Part 9
Les caisses d'or suivirent leur maître. L'anachorète se retrouva seul; mais durant plusieurs jours il garda de cette visite une impression des plus fâcheuses.
Encore une fois, le paysage avait changé: il y flottait des miasmes de souvenirs malsains. Les feuilles murmuraient des termes d'agiotage; des disques de soleil tombaient des arbres en monnaies d'or, et se faufilaient sous les taillis, comme des pièces qui roulent; des chiffres se recroquevillaient à la pointe des viornes; les grosses branches portaient des citoyens pendus ou des têtes coupées.
--Mon père a commis ces forfaits! Quel dommage, mon Dieu, que je n'influe en rien sur la pensée des hommes! Du moins le mal cessera, j'espère, si nous en supprimons les causes. Seigneur, faites que le Duc ne repousse pas les offres du baron!
Les souhaits de ce genre-là se réalisent sans le secours de l'occultisme; le Diable n'a pas besoin de s'en mêler: nous suffisons. Au bout d'une semaine, Dieudonat vit apparaître les fonctionnaires comptables qui venaient s'installer sur la montagne, et procéder à l'encaissement des subsides: le bon Duc avait consenti!
Il ne mettait à cette faveur que trois conditions: il fixerait lui-même et sans discussion le montant des apports; il n'admettait, comme le baron, que les versements métalliques; nul autre que lui désormais n'aurait part aux libéralités du Prince, qui devait s'y engager par serment.
Dieudonat souscrivit à tout pour sauver l'âme de son père. Le soir même, afin d'être débarrassé plus vite d'un devoir qui promettait peu d'agréments, il fabriqua force pistoles et lingots.
--Est-ce assez?
Il fallut recommencer le lendemain, le jour suivant, et tous les jours.
--Encore?
--Encore.
Les appétits du Souverain se montraient considérables, sans doute parce que les besoins étaient grands. Dieudonat put constater que l'administration organisait un service régulier de convois: il apprit également qu'elle s'occupait de frayer des chemins à travers la forêt, et de jeter des ponts volants sur les rivières; il sut que des gagne-petit installaient des guinguettes au long des routes, dressaient des baraquements à l'usage des rouliers et de leurs attelages.
--J'en ai pour un moment...
Les charretiers hurlaient des jurons, et les commis lançaient des calembours dans l'espace accoutumé au chant des oiseaux. Bientôt les détrousseurs se présentèrent, nécessitant une milice: dès lors, les sentinelles gardèrent les abords de la fabrique, et des patrouilles la parcouraient, à chaque heure de la nuit; dans les ténèbres, des appels de trompettes retentissaient à l'improviste, et les «qui-vive» faisaient des ronds dans le silence, comme des pierres sur l'eau d'une mare. Des guérites surgirent entre les bosquets. En revanche, les colombes et les pinsons cherchaient des gîtes plus paisibles; les merles s'enfuirent, les rossignols se turent, et le vol du martin-pêcheur ne siffla plus sur le ruisseau; les biches avaient disparu; les lézards étaient écrasés, la source devenait boueuse, l'herbe foulée séchait dans la clairière, et par tout le paysage on vit fleurir, au pied des arbres, les chiffons de papier qui s'épanouissent comme des marguerites blanches, un peu trop grandes.
--Je commence à croire qu'ils sont là pour toujours.
Le pauvre faiseur d'or avait la sensation d'être pareil à une vache qu'on vient traire; mais son étable ressemblait à une usine compliquée de caserne. Il songeait, avec des soupirs, aux bonnes semaines d'ennui et de remords, qu'il avait si paisiblement goûtées dans l'exil d'un beau site.
--On me prive de tout, même de ma propre compagnie, qui cependant n'était pas drôle.
Un jour, il vit avec surprise que des maçons descellaient la statue du Bâtard.
--Vous l'emportez?
--Ordre du Duc!
Il fut un peu content de cette séparation, et un peu chagriné tout de même: il regardait, avec un œil d'envie, partir ce mauvais compagnon, couché sur un lit de paille.
--Ils ne lui ont cassé qu'une main et une oreille; il est bien tranquille. Si je m'en allais aussi?
