Dissociations

Part 2

Chapter 23,883 wordsPublic domain

Je lisais l’autre jour dans un journal une nouvelle signée d’un nom qui n’est pas inconnu, mais dont je n’avais jamais rien lu encore. J’aime à me renseigner, surtout à peu de frais. Je n’aurais certes pas entrepris la lecture d’un roman signé de ce nom-là, mais une nouvelle de cinq ou six minutes! Tout d’abord cela va bien. Ce sont des mœurs anglaises et je n’ai rien à y reprendre. Rien ne me choque. Un tuteur épouse sa pupille et, quoique un peu inquiet de la disproportion des âges, se trouve parfaitement heureux, sa jeune femme ne lui donnant aucune occasion de jalousie. Cependant il y a un neveu, mais en jeune Anglais froid et raisonnable, il ne porte sur sa jeune tante nul regard concupiscent. Jusqu’ici c’est donc assez banal mais bien conforme aux mœurs nationales. Je poursuis et voilà que l’oncle a l’occasion d’entendre à travers une cloison ou un rideau les deux jeunes gens discourir familièrement. Il écoute, s’aperçoit qu’ils se tutoient, comprend tout, et meurt soudain d’une vieille maladie de cœur. Or, étant donné le milieu anglais, le dénouement est purement idéal, les Anglais, quels que soient le degré et la nature de leur intimité, ne se tutoyant jamais, comme tout le monde le sait, excepté l’auteur étourdi de ladite nouvelle. Ce n’est pas un crime d’ignorer cela, sans doute, mais c’en est peut-être un de vouloir peindre des mœurs anglaises, lorsqu’on n’y connaît rien. Et peu à peu cela me fit réfléchir à tous ces romans ou contes historiques ou exotiques, que l’on nous donne à foison et sur lesquels s’appuie la connaissance populaire de l’histoire et des mœurs étrangères. Tout est vrai en psychologie et je veux bien me moquer de la vérité psychologique, mais l’inexactitude m’exaspère. L’ignorance n’est peut-être que de la bêtise cultivée.

LE MENU

Comme c’est la saison des congrès, des hygiénistes réunis à Londres s’avisèrent de s’offrir un banquet, et ce banquet aurait ressemblé à tous les autres, s’il n’avait comporté un menu qui donnait une notice alimentaire sur chacun des mets. Celui-ci, disait la notice, et bien entendu en jargon scientifique, est lourd et celui-ci léger. Celui-ci favorise la salivation, donc il inaugure favorablement un repas, et celui-là a une vigoureuse influence sur la production du suc gastrique: rien donc ne saurait le clore plus raisonnablement. On croirait donc que ces docteurs en digestion ont apporté, outre de notables changements dans la composition de leur menu scientifique, quelques modifications dans l’ordre adopté par le commun des mortels et celui des cuisiniers en particulier. Nullement. Il s’est trouvé, comme par hasard, que le menu scientifique coïncidait assez bien avec le menu vulgaire, quoique assez distingué, qu’aurait pu commander un ignorant. Alors qu’est-ce donc que l’hygiène alimentaire, si l’explication des vieilles coutumes constitue toute sa science?

Voyez cette notice sur la langouste: «Crustacé contenant 18 % de protéine. Un peu lourd. Opportun de le servir avec une mayonnaise qui favorise le processus de la digestion». Et cette justification du sorbet: «Sorbet au Champagne. Intermède estimable. Éclaircit le palais, ouvre le pylore, vide l’estomac, suspend la sécrétion gastrique et repose les glandes». Il me semble qu’on n’avait pas attendu ce banquet hygiéniste pour manger les crustacés avec de la mayonnaise ou pour couper un repas un peu abondant par un sorbet. Les paysans normands le remplacent par un verre d’eau-de-vie de cidre et s’en trouvent bien. Reste aux hygiénistes à justifier cette coutume, sans laquelle il n’est pas de bon repas de noce, au pays des herbages. Je suis sûr qu’ils en sont très capables.

