Part 4
Dans le fatras de nouvelles hétéroclites que certains journaux enregistrent à la manière anglaise, sans choix et sans goût, on pouvait lire, avant-hier, entre un assassinat et un cambriolage extravagant, celle qui relatait la promotion de la défunte petite Bernadette, de Lourdes, au grade de vénérable dans la milice céleste. L’Église a résisté à la canonisation des gamins visionnaires de La Sallette, maintenant à peu près tombés dans l’oubli; la bergère de Lourdes a eu de meilleurs et de plus généreux protecteurs et la voilà sur les autels. Il paraît que Lourdes a moins vieilli, on y fait encore des miracles, que des médecins et des philosophes s’amusent même à contester, ce qui est bien inutile. Le miracle étant absurde semble tout indiqué comme preuve de l’absurde, mais souvent il dépasse le but. Au fond, le genre admis, il ne signifie rien. Le miracle est fort commun. Il n’est pas d’hôpital, de maison de santé, de clinique qui n’ait eu à enregistrer fréquemment des guérisons qu’on appellerait miraculeuses dans un milieu dévôt. On ne connaît pas encore toutes les ressources de la physiologie animale. Je dis animale parce que j’ai observé récemment un véritable miracle sur un chat. Cette bête, donc, passa sous la roue d’une automobile et en sortit absolument aplatie, mais non morte. On croyait que ce n’était qu’une question d’heures: deux jours après, le chat se regonflait, buvait du lait, commençait à remuer. A cette heure, il va bien. Le chat, d’ailleurs, est sujet aux miracles, sa vitalité est prodigieuse. Mais il paraît que les puissances célestes ne s’occupent pas des animaux et qu’il faut leur intervention pour qu’il y ait miracle. Elles n’agissent que sur l’imagination et l’animal n’a pas d’imagination. L’homme en est abondamment pourvu, ce qui lui permet de prendre constamment des vessies pour des lanternes, ce qui est le vrai miracle, le miracle perpétuel. Ouvrière de cette belle œuvre, la petite Bernadette a donc bien mérité son avancement posthume.
CROYANCES
Les Turcs, qui n’ont pas le culte de la mort, font de leurs cimetières des lieux de promenade et d’agrément; les Français, qui l’ont à un haut degré, obtiennent souvent le même résultat. Il est peu d’endroits plus pittoresques et plus plaisants que le cimetière de Bonsecours, près de Rouen, situé sur une colline d’où l’on a la vue la plus magnifique sur la ville et sur la vallée de la Seine. Bonsecours est un lieu de pèlerinage et un lieu de promenade. Il y a une église et un casino; on y chante des cantiques, cependant que le phonographe y étale ses flons-flons; on y consomme force eau bénite et force limonade gazeuse, les deux commerces se prêtent un mutuel appui; mais le grand attrait de Bonsecours, c’est son cimetière, endroit privilégié au sens pieux comme au sens esthétique. Il est immense et l’on se demande tout d’abord par quel miracle tant de gens sont venus mourir dans la petite paroisse de Blosseville-Bonsecours. Le mystère est impénétrable pour ceux qui ne savent pas que c’est un acte de piété de se faire enterrer là: on y vient de Rouen et des environs, on y vient jusque de Paris. C’est, en effet, une croyance que les morts inhumés à Bonsecours n’ont rien à craindre du jugement dernier et qu’ils peuvent compter sur la bienveillance du juge suprême: on ne sort de la terre Bonsecours que pour aller en paradis. Parmi les gens qui ont voulu reposer là se trouve le poète José-Maria de Heredia. J’ai en vain cherché sa tombe, mais je sais qu’elle y est. Cela fut dans le temps annoncé par les journaux. Une telle superstition n’est-elle pas bien curieuse? Je ne sais si elle est ancienne, mais elle est très vivace. Le cimetière grandit d’année en année et on y retient sa place d’avance.
