirons l’odeur des herbes et des fontaines.
Un printemps nous enveloppe de son sourire, Entre nous et le bruit un rideau de verdure Tremble et chatoie, nous protège et soupire, Cependant que notre âme s’exalte et se rassure.
O vie! Fais que ce léger rideau de verdure Devienne une forêt impénétrable aux hommes Où nos cœurs, enfermés dans sa fraîcheur obscure, Soient oubliés du monde, sans plus penser au monde!
IV
LES FOUGÈRES
O Forêt, toi qui vis passer bien des amants Le long de tes sentiers, sous tes profonds feuillages, Confidente des jeux, des cris et des serments, Témoin à qui les âmes avouaient leurs orages.
O Forêt, souviens-toi de ceux qui sont venus Un jour d’été fouler tes mousses et tes herbes, Car ils ont trouvé là des baisers ingénus Couleur de feuilles, couleur d’écorces, couleur de rêves.
O Forêt, tu fus bonne, en laissant le désir Fleurir, ardente fleur, au sein de ta verdure. L’ombre devint plus fraîche: un frisson de plaisir Enchanta les deux cœurs et toute la nature.
O Forêt, souviens-toi de ceux qui sont venus Un jour d’été fouler tes herbes solitaires Et contempler, distraits, tes arbres ingénus Et le pâle océan de tes vertes fougères.
V
L’ÉCRIN
_LE COLLIER_
Voici le beau collier des tendres souvenirs Pour le cou blanc aux veines de verveine. Le premier rang est fait de mes désirs Et le second, des perles de mes peines; Le troisième, où les grains sont plus purs et plus lourds, Représente la joie de mes heures d’amour.
_LES BRACELETS_
Je referme mes mains autour de tes poignets, J’arrête sans pitié le cours de tes artères Et je mets pour fermoirs à ces deux bracelets Deux rubis embrasés.
_LES BAGUES_
Pour bagues, j’ai mordu la phalange De chacun de tes doigts menus et doux, Et j’ai serti dans ces bijoux étranges Des baisers jaloux, des baisers fous.
_LA MONTRE_
Penche-toi sur mon cœur et incline ta joue Sur le rideau de chair. C’est la montre. Ainsi sont ordonnées ses aiguilles et ses roues Qu’elles marquent toujours l’heure de l’amour et du songe.
_LA CHAINE_
Que la chaîne de tes pensées Soit toujours à mon cou passée.
VI
LA MAIN
_A NA.... S_
I
Main qui chantais, main qui parlais, Main qui étais comme une personne, Main amoureuse qui savais Comment on prend, comment on donne;
Main sur laquelle on a pleuré Comme d’une fontaine fraîche, Main sur laquelle on a crié D’amour, de joie ou de détresse;
Main qui reçus les confidences Que la peur fait à la volupté, Main de calme et d’impatience, Main de grâce et de volupté;
Main que des dents ont mordue Et que des ongles ont déchirée Dans leur frénésie ingénue, Main que des lèvres ont pansée;
Main des rêves, main des caresses, Main des frissons, main des tendresses, Main de la ruse et de l’adresse, O main, maîtresse des maîtresses;
Main qui donnas tant de joies A tant de chairs éperdues, O main comme de la soie Sur les belles poitrines nues;
O main, toi qui avais une âme Pour l’heure douce du désir, Et qui avais encore une âme A l’heure âpre du plaisir,
O main, tu trembles encore aux souvenirs charnels!
II
Afin que tu éprouves des tendresses nouvelles, Je te donne à l’amie qui régit mon destin: Ses yeux sont des fleurs vives, ses cheveux sont des ailes, Son esprit se promène, songeur et incertain,