Dieudonat: Roman

Part 8

Chapter 83,886 wordsPublic domain

--J'ai compris! Je comprends! Tout s'explique et c'est clair: la vie n'existe dans les œuvres qu'en proportion de la vie qu'on leur inocule, et le talent n'est que l'outil de transfusion. C'est de l'âme qu'il faut couler dans la matière, pour qu'elle ait une âme, et j'en ai emprisonné une, là-dedans! Faire surgir de la vie ne se peut qu'aux dépens de la vie, et quelqu'un doit mourir ou s'épuiser, pour que quelque chose naisse ou palpite. Toute œuvre de grand art est faite d'une existence, ou tout au moins d'une torture, et voici de la vigueur figée! L'art est vampire: en soi ou autour de soi, il faut qu'on ait puisé, pompé, pour infuser! Eh! là, parbleu, oui! je comprends, et ce bloc me le hurle de la belle manière, par sa bouche béante, que le seul marbre génial est de la douleur condensée, tout comme la seule encre est de la douleur en bouteille!

Il jurait de ne jamais plus se risquer dans les arts, où le beau coûte vraiment trop cher. Il finit par se réfugier dans la grotte, afin de ne plus voir son atroce chef-d'œuvre, et il se jeta à genoux, le nez contre la paroi fruste:

--J'ai tué!

Il passa le reste du jour dans les lamentations et la prière; il y passa toute la nuit.

Un moment, il alla dehors; la statue neuve était toute blanche, au clair de lune. Il recula d'épouvante et rentra dans son terrier.

--J'ai tué mon frère, comme Caïn! Châtiez-moi, Seigneur!

Il n'avait pas besoin d'aller chercher en l'autre monde un séjour d'expiation. Il le possédait à domicile, en plein milieu de son petit domaine; parmi les choux et les carottes, la trop belle statue remplacerait les diablotins, et elle y suffirait avec surabondance, ayant, pour relancer son homme, toutes les fourches du remords. Elle le fit bien voir: au petit jour comme au clair de lune, il la retrouva fidèle au poste, et dès qu'il reparut, elle l'accueillit en lui criant, de sa bouche toujours ouverte en rond:

--Tu m'as tué!

Elle criait sans bruit, mais il l'entendait à merveille. Il pensa à chercher un autre asile.

--Reste avec moi, et que ce soit ta pénitence! Désormais, la victime et le meurtrier vivront face à face.

--La volonté de Dieu soit faite...

Les six premiers mois furent très pénibles. Quand vint l'hiver, le Bâtard faisait mine de grelotter sous la neige et la bise. Lorsque les bourgeons se gonflèrent et que les fleurs s'épanouirent, il changea de thème: perfidement il rappela que la nature, tout comme l'art et plus que l'art, son imitateur et disciple, n'engendre de la vie qu'aux dépens de la vie et ne façonne de la beauté qu'en actionnant de la souffrance.

Dieudonat le savait et l'aphorisme était banal; mais la formule arrivait à point pour gâter le printemps; elle s'installa en idée fixe. La solitude n'est pas bonne aux gens que leur conscience travaille, et elle les incite à la monomanie: chaque fois que les regards de l'anachorète tombaient sur l'homme pétrifié, c'est-à-dire cent fois par jour, l'obsession se rééditait; le voisin de marbre finit par se dresser comme un symbole de la douleur universelle.

Dès lors, le site cessa d'être magnifique: peuplé de crimes visibles ou invisibles, il avait à tout moment un air de coupable pris en faute; la sérénité ne l'habitait plus; la méditation devint accablante. Les mois passaient, les saisons faisaient comme les mois. Tous les jours et durant toutes les heures du jour, la pauvre pensée de l'ascète tournait sur elle-même comme l'ombre d'un cadran solaire, et elle ne marquait plus que la marche du temps.

Ce même temps passait sur le frère marmoréen; les patines du ciel l'eurent bientôt bruni, et le chef-d'œuvre obtint sa destinée normale: les tourterelles prirent l'habitude de s'y poser; elles adoptèrent comme perchoir cette image de la fureur qu'elles insultaient de petits excréments, avec une tranquillité parfaite. Les autres oiseaux se comportèrent comme elles, et promptement la clairière s'accoutuma si bien à la présence d'un morceau sublime, que personne n'y prêta plus aucune attention.