LA TROMPERIE
Je disais hier, au cours d’une conversation, que les hommes sont si bêtes qu’on ne les trompe pas encore assez. C’était à propos des spirites, dont on vient encore d’en surprendre un en flagrant délit de fraude. Le plus curieux, c’est qu’il fut pincé par un de ses partisans, indigné de ce que les guéridons ne se missent pas à courir tout seuls et qu’il fallût pour cela un système d’ailleurs fort ingénieux, de fils invisibles et de mouvements subreptices. C’est, paraît-il, celui-là même qui avait fait voir une matérialisation à M. le professeur Richet, physiologiste éminent! Après cela, on peut tout se permettre et tout promettre. Un physiologiste, un homme qui sait ce que c’est qu’un tissu vivant, croire qu’une jonglerie peut faire naître des corps organisés, des corps qui respirent! Mais non? Newton faisait bien de la théologie et raisonnait là-dessus tout comme un imbécile. Pascal croyait aux amulettes et aux miracles de la Sainte-Epine. Pasteur était enclin à la piété. L’intelligence ne préserve pas d’une certaine crédulité. Comment voudrait-on que le commun des hommes en fût exempt? L’humanité, d’ailleurs, est peut-être mieux ainsi. Si on pouvait rendre les hommes strictement raisonnables, ils se trouveraient probablement doués d’une telle sécheresse qu’ils en deviendraient fatigants, peut-être inaptes à la vie. La vie, en effet, est un acte de confiance, un acte de naïveté et de crédulité. On arrive à chaque âge avec une expérience parfaite. Pour aller plus avant, il faut nécessairement croire qu’on va enfin trouver le bonheur. C’est cela qui rend supportable la conscience d’être. Nietzsche disait que la bêtise est une condition de vie. Après un mouvement d’humeur, il faut s’accommoder de cela. Pascal a dit autrement: Abêtissez-vous. Achetez un chapelet, un guéridon magique ou un moulin à prières. Est-ce que cela vous répugne? Est-ce que vous ne voudriez pas être heureux?
LE MERVEILLEUX
Les dispositions de l’homme à la crédulité, au surnaturel, au merveilleux n’ont pas varié depuis le commencement des siècles et un journaliste, à propos de vulgaires phénomènes d’hystérie, nous confiait l’autre jour, en de moins bons termes que Racine, mais avec autant d’ingénuité: «Quel temps fut jamais plus fertile en miracles?» Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais de miracles que ceux créés par notre ignorance. Percevoir un miracle, il n’y a pas de quoi se vanter. C’est le moment de rougir, voilà tout. Cela prouve qu’on est doué d’une intelligence pareille à celle des enfants ou à celle des sauvages. Quand donc enseignera-t-on dans les écoles la méthode préservatrice de la crédulité? Cela remplacerait avec avantage les notions inutiles et même un peu sottes dont on charge les jeunes esprits. Des journaux populaires, cependant, se font les moniteurs du miracle. L’autre jour on découvre un enfant atteint de la maladie appelée «écriture en miroir», c’est-à-dire qu’il voit et qu’il reproduit les objets renversés. Miracle, n’est-ce pas? Hier c’était une jeune hystérique atteinte de dermographisme. Miracle, miracle! Ah! oui, je veux bien qu’il y ait des miracles, mais ce ne sont pas les choses extraordinaires qui sont miraculeuses, mais celles de tous les jours: le soleil qui se lève, la feuille qui s’ouvre, le grain de blé qui lève et nous-mêmes, qui vivons, qui pensons, qui sentons le chaud et le froid, dont l’émotion constricte le cœur et tout le reste. Rien de plus ordonné, de plus quotidien que le miracle. Nous marchons dans le miracle, nous respirons dans le miracle. Le miracle, c’est l’ordre. La bêtise humaine, si admirablement constante et semblable à elle-même, voilà le miracle. Mais le désordre, je le reconnais, est aussi un miracle. Il y a les planètes et il y a les comètes. Le désordre n’est qu’une apparence.
