Part 5
Dans une de mes rares sorties, j’ai rencontré l’homme qui exerce la profession qui m’est la plus antipathique: il se promène. Ce m’est d’ailleurs une bien singulière fatalité: moi qui ne sors jamais sans but, j’ai trouvé cet homme, qui n’en a d’autres que la locomotion, dans un tas d’endroits où un motif raisonnable me poussait, souvent même la nécessité. Il n’est pas très riche, il n’a pas de goûts particuliers, il ne sort pas, comme font les femmes, pour voir les magasins, pour éprouver, suivre ou vaincre la tentation. Il ne sort pas non plus pour chercher des aventures: il est atone et apathique et puis, il ne saurait comment s’y prendre, il est timide, maladroit et indifférent. Il ne sort pas davantage pour jouir de la rue, du mouvement, des couleurs, des physionomies ni des allures ni, quand il pousse jusqu’au bois ou jusque vers quelque jardin excentrique, de la grâce des arbres, de leur verdure heureuse ou des changements que leur imposent les saisons. Non, il sort parce qu’il est moins ennuyeux de marcher sous le ciel que sous un plafond, et il marche dans les rues comme il marcherait sur une route: comme il est civilisé, il appelle cela se promener. Ils sont beaucoup de professionnels de la promenade, à Paris. Ne leur demandez pas, le soir, ce qu’ils ont vu dans la journée. Ils n’ont rien vu, parce qu’ils ne savent pas regarder. Regarder demande un effort et une intelligence qu’ils n’ont pas. Puis ce n’est pas leur affaire. Il y a des gens pour cela, comme il y en a pour se promener: ils se promènent. Que font-ils quand il pleut? Ils hantent les passages et les auvents d’où ils regardent pleuvoir. C’est même la seule chose qu’ils regardent, parce qu’elle contrarie leur passion. La pluie est le seul spectacle dont ils se rendent compte et peut-être le seul où ils aient conscience d’eux-mêmes.
LA «MARSEILLAISE»
Je suis bien près de l’approuver, ce maire qui a défendu l’exécution de _la Marseillaise_. Si cet hymne a encore quelque valeur d’entraînement, c’est à condition qu’on n’en abuse pas. Autrement il devient une rengaine et vraiment, on l’a tant prodigué, qu’il donne plutôt l’envie de se réfugier chez soi que de courir à sa suite. _La Marseillaise_ sert à tout, à accompagner les festins officiels, à ouvrir les concours de veaux, à inaugurer les bustes des célébrités départementales et à un tas de choses aussi incomprises et pour laquelle elle n’a pas été faite. Elle y perd toute signification. Comme on entend mentalement les paroles à mesure que va la musique, on se demande ce que veut dire: «Le jour de gloire est arrivé», quand il s’agit de planter un flot de rubans sur l’échine d’un bœuf? «Aux armes, citoyens!» quand il s’agit d’attaquer le veau froid aux cornichons? Cela prête à rire. Mais surtout l’abus de _la Marseillaise_ a fait qu’elle dégage un profond ennui. Sans doute, il faut qu’un hymne national soit connu, mais pour cela il est inutile qu’il soit galvaudé. Pourquoi ne pas accompagner chaque cérémonie d’un air qui lui soit bien adopté? On ne se douterait vraiment pas, à entendre toujours les mêmes sons, que la musique instrumentale se soit si prodigieusement enrichie depuis soixante ans. Il y a dans cet air à tout faire, je ne sais quel aveu blessant de pauvreté.
Que l’on garde donc _la Marseillaise_ pour les cérémonies militaires. Aussi bien ne convient-elle qu’à des soldats. C’est une marche entraînante. Eux seuls peuvent sans ridicule répéter à satiété: «Qu’un sang impur abreuve nos sillons!» _La Marseillaise_ n’a peut-être été belle que lorsqu’elle était défendue. C’est probablement ces temps-là que veut faire revivre le maire de Troyes.
EN VITESSE!
