Chapter 5
On a vu dans quel état étoient les sciences au moment où Descartes parut; comment l'autorité enchaînoit la raison; comment l'être qui pense avoit renoncé au droit de penser. Il en est des esprits comme de la nature physique: l'engourdissement en est la mort; il faut de l'agitation et des secousses; il vaut mieux que les vents ébranlent l'air par des orages, que si tout demeuroit dans un éternel repos. Descartes donna l'impulsion à cette masse immobile. Quel fut l'étonnement de l'Europe, lorsqu'on vit paroître tout-à-coup cette philosophie si hardie et si nouvelle! Peignez-vous des esclaves qui marchent courbés sous le poids de leurs fers: si tout-à-coup un d'entre eux brise sa chaîne, et fait retentir à leurs oreilles le nom de liberté, ils s'agitent, ils frémissent, et des débris de leurs chaînes rompues accablent leurs tyrans. Tel est le mouvement qui se fit dans les esprits d'un bout de l'Europe à l'autre. Cette masse nouvelle de connoissances que Descartes y avoit jetée se joignit à la fermentation de son esprit. Réveillé par de si grandes idées et par un si grand exemple, chacun s'interroge et juge ses pensées, chacun discute ses opinions. La raison de l'univers n'est plus celle d'un homme qui existoit il y a quinze siècles; elle est dans l'âme de chacun, elle est dans l'évidence et dans la clarté des idées. La pensée, esclave depuis deux mille ans, se relève, avec la conscience de sa grandeur; de toutes parts on crée des principes, et on les suit; on consulte la nature, et non plus les hommes. La France, l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre travaillent sur le même plan. La méthode même de Descartes apprend à connoître et à combattre ses erreurs. Tout se perfectionne, ou du moins tout avance. Les mathématiques deviennent plus fécondes, les méthodes plus simples; l'algèbre, portée si loin par Descartes, est perfectionnée par Halley, et le grand Newton y ajoute encore. L'analyse est appliquée au calcul de l'infini, et produit une nouvelle branche de géométrie sublime. Plusieurs hommes célèbres portent cet édifice à une hauteur immense: l'Allemagne et l'Angleterre se divisent sur cette découverte, comme l'Espagne et le Portugal sur la conquête des Indes. L'application de la géométrie à la physique devient plus étendue et plus vaste: Newton fait sur les mouvements des corps célestes ce que Descartes avoit fait sur la dioptrique, et sur quelques parties des météores; les lois de Kepler sont démontrées par le calcul; la marche elliptique des planètes est expliquée; la gravitation universelle étonne l'univers par la fécondité et la simplicité de son principe. Cette application de la géométrie s'étend à toutes les branches de la physique, depuis l'équilibre des liqueurs jusqu'aux derniers balancements des comètes dans leurs routes les plus écartées. Ces astres errants sont mieux connus: Descartes les avoit tirés pour jamais de la classe des météores, en les fixant au nombre des planètes; Newton rond compte de l'excentricité de leurs orbites; Halley, d'après quelques points donnés, détermine le cours et fixe la marche de vingt-quatre comètes. Les inégalités de la lune sont calculées; on découvre l'anneau et les satellites de Saturne; on fait des satellites de Jupiter l'usage le plus important pour la navigation. Les cieux sont connus comme la terre. La terre change de forme; son équateur s'élève et ses pôles s'aplatissent, et la différence de ses deux diamètres est