LE TEMPS QU’IL FAIT
L’autre mardi, étant innocemment sorti pour quelques emplettes, je m’aperçus que la plupart des boutiques étaient fermées et que le sol était couvert de taches bleues. Oui, bleues, en vérité. Ayant compris la signification de cette couleur, qui, çà et là, se teintait de rouge, je m’enfuis vers le Bois de Boulogne, où je m’assis sous les arbres. C’est une chose, je crois, qu’on ne fit jamais, à cette date de l’année, et j’en éprouvai une certaine satisfaction: je participais à un phénomène. Les journaux ont dit que cette température fut pareille en février 1887, mais je n’en ai aucun souvenir. Pour un peu, je me figurerais qu’on ne s’intéressait pas autant, il y a vingt-cinq ans, aux questions de température. Mais ce serait une illusion, bien qu’on vécût plus enfermé qu’aujourd’hui. Les anciens chroniqueurs, qui ne notèrent souvent qu’avec un sens bien vague de la réalité les grands événements de leur époque, ne manquent jamais de renseigner la postérité sur le temps qu’il faisait. A les croire, chacun vécut parmi une succession de phénomènes. C’est un hiver où on coupait le vin à la hache, où l’encre gelait dans les encriers. Ce sont des étés où les arbres spontanément s’enflammaient, où les rivières à sec s’empuantissaient de poissons morts. On sent, en tout cela, la vanité d’un homme qui veut faire croire et qui peut-être croit qu’il a vécu en des temps exceptionnels, marqués par les destins pour de grandes choses qui ne sont pas advenues. Le sentiment des promeneurs qui s’asseyaient sous les arbres à une date de l’année où généralement on ferme avec soin ses fenêtres, est de cet ordre. On jouit d’un privilège. Quoi qu’il arrive, on sera celui qui a été le témoin d’un caprice de la nature, celui qui, plus tard, racontera cela aux enfants incrédules. Et l’on aura, à son tour, l’aspect d’un phénomène.
L’ÉTÉ
L’été, saison heureuse! Cela dépend un peu des points de vue. Je vois, par exemple, des couvreurs qui refont un toit sous mes yeux et qui passent tout le jour sur un échafaudage, au soleil. Est-ce vraiment pour eux la saison heureuse? Mais quelle est la saison heureuse pour les ouvriers de plein air? Peut-être qu’il n’y en a pas. Elle n’est pas spécialement heureuse non plus pour moi qui travaille à l’ombre. Certes, on peut laisser sa fenêtre ouverte, mais cela fait qu’il entre beaucoup de bruit dans la chambre. Belle saison pour les voyages, mais tout le monde ne voyage pas. Il n’y a même qu’un nombre très restreint d’êtres humains qui s’en vont à la mer ou à la montagne ou qui courent les routes. Le mois d’août n’ouvre guère les portes qu’à ceux qui ne sont pas sous le joug d’un labeur. Que de gens ne s’aperçoivent du plein été que par le redoublement de la chaleur! Mais il est convenu que de ceux-là on ne s’occupe pas. Ils ont d’ailleurs d’autres plaisirs et il est probable que pour la plupart d’entre eux, une saison à Trouville serait d’un mortel ennui. Il y a donc tout de même quelques personnes qui jouissent de l’été; il est vrai qu’elles jouissent également de l’hiver et généralement des quatre saisons. Mais c’est par métaphore seulement que l’on dit que le Paris d’été se vide, car il se remplit en même temps. Pour bien montrer que cet exode estival n’est qu’une mode, c’est le moment que choisissent pour y venir beaucoup d’étrangers et d’habitants de la province. Je crois donc que le besoin est surtout de changer d’habitudes une fois l’an. Aussi l’été est le grand moment où les amours finissent, où les amitiés se détendent, et voilà enfin comme je définirais le temps des vacances: la saison de l’oubli.