La loi défend aux automobiles de faire plus de trente kilomètres à l’heure sur les routes et plus de vingt dans les agglomérations. Un magistrat, qui eut souvent à juger les chauffeurs en délire, le rappelait l’autre jour aux intéressés et au public, lequel est fortement intéressé, lui aussi, dans la question, car c’est lui qui fournit la chair à pâté. Tout en s’indignant que la loi ne soit pas mieux respectée, ledit magistrat proposait d’en porter le taux à quarante kilomètres. Est-ce bien fait pour calmer le délire des automobilistes? Tout au plus pour les faire rire un instant et converser entre augures sur le ton récréatif. Voyons, monsieur, qu’auriez-vous pensé d’une loi prudente qui, il y a vingt ans, eût enjoint aux voitures de ne pas dépasser deux lieues à l’heure sur les routes et de traverser les villages ou suivre les rues au pas? Vous l’eussiez jugée sévèrement exigeante et destinée à être peu observée, car étant magistrat vous n’ignorez pas toute la psychologie humaine. Mettre entre les mains d’un homme un instrument et lui défendre de s’en servir, ce serait bien hasardeux déjà si les hommes étaient des êtres raisonnables, mais comme ils ne le sont pas, c’est bien plus que hasardeux, c’est proprement insensé. Il est dans la nature de l’homme d’aller jusqu’au bout de son droit, jusqu’au bout de sa force. Monté sur une voiture qui peut faire soixante, quatre-vingts, ou cent kilomètres à l’heure, il la lancera, au moins de temps à autre, à toute vitesse, parce qu’il lui est impossible de résister à un pouvoir dont il ne sent pas immédiatement le danger. Est-ce que votre expérience de l’homme ne vous suggère pas que le seul moyen de réfréner les vitesses folles serait de les rendre impossibles? Mais confiez donc cette idée aux constructeurs: Ils riront, toute le monde rira et tout le monde continuera à se casser la figure. Ainsi le veulent les tendances de l’esprit humain.
REPOS HEBDOMADAIRE
Voilà que les potaches se réclament de la loi du repos hebdomadaire, pour éviter la retenue du dimanche, et je trouve qu’ils ont parfaitement raison, non seulement parce que c’est la loi, mais parce que la retenue est un supplice imbécile et le seul qu’on ne devrait pas avoir même l’idée d’appliquer à un enfant. Pour avoir parlé mal à propos ou pour avoir négligé d’apprendre ses leçons, un enfant n’en a pas moins besoin de se reposer, de jouer, de prendre l’air. Son crime n’est pas de ceux qui réclament la prison et les travaux forcés. Celui qui se plaint fut condamné à passer ses après-midi du dimanche, de deux heures à six heures, à copier on ne sait quoi, mais ce n’est pas là l’important, à rester assis, voilà le point grave, pendant que ses camarades se promenaient, se livraient à un de ces sports qui, pour être imbéciles, n’en sont pas moins salutaires. Vraiment, j’aimerais mieux le système anglais. Oui, les verges: cela vaut beaucoup mieux pour un enfant que la prison. Si l’on ne veut pas en venir là, il faudrait du moins trouver quelque chose de moins néfaste que la retenue, de moins absurde que le pensum. Comme je n’ai pas précisément l’imagination pénitentiaire, ce n’est pas moi qui me chargerai de trouver le châtiment propice aux indisciplinés et aux paresseux. Je crois bien qu’à la place de leurs maîtres, je ne les punirais pas du tout. J’ai vu employer ce système et, si étonnant que cela paraisse, il donnait de bons résultats, du moins pour les paresseux. Un enfant dont on ne s’occupe pas, même que l’on néglige absolument, que l’on feint de ne pas même voir, que l’on considère vraiment comme inexistant, ne tarde pas à être humilié d’un tel traitement et il fait quelques efforts. Il est vrai que cela dépend un peu des caractères. Il y a des paresseux absolus et qui jouissent de leur paresse. Mais les retenues et le pensum ont-ils donc la vertu de faire aimer le travail? Je ne le crois pas.