LES BOSSUS

Un médecin américain vient d’inventer une pommade à redresser les bossus. Son invention a été généralement bien accueillie. Ajoutons qu’il s’agit plutôt des déviés que des gens pourvus d’une proéminence entre les deux épaules, et que la pommade en question s’applique au moyen d’un appareil plâtré, après que l’on a préalablement soumis les patients à la torture du redressement mécanique sur une table analogue à celle dont on se sert pour courber le bois. Dirais-je que cela ne m’inspire aucune confiance et aussi que cela n’est pas très nouveau. Il y a longtemps que les orthopédistes se sont adonnés à la méthode de redressement des épines dorsales et je ne sais pas du tout s’ils y ont réussi, mais on le croirait assez, à voir la prospérité de leurs établissements. Quant aux bossus véridiques, ceux qui ont une bosse et beaucoup d’esprit dedans, il faut bien espérer qu’on n’inventera jamais rien qui fera rentrer leur bosse et leur esprit avec. Ils ne sont d’ailleurs nullement malheureux. Ceux que j’ai connus m’ont toujours paru de bonne humeur. Ils sont d’ailleurs fort recherchés des femmes à cause de la croyance qui les veut pourvus de vertus secrètes. Le bossu ne se marie pas moins facilement qu’un autre et nombre d’observateurs ont remarqué qu’il était généralement homme à bonnes fortunes. C’est peut-être que ce qui charme d’abord les femmes c’est la jovialité, et le bossu est presque toujours jovial. Il est souvent doué d’un visage doux et d’une grande facilité de parole. Or, c’est avec le visage et avec la parole que l’on capte d’abord les sympathies. Dans les campagnes, les bossus sont généralement tailleurs ambulants, passent toutes les journées avec les ménagères, ont tout le temps de faire valoir près d’elles, leur esprit, je ne dirai pas leurs grâces. Ils n’en ont guère, mais les femmes, pour ce qu’elles sont la grâce, y sont peu sensibles. Je souhaite aux bossus d’échapper à la chirurgie.

LE PETIT VERRE

Je suis fâché que cette centenaire, une centenaire de cent dix ans, une surcentenaire, prenne régulièrement à jeun, et peut-être depuis des temps immémoriaux, un petit verre d’eau-de-vie. Ce sont de ces renseignements que les hygiénistes aimeraient autant ne pas voir dans les journaux, car cela ne peut servir qu’à pervertir les consciences, affaiblir, sinon détruire, la foi hygiéniste, incliner les hommes aux plus graves manquements. Un centenaire ne devrait jamais être présenté que sous les apparences de la sobriété la plus stricte. Il est même parfait qu’il n’ait jamais bu que de l’eau, ce qui prouve la vertu conservatrice de cet élément. Loin de moi l’idée de bafouer les commandements de la Ligue anti-alcoolique. Bien plus, je veux feindre d’y croire aveuglément. Cela me coûte d’autant moins que j’ai un goût des plus modérés pour l’alcool, mais, n’étant pas fanatique, je me vois obligé d’accepter les faits tels qu’ils se présentent à mon esprit. Même si l’histoire de cette centenaire était fabuleuse, j’en pourrais conter quelques autres, non de centenaires, peut-être, mais de vieillards très avancés en âge, qui ne se départirent jamais de telles habitudes, et s’en trouvent fort bien. Mais je ne les donnerai pas non plus comme des exemples à suivre. Il faut se méfier, en ces matières, et en d’autres, des exemples à suivre. Ce qui convient à l’un est funeste à l’autre. Il s’agit de soi et non pas du voisin. Il n’y a pas de règle de régime applicable à tous les hommes, et ce qui n’a pas été néfaste à la centenaire de Marseille le pourrait bien être pour vous qui me lisez.

