Dissociations

Part 6

Chapter 63,687 wordsPublic domain

J’ai mis un point d’exclamation à la suite de cette modeste formule pour indiquer que, moi aussi, je sais en apprécier les bienfaits théoriques, quoique pratiquement, il ne m’a jamais été possible d’y retrouver mon chemin. Je viens de lire, sur ce mode de numération, un véritable dithyrambe et certes je n’ai pas l’intention d’y contredire, car il paraît que l’on reconnaît le mauvais Français essentiel à ce qu’il ne s’évanouit pas d’admiration devant une manière de compter à la fois si simple et si hermétique. Pourtant! Eh bien, oui, je le dirai. Le système décimal est beaucoup plus maniable pour calculer les distances astronomiques que pour acheter des pommes de terre, du tabac ou du sucre et généralement toutes sortes de marchandises; les praticiens du commerce, grand et petit, ont eu recours à toutes les ruses pour éluder cette manière de compter, tout en ayant l’air de scrupuleusement la suivre. Les marchandises, quelle que soit leur unité de poids ou de quantité, ne se divisent pas par dix, comme l’exigerait ce système idéal, mais par deux, par quatre, par huit. Vous n’obtiendrez que très difficilement, dans une confiserie, cent grammes de gomme, et il y a même des chances pour qu’on ne vous comprenne pas; mais si vous énoncez un quart, vous êtes servi de suite. Or un quart, en jargon commercial, c’est cent vingt-cinq grammes, cela n’a rien de décimal. Les révolutions n’y ont rien fait. L’unité commerciale est toujours la livre et tout ce qu’on a pu faire, c’est de rendre la livre décimale, mais de la supprimer du vocabulaire, impossible. Les autorités ont de même inventé le boisseau décimal, le demi-setier décimal, la chopine décimale; le peuple n’a pas cédé, s’il décimalise, c’est sans s’en apercevoir. Et que de choses échappent à la fameuse règle! La marine compte par nœuds, la typographie par points; l’heure n’est pas décimale; regardez la mesure inscrite au bord de votre chapeau, à l’intérieur de vos gants, à la semelle de vos souliers, rien de décimal. Le système est resté, même en France, aussi superficiel que possible et les pharmaciens commencent à inscrire l’once sur leurs catalogues. Est-ce bien le moment du dithyrambe?

SUR LE JURY

Le jury est une très ancienne institution anglo-saxonne, c’est-à-dire datant d’une époque où l’Angleterre n’était encore qu’un mélange obscur d’Angles et de Saxons. Il a traversé la période danoise, la période normande, plusieurs révolutions; on peut donc dire qu’il est parfaitement adapté à la psychologie de ceux qui sont devenus et demeurés des Anglais et dans lesquels on n’aperçoit aucune trace de désaffection pour ce mode de justice. Il n’en est pas de même chez les divers peuples qui l’ont adopté au temps où l’Angleterre passait pour être le modèle des gouvernements. En France, par exemple, le jury inspire de sérieuses inquiétudes. Mais c’est peut-être parce que nous n’en avons guère transplanté que la moitié. Nous confions bien au jury criminel le soin de juger les crimes, mais nous avons gardé et même perfectionné une magistrature de carrière qui est appelée à connaître des délits. De sorte que tout ce qui est grave est soumis à la jugeotte de l’épicier, de l’horloger et du cafetier voisins, mais que pour tout ce qui est léger on fait appel à des gens munis de diplômes conquis à la suite de longues études judiciaires et qui, de plus, ont fait des stages prolongés dans la maison de justice où l’on apprend à connaître la psychologie du délinquant. Cela a l’air d’un défi au sens commun et cela n’en a peut-être que l’air. En Angleterre, on sait que le jury a une compétence universelle: il connaît d’une escroquerie aussi bien que d’un meurtre. Criminels et délinquants sont donc également privilégiés, si le jury est un privilège. Mais, toujours si le jury est un privilège, que dire d’un système judiciaire où le criminel seul est privilégié?