mesurée. Des observatoires s'élèvent auprès des digues de la Hollande, sous le ciel de Stockholm, et parmi les glaces de la Russie. Toutes les sciences suivent cette impulsion générale. La physique particulière, créée par le génie de Descartes, s'étend et affermit sa marche par les expériences: il est vrai qu'il avoit peu suivi cette route; mais sa méthode, plus puissante que son exemple, devoit y ramener. Les prodiges de l'électricité se multiplient. Les déclinaisons de l'aiguille aimantée s'observent selon la différence des lieux et des temps. Halley trace dans toute l'étendue du globe une ligne qui sert de point fixe, où la déclinaison commence, et qui, bien constatée, peut-être pourroit tenir lieu des longitudes. L'optique devient une science nouvelle, par les découvertes sublimes sur les couleurs. La Dioptrique de Descartes n'est plus la borne de l'esprit humain: l'art d'agrandir la vue s'étend; on substitue, pour lire dans les cieux, les métaux aux verres, et la réflexion de la lumière à la réfraction. La chimie, qui auparavant étoit presque isolée, s'unit aux autres sciences; on l'applique à la fois à la physique, à l'histoire naturelle et à la médecine. La circulation du sang, découverte par Harvey, embrassée et défendue par Descartes, devient la source d'une foule de vérités. Le mécanisme du corps humain est étudié avec plus de zèle et de succès: on découvre des vaisseaux inconnus et de nouveaux réservoirs. Borelli tente d'assujettir au calcul géométrique les mouvements des animaux. Leuwenhoeck, le microscope à la main, surprend ces atomes vivants qui semblent être les éléments de la vie de l'homme; Ruisch perfectionne l'art de donner par des injections une nouvelle vie à ce qui est mort; Malpighi transporte l'anatomie aux plantes, et remplit un projet que Descartes n'avoit pas eu le temps d'exécuter. Son génie respire encore après lui dans la métaphysique: c'est lui qui, dans Malebranche, démêle les erreurs de l'imagination et des sens; c'est lui qui, dans Locke, combat et détruit les idées innées, fait l'analyse de l'esprit humain, et pose d'une main hardie les limites de la raison; c'est lui qui, de nos jours, a attaqué et renversé les systèmes. Son influence ne s'est point bornée à la philosophie: semblable à cette âme universelle des stoïciens, l'esprit de Descartes est partout; on l'a appliqué aux lettres et aux arts comme aux sciences. Si dans tous les genres on va saisir les premiers principes; si la métaphysique des arts est créée; si on a cherché dans des idées invariables les règles du goût pour tous les pays et pour tous les siècles; si on a secoué cette superstition qui jugeoit mal parce qu'elle admiroit trop, et donnoit des entraves au génie en resserrant trop sa sphère; si on examine et discute toutes nos connoissances; si l'esprit s'agite pour reculer toutes les bornes; si on veut savoir sur tous les objets le degré de vérité qui appartient à l'homme: c'est là l'ouvrage de Descartes. L'astronome, le géomètre, le métaphysicien, le grammairien, le moraliste, l'orateur, le politique, le poëte, tous ont une portion de cet esprit qui les anime. Il a guidé également Pascal et Corneille, Locke et Bourdaloue, Newton et Montesquieu. Telle est la trace profonde et l'empreinte marquée de l'homme de génie sur l'univers. Il n'existe qu'un moment; mais cette existence est employée tout entière à quelque grande opération, qui change la direction des choses pour plusieurs siècles.