LE SECRET DES LETTRES
Il paraît qu’il y a une jurisprudence touchant le secret des lettres entre mari et femme. Le mari a le droit de lire et même d’intercepter les lettres que reçoit ou qu’écrit sa femme, mais la femme n’a aucun droit de ce genre. Elle en est réduite à regarder avec mélancolie ou colère les lettres que le mari écrit à sa maîtresse et, pour celles qu’il reçoit, à les chiper en secret ou à forcer le meuble où il les cache. Mais quand elle se livre à ces actes repréhensibles, elle viole le droit conjugal. Quel rapport cette jurisprudence a-t-elle avec les mœurs? Je pense qu’elle n’en a quasi aucun et que les cas de ce genre soumis aux tribunaux furent excessivement rares. Quand, d’ailleurs, un couple en est arrivé là, il ferait mieux de se séparer que de mettre les juges au courant de ses petites affaires. Dans la pratique, ou bien la lecture réciproque des lettres est une habitude, ou bien chacun garde pour soi sa correspondance. Quelle femme bien née voudrait se plier à une telle tyrannie? On fait des choses de bonne volonté auxquelles on résisterait jusqu’à la mort si elles étaient exigées au nom d’un droit, fût-il conjugal. L’honnête homme contemporain a bien le respect de la correspondance, et jusqu’au scrupule, jusqu’à la peur. Mais il arrive que le même honnête homme, quand il se réveille marié, se réveille Othello. Il se sent propriétaire et propriétaire d’une femme, ce qui ne lui cause pas peu de fierté et quelquefois lui brouille les idées. Tout dans cette femme lui appartient; corps et pensée sont à lui. La femme, qui a perdu plusieurs choses dans l’opération, entre autres son nom, a parfaitement conscience de cet état et, devenue possession, en éprouve également de la fierté. C’est à ce moment-là que se prennent les bonnes et les mauvaises habitudes. Si les maris ont acquis le droit de surveiller la correspondance de leur femme, c’est peut-être que les femmes n’ont pas su défendre leur liberté.
LES JEUX
On vient de découvrir que les enfants ne savaient pas jouer comme il faut. Il y a donc maintenant, dans les écoles qui se respectent, une classe de jeu comme il y a une classe d’arithmétique, des cours de _thèque_, comme des cours de géographie. Bien plus, on a fondé une école normale des jeux et il y aura des professeurs agrégés de jeux. Enfin les jeux serviront à quelque chose et, en jouant au cheval-fondu, un enfant sage pourra avoir conscience de ne pas perdre son temps et même de préparer son avenir. En revanche, on verra des cancres du jeu punis pour avoir raté leur composition en saute-mouton ou des paresseux pour avoir négligé les billes, les barres ou la balle. L’école, partout l’école, partout le professeur, le régisseur, le maître des règles, celui qui a le droit de vous donner sur les doigts et de vous faire recommencer le mouvement, sans compter les professeurs d’énergie et les professeurs d’élégance. Ah! comme nous aurions envoyé promener le pion qui nous eût dit: «Ce n’est pas comme cela qu’il faut jouer!» Mais on prépare maintenant des générations dociles et sans initiative, des générations à mot d’ordre, qui ne sauraient bouger sans en avoir reçu la permission des autorités. Heureusement que les maîtres n’ont pas non plus beaucoup d’initiative ni beaucoup d’imagination. Ils enseignent mécaniquement ce qu’ils ont appris mécaniquement. Et je ne parle pas seulement des maîtres dans l’école et dans la classe, je parle des maîtres dans la vie. Nous devenons un peuple si docile qu’ils pourraient manier à leur gré la pâte humaine. Ils ne savent comment s’y prendre. La moindre nouveauté les effare. Pourvu qu’ils enseignent quelque chose, ils sont contents et n’en demandent pas plus. Soyez certain que le professeur de billes est pleinement satisfait de son importance. Il convoite peut-être les palmes, mais c’est tout.