LES CONQUÊTES DE LA CENSURE

Ce que la censure perd d’un côté, il faut qu’elle le regagne de l’autre. Abolie pour les écrivains de profession et même il me semble pour les militaires, elle vient d’être rétablie pour les préfets et sous-préfets. Mais ce n’est rien auprès de la grande victoire qu’elle vient de remporter en Italie. Un groupe de femmes catholiques, m’apprend un journal italien, _La Voce_, a réussi à persuader au gouvernement que le cinématographe était immoral et dangereux pour les mœurs. Donc, dorénavant, tous les films italiens, qu’ils soient fabriqués à Milan ou à Palerme, devront être envoyés à Rome où une commission les fera défiler sous ses yeux ahuris, mais perspicaces. Elle veillera à ce que les scènes de plein air se déroulent selon la plus grande décence, qu’une des ombres n’y prenne pas sur une autre ombre un baiser intempestif et que lesdites ombres, si elles sont féminines, y soient enfermées dans des robes montantes, dans l’ombre, veux-je dire, d’une robe montante non moins que descendante, et que toutes ces ombres veuillent bien s’agenouiller devant la madone, quand il y a lieu, et montrent enfin la plus grande déférence pour toutes les convenances sociales. On dira que j’exagère, mais j’ai vu assez de films italiens pour juger qu’ils n’ont qu’un défaut, celui d’être parfaitement inanes et du sentimentalisme le plus odieux, quoique le plus convenable et le plus sirupeux. Qu’est-ce que la censure pourra bien trouver à reprendre dans ces histoires sans paroles et même sans intentions et qui dépassent en niaiserie nos films parisiens, ce qui n’est pas peu dire? Tout de même, il y aurait peut-être une censure à exercer au cinématographe. Elle prohiberait l’absurde «film d’art» et ne tolérerait que le film sans art, celui qui est la représentation toute bête d’un fait ou d’un spectacle naturel. J’attends cette révolution pour me plaire tout à fait dans ce lieu de délices. Quel art serait le cinéma sans le film d’art!

LE MARIAGE

Une demande en mariage qui n’aurait pas été précédée d’un accord complet entre les parties aurait beaucoup de chance aujourd’hui pour paraître quasi-injurieuse à une jeune fille. Il n’en était pas de même dans le milieu du siècle dernier. La question se traitait d’abord entre parents, à la Turque, et ce n’est qu’alors qu’on demandait son avis à la jeune fille. Progrès certes sur l’époque et les mœurs où la jeune fille n’est pas même consultée, mais méthode qui nous paraît encore un peu barbare. Un journal contait hier que c’est ainsi que s’accomplit le mariage de Pasteur. Il n’eut donc rien d’original. Comme tout le monde, en 1845, il considérait que la jeune fille n’existait que dans le futur. Lui parler, chercher à s’en faire aimer aurait été considéré comme de conduite irrespectueuse, presque suspecte, surtout dans les rigides familles bourgeoises de province. Il y avait un protocole sévère. Un jeune homme bien élevé ne pouvait songer à s’entretenir, je ne dis pas même d’amour, mais de mariage avec une jeune fille. On faisait sa déclaration à la famille qui la transmettait, si cela lui plaisait. J’estime cependant qu’il y eut toujours des jeunes gens mal élevés, c’est-à-dire qui aimaient à traiter ces questions dans les petits coins, heureusement pour les jeunes filles. Et il y a des gens qui regrettent ces mœurs et qui appellent l’époque où elles dominaient, le bon vieux temps! Il doit y avoir peu de jeunes filles de cet avis. Elles ont dorénavant la prétention d’exister, d’avoir leurs sentiments propres, leur volonté. On peut les attaquer sans qu’elles perdent contenance; la riposte ne leur manquera pas. Et je trouve vraiment cela un peu plus digne, quoi qu’on dise, et plus respectueux de la liberté des filles et de leur jugement. D’ailleurs, c’est toujours le dernier état des mœurs qui semblera le meilleur à un homme sensé.

CÉLIBATAIRES

On reparle, et plus sérieusement que jamais, d’un impôt sur les célibataires. Rien, en apparence, ne semble plus juste, mais ce n’est peut-être qu’une apparence. D’abord, y a-t-il des célibataires, de vrais célibataires, des anachorètes? Sans doute, mais ils sont assez rares, et si on ne frappait que ceux-là et d’une taxe modérée comme les billards, les chiens et les bicyclettes, cela ne fournirait pas un impôt très productif. Si l’on comprend sous ce titre tous les êtres de l’un et de l’autre sexe qui, à un certain âge, ne sont pas mariés, cela serait plus sérieux, mais peut-être pas très équitable, car on imposerait dans ce cas, outre une infinité de gens qui ne sont célibataires que de nom, avec ceux qui n’ont pas voulu, ceux qui n’ont pu se marier. La question n’est pas simple. Il y a le célibataire riche ou aisé et il y a le célibataire pauvre, mais il est rare que l’un ne fasse pas vivre une femme; il est fréquent qu’il en ait un enfant; quant à l’autre, sous prétexte d’atteindre le célibat, c’est la pauvreté que vous taxerez. Si c’est le fait de ne pas élever ostensiblement des enfants que l’on veuille atteindre, pourquoi laisser de côté les ménages stériles? Si c’est le fait de s’être dérobé aux charges visibles de la famille, on devra noter que ces charges sont assez souvent compensées par une dot et que d’ailleurs la vie d’un couple est loin d’être deux fois plus onéreuse que la vie d’un être isolé. Enfin les promoteurs de la chose considéreraient-ils le mariage comme un tel enfer qu’on ne saurait s’y dérober sans payer à la société une compensation? Cette vue serait bien imprudente au point de vue social. Mais surtout je considère un impôt de ce genre comme attentatoire à la liberté. Ce serait une immixtion vraiment un peu abusive de la loi dans la vie privée.