L’ABOLITIONNISME
L’abolitionnisme est une invention anglo-saxonne, scandinave, un peu allemande aussi peut-être, en tout cas protestante. Mais elle n’en est pas plus mauvaise pour cela. Que veulent abolir les abolitionnistes? Tout simplement la dernière forme de l’esclavage, qui est, sous couleur de réglementer la prostitution, l’assujettissement de la femme à diverses lois qui ne sont faites que pour elles et qui souvent disposent de sa liberté. L’abolitionnisme est spécialement dirigé contre les maisons closes. Dans la France étatiste, ce mouvement n’a encore eu aucun succès. Cependant, épisode assez peu connu, il paraît qu’une commission fut formée à ce sujet par M. Combes. Elle avait même pris contre la réglementation les mesures les plus radicales (le contraire serait bien étonnant), mais la réforme est demeurée purement verbale (c’est assez l’ordinaire). La vérité est que cela n’intéresse personne, ni les uns parce que de telles questions leur répugnent ou leur font peur, ni les autres parce que la garantie de l’État leur semble salutaire, ni enfin les femmes soumises qui trouvent dans les règlements mêmes une certaine sécurité et dans les maisons closes un refuge assuré. Restent les philosophes et les féministes qui, pour des motifs qui ne diffèrent pas essentiellement, voudraient qu’on respectât la liberté des femmes comme on respecte la liberté des hommes en ce qui touche les rapports des deux sexes. Ils considèrent les règlements de police sexuelle comme un anachronisme. Beaucoup de médecins les considèrent également comme une vexation inutile. Il est du moins certain que les prostituées insoumises étant infiniment plus nombreuses que les autres, il n’y a aucune raison valable pour maintenir à l’égard de quelques-unes une réglementation à laquelle la plupart échappent. Un magistrat anglais répondait à un témoin qui se plaignait d’une prostituée: «En Angleterre, il n’y a pas de prostituées. Il n’y a que des Anglaises libres.» Nous sommes loin de concevoir ainsi la dignité humaine et la dignité nationale.
LES FAVORISÉES
Le service intégral de deux ans avait déjà beaucoup favorisé les femmes qui se destinent aux professions libérales et de même aux professions commerciales, qui demandent un long apprentissage technique et des connaissances spéciales. Le service intégral de trois ans va achever de les mettre dans une situation tout à fait privilégiée et il est possible que l’on voie augmenter beaucoup, d’ici quelques années, le nombre des femmes médecins, des femmes avocates, des femmes commis de bureau. Déjà notablement plus précoces que les hommes, les voilà encore pourvues d’une avance de trois ans sur leurs concurrents. Elles feraient mieux d’en profiter au lieu de se plaindre éternellement d’un esclavage chimérique. Elles n’ont qu’à le vouloir pour déloger les hommes d’un tas de positions acquises. Mais il y aura un revers à cette conquête. Les hommes, gagnant de plus en plus difficilement leur vie, se trouveront de moins en moins enclins au mariage, d’où baisse probable de la natalité. On commencera à voir cela dans dix ans. Il faut prévoir aussi une diminution de l’expansion commerciale et beaucoup d’autres diminutions dans tous les domaines, que l’activité un peu incohérente des femmes arrivera difficilement à combler. En tout cas, le moment est unique pour elles et si dans un quart de siècle elles n’ont pas immensément accru leur importance sociale, c’est qu’elles ne sont bonnes à rien et que leurs revendications féministes ne sont qu’un mode des traditionnelles criailleries féminines. Mais, quoi qu’il arrive, il ne faut pas croire que la prolongation du service militaire puisse n’avoir de conséquence que dans l’ordre militaire. Tout se tient dans une société aussi complexe et aussi tassée que la nôtre et ce serait faire preuve d’une bien médiocre capacité politique que de ne pas considérer quelques-uns des retentissements très probables de la nouvelle loi.