Evidemment, il aurait pu, d'un vœu, disperser la foule et refaire sa solitude: il y pensa maintes fois; mais ces actes d'égoïsme eussent été criminels, puisqu'une grande détresse avait tendu les bras vers lui et qu'il pouvait la soulager.
--_Beati misericordes_...
Il resta donc le prisonnier de sa puissance, et par elle il apprit que les élus de ce monde ne doivent pas prétendre à l'unique monopole des pauvres diables, qui est le droit de vivre en paix.
XVI
OU L'ON VOIT LE TABLEAU D'UN PEUPLE FORTUNÉ
Le pays devenait prodigieusement riche: cette affluence d'or avait changé, du tout au tout, les conditions de la vie sociale.
Le peuple fut d'abord très heureux, ou du moins il crut l'être, ce qui revient au même; car vous n'ignorez pas que notre bonheur est simplement une appréciation favorable de contingences qui sont quelquefois désastreuses.
Or, les contingences sociales paraissaient pleinement satisfaisantes. Le Duc, en effet, ne se souciait plus guère de récolter les impôts, qui lui avaient coûté tant de soucis: il cessa de pendre les insolvables, de spolier les riches, et même il alla jusqu'à décréter que nulle taille ni redevance ne serait prélevée, jusqu'à nouvel ordre. On fit des feux de joie, dans les cités, dans les campagnes, et l'on chanta des _Te Deum_ avec des _Te Ducem_, des _O Salutaris hostia_ qui bénissaient Dieu, le Duc et son fils, bienfaiteurs nationaux.
Tout s'annonçait au mieux. Une ère de prospérité s'ouvrit. Le Souverain avait depuis longtemps passé la cinquantaine, âge critique où la passion de procréer se transforme dans l'homme, et de charnelle qu'elle était se fait simplement lapidaire: devenu à peu près chaste, le potentat se mettait à bâtir. Il connut l'amour de la pierre ajoutée à la pierre, et de la chose durable qui s'élève au moment de la vie où la chose fragile commence à s'écrouler. Il voulut des palais et des églises, des forteresses, des ponts et des aqueducs, des canaux, des fontaines, des quais, des rampes; édifices inutiles et bâtisses utiles, les monuments nouveaux surgirent du sol, à la gloire de la religion et du commerce, des grands hommes et des petits, à la mémoire des morts, au profit des vivants; partout, le Duc érigeait de la beauté ou de la laideur, indistinctement et sans préférence, pourvu qu'elles fussent solides; il possédait les moyens de s'offrir l'une et l'autre, et il ne manqua point de les exiger toutes deux.
La patrie se hérissa de tours et de pignons, de clochers et de clochetons, de cintres et d'ogives, de flèches, d'arcs, de colonnades, de bas-reliefs, de rondes-bosses, de tout ce qui se fait en pierre, en marbre, et même en bronze. Les statues et les dômes étaient rehaussés d'or: à quoi bon s'en priver, puisque l'or abondait? Les nuages, en passant, s'étonnaient de voir ces villes resplendir, et passaient: au soleil levant, au soleil couchant, elles éclaboussaient le ciel de leurs rayons. Du haut des montagnes qui fermaient la frontière, on pouvait les admirer, brillantes dans la verdure comme des bijoux sur les velours d'un joaillier.
Plus le Duc bâtissait, plus il souhaitait bâtir, et il recommençait sans fin. Tous les gars se faisaient maçons; les journées d'un manœuvre eussent contenté un prélat. Les apprentis pouvaient courtiser les danseuses; les charpentiers, le dimanche, apparaissaient sur les promenades, somptueusement vêtus; les épouses d'entrepreneurs roulaient carrosse à deux chevaux et leurs filles convolaient avec des barons ou des comtes. Carriers, marbriers, plâtriers, la menuiserie et les marchands de bois, la serrurerie et les marchands de fer, la métallurgie et les mines, les convoyeurs, par eau, par terre, les éleveurs de chevaux et les constructeurs de bateaux, tous, à l'envi, s'enrichissaient, et leurs fortunes enrichissaient les autres.
--Quand le bâtiment va, tout va!