LES EXPLOITÉES

C’est le nom qu’elles se donnent et on peut le trouver de bon augure. Quand on est exploité et qu’on le sait, c’est signe que la révolte n’est pas loin. Révolte non pas seulement contre quelques patrons, révolte contre nous tous qui exigeons de tels salaires pour nous vêtir à bon marché, pour manifester à bon marché notre joie ou notre patriotisme. Il s’agit des ouvrières en chambre qui gagnent soixante centimes par jour à façonner les drapeaux dont précisément aujourd’hui même beaucoup de fenêtres sont pavoisées. Si elles préfèrent (mais à quoi bon choisir) se livrer à la confection des corsages de lingerie, ce sera le même prix, mais beaucoup de travaux analogues rapportent moins encore, cinquante centimes pour dix et quelquefois douze heures de peine! Et les traités d’histoire vous diront que le christianisme a aboli l’esclavage et que, dernier progrès, la Révolution a aboli le servage! N’en croyez rien et surtout ne croyez pas que l’esclavage romain fut aussi dur que celui que nous imposons aux malheureuses qui ne peuvent se résigner à la prostitution ou qui n’ont pas le facies exigé pour ce métier. Soixante centimes par jour pour se loger, se nourrir et s’habiller à Paris! Mon chat, qui est logé pour rien, qui n’a pas besoin de robe, de souliers ni de chapeau, dépense cela chez le boucher. Il est vrai qu’il est très difficile et qu’il ne lui faut rien moins que du foie de bœuf. A la rigueur, celles qui confectionnent les abat-jours pourraient s’en offrir un morceau de temps en temps puisque la journée de collage et de découpage leur rapporte jusqu’à un franc. Les uns disent: c’est triste; les autres disent: c’est infâme. Il faut que les exploitées elles-mêmes disent: il faut que cela finisse. Aidons-les, mais comment?

PROCÈS D’ANIMAUX

Je lisais hier, en parcourant la collection d’un très ancien magazine, la liste de tous les procès d’animaux connus alors (1883), mais les archives sans doute en contiennent bien d’autres. Au premier abord, cette pratique paraît absolument folle, un procès supposant que l’accusé aurait pu ne pas commettre l’acte qui lui est reproché. Il met en cause la volonté et s’il ne peut prouver cette intervention, le caractère criminel de l’acte disparaît: il faut le ranger parmi les accidents. Du moins, c’est ainsi que je conçois le mécanisme social. Partant de ce point de vue, il est évident que l’on considérera comme absurde la sentence portée contre une truie qui a dévoré un enfant. Il n’était pas besoin de tant de cérémonies pour se débarrasser de l’animal dangereux et l’on aurait pu sans scrupule s’épargner cette parodie de la justice. Cependant, sommes-nous bien sûrs que beaucoup de nos procès criminels ne soient pas aussi des parodies de la justice? On peut très bien supposer qu’un jour viendra où les hommes seront aussi honteux d’avoir condamné dans les formes tant d’impulsifs sanguinaires, qu’ils le sont en retrouvant la trace de quelques porcs féroces et quelques chiens enragés qu’on jugea solennellement avant de les pendre ou de les assommer. Je ne désire pas que l’on pende, ni que l’on assomme, ni que l’on raccourcisse, n’importe quel humain sans procès, mais je désirerais peut-être qu’on ne mêlât pas l’idée de justice à l’examen de la criminalité de certains êtres évidemment irresponsables. Ensuite, je voudrais que l’on jugeât des faits et non des intentions, la plupart du temps imaginaires. Et alors nous serions ramenés, ou à peu près, aux conceptions, au fond très naturelles, qui mettaient sur le même plan l’animal et l’homme. On les croyait également responsables, ce qui revient au même que de les croire également irresponsables. Il y a une telle distance aujourd’hui entre ce que l’on sait et ce que l’on pratique que tout a l’air, en effet, d’une parodie.

