Divertissements: poèmes en vers

Part 2

Chapter 23,850 wordsPublic domain

Sœur favorite de l’invisible Frère, Miraculeuse amie des puissances de l’air, Astrologue admirable de la Tour des Miroirs A qui Dieu écrivit des lettres en lettres d’or, Françoise dont les mains multipliaient les pains Pour nourrir les mendiants qui vont par les chemins, Sainte Françoise, nourrissez nos âmes qui ont faim.

* * * * *

Geneviève,

Innocente exilée vers la dents des halliers, Chair déchirée par le mensonge et par les ronces, Et qui n’a d’autre toit que les bons arbres hospitaliers, Geneviève à qui les cerfs venaient lécher les pieds, Geneviève à qui les loups faisaient les yeux doux, Geneviève mère d’un enfant pauvre et nu comme un faon, Sainte Geneviève, visitez nos cœurs abandonnés.

* * * * *

Gertrude,

Abbesse insigne à la crosse d’ivoire, Gertrude, salut d’amour au soleil de l’hostie, Fille de l’Écriture, écrite par le cilice, Miel fondu dans le vin douloureux de la vie, Cinnamome jeté dans la prison de l’encensoir; Gertrude, cil, larme et pois de senteur, Gertrude, enivrée par l’odeur de la vigne, Sainte Gertrude, versez votre ivresse dans nos cœurs.

* * * * *

Gudule,

Née parmi les nuées des fleuves d’autrefois, Dans la prairie, à l’ombre des trembles et des saules, Gudule dont les épaules portent une cathédrale, Gudule qui fut aimée, enfant, par saint Michel, Gudule qui fut aimée, morte, par Charlemagne, Gudule, parfum des roses et chanson des roseaux, Sainte Gudule, embaumez la chanson de nos âmes.

* * * * *

Hélène,

Hôtelière du Calvaire, mère du Labarum, Tête frappée en médailles et en monnaie d’amour, Poitrine expiatrice des stupres de la pourpre; Hélène, pérégrine vers le sang du Sauveur, Hélène, qui baisas la terre des douleurs, Hélène, qui choisis, entre les trois, la Seule, Hélène, Palestine, Hélène, Basilique, Hélène, crucifiée sur la croix byzantine, Sainte Hélène, guidez nos âmes pérégrines.

* * * * *

Jeanne,

Bergère née en Lorraine, Jeanne qui avez gardé les moutons en robe de futaine, Et qui avez pleuré aux misères du peuple de France, Et qui avez conduit le Roi à Reims parmi les lances, Jeanne qui étiez un arc, une croix, un glaive, un cœur, une lance, Jeanne que les gens aimaient comme leur père et leur mère, Jeanne blessée et prise, mise au cachot par les Anglais, Jeanne brûlée à Rouen par les Anglais, Jeanne qui ressemblez à un ange en colère, Jeanne d’Arc, mettez beaucoup de colère dans nos cœurs.

* * * * *

Julie,

Victime très douce des Juifs et des Vandales, Vendue par un marchand de femmes et de sandales, Martyre dont le seul juge fut un vieux préteur ivre; Julie morte en souriant près de la mer, le soir, Julie qui, en mourant, murmurait: Je suis libre, Julie, pendue par ses beaux cheveux noirs, Sainte Julie, délivrez nos cœurs du désespoir.

* * * * *

Marcelle,

Pétale d’or pâle au front des dames romaines, Pâleur solitaire parmi les fleurs des fêtes rouges, Marcelle, amie des cryptes et des catacombes, Marcelle riche et pauvre, Marcelle, fière et humble; Marcelle enjeu sanglant du vinaigre et des verges, Marcelle revêtue d’une robe de morsures, Sainte Marcelle, étanchez le sang de nos blessures.

* * * * *

Marguerite,

Plaisir d’amour, ensuite poussière Sous les sandales de saint François, Guérie de la chair par l’horreur d’une chair adorée, Sauvée par la bonté d’un figuier paternel, Languie trois ans dans les limbes de la tristesse; Marguerite, muette oratrice du linceul, Dont l’aveu étonna l’ombre des cathédrales, Marguerite, pécheresse contrite, Au visage écrasé par le sable des briques, Sainte Marguerite, courbez notre orgueil vers la terre.