RAISONNEMENTS
«La médecine restera dans l’empirisme tant que la monarchie traditionnelle et héréditaire ne sera pas rétablie en France.» Quand j’ai lu le matin une belle phrase, j’ai du plaisir pour toute la journée, car si j’aime à raisonner, j’aime encore plus à entendre déraisonner. C’est pourquoi je goûte assez peu les écrits qui flattent mes opinions ou qui font appel au bon sens (chacun est d’avis que c’est la même chose). Une telle lecture d’ailleurs engendre la paresse de l’esprit. Les élucubrations adverses, au contraire, en éveillant la contradiction, le maintiennent en état de bataille. C’est sain, c’est ravigotant. Mais il ne suffit pas de la contradiction pour allumer de la joie; il faut que cette contradiction prenne un tour bien absurde ou bien obscur, bien péremptoire, bien aphoristique. Je pense que la phrase ci-dessus répond à ces conditions. Je l’ai trouvée dans une citation, dois-je dire, et il est probable que je n’en connaîtrai jamais ni le commencement ni la suite. Mais y a-t-il une suite? Cela m’a l’air de la conclusion d’un long raisonnement. Il doit être beau. J’y rêve. Cependant je ne me chargerais pas de le refaire. S’il s’appuie sur les bases historiques, j’ose dire que ces bases me sont inconnues, mais il y a tant de manières de lire l’histoire! J’ai plutôt vu l’empirisme en médecine coïncider avec l’ancien régime, mais je ne voudrais pas établir une relation de cause à effet entre ces deux états. Peut-être que je suis un esprit timoré, mais cela m’est impossible. De même je ne vois pas bien comment on peut être amené à découvrir qu’une Restauration monarchique s’opposerait au règne de l’empirisme en médecine. Je dédie ce raisonnement, dont je n’ai découvert que la beauté, non le secret, au _Spectateur_, organe philosophique qui s’est fait un jeu de démontrer les mécanismes les plus complexes de la pensée. Voilà de quoi exercer sa perspicacité.
LES FORÊTS
Le Touring-Club va essayer de défendre les forêts contre les vandales. Il faudrait intéresser à leur cause les vandales eux-mêmes, et cela sera difficile. Je pense qu’il ne suffira pas de leur réciter les supplications de Ronsard aux bûcherons de la forêt de Gâtine:
_Écoute, bûcheron, arrête un peu le bras..._
Ce bruit des haches qui faisait couler la sève et saigner le cœur du poète les réjouit au contraire; si d’entières provinces leur appartenaient, ils les tondraient volontiers. Il en sera ainsi fatalement de toute chose belle qui peut se transformer en or. Comment atteindre ces gens-là et comment les attendrir? Le seul moyen est peut-être de faire passer sous le contrôle de l’État les forêts qui subsistent encore. C’est ce qu’on va essayer de faire pour la forêt d’Eu. Mais il serait un peu socialiste de demander qu’on le fasse pour toutes les forêts qui appartiennent à des particuliers. Et puis, cela deviendrait vite un moyen de chantage contre l’État. Payez, où j’y mets la cognée sinon des moyens de ratissage un peu plus perfectionnés! Le sentiment qui fait agir le Touring-Club est donc des plus louables et l’opinion publique lui en sera reconnaissante, même s’il n’arrive pas à toucher l’âme ligneuse des marchands de bois. Il l’essaiera peut-être encore en leur démontrant qu’ils ont intérêt à conserver les arbres qui protègent plus qu’ils ne le croient les pâturages et les labours dont du moins ils ne sauraient contester l’utilité. Mais quel contraste entre ces instituteurs et ces enfants du peuple qui travaillent courageusement à l’œuvre du reboisement des flancs de montagne et des hauts plateaux et ces grands seigneurs qui vendent leurs forêts pour qu’on en fasse des poteaux télégraphiques, des traverses de chemins de fer et du papier! Je sais bien que les forêts sont soumises à un mauvais régime foncier, mais ne pourraient-ils consentir à un léger sacrifice pécuniaire, quand il s’agit d’entretenir des domaines si beaux et si utiles au bien général? Espérons que l’on trouvera des arguments idoines à la dureté de leurs cervelles.