Et tout allait, trop bien, trop vite: le peuple, exalté par sa force neuve, avait d'abord créé radieusement, et sa fécondité, alors, l'excitait au labeur, allumait son génie; de grands artistes qui, en d'autres temps, eussent gardé les pourceaux, avaient surgi du sol, rivalisant d'ardeur, et cette brusque floraison d'hommes avait donné une moisson de chefs-d'œuvre. Mais on ne fait pas longtemps bien ce que l'on fait pour de l'argent: derrière les vrais artistes, les faux apparurent, et, comme de juste, ils trouvèrent des gens qui les tenaient pour préférables, surtout lorsque le Souverain avait jugé ainsi. Tous les fils de famille voulaient être architectes; quiconque possédait un talent de musicien ou de poète se hâtait d'apprendre à modeler la glaise ou à peindre des fresques, au lieu de chanter ou d'écrire. L'art n'y gagnait point, mais le bon Duc n'y voyait goutte et payait grassement tout le monde.
On gagnait trop: jouir fut meilleur que produire; l'ivresse venait, et le lucre engendrait le luxe, qui engendrait la luxure: bientôt les petites ouvrières remuèrent des doigts chargés de bagues.
--Veux-tu me cacher ça, vilaine!
Mais les mamans ne s'indignaient pas trop, et les papas ne protestaient guère davantage, l'or étant de rigueur dans les modes nouvelles: les amoureux en mettaient sur les femmes tout comme le Duc sur les villes; les couturiers en tramaient les habits; les ébénistes en plaquaient les meubles; les orfèvres eurent des châteaux, mais les fermes n'avaient plus de manants. Toutes les vigueurs du pays refluaient vers le gain rapide, c'est-à-dire vers la cité. Les champs sans laboureurs se diapraient de fleurs sauvages et les moissons ne sortaient plus. Un poulet coûta le prix d'un mouton.
Bah! Tout ce qui manquait au pays, l'étranger pouvait le fournir! Les blés et le bétail arrivèrent du dehors.
Ils ne venaient pas seuls. Le Duc, enfiévré de grandeurs, prit le titre de Roi; de somptueux présents, qui lui coûtaient fort peu, firent agréer sa couronne par les souverains et les diplomates des puissances chrétiennes; l'Empereur approuva, ayant reçu, avant tous les autres, des arguments de premier ordre; Rome envoya son assentiment, avec les huiles nécessaires; des ambassadeurs firent leurs entrées solennelles. Une armée d'importance étant indispensable à tant de majesté, les mercenaires accoururent, attirés par les fortes soldes. La fripouille des royaumes voisins se rua vers cette curée; les moins mauvais demandaient de la besogne, et les pires se contentaient du vol; les belles filles de partout apportaient leur corps lucratif.
La fête florissait; la morale baissait. L'âme nationale, désorganisée par cette invasion étrangère, perdait ses vertus propres, ses facultés originales, son génie. Les peuples qui n'ont plus de morale n'ont plus que du talent: les chefs-d'œuvre de la première époque ne savaient plus naître, et l'art raffinait sans créer, plagiait son passé d'hier, s'aveulissait, s'avilissait. Ce bel élan qui naguère avait soulevé les foules et cet effort joyeux qui les emportait à l'ouvrage, on ne s'en souvenait plus que pour en railler la candeur. Travailler, peiner? Fi donc! Chacun donnait le moins possible et réclamait le plus.
Car on réclamait: le mécontentement des hommes se manifeste beaucoup moins dans la réalité des misères que devant l'insuffisance des avantages; tant qu'ils souffrent, ils pleurent et s'effondrent, mais dès qu'ils commencent à jouir, ils souhaitent plus qu'ils n'ont, et revendiquent leur droit à jouir davantage. On se mit à pérorer.
Les citoyens parlaient tant pour occuper leurs loisirs que, bientôt, l'habitude de parler engendra l'habitude de la parole: des éloquences se révélèrent; le besoin de soutenir des idées fit croire aux gens qu'ils en avaient: on les appela des principes, et chacun fut irréductible sur les siens. Dès lors, tout le monde en affirma. Ce pays où l'on parlait si bien se couvrit de parloirs et de parlottes, d'où naquirent les parlements, et apparurent les parlementaires, qui firent le parlementarisme. Les mots régnèrent.