L'auteur seul eut encore des yeux pour le voir, et ces yeux étaient tristes de plus en plus.

--Cet homme intelligent est mûr pour une sottise importante, dit le Diable; aidons-le!

Et le Diable se mit à l'ouvrage.

XIV

IL EST REJOINT PAR SON PASSÉ

L'homme s'habitue à tout, même au remords de ses fautes; à la longue, Dieudonat ne souffrait plus guère de son crime; mais il s'ennuyait énormément.

--Je songe... Je songe? En d'autres termes, je suis un songe-creux. Et que fais-je, en cette oasis? Mon bonheur? Non, puisque je sens venir l'instant où je n'en pourrai plus. Mon devoir? Encore moins, puisque j'ai découvert que la supériorité de l'homme est dans le devoir de charité, et que je m'exile loin des hommes: l'isolement volontaire, culte de soi-même, est un égoïsme, et j'aurais tort de me le dissimuler; se retirer dans un désert pour y graver des inscriptions en l'honneur de la pitié, de la fraternité, c'est d'un incontestable illogisme, malgré ce que j'ai pu dire autrefois pour m'en excuser. Dieu avait jugé bon de me revêtir d'un pouvoir, et je juge meilleur de ne pas m'en servir; suis-je sûr d'en avoir le droit?

--Tout de même... Lorsque j'arrivais ici et que la solitude me plaisait, j'ai trouvé de bons arguments pour démontrer qu'elle s'imposait à moi par pitié pour les autres; maintenant qu'elle me lasse, je la trouve incompatible avec la charité, et je démontre cela aussi. Ma logique ne serait-elle donc que l'avocat sournois de mes goûts et préférences, le serviteur inavoué ou inconscient de mes caprices? De plus malins que moi l'ont dit. J'ai trop médité sur tous ces vains problèmes, pendant des années: je m'y perds, je ne sais plus. Où est la vérité? Qu'est-ce qu'il faut faire? Où est le devoir?

Il se tourmentait bien à tort, oubliant deux lois de la fatalité, qui allaient prendre soin de se rappeler à lui et de lui tracer sa conduite.

En vertu de l'une, toute force qui réside en nous s'exercera, avec notre consentement ou en dépit de nous; s'il nous est loisible d'en restreindre l'usage, il ne nous appartient pas d'en abolir l'existence, et tôt ou tard elle aura d'impérieuses révoltes contre lesquelles l'autorité de notre raison risque de rester impuissante.

L'autre loi de fatalité, dont il avait trop peu souci, est celle qui nous rattache indissolublement à nos actions passées, et qui fait de notre existence une longue chaîne dont chaque anneau commande tous les autres; tel geste imperceptible, accompli il y a vingt ans, et dont nous n'avons pas gardé le souvenir, va nécessiter tout à l'heure le geste qui s'imposera à nous, et que nous exécuterons, même s'il nous déplaît, parce qu'il est le prolongement normal de celui qui fut, vingt ans plus tôt.

Il fit d'un seul coup l'expérience de ces deux vérités. Un jour, il réfléchissait selon sa mode, assis devant la grotte, quand il vit, à l'orée du bois, une femme sordide et très mûre, qui se dégageait d'entre les arbres et qui traversait la clairière; elle venait à lui, en écrasant les hautes herbes, où sa marche creusait un sillon; lorsqu'elle fut proche, elle s'arrêta pour dire:

--C'est moi. Vous ne me reconnaissez pas?

--Non, femme.

--Il n'y a rien d'étonnant, vous ne m'avez jamais vue. Pourtant, vous êtes la cause de mon malheur, et je viens vous l'apprendre. Laissez-moi dire: j'avais un mari, trois enfants, et nous vivions dans l'aisance. Alors, vous vous êtes querellé avec votre père; à propos de quoi, je m'en moque, et je n'y avais rien à voir; mais après votre querelle, on a pendu les collecteurs d'impôts; mon mari en était, on l'a pendu, et je suis restée veuve avec mes trois enfants, sans un sou. Le mal dont vous êtes cause, il faut le réparer.

--Je ne puis, pauvre femme, ressusciter votre époux.

--Je n'en réclame pas tant. Rendez-moi ce qu'il gagnait, et je vous tiendrai quitte.

--Je ne possède aucun argent.

