Discours sur la nécessité et les moyens de détruire l'esclavage dans les colonies Lu à la séance publique de l'Académie royale des sciences, belles lettres et arts de Bordeaux, le 26 Août 1788

Part 2

Chapter 23,506 wordsPublic domain

Je propose d'abord d'assurer en propriété à chaque esclave ce qu'il pourra gagner au delà du travail modéré auquel il peut être assujetti. La loi relative à la mesure du travail imposé, doit varier suivant le genre de culture et la situation des établissements; mais par-tout les règlements devront assurer à un esclave actif et laborieux les moyens de gagner, dans l'espace de six ou sept ans au plus, une somme égale aux trois quarts de sa valeur. Cette somme, fixée par la loi, ne doit pas être arbitraire. En payant cette somme à son maître, l'esclave deviendroit _serf de glèbe_[19], c'est-à-dire, qu'il seroit attaché à une partie du terrein ou des travaux de l'habitation, et le produit de sa culture seroit partagé entre son maître et lui[20]. Les Nègres ouvriers auroient, en entrant dans la classe des _serfs de glèbe_, un salaire également fixé par la loi. Chaque esclave, en obtenant ce premier degré d'affranchissement, auroit le droit d'assurer le même avantage à sa femme, en payant une somme d'autant moins forte qu'elle auroit un plus grand nombre d'enfants. Les enfants ne naîtroient _serfs de glèbe_, qu'autant que leurs mères seroient déjà dans cette classe. Le _pécule_ ou le gain assuré par la loi suivroit l'esclave, et appartiendroit à sa femme ou à ses enfants, après lui; celui de la femme appartiendroit également ou au mari, ou aux enfants. S'ils n'avoient pas d'héritiers naturels, les esclaves pourroient disposer de leurs gains à leur volonté; et s'ils n'en disposoient pas, leur pécule appartiendroit aux fonds de charités établis dans la colonie. Les successions des _serfs de glèbe_ pourroient être soumises à la même loi. Tout affranchissement qui ne seroit pas le prix du travail ou d'une grande vertu, seroit proscrit. C'est ainsi qu'on formeroit cette population avilie à l'amour du travail et au respect des moeurs. Le _serf de glèbe_ ne pourroit ensuite s'affranchir des obligations que lui imposeroit la loi, qu'en remplissant celles qu'elle prescriroit pour le conduire à une liberté entière. Ces conditions seroient ou l'achat de la terre, s'il convenoit au propriétaire de l'aliéner, ou des redevances, ou le paiement d'une somme suffisante pour que le propriétaire pût faire cultiver lui-même la portion de terre que le _serf_ abandonneroit. Les _serfs_ ouvriers s'affranchiroient, en payant une somme égale à la valeur représentative du travail que la loi leur imposeroit. C'est ainsi que cette loi, en rétablissant les droits les plus sacrés, porteroit le travail et la culture au plus haut point d'activité: elle serviroit à la fois l'intérêt public et l'intérêt particulier[21]. Cette division de terrein accroîtroit rapidement les produits. C'est dans les atteliers des propriétaires que seroient manufacturées les denrées qui demandent des préparations, et que se feroient ensuite les partages. La régie de ces établissements deviendroit plus simple et plus économique: la valeur du fonds augmenteroit avec la liberté.

Je me borne à tracer les idées élémentaires d'un plan dont les détails ne peuvent être déterminés que dans les colonies mêmes. _La servitude de glèbe est odieuse_, lorsque la loi n'assure pas des moyens successifs pour s'en affranchir. J'en ai dit assez pour qu'on ne confonde pas les règlements que je propose, avec les coutumes barbares que la tyrannie des seigneurs avoit introduites dans quelques-unes de nos provinces, et qui subsistent encore dans quelques états. Le servage que j'indique est le premier pas vers la liberté. Le travail affranchira peu à peu de ce reste de servitude. Les principes que j'ai développés suffisent pour tracer la marche qu'il faut suivre. Celle de la justice n'est jamais incertaine, et c'est en oubliant nos droits qu'on a rendu nos institutions si obscures et si contradictoires. On l'a dit, la vérité n'a qu'une route, et celles de l'erreur sont sans nombre.