Arrêtons-nous maintenant sur celui à qui le genre humain a eu tant d'obligations, et à qui la dernière postérité sera encore redevable. Quels honneurs lui a-t-on rendus de son vivant? quelles statues lui furent élevées dans su patrie? quels hommages a-t-il reçus des nations?... Que parlons-nous d'hommages, et de statues, et d'honneurs? Oublions-nous qu'il s'agit d'un grand homme? oublions-nous qu'il a vécu parmi des hommes? Parlons plutôt et des persécutions, et de la haine, et des tourments de l'envie, et des noirceurs de la calomnie, et de tout ce qui a été et sera éternellement le partage de l'homme qui aura le malheur de s'élever au-dessus de son siècle. Descartes l'avoit prévu: il connoissoit trop les hommes pour ne les pas craindre; il avoit été averti par l'exemple de Galilée; il avoit vu, dans la personne de ce vieillard, la vérité en cheveux blancs chargée de fers, et traînée indignement dans les prisons [24]. La coupe de Socrate, les chaînes d'Anaxagore, la fuite et l'empoisonnement d'Aristote, les malheurs d'Héraclite, les calomnies insensées contre Gerbert, les gémissements plaintifs de Roger Bacon sous les voûtes d'un cachot, l'orage excité contre Ramus, et les poignards qui l'assassinèrent; les bûchers allumés en cent lieux pour consumer des malheureux qui ne pensoient pas comme leurs concitoyens; tant d'autres qui avoient été errants et proscrits sur la terre, sans asile et sans protecteurs, emportant avec eux de pays en pays la vérité fugitive et bannie du monde: tout l'avertissoit du danger qui le menaçoit; tout lui crioit que le dernier des crimes que l'on pardonne est celui d'annoncer des vérités nouvelles. Mais la vérité n'est point à l'homme qui la conçoit; elle appartient à l'univers, et cherche à s'y répandre. Descartes crut même qu'il en devoit compte au Dieu qui la lui donnoit. Il se dévoua donc [25]; et, grâces aux passions humaines, il ne tarda point à recueillir les fruits de sa résolution.
Il y avoit alors en Hollande un de ces hommes qui sont offusqués de tout ce qui est grand, qui aux vues étroites de la médiocrité joignent toutes les hauteurs du despotisme, insultent à ce qu'ils ne comprennent pas, couvrent leur foiblesse par leur audace, et leur bassesse par leur orgueil; intrigants fanatiques, pieux calomniateurs, qui prononcent sans cesse le mot de Dieu et l'outragent, n'affectent de la religion que pour nuire, ne font servir le glaive des lois qu'à assassiner, ont assez de crédit pour inspirer des fureurs subalternes; espèces de monstres nés pour persécuter et pour haïr, comme le tigre est né pour dévorer. Ce fut un de ces hommes qui s'éleva contre Descartes [26]. Il ne seroit peut-être pas inutile à l'histoire de l'esprit humain et des passions de peindre toutes les intrigues et la marche de ce persécuteur; de le faire voir, du moment qu'il conçut le dessein de perdre Descartes, travaillant d'abord sourdement et en silence, semant dans les esprits des idées et des soupçons vagues d'athéisme, nourrissant ces soupçons par des libelles et des noirceurs anonymes, suivant de l'oeil, et sans se découvrir, les progrès de la fermentation générale; au moment d'éclater, briguant la première place de son corps, afin de pouvoir joindre l'autorité à la haine; alors, marchant à découvert, armant contre Descartes et le peuple et les magistrats, et les fureurs sacrées des ministres; le peignant à tous les yeux comme un athée, qui commençoit par briser les autels, et finiroit par bouleverser l'état; invoquant à grands cris la religion et les lois. Il faudrait raconter comment ce grand homme fut cité au son de la cloche, et sur le point d'être traîné comme un vil criminel; comment ensuite, pour lui ôter même la ressource de se justifier, on travailla à le condamner en silence et sans qu'il en pût être averti; comment son affreux persécuteur, s'il ne pouvoit le perdre tout-à-fait, vouloit du moins le faire proscrire de la Hollande, vouloit faire consumer dans les flammes ces livres d'un athée où l'athéisme est combattu; comment il avoit déjà transigé avec le bourreau d'Utrecht pour qu'on allumât un feu d'une hauteur extraordinaire, afin de mieux frapper les yeux du peuple. Le barbare eût voulu que la flamme du bûcher pût être aperçue en même temps de tous les lieux de la Hollande, de la France, de l'Italie et de l'Angleterre. Déjà même il se préparoit à répandre dans toute l'Europe ce récit flétrissant, afin que, chassé des sept provinces, Descartes fût banni du monde entier, et que partout où il arriveroit il se trouvât devancé par sa honte. Mais c'est à l'histoire à entrer dans ces détails; c'est à elle à marquer d'une ignominie éternelle le front du calomniateur; c'est à elle à flétrir ces magistrats qui, dupes d'un scélérat, servoient d'instrument à la haine, et combattoient pour l'envie. Et que prétendoient-ils avec leurs flammes et leurs bûchers? Croyoient-ils dans cet incendie étouffer la voix de la vérité? croyoient-ils faire disparoître la gloire d'un grand homme? Il dépend de l'envie et de l'autorité injuste de forger des chaînes et de dresser des échafauds, mais il ne dépend point d'elle d'anéantir la vérité et de tromper la justice des siècles.