Ils régnaient à l'exclusion du reste et tenaient lieu de tout; les formules suppléaient à la sincérité; quant au culte du bien ou au rêve du mieux, au respect de l'œuvre ou de soi, nul n'en avait souci. Toute foi était morte. La famille n'existait plus qu'à peine, en raison des multiples adultères; les maris s'en offusquaient peu, ayant pris une accoutumance; les liaisons coupables ne duraient guère plus que les autres. On théorisait à propos de tout, mais, au fond, on riait de tout, et même on se lassait déjà de rire. Bientôt, on se contenta de sourire.
Plusieurs suicides de jeunes gens furent symptomatiques de cette dégénérescence: un manque d'idéal faisait la détresse intérieure des êtres nés pour aspirer, et maint adolescent, faute de pâture à son irréductible appétit de quelque au delà, jetait sa vie blasée, ainsi qu'un chiffon hors d'usage. Les forces sans emploi se supprimaient d'elles-mêmes. On vit des amants s'empoisonner en couple, parce qu'ils avaient gaspillé le bonheur, et qu'ils en souhaitaient encore sans parvenir à en inventer. Devant ces drames quotidiens, les personnes mûres et les vieillards haussaient tranquillement les épaules et se cramponnaient à l'existence, y tenant plus à mesure qu'elle leur donnait moins.
Ce peuple de richards, tout amoindri qu'il fût, n'était pas dépourvu de morgue. Il faut une noblesse d'âme pour posséder de l'or sans mépriser ceux qui en manquent; également, il faut une réelle solidité d'intelligence pour n'être pas grisé par un pouvoir survenu tout à coup. Ce Roi et ses sujets, à force de lancer des commandes sur le monde, crurent qu'ils commandaient l'univers; à leurs yeux, les fournisseurs patentés apparurent comme des gens à gages, une manière de serviteurs trop heureux de servir; à l'heure précise où leur incapacité de production les rendait tributaires des autres royaumes, ils s'imaginèrent qu'ils en devenaient les maîtres, et le laissèrent voir. Ils parlèrent avec autorité, et leur verbe avait cet accent d'indubitable certitude, particulier aux hommes qui détiennent un rôle supérieur à leur intellect.
Ils importunèrent; on les trouva grotesques, puis détestables.
Aussi bien, l'envie avait préparé à la haine. Plus d'un Souverain, au fond de ses États miséreux, guettait avec gourmandise cette proie juteuse à souhait, mûre pour qu'on la gobe, et qui engraisserait pour longtemps son royaume et sa dynastie. Peut-être même il importait de se hâter, de peur que le butin, désiré par tous, ne fût pris par un autre. Les Rois en méfiance se surveillaient réciproquement; chacun d'eux avait décidé _in petto_ qu'il se fâcherait le premier et qu'il tomberait sur Hardouin sans crier gare ni inviter personne.
Entre tous, Gaïfer-le-Tors, qui régnait à l'Ouest, était le plus pressé parce qu'il était le plus pauvre; sournoisement, il organisait ses troupes, et sitôt qu'elles furent en état de faire campagne, il se plaignit d'une inconvenance diplomatique, lança son héraut d'armes et passa la frontière, le même jour.
Il accourait, suivi de bandes noires, pillant, brûlant; tout croulait devant lui. Les armées de la défense, splendidement chamarrées d'or, ne se montraient que pour le temps d'une parade devant les gueux bardés de fer, et tout aussitôt s'évanouissaient en nuages, dans la poussière de leur fuite. Les villes aux solides remparts, si bien construits, ouvraient leurs portes, dès que l'ennemi paraissait dans la plaine, et les syndics en costume d'apparat, la face pâle, les mains tremblantes, apportaient sur des plateaux d'or les clefs damasquinées. Pas un héros ne se leva pour crier l'amour de la patrie: car la patrie était trop riche, et personne ne l'aimait plus, et la patrie n'était plus une mère, mais une maîtresse dont ses amants ont trop joui...