L'affranchissement que j'ai proposé n'auroit aucun des inconvénients que peuvent craindre les défenseurs de l'esclavage. Lorsque j'ai porté ma pensée sur ce grand objet de police publique, j'ai redouté l'opinion et l'intérêt particulier. J'ai recueilli les objections qu'on opposoit à l'affranchissement des esclaves[22]. J'ai vu qu'elles supposoient toutes une révolution subite, également dangereuse pour les maîtres et pour les esclaves. Ceux qui défendent le système actuel, n'imaginent que des affranchis livrés à la paresse et aux voluptés, sans activité et sans énergie pour les travaux utiles. Cette classe dangereuse est née de la corruption de nos moeurs. Je crois avoir tracé un autre ordre de choses et une marche plus prudente et plus sûre. Sa lenteur préviendroit tous les dangers. La révolution s'opèreroit insensiblement, sans effort et sans trouble. La liberté que je présente, auroit pour base le travail et les moeurs. Les propriétés particulières n'éprouveroient aucune atteinte; leur produit seroit augmenté par l'intérêt des cultivateurs, par leur émulation et par leur industrie. On n'auroit rien à craindre de la licence des affranchis: leurs moeurs seroient changées, et on leur imprimeroit le caractère qui convient à un peuple cultivateur. Une population nouvelle, nombreuse et faite au travail, remplaceroit ce peuple d'esclaves qui cultivent nos colonies: la possession de ces établissements seroit moins incertaine: chaque affranchi seroit un nouveau défenseur; tandis qu'en cas d'attaque l'esclave est un ennemi de plus à combattre ou à enchaîner. La justice, la bienfaisance et la liberté préviendroient la ruine qui menace nos colonies, si elles sont long-temps encore dépendantes du commerce des esclaves. Ce commerce, que rien ne peut justifier, s'anéantirait, et l'humanité auroit moins de larmes à verser. Ce plan peut être annoncé sans crainte: son premier effet sera de resserrer les noeuds de l'obéissance, de placer l'espoir du bonheur et de la liberté dans le travail et la bonne conduite, et d'animer ainsi la culture et la population des colonies.

C'est aux pieds de la nation assemblée que je mets ces projets. C'est elle qui doit prononcer sur d'aussi grands intérêts. Elle doit porter ses regards sur tous les hommes qui la composent. Elle doit s'occuper de tout ce qui peut influer sur les vertus particulières et publiques. Elle doit se réformer elle-même et détruire les abus que de longues injustices ont consacrés. Puissent les idées que je viens de tracer adoucir le sort des infortunés dont j'ai plaidé la cause! Quel que soit leur succès, elles auront eu pour moi le charme consolateur qu'ont toujours les voeux formés pour le bonheur de l'humanité.

NOTES ET PREUVES

[1] Lisez _l'état civil, politique et commerçant_ du Bengale, imprimé à la Haye, en 1775. Voyez les détails du procès de M. Hastings. Ce n'est pas qu'on doive fixer son opinion sur cet illustre accusé. Ce seroit une injustice; il faut attendre sa défense et le jugement que portera la cour des Pair. Je n'ai entendu que des louanges en sa faveur de la part de tous les François qui ont passé dans les établissements Anglois pendant son administration. Je ne parle donc que des faits; et c'est une grande leçon que l'Angleterre donnera encore, si elle punit les coupables, quels que soient d'ailleurs leurs titres et leurs services, et si par des loix de bienfaisance elle adoucit le sort des peuples opprimés.

[2] Louis XIII ne vouloit point d'esclaves: mais on lui persuada qu'on ne pouvoir convertir les Africains qu'en les chargeant de chaînes. Malheur aux hommes qui abusent ainsi de la foiblesse des rois!

