Part 7
Voilà que l’on n’est pas content non plus du monde électoral qui donne à Paris ses conseillers municipaux. Les quartiers, dit-on, n’ont aucune vie propre, ne répondent à aucun groupement d’intérêts. Il faudrait au moins que la circonscription électorale fût l’arrondissement. Je crois que l’arrondissement est, comme le quartier, une division bien factice et qu’au surplus, il est trop vaste, d’une population trop élevée, pour intéresser vraiment le modeste électeur municipal, qui souvent en connaît mal les limites, qui souvent vit confiné dans son quartier, pour lui vrai résumé de la grande ville. Puisqu’on parle de réformes municipales, je mettrai en avant celle qui m’agréerait: donner au quartier une existence propre, quoique limitée strictement à ses seuls intérêts, et faire en sorte que ses habitants le conçoivent réellement comme une entité vivante. Pour cela, lui accorder un conseil de quartier et une sorte de municipalité aux attributs restreints, mais évidents. En province, les citoyens peuvent et doivent s’intéresser à une portion souvent très petite du territoire. Quelque cinq cents habitants et souvent beaucoup moins élisent dix et douze conseillers municipaux. Tous les habitants notables ou seulement actifs peuvent aspirer à dire leur mot en ce qui concerne l’administration locale. Il n’en est pas de même à Paris. Le conseil municipal et ses administrations sont pour un Parisien des choses aussi lointaines que le Parlement et les administrations de l’État. Il n’y participe que par un vote qui est plutôt politique que municipal. Des conseils de quartier intéresseraient directement aux choses de Paris un grand nombre de citoyens et s’ouvriraient à des ambitions modestes, mais légitimes et concrètes. La besogne ne manquerait pas: que de travaux et de soins locaux ne pourrait-on pas leur confier, dont les grandes administrations s’acquittent mal! Si c’est une chimère, convenez qu’elle n’est pas absurde.
LA BEAUTÉ DE PARIS
Si Paris est, comme on l’écrit, et même un peu trop, une belle ville, cela ne tient pas à des beautés particulières et frappantes, car il n’en contient presque pas; cela ne peut résulter que d’une impression d’ensemble, d’où le caractère des habitants ne doit pas être exclu, mais dont il faut même tenir le plus grand compte. Il est certain, en effet, que Paris n’est pas une belle ville, à la manière, par exemple, de Pise ou de Rouen. Elle manque de pittoresque et elle manque d’unité, étant trop grande. Mais précisément parce qu’elle est vaste et diverse en ses parties, on ne voit pas bien ce qui pourrait la gâter. On s’est récrié contre le trolley, on l’a évité aux rues les plus connues, mais on l’a établi, à la suite des inondations, sur la plus agréable, peut-être, des promenades, les quais de la rive gauche et personne ne s’en est aperçu: le trolley n’a rien gâté du tout. La beauté de Paris est tout à fait indépendante d’un fil de fer. Voici que l’on clame contre les abus de l’affichage et ici, c’est une autre question. Il s’agit de savoir si une ville est ou non enlaidie parce qu’elle se soumet aux coutumes modernes, qui sont que les industriels annoncent leurs produits par des réclames oculaires? Paris serait-il embelli s’il prenait tout d’un coup l’aspect d’une ville figée à la norme du second Empire? Laissez donc s’épanouir les affiches de couleur, et de paysages et de personnages. C’est vraiment le seul attrait des rues où l’on construit des maisons neuves. La partie récente du boulevard Raspail n’est tolérable que par ses longues palissades couvertes d’affiches illustrées. Peut-être que le même système rendrait de grands services à l’esthétique de certains palais aussi nouveaux qu’ils sont monstrueux? En quoi des taches multicolores sur les murs gâtent-elles une rue? Et quand une rue en serait, au sens de quelques-uns, enlaidie, est-ce que l’ensemble en est atteint? La beauté de Paris, bien plus qu’un fait, est un sentiment.