* * * * *

Marie,

Amertume des baisers sur les barques du Nil, Robe de soleil et voile bleu que la nuit caresse, Marie voyageuse amoureuse et pauvre, Jetée par l’ouragan dans l’île pénitente, Et qui brûlas tes lèvres au soufre du Jourdain, Marie des sables, Marie des palmes, Marie des lions, Marie nourrie sept ans d’un pain miraculeux, Sainte Marie, brûlez nos cœurs au feu divin.

* * * * *

Mathilde,

Princesse dont les bras blancs portaient la peine des pauvres, Mathilde dont les mains blanches usaient les durs psautiers, Mathilde, reine de trois mille et l’une des mille servantes, Mathilde, dont le cilice de fer avait trois pointes, Mathilde, dont les genoux furent le sceau des dalles, O Mathilde, baiser, sandale et bracelet, Rose d’automne tombée dans l’eau des pénitences, Sainte Mathilde, jetez nos cœurs sur les pavés.

* * * * *

Natalie,

Née parmi les orages des lointaines forêts Et portée longtemps sur les mers aux cheveux clairs, Natalie qui aimas tes sœurs et tes pareilles Plus que toi-même et, plus que tout, l’Amour, Natalie élue entre toutes dès le premier jour Pour parer de roses blanches les glaives de l’amour Dont les sept pointes font sept blessures de joie, Natalie emmêlant bure et cuir à la soie, Natalie souriante au bord de la géhenne, Sainte Natalie, soyez le parfum de nos peines.

* * * * *

Paule,

Amie de saint Jérôme, pourpre réduite en cendre, Épaule où le vieux moine grava le nom de Dieu, Paule, manteau de laine sur le dos nu des pauvres, Paule couchée par terre, les yeux vers les étoiles, Paule, cendre, corde et pierre, fagot d’épines, Crâne rasé comme un rocher de Palestine, Cœur plein de la poussière de Bethléem, Sainte Paule, humiliez nos âmes tristes et vaines.

* * * * *

Ursule,

Griffon du nord, bête sacrée venue Dans la lumière bleue d’un rêve boréal, Ursule, flocon de neige bu par les lèvres de Jésus, Ursule, étoile rouge vers la tulipe de pourpre, Ursule, sœur de tant de cœurs innocents, Et dont la tête sanglante dort comme une escarboucle Dans la bague des arceaux, Ursule, nef, voile, rame et tempête, Ursule, envolée sur le dos de l’oiseau blanc, Sainte Ursule, emportez nos âmes vers les neiges.

* * * * *

Zite,

Sainte aux yeux doux, sainte en bonnet, sainte en sabots, Zite dont l’oratoire était une cuisine, Zite, qui pour marmitons avait les Anges du ciel, Zite, bon cœur, bon feu, bonne soupe et bon gîte, Zite aux mains rouges fleuries de menthe et d’estragon, Sainte Zite, mettez la table où s’attable l’Amour.

ORAISONS MAUVAISES

I

Que tes mains soient bénies, car elles sont impures! Elles ont des péchés cachés à toutes les jointures; Lys d’épouvante, leurs ongles blancs font penser sous la lampe, A des hosties volées dans l’ombre blanche, sous la lampe, Et l’opale prisonnière qui se meurt à ton doigt, C’est le dernier soupir de Jésus sur la croix.

II

Que tes yeux soient bénis, car ils sont homicides! Ils sont pleins de fantômes et pleins de chrysalides, Comme dans l’eau fanée, bleue au fond des grottes vertes, On voit dormir des fleurs qui sont des bêtes vertes, Et ce douloureux saphir d’amertume et d’effroi, C’est le dernier regard de Jésus sur la croix.

III

Que tes seins soient bénis, car ils sont sacrilèges! Ils se sont mis tout nus, comme un printanier florilège, Fleuri pour la caresse et la moisson des lèvres et des mains, Fleurs du bord de la route, bonnes à toutes les mains, Et l’hyacinthe qui rêve là, avec un air triste de roi, C’est le dernier amour de Jésus sur la croix.