[3] Dès 1503 on porta quelques Nègres dans les colonies. On voit dans l'histoire navale de Hill, qu'Elisabeth voulut s'opposer à ce commerce; elle donna des ordres pour qu'on ne transportât aucun Nègre d'Afrique qu'il n'eût donné son libre consentement. Elle disoit que _toute violence à cet égard seroit détestable et attirerait la vengeance du ciel sur ceux qui s'en rendraient coupables_. La soif de l'or l'emporta bientôt sur le cri de la justice. Les Génois, les Portugais, les François et les Anglois se disputèrent tour à tour l'avantage barbare de fournir des esclaves.

[4] M. Cooper, dans ses lettres sur le commerce des Nègres, publiées en Angleterre, évalue les esclaves des nations commerçantes de la manière suivante.

Aux Anglois et aux Américains ........................... 1,500,000 Aux François ............................................ 400,000 Aux Espagnols ........................................... 2,500,000 Aux Portugais ........................................... 1,000,000 Aux Hollandais et aux Danois ............................ 100,000 ----------- 5,500,000 -----------

Ce calcul n'est pas exact pour les François: ils possèdent environ 550000 esclaves; et je crois qu'on peut porter à 6000000 les Nègres esclaves des colonies.

Le nombre des esclaves, traités chaque année, s'élève à plus de 100000. Voici un des dernier états de traite, depuis le Cap blanc jusqu'à New Congo.

Par les Anglois ............................................ 53,100 Par les Etats unis ......................................... 6,300 Par les François ........................................... 23,500 Par les Hollandois ......................................... 11,300 Par les Portugais .......................................... 8,700 Par les Danois ............................................. 1,200 --------- 104,100 ---------

Qui ont été achetés au prix moyen de 360 livres.

[5] J'aurois voulu présenter l'effrayant tableau de la dépopulation que ce commerce cause à l'Afrique: mais les éléments manquent pour en calculer exactement l'influence désastreuse. Pour s'en faire une idée, on doit remarquer que les Nègres qu'on traite sont tous dans la force de l'âge. Ils ont passé les dangers de l'enfance, et il sont loin encore des accidents qui menacent le déclin de la vie. C'est à l'instant de leur plus grande reproduction qu'on les enlève à leur patrie. Réduisons les 100000 qu'on exporte à 97500 à cause de leur mortalité naturelle estimée dans la proportion de 1 à 40. Ces 97500 représenteront un fonds de population de 3800000 individus détruits pour l'Afrique dans l'espace de 30 ans. Si on adopte la proportion de 1 à 30, qui paroît la plus vraie pour déterminer le nombre commun des morts, relativement à la masse des hommes existants, enlever à la population une classe d'hommes dans l'âge où la mortalité n'est que comme 1 à 40, c'est détruire réellement une plus grande masse d'habitants; car 100000 individus, pris dans toutes les classes ne représentent que 3000000 de population, tandis que pris dans l'adolescence et la vigueur de l'âge, ces 100000 représentent une population de 4000000, ou de 3800000 en déduisant, comme j'ai fait, ceux que la mort naturelle détruiroit indépendamment de la traite. Si à ces 3800000 on ajoute le nombre des malheureux qui expirent dans les combats livrés pour enlever des esclaves, ceux qui périssent de misère, de fatigue et de désespoir, on verra que la masse de population anéantie par la traite dans l'espace de 30 ans, s'élève à plus de 4800000 individus, et qu'ainsi ce commerce cruel coûte chaque année à l'Afrique plus de 160000 de ses habitants.

[6] Il semble que quelques historiens ont cherché à effacer le souvenir de ces révoltes. Voilà comment on écrit l'histoire. Spartacus avoit un grand caractère, et s'il avoir pu arrêter la licence de ses compagnons d'armes, il aurait vengé l'univers.