LE COURANT D’AIR

On peut diviser l’humanité de bien des manières, selon les qualités, selon les défauts les plus répandus. Au point de vue du courant d’air, elle se répartit en deux classes bien distinctes, ceux qui le supportent et même s’y délectent, ceux qui ne le supportent pas et pour lesquels même il peut être dangereux. Or, ces deux classes d’être humains se rencontrent en nombre à peu près égal dans les autobus et dans les tramways: d’où conflit entre ceux qui ne peuvent respirer que les vitres baissées et ceux qui les redoutent et n’y voient que des portes ouvertes aux rhumes, maux de gorge et bronchites. L’ancien système des voitures à impériales (éternellement et vainement regrettées) résolvait à peu près la question. Les gens qui avaient besoin d’air pouvaient toujours monter en haut, et les gens qui s’en passent très bien pouvaient généralement se confiner dans leur boîte. Maintenant, il n’est plus de remède et il faut ou supporter le courant d’air ou prendre une voiture. Il y a une grande différence, d’ailleurs, entre le courant d’air et l’air libre. Qui souffre d’une fenêtre ouverte supporte fort bien la voiture découverte, même par un temps frais et même froid. La solution du conflit serait peut-être dans les autobus d’été entièrement découverts et les autobus d’hiver, temps où personne n’a envie de baisser les vitres, mais l’impériale réunissait les deux systèmes. Ceux qui l’ont abolie ne connaissaient peut-être pas très bien la sensibilité de certains systèmes respiratoires. A la prochaine adjudication, quand tous ces êtres trop délicats seront trépassés, on rétablira les impériales et cela paraîtra une découverte merveilleuse.

LE POISON DE L’OR

Cette vieille femme pouvait coucher littéralement sur l’or, litière qui n’est moelleuse que par métaphore. Elle avait chez elle vingt mille pièces d’or de vingt francs. Je ne me rends pas compte de la masse. Il n’y en a de pareille que dans les coffres de ceux qui font le commerce de l’or. Cette somme, qui n’est pas énorme en papier, est énorme en monnaie. Rien qu’à l’énoncer on donne l’idée d’une vielle femme destinée à l’assassinat, mais par miracle elle y échappa, s’étant d’elle-même vouée au suicide, disent les magistrats. Le populaire cependant n’est pas de cet avis: «On ne se suicide pas, dit-il, quand on possède chez soi vingt mille pièces d’or, quand on peut prendre des bains d’or, coucher sur l’or et dans l’or, respirer l’or, vivre l’or.» Il eût compris le suicide avec une fortune en papier, une fortune sans attrait, sans magnétisme, mais il ne peut admettre que l’on renonce volontairement à la présence réelle de l’or, à la fascination de l’or. Une litière d’or, comme les vaches ont une litière de paille et de fougère, est-ce que cela ne doit pas donner des jouissances telles que la vie, c’est le cas de le dire, en devient tout à fait précieuse? Mais si l’or, par hasard, lui avait monté à la tête, si les vapeurs de l’or l’avaient empoisonnée, lui avaient troublé la raison? Ce n’est pas le premier avaricieux que l’on a trouvé mort exténué sur le tas de ses écus, et vraiment l’idée que l’on possède tant d’or, mais que l’on se sent incapable de mettre en usage une seule des possibilités qu’il contient, est bien faite pour vous mettre la cervelle à l’envers! Oui, oui, qu’on y réfléchisse bien: l’or est peut-être un poison!

UN ASSASSINAT

L’autre soir, sur le boulevard Saint-Germain, vers huit heures, un camelot criait la deuxième édition d’un grand journal du soir, en ajoutant: «L’assassinat de M. Jaurès! Tous les détails!» Et les sous s’échangeaient fiévreusement contre la feuille si bien informée. Mais la joie des badauds, s’apprêtant à savourer une nouvelle sensationnelle, était brève. L’un d’eux même, à peine eut-il jeté les yeux sur le journal, voulait le rendre, mais il le faisait si timidement que la confiance des autres n’en était pas ébranlée. Quelques-uns, avant d’avoir découvert l’entrefilet émouvant, esquissaient déjà un commentaire philosophique sans bienveillance, puis pliaient la feuille, afin de la lire en famille: «Tu ne sais pas? Devine qui on a assassiné?» Ils se représentaient déjà la tête ahurie de leur moitié, sur la bonne surprise de laquelle ils comptaient pour se faire pardonner leur rentrée tardive. Je n’avais eu qu’un quart de seconde d’hésitation, le journal en question assassinant moralement M. Jaurès tous les jours; doutant, je me repentis de ne pas l’avoir acheté pour voir qu’elle était la manchette qui avait suggéré le bon tour du camelot. Ces surprises sont assez rares, maintenant que les camelots n’ont plus le droit de crier autre chose que le titre de la feuille. Autrefois, quand ils avaient pleine liberté d’appréciation, la rue était assez gaie à partir de cinq heures du soir. Elle le redevient parfois, quand les crieurs ont bu un coup de trop, ce qui était, il me semble bien, le cas, ce jour que l’un d’eux assassinait M. Jaurès. Telle est la supériorité de la fausse nouvelle sur la vraie, qu’elle donne des émotions sans dommage pour personne.