PARIS FUTUR
Je n’aime pas beaucoup qu’on se préoccupe à l’excès du futur. Notre manière de le voir n’est pas la manière qui plaira le mieux aux générations à venir, dont l’idéal sera sans doute assez différent du nôtre. C’est pourquoi, j’entre avec une certaine réserve dans les plans de M. Delanney touchant le Paris de l’an 1980. Il sera peut-être plus grand, peut-être moins grand que le Paris actuel. La facilité de demeurer aux champs et de rester tout de même en communication constante avec la civilisation s’opposera peut-être à la tendance au rassemblement des hommes sur un même point. Mais, si c’est cette dernière tendance qui l’emporte, je crois qu’il serait sage de laisser aux hommes de demain le soin d’organiser à leur gré la cité agrandie. M. Delanney semble surtout préoccupé de ménager dans la banlieue, telle que destinée à une plus ou moins prochaine incorporation, des parcs, des jardins, des espaces libres, en un mot. Les trois quarts de cette région étant encore à bâtir, le souci semblera un peu prématuré. Le jardin public est une heureuse conception, mais ce n’est qu’un pis aller: combien plus heureuse est la conception du jardin privé! Peut-être que l’édilité future reposera sur ce principe que la construction des maisons ne sera autorisée que sur un tiers ou sur un quart de la place disponible, je n’ose dire davantage. Les villes seront conçues en forme de parcs où s’élèveront de place en place des maisons pas trop hautes, ce qui sera charmant et très sain. Des villes américaines sont déjà ainsi comprises. Le jardin public sera la ville au lieu d’être dans la ville. Peut-être même les maisons n’auront-elles plus qu’un seul, rarement deux étages. Les rues ou allées auront cent mètres de large. C’est le moins, d’ailleurs que puissent demander les aéroplanes. Au reste, ne faisons pas de mal à l’avenir, mais ne lui faisons pas de bien, non plus: c’est lui qui choisira.
LE VIEUX PARIS
Il y a un vieux Paris que j’ai connu, je m’en suis aperçu hier en confrontant mes souvenirs avec la présente vision de l’avenue de l’Opéra. Jusque vers 1880 et encore bien après, c’était une voie maudite. Les commerçants hésitaient à s’établir dans ce désert d’où se détournaient les passants; il y avait tout le long un tas de boutiques à louer. Cela semble à cette heure à peine vraisemblable et c’est l’exacte vérité. Les voitures même ne la prenaient pas volontiers. Ce n’est que vers 1889 qu’elle commença à devenir à la fois une voie commerçante et une voie commerciale et cela fut dû principalement aux étrangers et aux provinciaux qui affluèrent cette année-là et qui venaient admirer l’Opéra de Garnier, auquel les Parisiens furent très longtemps à s’habituer. Mon interlocuteur me fit remarquer que la vie intense des grands boulevards ne descendait pas alors jusqu’à l’Opéra, et c’est exact. Le mouvement avait encore son centre entre la rue Drouot et la rue Lepeletier, finissait à la chaussée d’Antin. On pouvait traverser la place de l’Opéra en flânant et, au-delà, c’était d’un calme presque champêtre. La rue Basse-du-Rempart existait encore avec ses escaliers et sa balustrade en bois, le long de l’actuel Olympia, à ce que je crois, où il y avait un dépôt de voitures ou d’omnibus. Les boulevards, en leur partie la plus brillante, étaient petitement éclairés et surtout par les boutiques, où l’on veillait tard. Rien des rutilances américaines qui éclatent si bêtement un peu partout. Il y avait encore de la discrétion et du goût. Les passages étaient très fréquentés et en cas de pluie soudaine on était sûr d’y rencontrer quelqu’un de connaissance. C’était en tout temps un lieu de rendez-vous. En trente ans cet aspect ancien de Paris s’est évanoui. Ces temps semblent archaïques. Quand on se les rappelle, il semble qu’on commence à être très vieux, beaucoup plus vieux que la réalité.