IV

Que ton ventre soit béni, car il est infertile! Il est beau comme une terre de désolation; le style De la herse n’y hersa qu’une glèbe rouge et rebelle, La fleur mûre n’y sema qu’une graine rebelle, Et la topaze ardente qui frissonne sur ce palais de joie, C’est le dernier désir de Jésus sur la croix.

V

Que ta bouche soit bénie, car elle est adultère! Elle a le goût des roses nouvelles et le goût de la vieille terre, Elle a sucé les sucs obscurs des fleurs et des roseaux; Quand elle parle on entend comme un bruit perfide de roseaux, Et ce rubis cruel tout sanglant et tout froid, C’est la dernière blessure de Jésus sur la croix.

VI

Que tes pieds soient bénis, car ils sont déshonnêtes! Ils ont chaussé les mules des lupanars et des temples en fête, Ils ont mis leurs talons sourds sur l’épaule des pauvres, Ils ont marché sur les plus purs, sur les plus doux, sur les plus pauvres, Et la boucle améthyste qui tend ta jarretière de soie, C’est le dernier frisson de Jésus sur la croix.

VII

Que ton âme soit bénie, car elle est corrompue! Fière émeraude tombée sur le pavé des rues, Son orgueil s’est mêlé aux odeurs de la boue, Et je viens d’écraser dans la glorieuse boue, Sur le pavé des rues, qui est un chemin de croix, La dernière pensée de Jésus sur la croix.

SIMONE

POÈME CHAMPÊTRE

(1898)

I

LES CHEVEUX

Simone, il y a un grand mystère Dans la forêt de tes cheveux.

Tu sens le foin, tu sens la pierre Où des bêtes se sont posées; Tu sens le cuir, tu sens le blé, Quand il vient d’être vanné; Tu sens le bois, tu sens le pain Qu’on apporte le matin; Tu sens les fleurs qui ont poussé Le long d’un mur abandonné; Tu sens la ronce, tu sens le lierre Qui a été lavé par la pluie; Tu sens le jonc et la fougère Qu’on fauche à la tombée de la nuit; Tu sens le houx, tu sens la mousse, Tu sens l’herbe mourante et rousse Qui s’égrène à l’ombre des haies; Tu sens l’ortie et le genêt, Tu sens le trèfle, tu sens le lait; Tu sens le fenouil et l’anis; Tu sens les noix, tu sens les fruits Qui sont bien mûrs et que l’on cueille; Tu sens le saule et le tilleul Quand ils ont des fleurs plein les feuilles; Tu sens le miel, tu sens la vie Qui se promène dans les prairies; Tu sens la terre et la rivière; Tu sens l’amour, tu sens le feu.

Simone, il y a un grand mystère Dans la forêt de tes cheveux.

II

L’AUBÉPINE

Simone, tes mains douces ont des égratignures, Tu pleures, et moi je veux rire de l’aventure.

L’Aubépine défend son cœur et ses épaules, Elle a promis sa chair à des baisers plus beaux.

Elle a mis son grand voile de songe et de prière, Car elle communie avec toute la terre;

Elle communie avec le soleil du matin, Quand la ruche réveillée rêve de trèfle et de thym,

Avec les oiseaux bleus, les abeilles et les mouches, Avec les gros bourdons qui sont tout en velours,

Avec les scarabées, les guêpes, les frelons blonds, Avec les libellules, avec les papillons,

Et tout ce qui a des ailes, avec les pollens Qui dansent comme des pensées dans l’air et se promènent;

Elle communie avec le soleil de midi, Avec les nues, avec le vent, avec la pluie

Et tout ce qui passe, avec le soleil du soir Rouge comme une rose et clair comme un miroir,

Avec la lune qui rit et avec la rosée, Avec le Cygne, avec la Lyre, avec la Voie lactée;

Elle a le front si blanc et son âme est si pure Qu’elle s’adore elle-même en toute la nature.

III

LE HOUX

Simone, le soleil rit sur les feuilles de houx: Avril est revenu pour jouer avec nous.