LES MOINEAUX

Le conseil général de la Meuse a décrété récemment que le moineau est un animal nuisible, oh! nuisible à l’agriculture seulement, et c’est peut-être vrai. Mais cela ne l’est peut-être pas. En d’autres termes, le moineau qui mange certainement des graines, mange certainement aussi des insectes et des chenilles. La séparation entre les deux régimes alimentaires est beaucoup moins rigide qu’on ne le croit généralement. Il en est des animaux, en particulier des oiseaux, un peu comme de nous-mêmes. On mange ce que l’on peut, bien plus souvent que l’on ne mange ce que l’on veut. Comparons-les plus étroitement à des mendiants ou à des pillards, à des maraudeurs qui savent très bien qu’ils ont faim mais qui ne savent pas avec quoi le hasard leur permettra de calmer leur faim. Ce sera particulièrement vrai pour le moineau. Habitué à vivre autour des maisons, des cultures, des vergers, il mange indifféremment de presque tous les produits des champs et ces produits sont en même temps que graines et fruits, larves et insectes, les uns renfermant les autres. Il est à peu près chimérique de vouloir classer les oiseaux en utiles et en nuisibles à l’agriculture. Celui qui mange cette année toutes vos cerises est aussi celui qui a mangé les larves qui sans cela se développeraient au printemps suivant en redoutables insectes dévastateurs. Il y a là un cycle très complexe de causes et d’effets. Tout se tient dans la nature. Ce n’est jamais impunément que l’on détruit un de ses rouages. Les cultivateurs de la Meuse en feront l’expérience.

NATIONALISME

Il est naturel qu’une nation soit nationaliste, qu’elle se préfère aux autres nations, qu’elle se fasse l’illusion de leur être supérieure en vertus sociales, en intelligence, en manières. C’est pour elle une condition de vie. Cela correspond pour les individus à l’estime de soi et quand il s’agit de toutes petites nations, elles trouvent encore, sans que les plus grandes soient portées à en rire, des motifs de fierté et d’allégresse. Le nationalisme est un sentiment qui ne devrait être individuel que dans la mesure où l’individu se sent solidaire du sentiment national. Malheureusement il n’en est pas ainsi. Il se trouve toujours quelques citoyens pour ériger en vertu un sentiment qui est si naturel qu’il en est invincible, et comme la vertu, principalement la vertu factice, est contagieuse, un parti politique se forme bientôt, qui s’arroge la prétention d’être plus nationaliste que les nationaux vulgaires, d’être pour ainsi dire sur-nationaliste. Cependant, il faut justifier ce titre insolent et c’est alors que commence la surenchère. Chacun s’ingénie. On ne se demande plus si une chose est bonne: elle est étrangère, donc proscrivons-la; si cet ouvrier possède bien son métier, si ce commerçant est honnête et ingénieux: ils sont étrangers, qu’ils s’en aillent. Pour le moment, et nous sommes sans doute au faîte, la croisade se lève contre les pauvres filles qui viennent en France pour être institutrices: elles sont étrangères, elles ne peuvent être que des démons. Il y a quelque temps, c’était aux étudiants étrangers que l’on s’en prenait: plutôt les banquettes vides dans nos facultés que ce flot empoisonné d’étrangers! Cela est fort triste et un peu bête, en un pays si mal peuplé. La France est-elle en train de retourner à l’état d’esprit paysan pour qui tout être non indigène est un intrus et un ennemi? Cette manière de marcher au rebours de la civilisation est affligeante.

ADMINISTRATIONS

Je ne me croyais pas destiné à entrer en relations avec l’administration de la rue Guénégaud. Pourtant cela est arrivé, mais je crois qu’elles resteront lointaines. Elle n’est pas, en effet, très engageante. Que fait-on rue Guénégaud? On y poinçonne les matières d’or et d’argent, on y paie des droits de douane pour lesdites matières. C’est un embêtement particulier auquel j’avais jusqu’ici échappé. Donc voici la lettre que la poste me fit hier parvenir: «A M. (le reste en blanc). Timbre de bureau (absent). J’ai l’honneur de vous informer qu’un objet à votre adresse, originaire de Pékin, qui paraît contenir des matières soumises aux droits de garantie, doit être ouvert par vous-même au bureau de la Garantie, rue Guénégaud, 4, à Paris, le 4 avril, à 10 heures du matin. Vous êtes donc prié de vous rendre au bureau indiqué, au jour et à l’heure fixés.» Dans la suite, on me menace, si je n’obtempère pas, des plus grands malheurs, notamment de voir ledit objet versé au bureau des rebuts «conformément aux dispositions des articles 903 et 937 de l’Instruction générale sur le service des postes». Une note m’avertit que si je me présente, il faut me munir de pièces justificatives, comme diplôme universitaire, contrat de mariage, permis de chasse, etc., mais que je puis me faire représenter par un fondé de pouvoirs justifiant d’une procuration régulière. (Régulière! Ce mot fait frémir.) Or, de quoi s’agit-il? Je le sais à peu près. De quelque sceau ou cachet chinois en bronze, peut-être en argent, d’une valeur légale de trente ou quarante sous. J’irai voir au bureau des rebuts, ne fût-ce que pour me gausser d’une administration imbécile. Notez que l’adresse de la lettre administrative est incorrecte, que mon nom y est estropié, que cela me met dans l’impossibilité ou de justifier de mon identité, ou de faire établir une procuration valable, et cela à moins d’un faux. Les administrations ne peuvent rien faire simplement. Ce sont de grandes voleuses de temps.