TÉMOIGNAGES

Il ne semble pas que les magistrats français soient perfectibles. C’est peut-être qu’ils sont emprisonnés dans un code trop rigide, mais ils retombent toujours dans les mêmes préjugés. Il semble que tout ce qu’on a écrit depuis dix ans sur la fragilité des témoignages n’ait fait aucune impression sur eux, que les philosophes cherchaient pourtant particulièrement à instruire, puisque s’il est un lieu où le témoignage ait une valeur, et parfois une valeur effroyable, c’est l’enceinte même du tribunal. Je n’ai nulle sympathie pour aucun des individus de la «bande tragique», et je crois bien que Dieudonné a d’autres méfaits sur la conscience que l’attentat de la rue Ordener, mais c’est pour celui-là qu’on l’a condamné, et une seule personne l’a bien reconnu, reconnu avec véhémence, c’est la victime même, c’est-à-dire le seul être à qui il était bien permis d’avoir perdu, en un tel moment, tout son sang-froid. D’autres témoins, et qui avaient plus de raison pour le conserver, décrivent un tout autre agresseur. Il n’est pas certain que ces derniers ne se trompent pas, mais il n’est pas certain que la victime ne se trompe pas non plus. On peut en croire une empreinte, un signe matériel, mais un témoignage, il n’y a rien de plus douteux. Il est même possible que, dans l’avenir, on n’attache plus au témoignage humain une grande importance. Goncourt disait déjà qu’il n’y a pas une personne sur cent capable de répondre à cette question: «Quelle est la couleur du papier de votre chambre à coucher?» C’était peut-être la première chose à demander à la victime. On aurait jugé par là, s’il ne s’était pas trompé, de ses qualités d’observateur. Encore est-il que dans le moment où l’on aperçoit un revolver braqué sur soi, on est excusable et de fermer les yeux et de se cacher la figure sous son bras. Il y a beaucoup de chances pour que l’on ait mal distingué un visage. Que de fois j’ai pris mon propre esprit en flagrant délit d’erreur en matière de témoignage! On se dit: «Est-ce possible? J’aurais bien cru. Pourtant...» Mais le fait est là qui vous démontre votre fragilité.

VOLEURS ET VOLÉS

Les honnêtes gens ne pensent jamais aux voleurs, mais les voleurs pensent sans cesse aux honnêtes gens: de là leur supériorité pratique. Sans doute, il est bien embêtant de toujours se méfier de ses voisins, mais il est bien plus embêtant encore de se trouver privé de son portefeuille ou même de sa montre. Je crois que ceux qui veillent à la sécurité des personnes et de leurs biens seront de mon avis: les volés sont presque toujours des gens imprudents. Tels, ces voyageurs, qui sont généralement des voyageuses, marquant leur place avec un élégant sac de voyage contenant leurs bijoux, et allant ensuite faire un tour sur le quai ou au buffet. Le voleur est partout, voilà ce qu’on devrait se dire. Plus sûrement que vous il a l’œil sur votre valise et plus elle est élégante, plus elle l’intéresse. Le voleur n’est pas un homme sanguinaire, ni même un homme querelleur ni qui cherche les contestations; au contraire, il veut passer inaperçu et souvent il y réussit. Je parle du voleur de trains de luxe, puisque ces remarques ont été suggérées par une petite aventure récente dont ont parlé les journaux. Comme la volée était une actrice, elle a trouvé des confidents de son malheur, qui est arrivé comme je le dis, parce qu’elle ne se croyait entourée que d’honnêtes gens comme elle. Autre catégorie de gens pour lesquels je n’ai pas non plus une très grande pitié, ce sont ceux qui partent en voyage laissant une villa isolée sous la surveillance de la seule providence. Ils sont fort étonnés de trouver en rentrant les tiroirs vides, et moi je le suis que toutes les villas, laissées dans ces conditions, n’aient pas le même sort. Soyez sûrs que les cambrioleurs enrichis prennent quelques précautions contre leurs pareils, et que les dévaliseurs de trains de luxe ne laissent pas traîner leurs valises dans les couloirs.