LES ÉCOLES
On vient de découvrir à Paris une école supérieure de navigation qu’on a fondée on ne sait quand pour fournir d’officiers les bateaux de commerce. Mais le commerce n’a jamais voulu entendre parler des produits de cette école. Il n’a pas confiance en cet enseignement théorique; il estime qu’un marin se prépare sur l’eau et que c’est en naviguant qu’on devient navigateur. Alors les diplômés de l’école supérieure de navigation font généralement leur carrière comme comptables ou commis de nouveautés. Aussi pense-t-on à la transporter au Havre, où peut-être servira-t-elle à quelque chose. C’est bien possible, bien que cela ne soit pas certain. La meilleure école, quelle que soit la carrière, sera toujours l’apprentissage. Du temps qu’il n’y avait pas d’écoles, de grandes écoles, il y a très longtemps, il y avait sans doute moins d’hommes de métier pourvus d’une bonne instruction technique moyenne, mais c’était aussi l’époque des audacieux et des innovateurs. De quelle école sortait Du Guesclin et de quelle école sortait Jean-Bart? De quelle école sortirent les architectes de nos cathédrales, que tout l’effort d’un architecte de maintenant serait de copier? A quelle école Rembrandt ou Titien avaient-ils appris leur métier? Destructrice d’art, l’école est peut-être aussi destructrice de science et destructrice d’invention et d’énergie. L’école vient en aide aux esprits paresseux et peut-être qu’elle refrène les esprits actifs. Je ne voudrais pas pousser cette idée à l’extrême, chaque stade de civilisation a ses exigences et ses habitudes, mais enfin avant les écoles des Ponts et Chaussées, on savait construire un pont et on savait faire une route, et on n’a pas attendu l’école de navigation pour savoir naviguer. Il ne faut pas croire que lorsqu’on a organisé une école supérieure, on a créé un centre de progrès. On a créé un centre de conservation, voilà tout.
LE BOURGMESTRE
Les journaux allemands n’avaient pas tout à fait tort de souhaiter une sérieuse enquête sur le cas de ce bourgmestre qui a tout quitté pour venir s’engager dans la Légion étrangère, car son cas est bien singulier et les déclarations du personnage même n’en ont pas entièrement percé le mystère. Il n’y avait pas de doute que son engagement eût été pleinement volontaire, mais quelle était la qualité de cette volonté? Elle semble très saine et très décidée. Cet homme qui est un ancien officier réformé pour accident s’est trouvé, une fois guéri, repris d’un goût si vif pour le métier militaire que le voilà à Saïda, se destinant fiévreusement au caporalat. En attendant le modeste galon, il se déclare très content de son sort. Il ne regrette rien de sa vie passée qui fut pourtant, en un certain sens, brillante, mais qui ne lui aurait, dit-il, apporté que des déboires. En somme, il a l’air d’un esprit faible, qui ne se sent en parfaite sécurité que sous la tutelle d’une discipline. Des fonctions qui lui demandaient une certaine initiative ont toujours dû lui paraître très lourdes et l’on conçoit qu’il soit à l’aise dans une vie où presque tout lui est commandé, où il n’a à s’inquiéter de rien qu’à pourvoir à certaines tendances sentimentales. Obéir et faire librement de la musique, cela comble ce grand enfant. Il a retrouvé à Saïda un compatriote comme lui dans la Légion, un autre qui s’est fait professeur de piano et cela lui suffit comme patrie. Avec cela des idées guerrières, mais sans but déterminé. Il veut se battre, peu lui importe l’adversaire. Ah! comme il fait comprendre, ce bourgmestre, l’âme de ces vieux êtres qui prenaient du service pour le plaisir, n’étaient féroces que par ordre et se trouvaient heureux partout où l’on échangeait des coups et partout où l’on obéissait. Peut-être, en effet, n’est-il pas si exceptionnel qu’on pourrait le croire tout d’abord. Il semblerait même assez représentatif d’une race peu exigeante et qui ne possède que deux ou trois sentiments élémentaires, d’une race amorphe et qui n’acquiert quelque valeur que par la qualité de ses maîtres.