CIRCULATION
Il paraît que M. Hennion a entrepris de résoudre le problème de la circulation dans Paris. C’est peut-être s’avancer un peu. Disons toujours qu’il l’étudie. Cela donne confiance. Mais qu’il ne s’engage à rien. Si c’était la quadrature du cercle? Comment faire à la fois qu’une ville soit populeuse, riche, affairée, avide d’air, de promenades, et que ses rues, la plupart très étroites, soient dénuées d’encombrement? Comment satisfaire à la fois ceux qui vont à pied et ceux qui vont en automobile, ceux qui veulent aller vite et ceux qui veulent être bercés dans une lente voiture. Le plus court serait de s’en prendre aux habitants et de ne leur permettre de ne sortir de chez soi qu’à tour de rôle; mais puisque ce n’est pas possible, le mal n’a guère de remède. On voudrait supprimer les fiacres maraudeurs. Ils sont une gêne, soit. Mais il est bien commode de trouver sous la main la voiture dont on a besoin. Il y a si peu de stations de fiacres à Paris. Il en faudrait quasi à chaque coin de rue; mais cela serait une nouvelle source d’encombrement, d’autant plus que l’administration a soin de les placer presque toujours à contre sens, le long du côté où les voitures n’auraient pas le droit de se tenir, si elles étaient en marche; de sorte que pour quitter son poste, il faut qu’un fiacre viole la loi élémentaire de la circulation et de même pour le regagner, au retour. Mais ce n’est peut-être là qu’un point secondaire. Le grand inconvénient est le peu de largeur de quelques-unes des voies les plus fréquentées. L’avenue des Champs-Élysées, de la Concorde au rond-point, devrait être élargie, et la place respective des voitures à chevaux et des automobiles mieux répartie. J’y étais hier. C’était infernal, et chaque fois que les agents faisaient arrêter la quadruple file, c’était un remous effroyable. Chauffeurs et cochers sont heureusement admirables de sang-froid et de précision. Sans cela Paris serait un bien pire chaos. Il ne faut pas les abrutir par des règlements trop compliqués. Leur liberté d’esprit est notre seule sauvegarde.
FONCTIONNAIRES
Est-ce parce que les traitements sont trop maigres que les candidats se font plus rares aux fameuses «places du gouvernement» si chères à toute la province? Je ne le crois pas. Ce qui éloigne les jeunes gens c’est d’abord la difficulté de certains examens devant lesquels ils se sentent à la fois incapables et paresseux. Puis les examens, à tort ou à raison, ont une très mauvaise réputation. On tient dans le public qu’ils ne sont guère que le masque de la faveur et que les listes de réception sont établies d’avance. Est-ce vrai? Si j’en devais croire mon expérience personnelle, je répondrais presque affirmativement. J’en ai des exemples certains. Mais il serait injuste de généraliser. Enfin, la troisième cause de cette pénurie est la non progression de la natalité d’une part et la progression du nombre des emplois d’autre part. Voilà la vérité. La France ne produit plus assez de jeunes gens. Il y a beaucoup moins crise du fonctionnarisme que crise de la population. Comme il y a moins de jeunes gens, il y a moins de candidats capables d’affronter un examen sérieux. On dit que les grandes administrations privées en ont tant qu’elles veulent. Sans doute, mais plus prudentes que l’État, elles ne réclament d’eux qu’une capacité élémentaire et d’ailleurs suffisante à l’expédition de la besogne qui leur écherra. Elles recrutent facilement leurs employés et pourtant elles les paient beaucoup moins encore que l’État et sans leur donner cette stabilité qu’il leur offre. Non, même avec les appointements actuels, c’est l’État qui aurait la préférence si les examens qu’il impose n’étaient pas décourageants pour la médiocrité des candidats. Mais en abaisser le niveau, ce serait faire un aveu bien humiliant pour la nation.