Tel est le sort que Descartes éprouva en Hollande. Dans son pays, je le vois presque inconnu, regardé avec indifférence par les uns, attaqué et combattu par les autres, recherché de quelques grands comme un vain spectacle de curiosité, ignoré ou calomnié à la cour [27]. Je vois sa famille le traiter avec mépris; je vois son frère, dont tout le mérite peut-être étoit de partager son nom, parler avec dédain d'un frère qui, né gentilhomme, s'étoit abaissé jusqu'à se faire philosophe [28], et mettre au nombre des jours malheureux celui où Descartes naquit pour déshonorer sa race par un pareil métier. O préjugés! ô ridicule fierté des places et du rang! Il importe de conserver ces traits à la postérité, pour apprendre, s'il se peut, aux hommes à rougir. Où sont aujourd'hui ceux qui, à la vue de Descartes, sourioient dédaigneusement, et disoient avec hauteur: C'est un homme qui écrit? Ils ne sont plus. Ont-ils jamais été? Mais l'homme de génie vivra éternellement: son nom fait l'orgueil de ses compatriotes; sa gloire est un dépôt que les siècles se transmettent, et qui est sous la garde de la justice et de la vérité. Il est vrai que le grand homme trouve quelquefois la considération de son vivant; mais il faut presque toujours qu'il la cherche à trois cents lieues de lui. Descartes, persécuté en Hollande et méconnu en France, comptoit parmi ses admirateurs et ses disciples la fameuse princesse palatine, princesse qui est du petit nombre décolles qui ont placé la philosophie à côté du trône [29]. Elle étoit digne d'interroger Descartes, et Descartes étoit digne de l'instruire. Leur commerce n'étoit point un trafic de flatteries et de mensonges de la part de Descartes, de protection et de hauteurs de la part d'Elisabeth. Dieu, la nature, l'homme, ses malheurs et les moyens qu'il a d'être heureux, ses devoirs et ses foiblesses, la chaîne morale de tous ses rapports, voilà le sujet de leurs entretiens et de leurs lettres. C'est ainsi que les philosophes doivent s'entretenir avec les grands. La nature avoit destiné à Descartes un autre disciple encore plus célèbre: c'étoit la fille de Gustave-Adolphe, c'étoit la fameuse Christine[30]. Elle étoit née avec une de ces âmes encore plus singulières que grandes, qui semblent jetées hors des routes ordinaires, et qui étonnent toujours, même lorsqu'on ne les admire pas. Enthousiaste du génie et des âmes fortes, le grand Condé, Descartes et Sobieski avoient droit dans son coeur aux mêmes sentiments. Viens, dit-elle à Descartes: je suis reine, et tu es philosophe; faisons un traité ensemble: tu annonceras la vérité, et je te défendrai contre tes ennemis. Les murs de mon palais seront tes remparts. C'est donc l'espérance de trouver un abri contre la persécution qui, seule, put attirer Descartes à Stockholm. Sans ce motif, auroit-il été se fixer auprès d'un trône? qu'est-ce qu'un homme tel que Descartes a de commun avec les rois? Leur âme, leur caractère, leurs passions, leur langage, rien ne se ressemble; ils ne sont pas même faits pour