CIMETIÈRES
Le hasard, ou plutôt une curiosité légitime, mais qui ne m’était pas tout d’abord personnelle, me conduisit hier au Père-Lachaise, vers le tombeau d’Oscar Wilde, qu’un zèle maladroit a transformé en une sorte de but de pèlerinage. Oh! qu’il faut monter le long des chemins mal pavés et qu’il faut chercher dans ce dédale sinueux où les fils conducteurs sont à tout instant interrompus! Enfin nous apercevons le four crématoire. Ce ne peut être que dans cette région, la seule maintenant où l’on inhume. Le souvenir de Moréas que j’accompagnais là me guide et nous arrivons en vue d’un tombeau recouvert d’une bâche. On nous avait dit que nous trouverions des gardiens de bonne volonté qui soulèveraient le voile. Mais point. Il faut se mettre à leur recherche, cependant que passent les familles indifférentes et qu’aux bancs solitaires se tassent les amoureux. Il y a même un couple assez vif. Enfin voici l’homme à qui il incombe de dénouer les ficelles et il nous permet de voir à moitié le génie assyrien qui, dans une pose un peu tourmentée, veille sur les cendres du poète. Est-il choquant, ce génie? J’en suis mauvais juge, rien de ce qui est dans la nature ne pouvant me choquer, mais je pense qu’il n’y a pas de quoi distraire d’une douleur vraie, ni de quoi allumer les curiosités. Le nôtre est fort déçue. Mais peut-être y a-t-il un rapport trop net entre la vie trop connue de Wilde et une statue trop symbolique. Il est vrai qu’étant donné la pose de son génie, le sculpteur ne pouvait s’en tirer qu’on lui donnant un corps de femme. Mais une femme aurait été là un paradoxe un peu ironique. La question n’a d’autre intérêt et nous redescendons, trouvant çà et là de bien plus évidents motifs de scandale, car qu’y a-t-il de plus scandaleux que la bêtise? Oh! cette Mme Dubois agenouillée, sans genoux! dans une robe de bronze! Ce cul-de-jatte en prière nous afflige. Nous avons à peine la force de sourire devant l’impudence de la famille Badin qui n’a pas su «qu’on ne badine pas avec la mort». Les cimetières sont cruels. Ils empêchent d’envier les morts.
L’AUTOMNE
Je fus voir l’automne, hier, l’automne ambigu, dont on ne sait si c’est un dieu ou une déesse, encore que les premiers vents aient déchiré sa robe et qu’il ne reste autour de ses membres que des lambeaux de feuillage. Cette phrase emberlificotée veut dire que les uns écrivent _la_ automne et les autres _le_ automne. Quel embarras pour des mots qu’on a l’habitude de personnifier! Pour moi je m’en rapporte au latin et à la symétrie: trois des saisons étant du genre masculin, il n’y a aucune raison pour conférer le genre féminin à la quatrième. Le latin hésitait entre le masculin et le neutre: tous deux se résolvent en français par le masculin. On parle du sexe des mots, je crois bien moi-même avoir disserté là-dessus, mais, toute réflexion faite, il ne faut voir là qu’une invention singulière des grammairiens. Il n’y a pas en latin de terminaison strictement réservée au masculin ou au féminin. Si tous les noms anciens en _a_ sont féminins, bon nombre de noms en _us_ le sont aussi et, par la suite, le grec fournit au latin beaucoup de noms en _a_ qui furent qualifiés de neutres. Il y a bien l’hypothèse des deux langues, l’une réservée aux hommes, l’autre aux femmes, et qui se seraient mêlées à l’usage. Cela existe encore en plusieurs langues. Dans le basque, dans les langues indigènes de l’Amérique du Nord, une femme n’a pas le droit de se servir des noms réservés aux hommes. Il y a, pour chaque sexe, des verbes spéciaux pour exprimer le même acte. Pour l’automne il y a très longtemps que le mot, en France, est des deux genres. Saison ambiguë. Hier, c’était bien cela. Les arbres avaient encore leurs anciennes feuilles, à peine pâlissantes ou d’un jaune éclatant. Quelques-uns en avaient de nouvelles, d’un vert tendre. La saison était ambiguë, comme une femme.