L’INDOCILE

C’est ce bandit Lacombe, qui se montra rebelle aux discours persuasifs de son avocat, aux obligations du directeur de la prison. On n’a rapporté que l’esprit de ces dialogues, non la lettre, mais qu’ils devaient être comiques! Quel texte pour une lugubre farce à mettre au Grand-Guignol. Cela devait ressembler quelque peu au légendaire «Guillotiné par persuation» d’Eugène Chavette: «Restez donc avec nous, mon ami, nous vous ferons un gentil procès, après quoi on vous coupera le cou fort proprement. Tout le monde sera content, vous tout le premier. N’y a-t-il pas de la satisfaction à payer ses dettes. Vous devez votre tête à la société. Allons, un bon mouvement.--J’ai de la méfiance», répondait Lacombe. Mais tandis qu’Adhémar, le bandit de Chavette, se laisse persuader, celui de la Santé n’a rien voulu savoir et il accomplit sa volonté, qui était de mourir librement. Vraiment, il a eu le beau rôle, au milieu de tous ces geôliers effarés. Dernier scandale: quand il est tombé, écrasé et le crâne ouvert, les autres prisonniers ont applaudi et poussé des cris d’admiration. Voilà-t-il pas des prisons bien tenues! Si le bandit avait prêté quelque peu à la sympathie, l’admiration aurait gagné la foule et peut-être la presse. Mais, en dehors de toute admiration (ce sentiment ne doit pas être prodigué), on ne peut s’empêcher de trouver quelque caractère à cet acte froidement exécuté. Ce Lacombe ne fut évidemment pas le vulgaire chourineur. Faisant peu de cas de la vie des autres, il ne tenait pas beaucoup à la sienne et il l’a bien prouvé. De tels êtres sont redoutables. On ne peut pas entièrement les mépriser. Ils sont capables de mettre je ne sais quel romantisme de mélodrame dans leurs conceptions les plus perverses. Le voilà devenu un héros, et assez justement, pour tout un monde équivoque. Triste résultat.

LE COLLIER

On joue ou on a joué au cinéma une histoire qui a quelques analogies avec celle du collier de perles. Un négociant envoie son commis chercher un collier ou tel joyau chez un correspondant qui le tient à sa disposition. Le voyage comporte voitures, trains, bateaux, et le commis se sent très surveillé par une bande de gens suspects. Mais il a eu recours à une ruse hardie et singulière: il a placé le collier au fond de sa blague à tabac qu’il manipule avec désinvolture, et c’est de là qu’il extrait à son arrivée le joyau convoité. Cela rappelle un peu, comme donnée fondamentale, la lettre volée de Poë: traiter l’objet précieux comme s’il était sans importance. Il y a en Europe (il y en a ailleurs) un pays dont la probité postale est médiocre. On considère qu’une lettre recommandée y est en danger. Cette manière d’attirer l’attention l’attire vraiment trop; on préfère risquer le tout pour le tout, et je me souviens qu’un touriste, ayant à s’y faire envoyer de l’argent, demanda qu’on glissât les billets de banque dans une simple enveloppe comme lettre ordinaire. «Comme cela, dit-il, cela m’arrivera peut-être!» Cela arriva. La manutention d’un collier de perles de plusieurs millions est plus délicate. Je n’en connais pas les dernières nouvelles, mais je ne crois pas que le négociant en question ait choisi le moyen le plus sûr. Le commencement de l’histoire l’a bien prouvé, et à moins qu’elle ne recèle d’étranges surprises, elle prendra place dans les vols célèbres, de ceux qui «honorent» le plus un voleur. Mais que l’on puisse charger la poste, moyennant cent sous, d’une commission de trois millions, voilà qui me semblera toujours singulier. Il y a trop grande disproportion entre le salaire et la valeur du service demandé. Alors, comment faire? Je n’ai jamais, je l’avoue, interrogé mon imagination à ce sujet. Elle ne me répondrait peut-être que des bêtises, d’ailleurs. C’est assez probable.