se rapprocher, leur grandeur se choque et se repousse. Mais s'il fut forcé par le malheur de se réfugier dans nue cour, il eut du moins la gloire de n'y pas démentir sa conduite; il y vécut tel qu'il avoit vécu dans le fond de la Nord-Hollande; il osa y avoir des moeurs et de la vertu; il ne fut ni vil, ni bas, ni flatteur; il ne fut point le lâche complaisant des princes ni des grands; il ne crut point qu'il devoit oublier la philosophie pour la fortune; il ne brigua point ces places qui n'agrandissent jamais ceux qui sont petits, et rabaisseroient plutôt ceux qui sont grands. Et comment Descartes auroit-il pu avoir de telles pensées? Celui qui est sans cesse occupé à méditer sur l'éternité, sur le temps, sur l'espace, ne doit-il pas contracter une habitude de grandeur, qui de son esprit passe à son âme? celui qui mesure la distance des astres, et voit Dieu au-delà; celui qui se transporte dans le soleil ou dans Saturne pour y voir l'espace qu'occupe la terre, et qui cherche alors vainement ce point égaré comme un sable à travers les mondes, reviendra-t-il sur ce grain de poussière pour y flatter, pour y ramper, pour y disputer ou quelques honneurs ou quelques richesses? Non: il vit avec Dieu et avec la nature; il abandonne aux hommes les objets de leurs passions, et poursuit le cours de ses pensées, qui suivent le cours de l'univers; il s'applique à mettre dans son âme l'ordre qu'il contemple, ou plutôt son âme se monte insensiblement au ton de cette grande harmonie. Je ne louerai donc point Descartes de n'avoir été ni intrigant ni ambitieux. Je ne le louerai point d'avoir été frugal, modéré, bienfaisant, pauvre à la fois et généreux, simple comme le sont tous les grands hommes; plein de respect, comme Newton, pour la Divinité; comme lui, fidèle à la religion; aimant à s'occuper dans la retraite et avec ses amis de l'idée de Dieu. Malheur à celui qui ne trouveroit pas dans cette idée, si grande et si consolante, les plus doux moments de sa vie! D'ailleurs, toutes ces vertus ne distinguoient point un homme aux siècles de nos pères. Mais je remarquerai que, quoique sa fortune ne pût pas suffire à ses projets, jamais il n'accepta les secours qu'on lui offrit. Ce n'étoit pas qu'il fût effrayé de la reconnoissance; un pareil fardeau n'épouvante point une âme vertueuse: mais le droit d'être le bienfaiteur d'un homme est un droit trop beau pour qu'il l'accorde avec indifférence. Peut-être faudroit-il choisir encore avec plus de soin ses bienfaiteurs que ses amis, si ces deux titres pouvoient se séparer: ainsi pensoit Descartes[31]. Avec ses sentiments, son génie et sa gloire, il dut trouver l'envie à Stockholm, comme il l'avoit trouvée à Utrecht, à La Haye et dans Amsterdam. L'envie le suivoit de ville en ville, et de climat en climat; elle avoit franchi les mers avec lui, elle ne cessa de le poursuivre que lorsqu'elle vit entre elle et lui un tombeau[32]: alors elle sourit un moment sur sa tombe, et courut dans Paris, où la renommée lui dénonçoit Corneille et Turenne.