--De l'argent? Vous en avez autant que vous en voulez, et plus qu'il ne vous en faut pour vivre, puisque vous n'avez qu'un signe à faire pour que tout vous vienne à souhait, l'argent comme le reste: faites le signe et payez-moi!

--Ce pouvoir, il ne me plairait pas d'en faire usage.

--Ouais? Ça prouve votre bon cœur, ma foi! Et la conscience? Elle ne vous dit rien, votre conscience?

--Le mal que j'ai pu faire à autrui...

--Il ne compte guère, hein? Et quand il est fait, vous tournez le dos: «Bonsoir, la compagnie, et crevez à votre aise!» Vous vous en allez à la montagne, au bord d'une source, bien tranquillement, avec les petits oiseaux. C'est commode! Et moi je viens vous dire: «Où qu'elle est, votre conscience!»

Dieudonat commençait à baisser la tête et devenait honteux; la femme en prit avantage, et parla plus net:

--Voilà! Il n'y a pas de pain à la maison. J'ai tout vendu pour faire manger mes petits, et je n'ai plus rien à vendre, que mon aînée qui va sur ses seize ans. Si elle tourne mal pour nourrir sa vieille mère, ce sera votre faute, et vous emporterez ça en paradis, avec le reste!

L'anachorète sursauta d'horreur:

--Combien vous faut-il, pour sauver cette âme de vierge?

--Mon mari gagnait deux cents écus par an.

--Ayez donc vos deux cents écus: je le souhaite. Ainsi soit-il.

Aussitôt, la veuve sentit sa poche lourde, et elle plongea sa main dans les guenilles, pour en tirer l'argent qu'elle se mit à compter, accroupie sur l'herbe sauvage. Dieudonat la contemplait avec tristesse. Enfin, la vieille releva la tête:

--Eh! mon bon seigneur, ça ne fait pas le compte, voyez-vous? Mon mari gagnait ça par an, mais il avait bien encore dix ans à vivre, le pauvre cher homme! Il faut me payer les dix ans.

--Vous reviendrez l'an prochain.

--Et si vous êtes mort? Et si je ne peux plus marcher? Je suis vieille et la route est longue. Pensez un peu, vous qui êtes la bonté même, et si instruit: qui sait où nous serons, vous et moi, l'an prochain, et dans dix ans, et dans vingt ans? Il faut être raisonnable, mon prince, et me payer mes vingt ans tout de suite.

--Vous prétendiez que votre époux n'avait que dix années à vivre.

--Dix ans? On voit bien que vous n'avez pas connu Victor! Il était solide comme un chêne, et taillé pour durer un siècle, le gaillard! J'y perds, en ne vous réclamant que vingt années.

--Trop de richesse nuit, prenez garde.

--Vous devriez rougir, de marchander les jours à la mémoire d'un brave fonctionnaire que vous avez déjà fait mourir à la peine! Remboursez-moi ses vingt ans, je vous prie, et n'en parlons plus.

Ce disant, la veuve tendit sa jupe: le prince résigné fit un signe, forma un vœu, et quatre mille écus pesèrent dans la futaine.

--Merci bien, dit la mendiante.

Elle tourna le dos et s'en alla, clopin-clopant, car la charge était lourde. Longtemps, le prince regarda la silhouette podagre qui s'éloignait avec un tablier plein d'avenir: cette figure témoignait véritablement d'une joie mal contenue, et le philosophe s'en inquiéta un peu. Il s'inquiéta davantage lorsque la bonne femme, parvenue à l'extrémité de la clairière, entra sous les arbres et se crut invisible: alors, malgré le poids des ans et des monnaies, elle se mit à danser des entrechats qui firent chanter ses écus, et Dieudonat, émerveillé de cette guérison subite, entreprit une méditation sur la puissance des métaux.

C'était là un thème relativement neuf, du moins pour un ascète: il s'en amusa un moment; mais des envies de remuer lui tracassaient les jambes, comme si l'approche d'une créature humaine eût réveillé en lui le goût de l'agitation. Il marcha et se mit à rire:

--Cette excellente dame était peu sympathique, et je n'oserais affirmer qu'elle a eu un mari, ou qu'elle a des enfants, mais je suis bien sûr qu'elle a de la joie, et cette joie est mon ouvrage.

Il soupa de bel appétit, et se coucha d'un cœur plus aise qu'à l'ordinaire; ce soir-là, son lit de foins et de fougères était moelleux et sentait bon.