[7] Ecoutez Montesquieu, «il n'est pas vrai qu'un homme libre puisse se vendre. La vente suppose un prix: l'esclave se vendant, tous ses biens entreroient dans la propriété du maître le maître ne donneroit rien, et l'esclave ne recevroit rien, etc.» Esprit des loix, liv. XV, chap 2.

«Les mots _esclavage_ et _droit_ sont contradictoires: ils s'excluent mutuellement». Rousseau, contrat social, liv. I, chap. 4.

[8] Les Lacédémoniens fustigeoient leurs esclaves à certaines époques de l'année, uniquement pour faire sentir à ces infortunés le poids de leur servitude. Plus d'une fois, dans nos colonies, des maîtres cruels se sont fait un spectacle des coups de fouet dont ils déchiroient leurs Nègres.

[9] Dans les colonies Espagnoles, chaque esclave a un jour par semaine où il travaille pour son compte. Ce moyen est dangereux, et c'est souvent à la débauche que l'esclave consacre les moments qui lui sont accordés. Dans les colonies Espagnoles, les affranchis sont presque tous les ministres des voluptés de leurs maîtres. On doit cependant applaudir l'humanité de la loi qui assure la liberté à chaque esclave Espagnol, en état de payer sa rançon.

[10] On a suivi dans les États-unis différentes méthodes pour l'affranchissement des esclaves. Dans quelques parties le petit nombre de Nègres qu'il y avoit, a permis de les affranchir tout d'un coup; et ils sont restés attachés à leur maîtres, comme domestiques et journaliers.

[11] Les Lacédémoniens limitoient, pour leur sûreté, le nombre de leurs esclaves, et ils en firent quelquefois exposer les enfants.

«Rien, dit encore Montesquieu, ne met plus près de la condition des bêtes, que de voir toujours des hommes libres, et de ne l'être pas. De telles gens sont des ennemis naturels de la société, et leur nombre seroit dangereux». Liv. XV, chap. XIII.

[12] Voyez une brochure écrite par John Newton à la société de Manchester. Il a lui-même fait la traite des Noirs; et les détails qu'il donne, font frémir.

[13] J'ai porté à 1200 livres le produit du travail d'un Nègre dans la force de l'âge, et on ne peut pas l'évaluer plus haut. M. Arthur Young, écrivain Anglois, célèbre par l'étendue de ses connaissances économiques et politiques, évalue, d'après quelques informations parlementaires, le produit du travail des Nègres de 9 à 15 livres sterlings au plus, et d'après le produit général de la Jamaïque à 7 livres 10 schelings par tête.

J'ai réuni dans le tableau suivant le produit des principales îles comparé au nombre de leurs Nègres travailleurs.

St. Domingue cultivée par 300,000 esclaves produit 100,000,000 l. La Jamaïque par.......... 200,000 esclaves produit 35,000,000 GUADELOUPE par........... 100,000 esclaves produit 18,000,000 MARTINIQUE par........... 80,000 esclaves produit 18,000,000 -------------- 680,000 esclaves produit 171,000,000 l.

J'ajouterai pour la valeur des denrées consommées dans ces îles provenant de la culture des Nègres 69,000,000 -------------- 240,000,000 l.

Ce qui donne par esclave 352 livres 18 sols 10 deniers.

M. Young évalue en Angleterre le travail annuel d'un bon cultivateur à 2.400 livres. Notre culture accablée par la misère publique, n'offre pas des résultats aussi brillants: mais ils surpassent de beaucoup le produit du travail des esclaves.

Supposons qu'en France la consommation de chaque individu soit de 130 livres seulement, terme moyen; la reproduction totale, si on compte 24000000 d'habitants dans le royaume, doit être de 3120 millions. D'après d'autres données, la reproduction totale, en 1779, fut évaluée à 3164 millions. On croit que le quart au plus de la population générale est attaché à la culture; ainsi la reproduction totale est le prix du travail de six millions d'individus; ce qui donne par tête un produit annuel de 527 livres 6 sols 8 deniers.