VISION D’ÉTÉ
On voit des choses bien amusantes l’été, à Paris, quand les étrangers sont le seul spectacle de la rue. Ils sont si à leur aise parmi nous, si bien d’aplomb dans l’étalage de leurs vices ou de leurs fantaisies, qu’ils en deviennent admirables. Qu’elle me récréa, cette Anglaise, à la terrasse d’un café du boulevard Saint-Michel, avec ses garçons en costume de midshipman, sérieux et ramassés, ne regardant rien que leur mère, n’écoutant que leur mère, évaporée assez jolie, qui leur traduisait, en riant aux éclats, les échos galants de la _Vie Parisienne_. Ils formaient tous les trois comme un flot extravagant parmi les rares buveurs de bière. Il était à peu près neuf heures et demie du soir et la dame, quand j’arrivai là, entamait sa troisième absinthe «avec beaucoup de glace», ajouta-t-elle avec un rien de pudeur et aucune minauderie. Les boys, sérieux, la considéraient avec un peu d’inquiétude, mais respectueuse, et le plus jeune, qui avait une dizaine d’années, versait goutte à goutte l’eau frappée sur les morceaux de sucre. Les garçons n’avaient bu qu’un mélange rose de sirop et de glace pilée. Qu’était-ce que l’absinthe pour cette femme, qui avait l’air de se sentir dans un lieu de délices? Une habitude ou une découverte? Plutôt une découverte, et assez récente, une joie toute nouvelle dont elle épuisait rapidement la délectation continentale. Passant quelques jours dans le pays de l’absinthe, elle devait en prendre à toute heure et n’importe à quelle heure, avant et après les repas. Elle n’était pas ivre, mais d’une gaieté un peu avancée et nerveuse. Quel paradis de liberté que la France pour une Anglaise, et avec quelle sagacité elle en tire aussitôt le plaisir qui lui convient le mieux!
LA FÊTE DU MUGUET
C’est une fête que j’ai vue naître et que je serais bien fâché de voir mourir. Il faut, ce jour-là, avoir envoyé du muguet, comme il faut en avoir reçu. On en envoie à qui l’on aime, on en reçoit de qui vous aime, car le muguet porte bonheur et on ne saurait que vouloir le bonheur des êtres que l’on aime. Qui a inventé cela? Peut-être les fleuristes. Peut-être les petites ouvrières de Paris, qui sont si superstitieuses. Mais au moins c’est là une jolie superstition à laquelle je me plie volontiers et, tout comme un autre, je serais très malheureux si quelques brins ne m’en étaient point parvenus dans la journée. Ne le croyez-vous pas? Vous avez raison de ne pas le croire tout à fait. Je suis d’une superstition sérieuse et il faut autre chose que le manquement à un rite pour m’émouvoir. Je suis encore bien plus incapable de me fleurir moi-même de muguet pour faire croire qu’on a pensé à moi. C’est ce que je vis hier. Comme j’étais entré chez une fleuriste, je vis arriver une vieille dame qui choisit quelques brins de muguet, les attacha aussitôt à son corsage et sortit d’un pas plus léger. Personne n’avait songé à elle et elle ne pouvait le supporter, ni surtout supporter que les passants s’en aperçussent. Était-ce comique ou était-ce touchant? Les deux à la fois, peut-être. Il y avait aussi dans ce geste quelque fierté de sentiment. On consent encore à être abandonné et malheureux, mais en secret. La peine devient plus lourde, que les autres voient et qu’ils peuvent commenter. Des gens ont horreur d’être plaints. Ils sont un peu de la race des martyrs, qui ne consentaient pas à avouer leur douleur. Je sympathise assez avec ces natures-là. Elles sont fortes et elles sont fières. Pourtant il faut bien reconnaître qu’elles ont plus de vanité encore que de fierté et que leur force est en partie faite de feintise. N’importe! Cela vaut mieux que les geignards.