--Je n'ai pas perdu ma journée, Titus, puisque j'ai fait un peu de bien; et ma journée sera meilleure encore, s'il est vrai qu'en faisant du bien j'ai aussi réparé du mal.

Une voix lui soufflait: «La vieille t'a menti, nigaud».

--Nenni! Point! Je croirai la vieille, je veux la croire et j'y gagne. Car mon bien-être de ce soir est indéniable, et malavisé je serais, de consentir à le gâter. J'ai satisfait ma conscience. Eh, eh? La vieille me l'insinuait tantôt et cela n'était point stupide: qui sait si notre conscience n'est pas tout simplement la somme de nos actes? J'entrevois là une définition plausible: «La Conscience est le total du Passé».

Ravi d'avoir trouvé encore une formule, il s'assoupit sur elle avant de l'avoir discutée, et quand vint le moment de découvrir que cet aphorisme était tout aussi faux qu'un autre, il ronflait.

XV

ET IL FABRIQUE DE L'AVENIR

Le branle était donné. Cinq jours plus tard, un citadin se présenta, ventripotent, bouffi et vêtu de grand luxe; des serviteurs écartaient les branches devant lui, et il s'acheminait avec majesté. Il vint droit à l'anachorète, qui remarqua alors son nez crochu et sa face illuminée de satisfaction. Le visiteur cria:

--Bonjour, Prince!

Il parlait familièrement, avec certitude, et son accent dénotait une origine étrangère. Il reprit:

--Mauvaises nouvelles, Prince! Je suis ruiné, et je viens vous en informer, convaincu par avance que vous ne tolérerez pas cet écroulement, qui serait demain un désastre national, et qui est votre œuvre d'hier.

--Plaît-il?

--J'en appelle à votre conscience.

--Ah? Vous aussi?

--Moi-même: Baron Kraff. Je me présente. Ma maison est universellement connue. A ma banque, comme vous savez, des milliers de cultivateurs, de petits bourgeois, de minces rentiers, déposaient leur épargne, bien modeste vraiment, mais on fait ce qu'on peut et nul n'est tenu au delà de ses moyens: bref, ma caisse était celle du menu peuple, qui avait confiance en moi.

--Je suis bien assuré, baron, que vous vous êtes montré digne d'un telle confiance.

--Parfaitement digne. Mais moi aussi, j'avais confiance en votre père, en vous, et voilà que, coup sur coup, votre départ, la disparition du Prince Ludovic... (je ne vous reproche rien, chacun défend ses intérêts comme il l'entend), bouleversent la situation politique: toute sécurité disparaît, l'horizon se fait gros de menaces, les fonds baissent, j'étais à la hausse: krach général! J'ai lutté dix-huit mois, ayant les reins solides, mais je suis à bout. Je perds quarante-trois millions, tout l'argent des petites bourses. Votre défunte mère...

--Ma mère est morte!

--Parfaitement: de chagrin, de terreur, pendant les massacres du couvent.

--Ma mère...

--Évidemment, évidemment, c'est là un décès très regrettable, et personne ne le déplore plus que moi, puisque tout juste je m'apprêtais à vous rappeler le souci que l'excellente Duchesse prenait des pauvres gens; si nous avions le bonheur de la posséder encore, elle ne manquerait pas d'intercéder auprès de vous, en faveur de ses pauvres: car il ne faut pas se dissimuler que, si je sombre définitivement, vous aurez dans tout le pays des faillites et des banqueroutes, des suicides de pères de famille, la ruine de l'industrie, la famine de ceux qu'elle emploie, l'arrêt du commerce, la mort du crédit, cent cadavres par jour. Consentirez-vous à prescrire cette hécatombe? Toute la question est là.

--Est-il possible que?...

--Je vous apporte les journaux: consultez-les du présent, déduisez l'avenir. Après quoi, vous déciderez.

Le banquier s'assit sur la pierre un peu dure, et déploya les feuilles: l'index pointé sur les colonnes de nombres, il développa quelques explications techniques concernant les reports, les arbitrages, les transferts, la hausse et la baisse, le capital et les intérêts, et démontra clairement que le Prince avait à sauver les innombrables existences compromises par lui.

A force d'entendre cet homme, l'anachorète commençait à sentir sous son crâne la brûlure lancinante des chiffres, et sa pensée s'engourdissait: il n'écouta plus, attentif seulement à cette foule des victimes, qu'il pouvait secourir ou laisser périr, à son gré. Il faut à certains hommes, pour résister à leur apitoiement, autant de courage qu'à d'autres pour secourir des gens en peine. Dieudonat n'eut pas la force de refuser son intervention; il fit un geste d'acquiescement, murmura un souhait, et le capital fut.

On vit dans l'herbe des rouleaux d'or et des sacs, des tonnelets pleins d'écus, des cassettes lourdes de ducats; par une malice infernale, qui eût échappé à l'ascète, il y avait aussi des liasses de billets, mais le financier les protesta:

--Oh! pardon! Point de ceci! Excusez-moi, Prince, excusez-moi, je ne saurais encaisser ces coupures. Si étranger que vous puissiez être au maniement des fonds, vous concevez bien que le papier-monnaie est une créance sur le Trésor, qui en refuserait le remboursement et m'impliquerait dans une affaire de faux; je ne saurais y consentir, Prince, à aucun titre, et quel que soit le bénéfice éventuel: mon honorabilité ne veut pas d'un tel risque. Je suis le fils de mes œuvres, œuvres de probité, Monseigneur! Mon aïeul était chiffonnier, mon père brocanteur, et je ne suis que baron. Permettez-moi de vous le dire, Monseigneur, le monde attend de nous autres une rectitude de conscience qu'il n'exige pas de ses gouvernants. Reprenez vos papiers, de grâce, et veuillez substituer à ceci une somme égale en numéraire.

--Comme il vous plaira.

Les apports magiques recommencèrent dans l'herbe écrasée. Le baron, en homme habitué à la rentrée des capitaux, ne sourcillait pas devant cette fortune: du haut de son nez, à travers le lorgnon, il laissait tomber sur elle un regard d'adoption immédiate. Lorsqu'il vit que le tas cessait de grossir, il expulsa son binocle vers son ventre.

--Le compte y est? Non, non! Ne vérifions pas: je m'en rapporte à vous.

Incontinent, il pivota vers le bois, fit signe à son premier valet de chambre, qui envoya le deuxième valet chercher sous la feuillée le premier secrétaire, qui ordonna au caissier de faire avancer ses agents, qui apportèrent les coffres préparés à l'avance.

--Je n'avais pas douté de vous, comme vous voyez.

Il jetait ses ordres du bord des lèvres, ou même du bout du doigt: Dieudonat admirait la prestance que donne l'or.

--Il est aussi fier avec ses commis que l'Archiduc avec ses pages! Ce fils-de-ses-œuvres s'offusquerait tout autant qu'un fils d'Empereur, peut-être bien, si j'osais insinuer qu'il est le cousin de son comptable: je ne m'y risquerai plus.

Le richard honora de sa présence l'enlèvement des fonds, mais ne daigna point le surveiller; il affecta même de tourner le dos, et, les affaires sérieuses étant désormais liquidées, il aperçut le paysage.

--C'est charmant, chez vous... Si, si! Très pittoresque! Ces rochers, ces arbres, cette tranquillité... Je vous envie. Un casino, dans ce coin-ci, ferait florès. Vous possédez bien une source?

Il remit son lorgnon et découvrit la statue de Ludovic.

--Fichtre, mon Prince! Vous avez là un pur chef-d'œuvre. Je vous l'achète. Combien?

--Je ne...

--J'offre vingt mille. Non?... Trente!... Eh là! Où diable ai-je la tête? J'oubliais que vous fabriquez de l'or à volonté, je regrette: ce morceau serait en valeur, sur ma pelouse, au bas du perron. Il faudra que vous me fassiez, quelque jour, l'amitié de venir visiter ma tanière d'été: elle est confortable. Mais comment avez-vous pu transporter ici cette figure? Sérieusement, soupçonniez-vous qu'elle est admirable et que c'est un meurtre...

--Un meurtre!

--De la garder dans ce désert où personne ne la voit.

--Je la vois, Monsieur.

En écoutant parler ce personnage, Dieudonat faisait réflexion que le tact n'est peut-être pas une qualité mondaine, comme on le croit dans les châteaux et les salons, mais plutôt une vertu primordiale, assez proche de ce qu'on appelle en métaphysique la notion du bien et du mal.