Il porte des corbeilles de fleurs sur ses épaules, Il les donne aux épines, aux marronniers, aux saules;

Il les sème une à une parmi l’herbe des prés, Sur le bord des ruisseaux, des mares et des fossés;

Il garde les jonquilles pour l’eau, et les pervenches Pour les bois, aux endroits où s’allongent les branches;

Il jette les violettes à l’ombre, sous les ronces Où son pied nu, sans peur, les cache et les enfonce;

A toutes les prairies il donne des pâquerettes Et des primevères qui ont un collier de clochettes;

Il laisse les muguets tomber dans les forêts Avec les anémones, le long des sentiers frais;

Il plante des iris sur le toit des maisons, Et dans notre jardin, Simone, où il fait bon,

Il répandra des ancolies et des pensées, Des jacinthes et la bonne odeur des giroflées.

IV

LE BROUILLARD

Simone, mets ton manteau et tes gros sabots noirs, Nous irons comme en barque à travers le brouillard.

Nous irons vers les îles de beauté où les femmes Sont belles comme des arbres et nues comme des âmes; Nous irons vers les îles où les hommes sont doux Comme des lions, avec des cheveux longs et roux. Viens le monde incréé attend de notre rêve Ses lois, ses joies, les dieux qui font fleurir la sève Et le vent qui fait luire et bruire les feuilles. Viens, le monde innocent va sortir d’un cercueil.

Simone, mets ton manteau et tes gros sabots noirs, Nous irons comme en barque à travers le brouillard.

Nous irons vers les îles où il y a des montagnes D’où l’on voit l’étendue paisible des campagnes, Avec des animaux heureux de brouter l’herbe, Des bergers qui ressemblent à des saules, et des gerbes Qu’on monte avec des fourches sur le dos des charrettes. Il fait encore soleil et les moutons s’arrêtent Près de l’étable, devant la porte du jardin, Qui sent la pimprenelle, l’estragon et le thym.

Simone, mets ton manteau et tes gros sabots noirs, Nous irons comme en barque à travers le brouillard.

Nous irons vers les îles où les pins gris et bleus Chantent quand le vent d’ouest passe entre leurs cheveux. Nous écouterons, couchés sous leur ombre odorante, La plainte des esprits que le désir tourmente Et qui attendent l’heure où leur chair doit revivre. Viens, l’infini se trouble et rit, le monde est ivre: Nous entendrons peut-être, en rêvant sous les pins, Des mots d’amour, des mots divins, des mots lointains.

Simone, mets ton manteau et tes gros sabots noirs, Nous irons comme en barque à travers le brouillard.

V

LA NEIGE

Simone, la neige est blanche comme ton cou, Simone, la neige est blanche comme tes genoux.

Simone, ta main est froide comme la neige, Simone, ton cœur est froid comme la neige.

La neige ne fond qu’à un baiser de feu, Ton cœur ne fond qu’à un baiser d’adieu.

La neige est triste sur les branches des pins, Ton front est triste sous tes cheveux châtains.

Simone, ta sœur la neige dort dans la cour, Simone, tu es ma neige et mon amour.

VI

LES FEUILLES MORTES

Simone, allons au bois: les feuilles sont tombées; Elles recouvrent la mousse, les pierres et les sentiers.

Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes?

Elles ont des couleurs si douces, des tons si graves, Elles sont sur la terre de si frêles épaves!

Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes?

Elles ont l’air si dolent à l’heure du crépuscule, Elles crient si tendrement, quand le vent les bouscule!

Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes?

Quand le pied les écrase, elles pleurent comme des âmes, Elles font un bruit d’ailes ou de robes de femme.

Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes?

Viens: nous serons un jour de pauvres feuilles mortes. Viens: déjà la nuit tombe et le vent nous emporte.

Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes?

VII

LA RIVIÈRE

Simone, la rivière chante un air ingénu, Viens, nous irons parmi les joncs et la ciguë; Il est midi: les hommes ont quitté leur charrue, Et moi, je verrai dans l’eau claire ton pied nu.