PANAMA
Les nouvelles de Panama sont mauvaises. Un glissement s’est encore produit le long du canal et il est probable qu’il s’en produira toujours en attendant le tremblement de terre qui ravagera tout, qui défera l’actuel canal et peut-être en creusera un autre un peu plus loin. L’isthme semble en effet destiné à être coupé par les soins mêmes de la nature. Mais l’homme de ce temps est impatient. Il a hâte de mettre en œuvre les magnifiques instruments que lui fournissent la science et l’industrie, et, malgré tous les glissements, toutes les catastrophes prévisibles, on passera prochainement par le canal de Panama et ce ne sera pas une révolution aussi grande que celle qu’a construite l’imagination des hommes. On s’en apercevra peu d’abord, mais surtout on s’y habituera si vite qu’on ne se souviendra plus des temps où un bateau devait faire le détour par le cap Horn. Il fut un moment où pour aller à Buenos Aires, on était obligé de suivre un itinéraire fantastique imposé par la prudence espagnole. Les bateaux d’Europe s’arrêtaient devant l’isthme, on transportait les marchandises à Panama. Là elles reprenaient la mer jusqu’au Pérou, puis s’engageaient dans la longue voie de terre qui mène par de durs chemins vers La Plata. Ces tyrannies absurdes ont engagé les colonies espagnoles à la révolte. Il est vrai que des facilités de communication auraient sans doute eu le même effet. Le canal de Panama en aura un que l’on peut prévoir avec certitude. Il facilitera la main-mise de l’Amérique du Nord sur l’Amérique du Sud qui déjà en dépend économiquement. Toutes les républiques du Pacifique y passeront. Mais cela est-il de nature à beaucoup nous passionner? Réservons nos émois pour des choses moins lointaines.
QUERELLES D’ÉTAT
L’État fabricant et commerçant est un être de raison, mais de bien peu de raison, ou du moins doué d’une sorte de raison mystérieuse, dont l’essence échappe au commun. Ayant fabriqué tabac et cigares, non seulement mauvais commerçant, il se désintéresse de la vente, mais il se fâche contre ceux qui la propagent et l’encouragent. «J’ai, dit-il, des préposés pour cela. Mon tabac et ses succédanés ainsi que mes timbres, mes allumettes et mon papier à vignettes se vendent généralement en des endroits parfumés à l’absinthe, au tord-boyaux et au vin bleu. C’est là et pas ailleurs qu’il faut acquérir mes produits et, les ayant acquis, il faut les consommer soi-même. Qui les revend, avec ou sans bénéfice, est coupable, encore qu’il ne m’ait fait aucun tort et qu’au contraire il ait augmenté la vente desdits produits, dont au reste, je me contrefiche. C’est ainsi.» Oui, c’est ainsi. On peut admirer ou ne pas admirer, mais il faut en tout cas renoncer à comprendre. Et pour montrer qu’il ne plaisantait pas, il a commencé par faire condamner à l’amende un maître d’hôtel, un seul, qui offrait contre rétribution des cigares achetés au bureau de tabac voisin. Il aurait pu, tout aussi bien d’ailleurs, en faire condamner cinq cents, ainsi qu’un nombre illimité de garçons de café, car tous exercent ce petit commerce au grand jour. On se demande quelle tête ferait le client si on refusait de lui servir avec son café le demi-londrès traditionnel et si on lui répondait: «Allez le chercher vous-même.» Peu importe que le prix soit majoré ou non, le bénéfice se retrouve dans le pourboire. Mais n’est-il pas bien comique aussi qu’on occupe des magistrats surchargés de besogne à juger des causes à ce point saugrenues?
P.-S.--Les Finances ont donné de la présente histoire une interprétation différente. Ce ne serait qu’un avis à la fraude et à la contrebande. Il fallait le dire.
LE SYSTÈME MÉTRIQUE!