Le produit du travail est encore en raison de la fertilité ou du prix des denrées cultivées; de la fertilité, lorsque les denrées et les valeurs sont les mêmes; et du prix, lorsque les denrées et les valeurs sont différentes.

Le carreau de terre dans les colonies produit au moins 2000 livres par an, ce qui donne environ 800 livres par arpent. Le produit de l'acre en Angleterre n'est evalué qu'à 4 livres sterling, ou 108 livres par arpent [Note: Le carreau est de 3,400 toises quarrées. L'acre de 1,135 toises, et l'arpent de 1,334.4.].

Un homme, dont le travail rend annuellement 520 livres dans une terre qui ne produit que 108 livres par arpent, donnerait dans une terre qui produit 800 livres, 3851 livres 17 sols. Je réduis cette somme au tiers à cause de l'avantage qu'a le cultivateur d'Europe d'employer des machines que le cultivateur esclave n'emploie pas, et nous aurons 1283 liv. 19 sols pour le travail de l'homme libre, tandis que celui de l'esclave n'est que d'environ 353 livres.

J'ai comparé le travail de la vigne à celui des sucreries, il faut exactement le même nombre de journées d'esclaves que de vignerons dans la même étendue de terrein cultivée en cannes ou en vignes. Dans un arpent de vigne produisant 240 livres, le travail du journalier peut être évalué à 1200 livres par an, comme celui du Nègre sucrier dans sa plus grande valeur. La proportion du travail libre au travail servile est donc ici comme 4000 livres à 1200 livres. Pour prévenir les objections, j'ai infiniment réduit les avantages du travail de l'homme libre. Je préviens qu'il est toujours question dans ces calculs du produit absolu du travail, et pas du tout du produit net, que bien d'autres causes peuvent augmenter ou diminuer.

[14] Voyez ce que dit M. Parmentier de la fécondité du _maïs_ à l'Amérique, dans son excellent mémoire sur la culture de cette plante, couronné par l'Académie de Bordeaux en 1784. L'évaporation à l'Amérique est beaucoup plus considérable que dans nos climats; et il seroit peut-être possible de prouver que la fertilité des différentes parties de la terre est en raison de l'évaporation de leurs surfaces.

[15] On objectera que c'est le bon marché du travail, bien plus que sa quantité absolue, qui est important pour le propriétaire; c'est le plus grand bénéfice qu'il doit chercher. Il faut donc prouver encore que le travail de l'esclave est plus coûteux que celui du cultivateur salarié. Le Nègre, dont j'ai évalué le travail à 1200 livres, vaut au moins 3000 livres. L'intérêt de cette somme compté à 8 pour cent dans les colonies, les risques de remplacements 5 pour cent font ensemble 13 pour cent ou 390 livres; si on y ajoute 110 livres seulement pour l'entretien et la nourriture, on trouvera que chaque esclave, bon travailleur, coûte au moins 500 livres, tandis que le prix d'un journalier en France n'est que de 300 à 350 livres, pour son travail annuel.

[16] _Caeteris servis non in nostrum morem descriptis per familiam ministeriis utuntur. Suam quisque sedem, suos penates regit. Frumenti modum dominus, aut pecoris, aut vestis, ut colono, injungit, et servus hactenus paret._ Tacite, de mor. Germ.; c'est le premier degré d'affranchissement que je propose.

[17] Par arrêt du conseil, du 29 Décembre 1776, j'avois obtenu une concession du terrein situé dans la Guyanne, entre les rivières d'Oyac et d'Aprouague, ce qui occupe une étendue d'environ 250 lieues quarrées, et voici ce que je demandois. «Que tous les esclaves de la Guyanne eussent un pécule assuré et constant, et qu'il fût loisible aux habitants, comme à la compagnie que je formois, de changer l'esclavage pur et simple en servage de glèbe». Ce sont les termes d'un mémoire que je remis alors au ministre de la marine.