La rivière est la mère des poissons et des fleurs, Des arbres, des oiseaux, des parfums, des couleurs;

Elle abreuve les oiseaux qui ont mangé leur grain Et qui vont s’envoler pour un pays lointain;

Elle abreuve les mouches bleues dont le ventre est vert Et les araignées d’eau qui rament comme aux galères.

La rivière est la mère des poissons: elle leur donne Des vermisseaux, de l’herbe, de l’air et de l’ozone;

Elle leur donne l’amour; elle leur donne les ailes Pour suivre au bout du monde l’ombre de leurs femelles.

La rivière est la mère des fleurs, des arcs-en-ciel, De tout ce qui est fait d’eau et d’un peu de soleil:

Elle nourrit le sainfoin et le foin, et les reines Des prés qui ont l’odeur du miel, et les molènes

Qui ont des feuilles douces comme un duvet d’oiseau; Elle nourrit le blé, le trèfle et les roseaux;

Elle nourrit le chanvre; elle nourrit le lin; Elle nourrit l’avoine, l’orge et le sarrasin;

Elle nourrit le seigle, l’osier et les pommiers; Elle nourrit les saules et les grands peupliers.

La rivière est la mère des forêts: les beaux chênes Ont puisé dans son lit l’eau pure de leurs veines.

La rivière féconde le ciel: quand la pluie tombe, C’est la rivière qui monte au ciel et qui retombe;

La rivière est une mère très puissante et très pure, La rivière est la mère de toute la nature.

Simone, la rivière chante un air ingénu, Viens, nous irons parmi les joncs et la ciguë; Il est midi: les hommes ont quitté leur charrue, Et moi, je verrai dans l’eau claire ton pied nu.

VIII

LE VERGER

Simone, allons au verger Avec un panier d’osier. Nous dirons à nos pommiers, En entrant dans le verger: Voici la saison des pommes. Allons au verger, Simone, Allons au verger.

Les pommiers sont pleins de guêpes, Car les pommes sont très mûres: Il se fait un grand murmure Autour du vieux doux-aux-vêpes. Les pommiers sont pleins de pommes, Allons au verger, Simone, Allons au verger.

Nous cueillerons la calville, Le pigeonnet et la reinette, Et aussi des pommes à cidre Dont la chair est un peu doucette. Voici la saison des pommes, Allons au verger, Simone, Allons au verger.

Tu auras l’odeur des pommes Sur ta robe et sur tes mains, Et tes cheveux seront pleins Du parfum doux de l’automne. Les pommiers sont pleins de pommes, Allons au verger, Simone, Allons au verger.

Simone, tu seras mon verger Et mon pommier de doux-aux-vêpes; Simone, écarte les guêpes De ton cœur et de mon verger. Voici la saison des guêpes, Allons au verger, Simone, Allons au verger.

IX

LE JARDIN

Simone, le jardin du mois d’août Est parfumé, riche et doux: Il a des radis et des raves, Des aubergines et des betteraves Et, parmi les pâles salades, Des bourraches pour les malades; Plus loin, c’est le peuple des choux, Notre jardin est riche et doux.

Les pois grimpent le long des rames; Les rames ressemblent à des jeunes femmes En robes vertes fleuries de rouge. Voici les fèves, voici les courges Qui reviennent de Jérusalem. L’oignon a poussé tout d’un coup Et s’est orné d’un diadème, Notre jardin est riche et doux.

Les asperges tout en dentelles Mûrissent leurs graines de corail; Les capucines, vierges fidèles, Ont fait de leur treille un vitrail, Et, nonchalantes, les citrouilles Au bon soleil gonflent leurs joues; On sent le thym et le fenouil, Notre jardin est riche et doux.

X

LE MOULIN

Simone, le moulin est très ancien: ses roues, Toutes vertes de mousse, tournent au fond d’un grand trou: On a peur, les roues passent, les roues tournent Comme pour un supplice éternel.

Les murs tremblent, on a l’air d’être sur un bateau A vapeur, au milieu de la nuit et de l’eau: On a peur, les roues passent, les roues tournent Comme pour un supplice éternel.

Il fait noir; on entend pleurer les lourdes meules, Qui sont plus douces et plus vieilles que des aïeules: On a peur, les roues passent, les roues tournent Comme pour un supplice éternel.