Le philosophe pouvait d'ailleurs philosopher tout à son aise, car le millionnaire ne s'occupait plus de lui: il s'était approché du beau marbre, dont il faisait le tour en le flairant de sa trompe à deux verres, non sans couler parfois un vif regard vers ses caissiers.

--Pas de signature?... Non?... Tant pis. Vous connaissez l'auteur?

--Hélas...

--Ah! Je devine: un piètre individu, dont vous avez eu à vous plaindre? Hein? Ça ne m'étonne pas. Règle générale, méfiez-vous des artistes. Mais saperlipopette, celui-ci avait du talent!... En revanche, la grande machine, sur la grotte, avec les anges... Vous aimez?

--Peu.

--Comme moi. Votre bas-relief, j'appelle ça de l'art idéaliste. Votre statue, à la bonne heure! Voilà de la réalité! Et je m'y connais! J'y perçois même, dans le visage et le costume, dans l'allure aussi, une ressemblance assez comique...

--Comique?

--Avec le Bâtard. Savez-vous que les méchantes langues vous accusaient de l'avoir?...

--Achevez, de grâce!

--Je ne m'occupe pas de politique: c'est un principe. Les Rois, les Princes, je vous l'ai dit, s'arrangent entre eux. Il aspirait au trône, vous y aspirez; une couronne et deux têtes, mauvais compte! Mauvaise affaire, surtout, pour les affaires! Un des prétendants s'évapore? J'enregistre le résultat et je ne me soucie pas d'expliquer le moyen.

--D'autres que vous l'expliquent, n'est-ce pas? Dites-moi tout!

--Rassurez-vous, personne n'en parle déjà plus. Votre frère était peu aimé: perte mince. Vous régnerez en paix: bénéfice énorme, pour vous comme pour nous.

--Je ne régnerai jamais.

--Laissez donc! Que papa s'en aille, et vous nous reviendrez. On se reverra, mon Prince, et nous ferons de bonne besogne, ensemble, moi et vous: je sens cela. Le pays espère beaucoup de votre gouvernement, et il l'attend avec impatience: légitime impatience, je vous le confesse entre nous, car la situation n'est pas brillante, certes!

Pour occuper ses loisirs pendant qu'on achevait de charger ses millions, il voulut bien continuer une conversation dans laquelle il n'avait plus rien à demander; gratuitement, et par pure bienveillance, il exposa des faits: les collecteurs d'impôts ayant été pendus, les impôts n'étaient pas rentrés, et le Duc, en l'absence de ses recettes ordinaires, n'avait pu faire face à ses dépenses extraordinaires; dans une telle urgence, Hardouin-le-Juste s'était vu contraint à recourir aux ressources exceptionnelles, concussions et prévarications, altération des monnaies, exactions diverses et confiscations arbitraires, emprisonnements et décapitations.

--Mon père a fait ces choses!

Le Baron s'efforça d'excuser le pouvoir, qui est obligé parfois à des mesures regrettables; mais le Prince restait stupide, et n'arrivait pas à comprendre que son noble père, si honnête quand tout allait bien, fût devenu si malhonnête parce que les choses allaient mal.

Aussitôt, il résolut de sauver l'âme paternelle, et de rendre l'honneur à celui qui lui avait donné le jour.

--Combien faut-il?

Le financier entrevit une affaire inespérée, superbe: il répondit qu'il ne pouvait répondre, et s'offrit à étudier la question; il alla même jusqu'à promettre de parler au Duc, de proposer un rapprochement entre le père et le fils, et de négocier de l'un à l'autre un emprunt non remboursable; il assura, en outre, que, par reconnaissance, il se contenterait d'une commission modeste.

Les chargements s'achevaient. Il l'apprit sans avoir besoin d'y regarder; à ce moment précis, il déclara que ses instants étaient comptés, et que la route était longue, jusqu'à la prochaine étape. Il prit l'engagement de revenir, et répéta qu'il verrait le Duc.

--Je vous raccommoderai, vous dis-je, avec le cher papa; je m'en charge, et, si vous êtes contents de mes offices, vous m'offrirez la statue en souvenir de notre première rencontre, n'est-ce pas? Au revoir, cher Prince, à bientôt.

Il tendit la main et se retira vers son équipage, avec la dignité rapide d'un homme qui sait gagner quarante-trois millions en autant de minutes.