PLAISIRS FORAINS
Je me suis égaré hier à la foire ou la fête des Invalides parmi les bruyantes baraques, les tirs et les loteries. Je n’avais pas vu cela de près depuis bien longtemps et il m’a paru que cette industrie était plutôt en décadence ou du moins dans un état affligeant de stagnation. Je vois bien que les chevaux de bois sont devenus des cochons, des vaches ou des aéroplanes; il n’y a même plus aucun cheval dans ces ménageries tournantes, mais elles tournent toujours du même train et du même bruit. Les musées d’anatomie qui avaient été plus ou moins prohibés ont refait leur apparition depuis quelque temps et ce sont peut-être les choses les plus curieuses, mais pas les plus courues, qu’on puisse voir là. Rien. C’est fort mélancolique et probablement fort moral, mais aussi fort déprimant. Il faut que le comique se mêle à tout. Donc, c’est là que se perpétuent en cire, mêlées aux représentations anatomiques et pathologiques, les effigies de quelques malandrins et de leurs victimes; ce n’est pas assez d’avoir été assassiné, on est perpétué, pour une éternité relative, dans ces bagnes de hideurs! Nulle différence de beauté entre le tué et le tueur et j’ai vu prendre l’un pour l’autre. Cela donne une bonne idée de la justice de l’histoire. Plus loin, ce sont des tableaux vivants d’une nouveauté aussi piquante que leurs titres: le Crépuscule, la Nuit, le Sommeil de Vénus! En intermède, un monsieur décoré de plusieurs ordres magnétise la jeune Égyptienne qui, soudain atteinte de lévitation, s’élève et plane devant les spectateurs ébaubis. Mais tout cela est mesquin, pauvre, et ne rappelle que bien médiocrement les vieilles baraques de jadis, si animées, si retentissantes. Peu de monde et pas très gai. Ces divertissements semblent s’acheminer vers le marasme définitif.
DÉVASTATIONS
On accuse toujours la Révolution d’avoir démoli vieilles églises, vieux châteaux, vieux monuments de toute sorte. Certes, elle en fut la cause première, mais elle manqua d’argent pour passer des désirs aux actes. La plupart du temps, elle se contenta de confisquer et de vendre. Quand revinrent les Bourbons, tout était encore debout et ce n’est qu’à ce moment que se réalisa le grand vandalisme, celui qui à Rouen, par exemple, a remplacé par la triste caserne qu’on appelle l’Hôtel de Ville le délicieux Logis abbatial de Saint-Ouen, qui datait des premières années du seizième siècle. Cette merveille fut rasée en 1816. Tel fut un des dons de joyeux avènement de la Restauration, qui fut partout en France le contraire absolument de ce que signifie son nom. Est-ce aussi à ce moment-là que disparut la délicate porte Bouvreuil? Je n’en sais rien, mais il n’y a aucun doute pour la porte du Bac qui, moins élégante, avait une grande allure. Je ne cite que ces fragments des vieux remparts, mais c’en est assez pour m’attendrir et je n’ai jamais passé sur les quais sans en reconstituer la vision. Comme ce qu’on a conservé du vieux Rouen, ce qu’on a supprimé aurait très bien pu s’accommoder à la civilisation moderne. D’ailleurs, quand on le démolit, avec une joie vandale, elle n’avait pas encore de bien grands besoins. On dévaste donc pour le plaisir, pour la propreté. Oui, c’est ainsi qu’on qualifiait la dévastation: on nettoyait. Tout ce qui sentait le moyen âge ou le seizième siècle paraissait odieux à des yeux auxquels le dix-huitième siècle avait enseigné les délices du fronton corinthien. Ces barbares étaient des classiques raisonnables: le romantisme ne régnait encore que dans quelques cervelles choisies, et c’est au romantisme que nous devons le respect et le sentiment de notre passé architectural. C’est à _Notre-Dame de Paris_ que l’on doit sans doute la conservation de toutes les Notre-Dame de France.