XVII
DIEUDONAT SE DÉCIDE A NE PLUS RIEN DONNER QUE DE LUI-MÊME
La besogne marcha rondement. Hardouin fut capturé, emprisonné, et, tout de suite, Gaïfer se considéra comme le roi légitime d'un pays annexé; dès lors, il ne se hâta plus, et, par son ordre, ses capitaines détruisirent moins, soucieux de conserver les belles cités conquises. Les habitants eux-mêmes n'étaient plus massacrés que par amusement, car ils mettaient à recevoir les vainqueurs toutes les bonnes grâces d'une poltronnerie déférente: ils livraient tout, même leurs filles et leurs femmes, acceptaient tout, même les horions, et quand on les chassait à coups de botte, comme des chiens, ils souriaient avec politesse, pour qu'on ne les égorgeât point comme des porcs. En une semaine, tout avait disparu de leur morgue célèbre: les patrons de l'univers étaient à présent les valets d'un caporal de reîtres, et faisaient ce nouveau métier tout aussi congrûment que l'ancien; la transformation leur avait coûté peu d'efforts, car ces hommes, depuis longtemps, ne portaient plus, sous leurs habits de maîtres, que des âmes d'esclaves.
La guerre et ses horreurs semblaient donc devoir être d'assez courte durée. Par malheur, Aimery-le-Simple, qui régnait à l'Est, considéra, dans sa simplicité, le tort qu'on lui faisait en pillant un voisin qu'il aurait dû piller lui-même: sans hésiter, il se récria, au nom de la justice et de l'humanité, déclara qu'il soutiendrait le faible, et passa la frontière, en allié. La guerre reprit de plus belle.
Entre Aimery et Gaïfer, on ne savait à qui entendre: tout comme Gaïfer, Aimery, par droit d'alliance, exigeait à son tour que les villes lui fussent ouvertes, les forteresses livrées; ce protecteur, plus terrible que le conquérant, obligeait les indigènes à s'aller battre et faire battre, ce à quoi Gaïfer ne contraignait personne, pourvu qu'on lui cédât. Bon gré mal gré, il fallut se faire tuer ridiculement sur des champs de carnage, au commandement de capitaines incivils qui, par surcroît, parlaient une langue étrangère. Et ces brutes de l'Ouest ne cognaient pas de main-morte! Misère de Dieu, quelles façons! Entre les deux armées tout le pays saigna; les pilleries recommencèrent avec une hâte féroce: les chariots d'Aimery emportaient vers l'Est ce que les chariots de Gaïfer n'avaient pas eu le temps d'expédier vers l'Ouest: le pays se vidait par ses deux frontières; quand une troupe, amie ou ennemie, arrivait quelque part et n'y trouvait plus rien à prendre, elle allumait un feu, pour se venger, et courait travailler ailleurs.
Hardouin Ier croupissait dans un cachot, mais nul ne s'inquiétait de son inutile carcasse. Bien davantage on se préoccupait de savoir qui posséderait l'anachorète, Dieudonat, le faiseur d'or! L'exemple des désastres dont il était la cause n'instruisait personne et chacun voulait avoir chez lui, à lui, et pour lui seul, le destructeur des énergies.
On se l'arrachait, on le cachait; toute forteresse, dans laquelle un des deux souverains avait provisoirement enfermé le précieux magicien, bien vite était reprise par l'adversaire, et ce colis humain roulait de l'Ouest à l'Est, de l'Est à l'Ouest, vers une frontière et vers la frontière opposée, sans que jamais on eût le temps de lui en faire passer aucune, indéfiniment ballotté d'un maître à l'autre, et toujours défendu royalement par un propriétaire toujours destiné à le perdre, tant l'envie de l'avoir mettait de force irrésistible chez tous ceux qui ne l'avaient pas.
Chemin faisant, il rencontrait des cités en ruines, des villages en cendres; de-ci, de-là, il apercevait encore quelque incendie en retard, dévorant une ferme isolée; chaque fois qu'on débouchait sur une plaine, il voyait au loin tourbillonner vers le bas du ciel, comme un essaim de grosses mouches, des milliers de corbeaux en ripaille; à tout moment, dès que passait un coup de brise, l'air puait avec virulence; des cadavres gisaient partout, représentant, dans la position horizontale, ce qui naguère figurait des orgueilleux, dans la station verticale.
--Jamais plus je ne ferai de l'or, oh! jamais plus!
En marchant au pas militaire,--une, deux, une, deux,--il méditait, et ses réflexions n'étaient point avantageuses.