Hommes de génie, de quelque pays que vous soyez, voilà votre sort. Les malheurs, les persécutions, les injustices, le mépris des cours, l'indifférence du peuple, les calomnies de vos rivaux ou de ceux qui croiront l'être, l'indigence, l'exil, et peut-être une mort obscure à cinq cents lieues de votre patrie, voilà ce que je vous annonce. Faut-il que pour cela vous renonciez à éclairer les hommes? Non, sans doute. Et quand vous le voudriez, en êtes-vous les maîtres? Êtes-vous les maîtres de dompter votre génie, et de résister à cette impulsion rapide et terrible qu'il vous donne? N'êtes-vous pas nés pour penser, comme le soleil pour répandre sa lumière? N'avez-vous pas reçu comme lui votre mouvement? Obéissez donc à la loi qui vous domine, et gardez-vous de vous croire infortunés. Que sont tous vos ennemis auprès de la vérité? Elle est éternelle, et le reste passe. La vérité fait votre récompense; elle est l'aliment de votre génie, elle est le soutien de vos travaux. Des milliers d'hommes, ou insensés, on indifférents, ou barbares, vous persécutent ou vous méprisent; mais dans le même temps il y a des âmes avec qui les vôtres correspondent d'un bout de la terre à l'autre. Songez qu'elles souffrent et pensent avec vous; songez que les Socrate et les Platon, morts il y a deux mille ans, sont vos amis; songez que, dans les siècles à venir, il y aura d'autres âmes qui vous entendront de même, et que leurs pensées seront les vôtres. Vous ne formez qu'un peuple et qu'une famille avec tous les grands hommes qui furent autrefois ou qui seront un jour. Votre sort n'est pas d'exister dans un point de l'espace ou de la durée. Vivez pour tous les pays et pour tous les siècles; étendez votre vie sur celle du genre humain. Portez vos idées encore plus haut; ne voyez-vous point le rapport qui est entre Dieu et votre âme? Prenez devant lui cette assurance qui sied si bien à un ami de la vérité. Quoi! Dieu vous voit, vous entend, vous approuve, et vous seriez malheureux! Enfin, s'il vous faut le témoignage des hommes, j'ose encore vous le promettre, non point foible et incertain, comme il l'est pendant ce rapide instant de la vie, mais universel et durable pendant la vie des siècles. Voyez la postérité qui s'avance, et qui dit à chacun de vous: Essuie tes larmes; je viens te rendre justice et finir tes maux: c'est moi qui fais la vie des grands hommes; c'est moi qui ai vengé Descartes de ceux qui l'outrageoient; c'est moi qui, du milieu des rochers et des glaces, ai transporté ses cendres dans Paris; c'est moi qui flétris les calomniateurs, et anéantis les hommes qui abusent de leur pouvoir; c'est moi qui regarde avec mépris ces mausolées élevés dans plusieurs temples à des hommes qui n'ont été que puissants, et qui honore comme sacrée la pierre brute qui couvre la cendre de l'homme de génie. Souviens-toi que ton âme est immortelle, et que ton nom le sera. Le temps fuit, les moments se succèdent, le songe de la vie s'écoule. Attends, et tu vas vivre; et tu pardonneras à ton siècle ses injustices, aux oppresseurs leur cruauté, à la nature de t'avoir choisi pour instruire et pour éclairer les hommes.
NOTES SUR L'ÉLOGE DE DESCARTES.
Nous réimprimons ici les notes de l'Éloge de Descartes, supprimant celles que remplit une philosophie commune et déclamatoire, et, dans presque toutes, les traits de mauvais goût qui s'y rencontrent fréquemment. Nous avons scrupuleusement conservé toute la partie biographique, propre à bien faire connaître le caractère, les habitudes et toute la carrière de Descartes.
Note 1:
René Descartes, seigneur du Perron, dont on fait ici l'éloge, naquit à La Haye en Touraine le 30 mars 1596, de Jeanne Brochard, fille d'un lieutenant-général de Poitiers, et de Joachim Descartes, conseiller au parlement de Bretagne, dont il fut le troisième fils. Sa maison étoit une des plus anciennes de la Touraine. Il avoit eu dans sa famille un archevêque de Tours, et plusieurs braves gentilshommes qui avoient servi avec distinction... Son père, soit par goût, soit par raison de fortune, entra dans la robe... Depuis que le père de Descartes se fut établi à Rennes, ses descendants y ont toujours demeuré. On en compte six qui ont occupé avec distinction des charges dans le parlement de Bretagne. Madame la présidente de Châteaugiron, dernière de la famille, vient de mourir. On dit qu'elle avoit dans son caractère plusieurs traits de ressemblance avec Descartes. Il y a eu aussi une Catherine Descartes, nièce du philosophe, célèbre par son esprit, et par son talent pour les vers agréables. Elle le est morte en 1706.
Note 2: