Dissociations

Part 3

Chapter 33,668 wordsPublic domain

Je n’ai pas une idée bien distincte de M. Pierpont Morgan, qui vient de mourir, rassasié d’ans et d’or, surtout d’or. Je n’ai pas non plus une idée bien nette des caves de la Banque de France. Mais je me figure mieux une cave remplie d’or qu’une machine à faire de l’or. M. Pierpont Morgan était une machine à faire de l’or, mais cet or, il ne l’a même jamais vu. Il le possédait mais en paroles et en chèques, quoique pourtant en réalité. Les Crésus modernes ne ressemblent guère aux anciens. Ils portent leurs trésors dans leur tête et au bout de leurs doigts. Celui-là était, paraît-il, un vilain bonhomme qui avait le nez rouge et l’œil féroce. Il avait l’air perpétuellement furieux et travaillait continuellement. Pour se faire croire à lui-même qu’il prenait quelque répit, il fit semblant, en ses dernières années, de s’intéresser aux œuvres d’art et pour se faire croire qu’il était bon, à la philanthropie. C’est-à-dire qu’il faisait acheter des objets très cher et qu’il faisait fonder des orphelinats et des hôpitaux, mais pendant cela il continuait de calculer, car chaque mouvement des fibres nerveuses de son cerveau produisait un peu d’or qui s’ajoutait à la masse. Il pensait de l’or, il mangeait de l’or. Il ne pouvait même manger que cela, ayant une maladie d’estomac. Quant aux autres plaisirs, ses principes lui avaient défendu d’y toucher. Mais il jouissait peut-être de l’idée qu’on croyait qu’il pouvait tout. Cependant, il n’eut jamais aucun caprice. A quoi bon avoir des caprices, quand on peut les réaliser immédiatement, sans prendre le temps d’y rêver, M. Pierpont Morgan était trop sérieux pour rêver jamais. Il calculait, ce qui est plus profitable et ne laisse pas de regrets. Nul ne sait quelle était sa fortune, mais lui le savait, quoiqu’il ne tînt aucun registre, peut-être une dizaine de milliards, peut-être plus. N’est-ce pas le plus bel éloge que l’on puisse faire de notre civilisation?

Mlle VILLANY

Je fus hier à une matinée chorégraphique de Mlle Adorée Villany, la danseuse nue, et j’y goûtai de belles sensations d’art. Nous avons mis longtemps à comprendre le charme de la danse, mais il semble que nous y arrivons enfin. Encore quelques années et nous serons presque aussi avancés sur ce point qu’un contemporain de Sésostris ou que les barbares de tous les temps et de tous les pays. Mais ce qui nous avait manqué jusqu’ici, c’étaient des danseuses et nous ne pouvions en avoir, parce que nous avions la manie de les costumer d’une façon ridicule et de les transformer en des espèces de têtons de l’aspect le plus rébarbatif. Il faut louer beaucoup celles qui ont refusé les premières de revêtir ce burlesque uniforme et qui ont permis, d’étape et étape, l’apparition d’une Villany, l’apparition d’une femme selon toute la liberté de son allure et de sa grâce. Elle est obligée de se couvrir un peu, les magistrats ayant jugé que la pure nudité était indécente, ce qui est peut-être le contraire, sa franchise coupant court aux curiosités malapprises. Une femme nue ne danse plus seulement avec ses gestes, mais avec ses muscles, les frissons de son épiderme qui font d’elle comme un vivant miroir de toutes les émotions qui traversent son organisme et viennent aboutir là. C’est tout le corps qui parle et il parle un langage délicat sensible seulement à l’intelligence. L’obligation du voile la prive évidemment dans certaines scènes de ses meilleurs moyens d’expression. Les jeunes filles chrétiennes que l’on faisait danser dans l’arène étaient certainement nues. Comment mimer leur effroi si on impose à la danseuse des voiles importuns? C’est cependant un des meilleurs tableaux de Mlle Villany, avec celui de l’expression de la douleur, qui a été son grand succès. Elle l’explique ainsi sur le programme: «La douleur physique, représentée par le changement des lignes du corps, comme expression artistique.» Et c’est bien cela. C’est pur. Tout est pur dans cette danse, d’ailleurs qu’elle mime la douleur, qu’elle mime la joie. Et pure dans le mouvement, elle est pure dans le repos, parce qu’elle est l’art et parce qu’elle est la beauté.