LA VIE D’UNE VILLE
Il est difficile de comprendre un individu un peu complexe, de pénétrer entièrement son esprit et son caractère, de découvrir comment ses sensations présentes se relient aux sensations anciennes, quel est enfin le principe de sa vie. Mais la psychologie d’une ville est bien plus malaisée encore à établir dans sa continuité vivante, surtout quand il s’agit d’une cité qui a réussi, comme Rouen, à loger la civilisation la plus neuve et la plus active dans le cadre le plus ancien et, en apparence, le moins fait pour la vie d’aujourd’hui. Mieux on connaît cette ville et plus elle semble se dérober à l’observateur. Le présent n’y est pas juxtaposé au passé; ils coïncident. On dirait d’un Bernard l’hermite qui s’est logé dans une coquille de hasard: il ne l’a pas appropriée à ses besoins, mais ses besoins y ont pourtant trouvé leurs aises. Voyez ce poste central d’électricité: il a trouvé sa place dans une vieille ruelle de truands dont il n’a pas modifié le caractère. Paris n’a pas su faire cela. A Paris on a dégagé les rares monuments anciens qui lui demeurent et on vient d’abattre encore de vieilles maisons autour de Saint-Séverin. Rouen n’a cédé que fort peu à cette manie et semble s’en repentir, car on n’y démolit plus rien. Malgré cela, tramways et automobiles cheminent fort bien le long des rues étroites aux vieilles maisons où s’accrochent les fils du trolley. Il y a partout une accommodation merveilleuse, et Rouen a été récompensé de son ingéniosité par la conservation de son caractère, ce qui ne l’empêche pas de s’étendre extérieurement, le long de la Seine, et de grimper aux collines voisines.
LE VANDALISME
Il vient un jour où les villes qui ont prospéré, qui se sont étendues démesurément sont atteintes à leur centre de congestion. Qu’il y ait quelques milliers ou quelques millions d’habitants autour de ce centre, le même phénomène se produit, à des proportions diverses: tous ces habitants, à certaines heures de la journée, affluent vers la partie centrale et les rues deviennent insuffisantes. Cette insuffisance a pris à Paris des proportions telles qu’aucun remède n’a été propice. On a doublé souterrainement les grandes artères, on y a mis un chemin de fer et cela n’a fait qu’augmenter le mal, en donnant aux multitudes le moyen d’affluer plus rapidement aux endroits de leur choix ou de leurs affaires. Alors il faut bien se résigner à élargir les rues, donc à abattre des maisons, et cela ne se fait pas sans dommage pour l’ancienne esthétique. Toute vieille rue menacée crie contre les vandales. Ce n’est pas toujours juste. Les vandales ne font souvent qu’obéir à la nécessité, et eux-mêmes qui ont crié le plus fort sont contents, un jour, que les vandales aient passé par là. D’autres fois, l’œuvre de démolition, où le vandale prend toujours du plaisir, n’apparaît pas d’une très claire utilité. Ainsi, en ce moment, il est question d’élargir une rue qui fait communiquer les deux rives à travers l’île Saint-Louis et des habitants de ce quartier insulaire s’insurgent contre ce que l’administration appelle, en son langage malséant, une opération de voirie, et ce qu’ils nomment, eux, une opération de vandalisme. Je ne fréquente pas assez l’île Saint-Louis pour me rendre compte de ses besoins, mais je l’ai toujours traversée avec une telle facilité qu’il me semble que la nécessité de lui agrandir ses rues pourrait bien n’être qu’illusoire. Il circule à ce sujet une pétition qui parle de son charme, de son parfum d’histoire française: est-ce un argument qui puisse toucher les ravageurs du calme et antique quartier Saint-Séverin? J’en doute, mais je souhaite qu’il ait de la valeur.
LE BUSTE DE CAMOENS