Les meules sont des aïeules si vieilles et si douces Qu’un enfant les arrête et qu’un peu d’eau les pousse: On a peur, les roues passent, les roues tournent Comme pour un supplice éternel.

Elles écrasent le blé des riches et des pauvres, Elles écrasent le seigle aussi, l’orge et l’épeautre: On a peur, les roues passent, les roues tournent Comme pour un supplice éternel.

Elles sont aussi bonnes que les plus grands apôtres, Elles font le pain qui nous bénit et qui nous sauve: On a peur, les roues passent, les roues tournent Comme pour un supplice éternel.

Elles nourrissent les hommes et les animaux doux, Ceux qui aiment notre main et qui meurent pour nous: On a peur, les roues passent, les roues tournent Comme pour un supplice éternel.

Elles vont, elles pleurent, elles tournent, elles grondent Depuis toujours, depuis le commencement du monde: On a peur, les roues passent, les roues tournent Comme pour un supplice éternel.

Simone, le moulin est très ancien: ses roues, Toutes vertes de mousse, tournent au fond d’un grand trou.

XI

L’ÉGLISE

Simone, je veux bien. Les bruits du soir Sont doux comme un cantique chanté par des enfants; L’église obscure ressemble à un vieux manoir; Les roses ont une odeur grave d’amour et d’encens.

Je veux bien, nous irons lentement et bien sages, Salués par les gens qui reviennent des foins; J’ouvrirai la barrière d’avance à ton passage, Et le chien nous suivra longtemps d’un œil chagrin.

Pendant que tu prieras, je songerai aux hommes Qui ont bâti ces murailles, le clocher, la tour, La lourde nef pareille à une bête de somme Chargée du poids de nos péchés de tous les jours;

Aux hommes qui ont taillé les pierres du portail Et qui ont mis sous le porche un grand bénitier; Aux hommes qui ont peint des rois sur le vitrail Et un petit enfant qui dort chez un fermier.

Je songerai aux hommes qui ont forgé la croix, Le coq, les gonds et les ferrures de la porte; A ceux qui ont sculpté la belle sainte en bois Qui est représentée les mains jointes et morte.

Je songerai à ceux qui ont fondu le bronze Des cloches où l’on jetait un petit agneau d’or, A ceux qui ont creusé, en l’an mil deux cent onze, Le caveau où repose saint Roch, comme un trésor;

A ceux qui ont tissé la tunique de lin Pendue sous un rideau à gauche de l’autel; A ceux qui ont chanté au livre du lutrin; A ceux qui ont doré les fermoirs du missel.

Je songerai aux mains qui ont touché l’hostie, Aux mains qui ont béni et qui ont baptisé; Je songerai aux bagues, aux cierges, aux agonies; Je songerai aux yeux des femmes qui ont pleuré.

Je songerai aussi aux morts du cimetière, A ceux qui ne sont plus que de l’herbe et des fleurs, A ceux dont les noms se lisent encore sur les pierres, A la croix qui les garde jusqu’à la dernière heure.

Quand nous reviendrons, Simone, il sera nuit close; Nous aurons l’air de fantômes sous les sapins, Nous penserons à Dieu, à nous, à bien des choses, Au chien qui nous attend, aux roses du jardin.

PAYSAGES SPIRITUELS

I

LA DAME DE L’ÉTÉ

Sous les yeux d’or des églantines blanches, Les liserons grimpent autour des fougères. La fleur des ronces met des petites croix blanches Dans la haie d’où surgissent les fougères.

L’herbe des prés ondule en vagues blondes, Qui vont mourir sous les pas du faucheur, Il y a dans l’herbe des ailes bleues, des ailes blondes, Et la grande aile noire de la faux du faucheur.

Alors j’ai vu, assise près d’une source, Cueillant des joncs pour lier ses cheveux, Une femme aux yeux clairs comme une source, Qui me permit de baiser ses cheveux.

Et je fus plein d’amour pour les yeux verts De la dame de l’été qui vient sourire Au bord des sentiers, au fond des bois verts, Et mirer dans les sources son beau sourire.

1898.

II