INAUGURATIONS
Nous nous croyons bien libres de préjugés et au fond nous avons conservé presque tous ceux du vieux temps auxquels nous en avons ajouté de nouveaux. Celui de l’inauguration est un des plus tenaces. Il semblerait qu’une chose est finie quand elle est faite et qu’il n’y a plus rien à ajouter à un pont, à une rue, quand on passe librement, qu’ingénieurs et ouvriers ont quitté la place. Erreur. Il reste encore à l’inaugurer. C’est ainsi qu’on vient d’inaugurer le boulevard Raspail où le public passe de bout en bout depuis plusieurs années. Je sais bien, la fête n’est qu’un prétexte à palmes, mais quelle utilité y a-t-il que des messieurs sans élégance viennent en personne faire semblant d’être les premiers à parcourir cette voie déjà banale? Cependant les habitants seraient froissés si on négligeait cette formalité. C’est un usage, bien plus, c’est un rite. Je ne sais plus si van Gennep s’en est occupé dans ses _Rites de passage_, qui concernent surtout la vie humaine et en marquent les étapes, mais l’inauguration est évidemment un acte rituel et qui, dans l’origine, eut pour but de conjurer les puissances naturelles et de leur imposer le respect d’une nouveauté. Ce n’était pas sans doute une petite affaire, dans les temps primitifs, d’établir un pont au-dessus d’une rivière. Il y fallait des cérémonies d’une complication décourageante et d’abord l’assentiment des génies de la rivière troublés dans leur possession. Ensuite l’Église les exorcisa et il n’y a pas longtemps qu’elle est exclue de la cérémonie. En beaucoup de régions on passerait avec répugnance sur un pont qui n’aurait pas reçu le baptême. Et nous y voilà: toute inauguration est un baptême.
LES SEPT MERVEILLES
Il y a quelque temps, un magazine convia les lecteurs américains à énumérer les sept merveilles du monde moderne et un journal vient de reprendre chez nous cette idée. La mode est à l’enthousiasme. Les sept merveilles, c’est une invention grecque dont on ne sait pas bien l’origine, mais qui ne semble pas antérieure aux conquêtes d’Alexandre, ce grand fait qui révolutionna l’antiquité. Un rhéteur du premier ou du second siècle imagina de codifier cette notion et d’en établir le canon. Il fit à ce sujet un traité fort sérieux et depuis ce temps les sept merveilles furent à jamais spécifiées. Plutarque n’aurait pas su les réciter telles que nous les connaissons. Il cite comme une de ces sept merveilles un certain autel d’Apollon à Détos qui était tout entier façonné de cornes assemblées sans lien ni mortier. Cette merveille enfantine a disparu du catalogue définitif et comme il fallait qu’il y en eût sept, ni plus ni moins, on la remplaça par le phare d’Alexandrie qui était au moins une merveille utile. Quelles seront nos sept merveilles? Il est à croire qu’elles seront toutes de ce dernier genre, car nous ne sommes guère aptes à concevoir une merveille qui ne servirait à rien. L’idéalisme des anciens est loin de nous, mais moins qu’il ne l’est de l’esprit américain. Les Américains ont cité en tête des merveilles modernes, le four électrique! Voilà une idée qui ne viendra pas à un citoyen français. Ils ont nommé encore la soudure électrique, qui fait gagner beaucoup d’argent à leurs métallurgistes: c’est un point de vue. Le Français, qui a encore de la rêvasserie dans la cervelle, ne manquera pas de faire une belle place au phonographe! Les merveilles qui enchantaient l’imagination des anciens étaient presque toutes architecturales. Nous n’avons pas cela à craindre, puisqu’il n’y a plus d’architecture.
L’HOMME QUI SORT