STATISTIQUE

La statistique est une sorte d’algèbre. Ne la lit pas qui veut. Il ne suffit pas de bonne volonté. Elle suppose un tas de connaissances qu’elle ne contient point et dont il faut se munir d’avance. La statistique de la mortalité semblait prouver qu’on meurt plus en France que n’importe où et comme d’ailleurs il y a moins de naissances que n’importe où, cela nous donnait un tableau de notre pays assez sombre. Et l’on s’en prit aussitôt au défaut d’hygiène, aux taudis. Il apparaissait que la France n’était qu’un vaste quartier Mouffetard. Pourtant, il y a aussi quelques champs, quelques bois, quelques maisons ensoleillées. Alors quoi? Cela tenait à quelque cause, puisque les statistiques l’affirmaient et que les statistiques ont toujours raison. C’est M. Mirman qui découvrit la clef de l’énigmatique statistique. On meurt davantage en France parce que la France est un pays de vieillards, un pays au contraire où la vie se prolonge souvent à son extrême limite. Mais si longtemps que vive un homme, il finit bien par mourir. On ne meurt davantage en France que parce qu’on n’y élève pas assez d’enfants. C’est comme si la statistique constatait qu’on disparaît plus souvent à soixante-dix ans qu’à sept ans. Cela n’a rien à voir avec la maladie et cela prouve au contraire qu’on meurt en France beaucoup moins de maladie que de vieillesse. Même il paraît que les épidémies y font relativement moins de ravages que les accidents, les violences et les suicides. A moins qu’on ne considère comme une épidémie permanente la tuberculose, ce philoxéra de l’humanité. Est-il vrai qu’on l’a enrayé en Angleterre et par quels moyens? Est-ce qu’on ne confondrait pas avec la vaste Angleterre quelques rues vraiment trop empuanties de l’East End? Et est-ce que dans son ensemble Londres serait devenu moins malsain que Paris? Il faut tenir compte, même dans les statistiques, de la tendance de presque toutes les nations à se prétendre en meilleur point que les autres. Mais la pourriture est universelle.

MYSTÈRES DE LA STATISTIQUE

J’aurais cru à une plaisanterie, pas bonne et très usée, si je n’avais lu cela dans un journal qui passe pour très sérieux et qui, d’ailleurs, cite sa source, le _Bulletin municipal_, organe moins badin encore que lui-même, et si le dit bulletin n’offrait pour garantie la signature du docteur Jacques Bertillon. Mais c’est un fait qu’affirme ce savant homme que les cas de suicide sont beaucoup plus fréquents chez les fruitiers que chez les crémiers, chose d’autant plus extraordinaire que les deux professions sont généralement exercées par le même individu. Il y a là chez le marchand de fromage et de céleri un phénomène de dédoublement de la personnalité encore inexpliqué. Le mystère devient plus profond, si possible, quand des professions aussi éloignées que les musiciens et les ramoneurs sont rapprochées par la statistique dans le chapitre du suicide, lequel fait également beaucoup plus de ravages chez les scieurs de long que chez les menuisiers. Les scieurs de long sont au contraire sur la même page que les libraires et que les cochers. La statistique de M. Bertillon, dont je ne donne ici qu’une faible idée, s’occupe également des maladies et nous révèle que le diabète sévit en particulier sur les membres du clergé, et que les coiffeurs meurent plus jeunes que les libraires. Pourquoi? Tout est mystère dans la statistique. On m’avait apprit dans mon enfance qu’il y avait une herbe qui guérissait les coupures des charpentiers et était sans effet sur les serruriers et autres gens qui ne sont pas charpentiers. Cela ne m’étonnait pas, car j’étais encore dans l’âge de l’heureuse simplicité et d’ailleurs j’avais dans ma bonne une grande confiance.

MUNICIPES