Dieudonat: Roman

Part 7

Chapter 73,852 wordsPublic domain

Or, un soir, tandis qu'il ratiocinait selon sa coutume, assis sur un caillou, en avant de la grotte, ses réflexions piteuses lui avaient incliné la tête vers le sol. Alors il remarqua, à gauche de son pied gauche, une blonde Araignée qui, mettant à profit l'émotion nuptiale, dévorait sournoisement son jeune époux sans que l'amoureux bronchât de son poste. Révolté par un tel abus de confiance, le moraliste détourna les yeux, et, dans le même instant, il vit, à droite de son pied droit, une Abeille qui, tout en buvant l'âme d'un bouton d'or, se laissait agripper l'arrière-train par une Guêpe, et celle-ci lui dévidait les viscères comme un écheveau embrouillé, pour grignoter plus à son aise ces méandres d'or où l'Abeille continuait tranquillement à envoyer du sucre; et la Guêpe, à son tour, était si attentionnée à ce repas vivant, qu'elle ne daignait même pas remarquer l'indiscrétion d'une Mante occupée d'autre part à lui ronger le ventre.

--Voilà qui est trop fort! Ils font la chaîne! Ils tolèrent qu'on les mange et n'ont pas l'air de s'en apercevoir, pourvu qu'ils alimentent leur pauvre petit corps!

Une Biche amoureuse qui passait avec grâce posa son fin sabot sur la Mante, et la Mante fut coupée en deux, sans que cet incident pût interrompre son festin ni les autres.

--Les insectes exagèrent, mon Dieu! Qu'on sacrifie ses jours à ses passions, je le concevrais à la rigueur. Mais que la mort, accompagnée de lents supplices, n'apparaisse plus que comme un détail dénué d'importance, devant le double appétit de la nourriture et de l'amour, c'est excessif, mon Dieu!

Les œuvres de chair se poursuivaient avec sérénité, en même temps que les agonies.

--Voyons, voyons... Cela est naturel, puisque cela existe dans la nature. Faisons la part de ces outrances et dégageons le principe: nourrir l'individu et perpétuer l'espèce, par ordre, telles sont les deux fins de la créature, et conséquemment sa morale. Les douleurs qui en peuvent résulter ne comptent point dans le total, c'est-à-dire dans l'univers, qui, par conséquent, ignorera la pitié et la cruauté, corollaires de ces souffrances. La pudeur ou l'impudeur, la pureté ou l'impureté, corollaires de l'amour, ne comptent pas davantage: rien n'est ni mauvais ni bon, tout est, et la mort n'est que la vie en fonction. Ai-je dit juste, ô mon Dieu, cette fois?

Aucune voix ne protesta: la brise berçait autour de lui les Clématites pendantes, les Reines-des-Prés érigées sur leurs tiges, et toutes faisaient: «Oui», en balançant leurs chevelures de parfums, au frôlement desquelles l'air du soir s'embaumait.

--La vie veut vivre, et voilà toute la morale d'une planète. En d'autres termes, le but de la vie, c'est la vie. J'ai rudement réfléchi pour en arriver à cette sublime trouvaille; dom Ambrosius la traiterait de pléonasme ou de battologie, et il n'aurait pas tort. Mais bah! cette loi-là a sur beaucoup d'autres l'avantage d'être logique, simple à saisir, facile à retenir. Si je m'en tenais là?

Mais le supplice des bêtes en mal de mort tirait vers elles son œil et sa pensée.

--Je ne peux cependant pas les laisser souffrir indéfiniment...

Toucher à l'Araignée, il ne l'aurait voulu, à cause de l'avenir qu'elle portait déjà dans ses entrailles; mais les autres? Il hésita deux bonnes minutes, puis, tout à coup, il allongea la jambe, et brusque, il écrasa de son pied nu la Mante, la Guêpe, l'Abeille et le Bouton d'or; la plante de son pied se crispa d'horreur sur le grouillement final du quadruple trépas.