[18] Rousseau, du gouvernement de Pologne.

[19] C'est ce que les Romains appelloient _adscripririos seu addictos glebae_. Les _addicti glebae_ étoient des serfs qui demeuroient attachés à la glèbe. Les _adscripti glebae_ étoient des fermiers qui cultivoient en payant des redevances. Lorsque les Francs, dit Loiseau, conquirent les Gaules, ils réduisirent les naturels du pays à la servitude de glèbe. Le grand inconvénient de ces loix, ou plutôt leur injustice, étoit de ne pas prescrire des moyens d'affranchissement. La cupidité et la tyrannie y ajoutèrent successivement des dispositions vraiment barbares.

[20] Voici un chapitre de Montesquieu, qui fera mieux entendre encore la nature du servage que je propose. «L'esclavage de glèbe s'établit quelquefois après une conquête. Dans ce cas l'esclave qui cultive doit être le colon partiaire du maître. Il n'y a qu'une société de perte et de gain qui puisse réconcilier ceux qui sont destinés à travailler, avec ceux qui sont destinés à jouir». Esp. des loix, liv. XIII, chap. 3.

[21] Je crois pouvoir prouver que le revenu particulier seroit augmenté dans le nouveau système de culture que je propose: mais quand il seroit un peu diminué, la réparation d'une grande injustice exigeroit bien ce sacrifice.

Une habitation en sucre terré ayant 80 carreaux en cannes, 120 qui peuvent être plantés, et 100 en savannes ou prairies et mornes, évaluée................................................ 1,400,000 l.

Ayant un attelier de 250 Nègres estimés à 2000 liv. ensemble 500,000 liv. donne un produit de 300,000 liv. de sucre: ces 300,000 liv. à 50 le cent donnent..................... 150,000 l.

Les dépenses....................... 40,000 ---------

Reduisent le produit à............. 110,000 l. ---------

Si les 250 Nègres s'affranchissent, ils paieront les 3/4 de leur valeur..................................... 375,000 Nous avons évalué l'habitation........................... 1,400,000 ----------

Le capital est réduit à.................................. 1,025,000 l. ----------

Dans ce nouvel état de culture, le produit sera au moins doublé et porté à........... 300,000 l. La moitié du maître sera de......... 150,000 l. La dépense réduite à................. 15,000 --------- Le revenu sera de................... 135,000 l. ---------

Ou plus de 13 pour cent, tandis qu'il n'étoit que de 8 pour cent à peu près. Les serfs de glèbe, au lieu du produit de leurs jardins et de 25000 liv. pour leur entretien, auront également le produit de leurs jardins, dont ils pourront disposer, et un revenu de 500 l. par tête.

Depuis que j'ai écrit ces feuilles, j'ai lu, dans le courrier de l'Europe, vol. 23, n°. 25, un mémoire, présenté en 1779 et en 1785 par M. le chevalier de Laborie, lieutenant-colonel d'infanterie, sur les moyens de donner la liberté aux esclaves en Amérique. Les mêmes principes nous ont guidés; mais les moyens d'affranchissement, que j'avois proposés en 1776 au gouvernement, et que je publie aujourd'hui, sont différents. M. de Laborie parle d'une sucrerie qu'il vouloit établir à la Tortue. Il étoit convenu, dit-il, qu'un habitant se chargeroit des frais d'établissement, en payant seulement aux cultivateurs la moitié du prix du sucre; et il avoit calculé que chaque cultivateur aurait, au delà de ses dépenses, un bénéfice de 5 à 600 livres.

[22] Il est impossible de suivre tous les égarements de l'intérêt particulier. Personne n'a répondu avec plus de sentiment aux défenseurs de l'esclavage que M. l'abbé Raynal. Voyer l'histoire phil. et pol. des établissements des Européens dans les deux Indes, liv. XI, parag. XXIV.

POSTSCRIPTUM