--En voulant réparer des maux, j'en ai suscité de pires. Mon Dieu, mon Dieu, la pitié est-elle donc aussi une source d'erreurs et de méfaits? Le cœur nous égare-t-il autant que la tête, et nos commisérations nous leurrent-elles autant que nos déductions? Le sentiment se laisse émouvoir par les choses qui sont proches, immédiates, et ne perçoit qu'elles seules; les conséquences lointaines échappent à son regard court: l'amour est myope! Mais la sagesse est aux presbytes, qui regardent vers l'avenir. C'est l'avenir qui importe, car il dure, et le présent importe peu, puisqu'il passe. Pour un petit bien dont quelques hommes ont joui pendant quelques heures, j'ai causé des désastres irréparables dans la race tout entière. Le bienfaiteur que je croyais être ne fut qu'un malfaiteur, et le pire, celui qui tue la Patrie. Malheur sur les outrecuidants qui s'immiscent dans les affaires du monde et qui ne discernent pas l'avenir! Malheur sur ceux qui se risquent à substituer leur volonté consciente aux volontés inconscientes de l'univers, et qui viennent troubler l'histoire, dans le dessein de la parfaire!
--Une, deux! Une, deux!
--Si je m'avisais de ne plus rien donner qui ne fût tiré de moi-même, j'y regarderais peut-être davantage et ma bienfaisance risquerait moins d'être nocive... A la rigueur, je pourrais aussi donner ce qui sert à la subsistance de l'homme, car empêcher qu'un chrétien ne meure de faim, cela n'est point mauvais et ne saurait nuire à personne... Ainsi ferai-je dans l'avenir, mon Dieu, si vous me prêtez vie, ce que je ne mérite guère et qui ne m'apparaît pas comme souhaitable.
Devant les ruines et les cadavres, il battait sa coulpe, au grand amusement des gardes, et tout haut, il clamait:
--C'est ma faute, c'est ma faute!
Les soldats accompagnaient la cadence en lui envoyant par derrière des coups de pied qui le rejoignaient vers le milieu du corps, et ils en riaient de bon cœur.
On l'avait traité avec plus de déférence, au début de ses voyages alternatifs vers Gaïfer et vers Aimery: alors ses conducteurs espéraient tour à tour qu'il leur donnerait de l'or, et chacun d'eux l'assurait, en cachette, de son dévouement cordial; plusieurs même avaient offert de lui faciliter une évasion et de le suivre dans sa fuite; mais il avait découragé les bons vouloirs, en essayant d'expliquer que la trahison est un acte déloyal, et surtout en déclarant que jamais plus il ne ferait ni ne donnerait de l'or; les amitiés déçues avaient aussitôt tourné à l'aigre, et tous, à présent, rivalisaient de brutalité, en public, afin qu'on ne soupçonnât point ce qu'ils avaient proposé en secret.
--Oust, le magicien! Avance!
Il répondait aux coups:
--Châtiez-moi, je l'ai mérité par orgueil, moi qui me croyais humble, et je l'ai mérité par sottise, moi qui me croyais sage.
--Avance, palabreur!
--J'ai eu fiance en moi, et j'ai voulu; châtiez-moi, vous qui connaissez mon pouvoir et l'usage que j'en ai fait. J'ai décidé l'irrévocable avec un entendement faillible! Que mon exemple vous serve de leçon et vous instruise à douter de vous-mêmes: l'homme veut au hasard et jamais autrement, car la vérité est plus complexe et plus décevante que Janus, et toujours notre examen a oublié quelqu'une de ses innombrables faces.
--Tâte si je l'oublie, ta face!
Et la botte militaire l'atteignait avec précision.
--Parfait! Mes chers cousins, ne vous gênez pas, recommencez, et croyez bien que si je ne vous tends pas l'autre joue, c'est uniquement par révérence. Vous avez raison de me battre; vous me faites trop peu de mal. Pour le surplus, veuillez bien prendre garde à une particularité de très haute importance: en me donnant du pied, vous ne donnez rien que de vous-mêmes, et à cause de cela votre action est fort peu nuisible.
--Est-ce qu'il se moque de nous? dit le sergent.
--Je le crains, dit le capitaine.
--Il va voir, dit le caporal.