--Souffraient-elles autant que je l'imagine? Assurément non, et même il est probable que les patientes, toutes ensemble, ont souffert moins que le spectateur, à lui seul: je transposais en douleur cérébrale des sensations ganglionnaires...

A ces mots, il s'interrompit: un coup de lumière venait de pénétrer en lui, et sous cette clarté neuve, engendrée par les mots, il croyait entrevoir de la vérité admissible.

--Eh! eh! mon camarade! Cérébrale, dis-tu? La grosse différence entre l'homme et les bêtes, entre leur morale et la nôtre, ne tiendrait-elle pas tout bonnement à la dissemblance des systèmes nerveux? Le nôtre était remarquable entre tous, et je n'aborde pas ici la question de savoir s'il fut tel dès notre origine ou s'il le devint peu à peu, si nous sommes des monstres nés ou bien des monstres parvenus. Toujours est-il que notre cervelle, unique au monde sublunaire, poussa l'hypertrophie jusqu'à s'appeler un cerveau, et que, de progrès en progrès, cet organe d'exception s'est développé à l'extrême par l'usage que nous en pouvions faire, que nous en fîmes. Dès lors, si je ne m'abuse, nous allons voir se manifester deux séries de réactions parfaitement logiques, et le résultat sera double, une part procédant des nerfs exaspérés par les rêveries de l'encéphale, et l'autre émanant de cet encéphale surmené par les nerfs. En effet, cher et défunt maître,--car c'est à vous que je m'adresse, ô dom Ambrosius, écoutez-moi sans vous impatienter,--en cet organisme précieux, si merveilleusement sensible, un phénomène ne pouvait manquer de se produire: nos sensations purement animales s'étaient vite subtilisées, grâce à l'intrusion de cette intelligence qui s'appliquait à tirer de nos sens le meilleur rendement; l'appétit s'excitait; l'organe décuplé décuplait les besoins, et notre esprit s'ingéniait à découvrir en nous, tout comme autour de nous, des subsides de volupté: nous en récoltions d'ici, de là, par imitation, par assimilation, pour nous accroître; alors que chaque espèce avait son instinct propre, et son plaisir prédominant, nous les souhaitâmes tous ensemble: nous aurions voulu être toute la nature à la fois! Certaines capacités de certains animaux nous restaient interdites? Nous les saluions d'un regret, sans néanmoins renoncer à l'espoir de les acquérir quelque jour, et notre désir conviait les inventeurs à nous en fournir le moyen; en attendant, pour suppléer à l'absence des joies défendues, nous multipliions à leur plus haute puissance celles qui nous étaient permises... Vous saisissez, ô dom Ambrosius? Premier résultat du cerveau: les instincts exagérés deviennent des vices, puisque les vices ne sont que des instincts exagérés.

Mais, nous en prenions trop! Nous abusions des réminiscences originelles; nous exaspérions la nature en prétendant lui obéir, nous sortions d'elle en croyant y rentrer. La nécessité d'un frein s'imposait, sans lequel la race n'aurait pas tardé à périr d'épuisement. Et le résultat second fut que le cerveau lui-même, ce multiplicateur des nerfs, ce provocateur aux excès, inventa ce qu'il fallait pour nous sauver du péril suscité par son rôle et produisit ce frein: la Morale.

L'âme de dom Ambrosius ne répliqua rien, et Dieudonat poursuivit:

--Vous me direz que la Morale varie avec les climats, les races, les époques. Eh! mon maître, ce détail n'a aucune importance! La chose importante, commune à tous les hommes, mais n'appartenant qu'à eux seuls, c'est leur intention d'avoir une morale, leur belle volonté de se mettre un frein, quel qu'il soit.