DIPLOMÉES

Il paraît qu’aux États-Unis les femmes diplômées, les «graduées», comme on dit là-bas, ne trouvent pas à se marier, et cela de moins en moins. Un établissement qui distribue l’instruction supérieure aux jeunes filles depuis plus de quatre-vingts ans, a fait à ce sujet une enquête près de ses anciennes élèves. Un très grand nombre d’entre elles, un bien plus grand nombre que parmi les ordinaires jeunes filles, ont dû rester célibataires, et celles qui se sont mariées ne l’ont fait que très tard et n’ont eu que très peu d’enfants, quand elle en ont eu. A quoi cela tient-il? s’est demandé M. Bertillon. Il n’en sait vraiment rien. Il croit cependant que la science, ou plutôt le savoir a monté à la tête de ces Américaines. Elles ont estimé un peu trop leurs acquisitions intellectuelles, négligé leurs dons naturels, leur féminité. Se jugeant supérieures aux jeunes gens de culture moyenne qui s’offraient à elles, elles ont différé de se marier jusqu’à la dernière extrémité, espérant toujours trouver un compagnon plus digne d’elles et finalement, malgré leurs mérites, ont dû se résigner à demeurer vieilles filles. C’est un peu la situation de nos institutrices de campagne qui, elles non plus, ne se marient guère. Elles dédaignent les paysans qu’elles effraient, le temps passe, il est trop tard. Un homme instruit épousera volontiers une fille sans culture, car c’est une qualité secondaire pour lui. La jeune fille cultivée ne s’abaissera jamais à s’unir à un rustre, eût-il bien des vertus, et ce n’est que bien rarement qu’un ouvrier pourra la tenter. Mais avec raison M. Bertillon se demande si la situation est aussi inquiétante en France qu’en Amérique, et il n’attend la solution que d’une enquête bien faite: comme il n’y en a pas, il ne saurait conclure. Pour moi j’y vois, du moins, les analogies que j’ai indiquées.

TRIBUNAUX

Il paraît que le tribunal de la Seine (il se compose de maintes chambres et sections) travaille avec une ardeur incomparable. Il juge tout ce qui lui tombe sous la main avec une célérité telle qu’on en reste confondu d’étonnement. Dix, vingt, trente mille affaires ne lui font pas peur. Il y en avait malgré tout quatorze mille en souffrance. On va déblayer cela. Et cela marche, la besogne avance. Ah! nous sommes loin du chêne de Saint-Louis! Faut-il dire que je n’ai pas lu sans un certain effroi le compte rendu de ces travaux précipités? Ces juges connaissent vraiment trop bien leur métier. Ils ont un tour de main un peu inquiétant. Précisément un de mes amis a eu l’occasion d’assister, ces jours derniers, à une audience correctionnelle et il m’avouait en être sorti un peu effaré, tellement tombaient drus, sur les pauvres diables, les jours, les mois, les années de prison. Personne n’y comprenait rien et surtout les malheureux dont les actes discutables semblaient justement demander une certaine discussion. Mais pour le juge, et surtout pour le juge pressé, le juge qui déblaie à la pelle le tas de quatorze mille affaires en retard, là où nous voyons des espèces particulières, il n’y a que des catégories. Dix affaires de vol nous paraissent dix affaires bien dissemblables, tant par l’attitude du voleur que par celle du volé, mais pour le juge, il n’y en a qu’une, il n’y a qu’un délit, et c’est le délinquant qui devient une abstraction. Est-ce le juge qui a raison, est-ce nous qui ne savons pas sortir de notre naïveté? Un fait, c’est un fait. Très bien, mais il y a les individus qui donnent au fait leur qualité spéciale. Oh! si l’on voulait entrer dans toutes ces histoires de psychologie, cela n’en finirait pas. Et il faut en finir, puisque cela recommence toujours. L’affaire suivante!

SUICIDE

Un journal demandait l’autre jour pourquoi on ne laissait pas les condamnés à mort se suicider dans leur cellule. Et alors pourquoi ne pas leur donner toutes facilités: cordes solidement attachées avec nœuds coulants, poisons variés et instructions sur la manière de s’en servir. Les armes à feu, cependant, seraient prohibées, pour éviter aux condamnés la tentation de les essayer sur leurs gardiens. Cela aurait de multiples avantages. Économiques, d’abord. La mort reviendrait à quinze ou vingt sous, tandis qu’avec M. Deibler et sa machine compliquée, c’est fort onéreux. Morale, aussi, car je ne compterais pas pour rien l’assurance donnée à tous qu’ils cessent de participer à ce qu’on a appelé le meurtre légal. Aurions-nous les mains plus propres? Un fait, au moins, serait évident, c’est que le bonhomme se serait donné la mort à lui-même; il serait ensuite prudent de ne pas analyser trop soigneusement les conditions du suicide. Mais cela est affaire de subtilité. C’est ainsi que procédaient les Grecs et leurs fils byzantins. Les uns offraient, comme on sait, au condamné, une coupe de ciguë, les autres lui faisaient présent d’un lacet et lui indiquaient poliment comment il devait en user. Quant à nous autres, quels barbares nous sommes demeurés, tout de même, malgré toutes les abjurations de l’histoire! Quoi! Pas même l’électricité. L’électrocution viendra, peut-être, mais jamais le suicide, n’en doutez pas. C’est le geste antichrétien par excellence et le christianisme nous ligote de trop près les idées pour qu’on admette jamais celle-là. Que dirait la vieille Europe si profondément chrétienne? Que diraient les Bulgares qui tuent les Turcs au signe de la croix? «Non, Messieurs, jamais la France ne donnera un tel exemple du mépris des principes. Et puis (baissant la voix), il nous faut du sang.»

COMBATS

Je vis hier, au cinéma bien entendu, le combat de la pieuvre et du homard. Ce sont des ennemis traditionnels. Hier, ce fut la pieuvre qui fut forcée de lâcher prise. Elle se retira noblement, en repliant ses tentacules, pendant que le crustacé faisait claquer ses redoutables pinces. J’aurais aimé voir le vainqueur manger le vaincu, mais cela doit arriver rarement, car la pieuvre est bien coriace et le homard est un peu croustillant. Vraiment je ne sais pas lequel des deux adversaires succombe d’ordinaire, mais je crois bien que c’est le homard, car ce n’est pas lui qui attaque: il se borne à des manœuvres de défense, mauvais augure. On ne peut pas deviner, dans ces duels fantastiques, quelle est la victime prédestinée, mais il y en a presque toujours une, et ce n’est pas toujours celle qui nous semble la mieux armée. On sait que les astéries ou étoiles de mer qui semblent inertes et inoffensives, connaissent parfaitement l’art d’ouvrir une huitre, ce qui est loin d’être facile à un homme inhabile. Elles y parviennent très bien, nourrissent leur estomac, qui absorbe le mollusque, dépeuplent ainsi avec la plus grande rapidité un parc d’huitres. Qui devinerait un semblable mécanisme à voir les deux animaux? Ces scènes sont prises dans de grands aquariums. Dans leur véritable habitat, les homards se tiennent très souvent dans les trous de rochers, où ils vivent en compagnie d’un congre. J’ai assisté à cette pêche sur les côtes de la Manche. Le pêcheur qui a pris une des bêtes insiste et happe très souvent la seconde. Les haines et les sympathies sont également inexplicables. Que fait donc ce congre avec ce homard? On dit que l’un est le commensal de l’autre et qu’ils se rendent de mutuels services. Qu’il se passe donc d’étranges choses au fond de la mer!

LE PROGRÈS

Un philosophe, M. Louis Weber, vient de publier un gros livre sur le progrès ou sur l’idée de progrès. Les conclusions en sont assez peu accentuées, du moins pour moi qui ai beaucoup réfléchi et même écrit sur cette question. On n’a qu’à comparer avec la présente époque une des époques passées, de celles qui sont bien connues, le dix-septième siècle, par exemple, pour constater une grande quantité de progrès matériels et quasi de tout genre, ainsi que quelques progrès sociaux également indéniables, mais cet ensemble d’améliorations constituent-elles ce que certains sociologues et le populaire appellent le Progrès? En d’autres termes, la conscience que nous avons d’avoir généralement progressé en civilisation est-elle justifiée ou n’est-elle qu’une illusion? Si étrange que cela puisse paraître, je crois la question insoluble. Sans doute, presque chaque série de faits, en particulier, est caractérisée par un progrès, mais dans l’ensemble en est-il de même? Il y a la question de fait et la question de sentiment. Un bourgeois du grand siècle avait-il la sensation de participer à une civilisation supérieure comme la peut avoir un bourgeois d’à présent? Son bonheur était-il d’une qualité analogue? Un homme d’aujourd’hui n’en voudrait pas, cela est évident, mais c’est parce qu’on peut comparer le présent au passé. Les lacunes du passé nous donnent une sorte d’effroi; les hommes de l’avenir ressentiront sans doute, à considérer notre époque, une impression pareille. A tous les moments de l’histoire, et même de la préhistoire, l’homme a toujours dû se croire au sommet ou ne rêver que d’améliorations sans rapport avec celles que devait apporter l’avenir. Il faut donc distinguer le fait même du sentiment que nous avons du fait. Comme fait mesurable, le Progrès général est évident. Comme sentiment de la vie, il est resté un problème.

UN APHORISME

M. Jules de Gaultier est aujourd’hui un des philosophes qui comptent. Il est moins célèbre que M. Bergson ou M. Boutroux, mais ni en art ni en philosophie on ne mesure la valeur à la popularité. Ses paroles ont donc de l’importance, surtout lorsqu’elles se résument en de nets aphorismes comme celui-ci, que je trouve dans un article de la _Revue philosophique_: «La philosophie n’est pas une science du bonheur, mais une science du savoir.» Voilà de quoi méditer, voilà de quoi éveiller les contradictions. Cela voudrait dire, en d’autres termes, puisque la philosophie est la recherche de la vérité, que la vérité n’est pas destinée à devenir la trame de notre bonheur. Ainsi expliqué, l’aphorisme paraîtra contestable aux fanatiques de la vérité. Qu’est-ce qu’un bonheur qui se déroulerait en opposition au vrai? Mériterait-il son nom et quelle joie serait compatible avec la conscience de l’erreur? D’autre part, le sentiment de vivre dans la vérité ne doit-il pas conférer une allégresse intime et supérieure? Même si la vérité était horrifique, si elle était conforme à la théorie de Schopenhauer ou à celle de M. de Gaultier lui-même, qui nous présente la vie comme l’illusion suprême, le bonheur serait-il incompatible avec des vérités si âpres? Il est du moins certain que ces philosophies, comme celle de Spinoza, ne se sont pas proposé la recherche directe du bonheur humain, mais cherchant la vérité, elles ont par cela même visé à la crédibilité et promis aux esprits qui peuvent y acquiescer la haute satisfaction de se sentir conformes à l’harmonie même des choses, même si cette vieille harmonie est en réalité une désharmonie. Quoi qu’on dise, le sentiment d’être dans le vrai, d’avoir raison, confère par cela même une sorte de bonheur. Douter de cela, ce serait douter qu’il y ait une vérité, et c’est peut-être au fond ce que signifie l’aphorisme de M. Jules de Gaultier. J’inclinerais assez de ce côté.

RENAISSANCE

J’ai lu, il n’y a pas longtemps, un article de M. Robert d’Humières intitulé _Renaissance catholique_ où j’ai pris autant d’intérêt que cette question peut désormais en fournir pour moi. Mais, comme j’ai trempé, au temps de ma jeunesse dans ladite Renaissance, il ne m’a jamais été possible de m’en désintéresser complètement et il me plaît de voir considérer comme de grands artistes et même de grands penseurs catholiques des écrivains auxquels des œuvres d’un moment n’ont pas toujours été inutiles; j’ai découvert la littérature latine du moyen âge, ou du moins sa valeur esthétique, et j’ai vu en même temps que ce qui fait encore sa beauté, c’est la naïveté de la foi qui y est incluse. Ce n’est pas de la littérature orientée volontairement vers le catholicisme, c’est la littérature d’une époque où l’on vit, où l’on respire, où l’on marche dans une atmosphère de catholicisme, comme de nos jours on marche et on respire dans une atmosphère de positivisme et de scientisme. Contester la vierge Marie au XIIIe siècle est aussi bête et aussi vain que contester la physique au XXe siècle. On était, aux temps que je dis, tout aussi avide de connaissance que de nos jours, mais l’esprit se heurtait à la notion invétérée de son impuissance, en dehors de la foi, qui devait résoudre toutes les questions. Maintenant, et ce que je vais dire est peut-être singulier, ceux même qui ont la foi n’y croient plus. La foi n’est plus l’essence de leur âme. C’est quelque chose qu’ils ont avalé comme un remède et qui n’a que des effets temporaires. Renaissance! Mettons laborieuse imitation. Les renaissances ne sont d’ailleurs que des périodes d’imitation. Cela leur donne toujours quelque chose de pénible.

L’HOMME TERTIAIRE

Une dépêche de Buenos-Ayres annonce que l’on a trouvé dans des couches géologiques de l’époque tertiaire des traces incontestables de l’existence de l’homme à cette époque lointaine. Ce n’est pas la première fois que l’on croit faire semblable découverte; il faut attendre les détails et les discussions, mais on peut dire déjà que théoriquement la nouvelle est fort vraisemblable, les dernières études biologiques de la question ayant suffisamment indiqué que l’homme est un animal très ancien, un des plus anciens parmi les mammifères. Tout le démontre, son ostéologie, c’est-à-dire son squelette à cinq doigts à chaque membre, sa température relativement basse. Quand on considère les grands sauriens de l’époque secondaire qui se tenaient debout appuyés sur leur queue, on est frappé de la parenté de leur attitude avec l’attitude des grands marsupiaux (le kanguroo), avec celle des grands primates, avec celle du groupe humain. Sans doute ce n’est là qu’une vue esthétique, mais on ne la retrouve pas en regardant ceux des mammifères qui passent, dans les vieilles classifications à la Hæckel, pour être les devanciers de l’homme. Darwin, inconsciemment guidé par ses souvenirs bibliques, a fait traditionnellement de l’homme le couronnement de la création, même de la création naturelle, mais le savant de bonne foi et sans préjugés est troublé quand il regarde la main humaine, et ensuite la main batracienne ou la main saurienne. Comment croire que la nature, après avoir produit toute la série des mammifères, a tout d’un coup retrouvé la main qu’elle avait oubliée depuis les primates? Ce serait contraire à toutes ses habitudes logiques. L’homme tertiaire ne me surprend, ni ne m’émeut. Travaillez, creusez la terre, vous en trouverez bien d’autres.

NOMS D’ÉGLISES

La «Protestant Episcopal Church of America» veut être désormais appelée «The Holy Catholic Church of America», c’est-à-dire la «Sainte église catholique américaine». Est-ce pour embêter la vraie Église catholique, celle du pape et de la messe? Est-ce un accès de mégalomanie, ce qui est américain ayant droit tout naturellement à l’universel? Le catholicisme n’est pas plus universel que l’anglicanisme, pourquoi serait-il seul à se parer de ce titre prétentieux? Je ne sais. Les journaux américains polémiquent à ce sujet, qu’ils n’ont pas su me rendre limpide. Cette Église américaine est une dérivation directe de l’Église anglicane telle que réformée par Henri VIII et même elles ne font moralement qu’un même corps. C’est la moins protestante de toutes les confessions protestantes, au point que sous Léon XIII se posa la question de la validité des ordinations anglicanes. Elle se fondrait peut-être dans le catholicisme si celui-ci faisait quelques concessions qui ne seraient qu’un retour à un état ancien de ses dogmes et de sa discipline. Ce serait un grand malheur et si, par hasard, un rapprochement se faisait aussi avec l’Église orthodoxe grecque, le monde se trouverait serré dans un réseau dogmatique extrêmement fort. Je ne dis pas qu’une telle union soit probable, mais seulement qu’elle est possible. Le pape alors disposerait d’un budget énorme et on verrait peut-être une domination ecclésiastique comparable à celle que supporta le moyen âge. Les Américains ne regardent pas si loin. Ils sont choqués de voir mépriser ce nom de protestant qui est cher à la grande majorité d’entre eux. Nous autres, nous n’y verrons qu’une misérable ambition de la vanité cléricale et nous nous garderons de prendre parti. Qu’ils s’appellent comme ils voudront, ils ne nous feront pas moins rire.

EN CHINE

On n’a jamais bien pu savoir quelle était la religion des Chinois. Il est convenu que les lettrés, c’est-à-dire les gens distingués, les mandarins, pratiquent une sorte de religion civile ou philosophique, qui est la vénération de Confucius. Pour le peuple, il est bouddhiste. Les missionnaires, cependant, ont trouvé ce bouddhisme bien impur et ce confucianisme assez trouble. En somme, a dit l’un d’eux, qui avait une assez nette érudition chinoise, ce qui règne en Chine, du haut en bas de la société, c’est une formidable superstition, très compliquée. Et cette vue semble assez juste. Les Chinois, qui n’ont aucunement l’esprit religieux, ont l’esprit superstitieux très développé. Ils ressemblent assez, sous ce rapport, aux anciens Romains, et toute pratique magique leur semble redoutable. Ils ont été longtemps à comprendre qu’il vaut peut-être mieux en tirer parti que de les persécuter; mais ils y sont venus enfin, et voilà qu’ils convient les sectes chrétiennes à prier pour la nouvelle République. Espérons que cette extension de la superstition chinoise sera favorable au présent état de choses. Elle le sera surtout aux missionnaires américains qui pullulent en Chine. Tout va très lentement chez les jaunes, mais il est fort possible qu’ils se laissent peu à peu gagner au protestantisme, comme ils se laissèrent jadis gagner au bouddhisme. Mais, de même que leur bouddhisme, il est probable que leur protestantisme sera toujours nominal, et que c’est la basse et non la haute superstition qui continuera à régner dans les esprits. A ce propos, je voudrais bien savoir si la République se mêle toujours, comme l’empereur, de régir le monde invisible et d’y faire des nominations. Quand un général, même un simple officier, s’était distingué par ses services, par un acte de dévouement, l’empereur, à sa mort, le nommait _génie_ de telle montagne, telle forêt, tel fleuve. Il y avait de l’avancement, des permutations entre génies comme entre militaires. J’espère que cela dure toujours. Mais pourquoi rire? N’avons-nous pas chez nous trois classes de saints, avec avancement possible? Toutes les religions, toutes les superstitions se ressemblent.

DES MIRACLES