LA HOUILLE

Il y a une vingtaine d’années, on avait des inquiétudes sur l’avenir des gisements de charbon de terre. Des pessimistes affirmaient même qu’ils seraient épuisés dans moins d’un siècle, peut-être, et on se demandait déjà par quelle force remplacer cette force mourante. Certes, nous ne serions pas pris au dépourvu, la houille blanche se substituerait à la houille noire, voilà tout, mais que de troubles mécaniques en perspective, que de luttes et quel imprévisible déplacement des centres industriels! Aujourd’hui nous sommes à peu près rassurés. Le congrès géologique de Toronto vient d’évaluer à sept ou huit cents ans la durée des réserves de houille du monde entier: nous avons le temps de nous retourner. Pourtant, huit cents ans sont bientôt passés. Il y a huit cents ans, c’était l’âge des cathédrales, qui n’est pas très loin, en somme. Huit cents ans, c’est quelques générations, et quelques générations encore suffiront donc à changer la face de la terre. Avant cela même, on parlera des mines de houille comme de choses d’un autre âge et on plaindra les hommes qui étaient obligés d’avoir recours à des moyens si barbares, si lourds, pour créer de la force. Il y a longtemps sans doute que l’électricité atmosphérique sera le moteur universel et dans des conditions dont nous ne pouvons avoir aucune idée et sur lesquelles il vaut mieux ne pas exercer son imagination. Cependant, l’homme sera toujours pareil à lui-même, pourvu du même corps, de la même âme, des mêmes passions, des mêmes désirs, du même ennui. Remontez à huit cents ans en arrière et même à huit fois huit cents ans, vous le voyez occupé des mêmes problèmes et des mêmes futilités, et il en sera de même jusqu’à la consommation des siècles. Amen.

LA BARBE

Ce n’est pas de l’argot. Je n’ai pas mis de point d’exclamation. Il ne s’agit que de la manière dont les hommes portent les poils de leur visage. Donc, je regardais, hier, dans une revue américaine, les portraits des nouveaux membres de la municipalité de New York et je constatais à mon grand étonnement que les deux tiers de ces Américains éminents portent la moustache. Comment donc se fait-il que les faces glabres passent à Paris pour spécialement américaines? Devant un visage rasé de type anglo-saxon, on n’hésite pas, on dit: c’est un Américain! et c’est presque toujours vrai. Est-ce qu’ils ne se raseraient que pour l’Europe? Je crois que la mode des faces glabres, pour être un peu plus ancienne en Amérique qu’en Europe, ne l’est pas beaucoup plus et que là-bas, comme en deçà des mers, elle est de date récente. Les faces glabres sont presque toutes plus jeunes que les faces à moustaches. Les deux types doivent donc coexister. Rien ne dit sa date comme la manière de porter ou de ne pas porter la barbe. Il est à peine besoin d’écrire sous un portrait du passé des années précises. Barbe en pointe, barbe à double pointe, moustaches relevées ou tombantes, moustaches épaisses ou grêles, favoris, fer à cheval, barbiche, toutes ces manières signalent leur époque. On ne se représente pas Voltaire avec la moustache de Richelieu, ni Ronsard avec la figure rasée. Voit-on Socrate avec des favoris ou Cicéron avec la coupe à l’autrichienne? Ces jeux de la barbe sont en principe des modes barbares. Elles frappèrent beaucoup les vieux Romains, lors des invasions. Sidoine Apollinaire n’en revient pas. Les Anciens ne connurent jamais que deux manières de porter la barbe: ou entière ou tout à fait rasée. Le dix-huitième siècle considérait la barbe comme une «ordure» et la traitait en conséquence. Mais chez nous, en cela comme en bien d’autres choses, c’est l’anarchie.

LE MILLIARDAIRE