Assez content d'avoir égréné un chapelet de paradoxes, le philosophe se leva:

--O petites bêtes et grosses bêtes, mes sœurs, je vaux moins que chacune de vous, puisque j'ai pris à chacune, et chaque fois que je l'ai pu, ses instincts, dont j'ai fait mes vices. Mais, je vaux plus que vous, aussi, puisque, à force d'en trop faire, je me suis ingénié jusqu'à concevoir par moi-même la limite aux choses faisables. Une borne que je m'oppose, et voilà tout mon gain, mais il est magnifique! Quand chacune de vous ne connaît que son droit, j'ai inventé le droit des autres, et je l'appelle mon devoir!

Il respira, comme il convient aux orateurs, après une période nombreuse, pendant que l'auditoire applaudit. Rien n'applaudissait, mais le solitaire était habitué de longue date à ne parler que pour lui-même. Il reprit:

--Les Nerfs de l'homme le voulurent ainsi, quand leur hyperesthésie se fut développée au point de nous faire ressentir, comme si elles étaient nôtres, les douleurs de ce qui nous entoure. Et c'est ainsi que la nature vit s'épanouir sur le monde indifférent cette fleur qui sortait de nous: la Pitié.

Au nom d'une fleur nouvelle, les calices s'agitèrent dans le jour finissant.

--Plus belle que vous toutes est cette fleur de mon âme! Les jardins du Seigneur n'en ont pas de pareille. Oh! je sais bien, mon Dieu, que si ma gloire fut de l'inventer, ma folie est de la chercher hors de moi. Relativité purement humaine, je sais bien qu'elle est en moi seul, comme née de moi seul, création de la créature que je suis, mensonge dont j'ai fait une vérité, puisque je la sens, chimère dont je fais une réalité, puisque je l'applique!

Dans l'enthousiasme d'articuler des propos qui lui semblaient définitifs, il fit un grand pas en avant; la jeune Araignée se trouvait là tout juste où le pied se posa: elle en mourut, et sa postérité avec elle.

Ce meurtre bouleversa l'orateur; pour rafraîchir son émoi, il but une écuellée d'eau claire; du même coup, il supprima cent millions d'existences qui nageaient dans cette eau.

--Je tue quand je bois, je tue quand je bouge, le monde qui tourne se moque de mes axiomes, et me le prouve; la loi de l'univers règne sur moi comme sur tous. Faire le bien et m'abstenir du mal, c'est le vœu de ma raison déraisonnable, alors que le moindre de mes mouvements multiplie le bien et le mal, sans distinction, autour de mes gestes! Mais quoi? Je suis maître de l'intention, le roi de mon idée intérieure, et la morale que je cherchais sera de m'appliquer selon ma règle: si vraiment les deux conquêtes de l'intellect humain sont la Pensée et la Pitié, je m'efforcerai en l'honneur d'elles deux.

Le soir tombait. Les bêtes de nuit sortirent pour la troisième phase du massacre quotidien, et la peur rampa sous les branches bleuies, dans un paysage de proie.

--Assez, marâtre! Tu me l'as crié assez fort que ma pitié stériliserait le monde, et que Dieu n'en veut pas! Mais, de la maintenir en dépit de votre ordre, je ferai ma noblesse d'homme, et dans l'inconscience universelle, j'affirmerai la conscience! Si la Nature a Dieu pour elle, il ne faut pas qu'on le sache, et même il est urgent d'enseigner le contraire; c'est pourquoi nous avons fait de notre Pitié un attribut des dieux impitoyables. Que dis-je? Nous l'avons faite Dieu contre les dieux!

Il se signa, en levant les yeux vers les nuages encore roses:

--Seigneur Jésus, je suis votre disciple, et je persisterai dans votre voie: car je connais maintenant la double formule de mon rôle, l'Effort et la Pitié!

Il rentra dans sa grotte, fit sa prière et se coucha, tout satisfait de croire qu'il avait trouvé le moyen de mettre d'accord l'immoralité du monde avec la morale du Christ.

--Loi de l'Effort, et loi de la Pitié, je possède à présent la double vérité. Mais, hélas! et deux fois hélas! ne suis-je pas le seul, entre les humains, à qui l'application de l'une aussi bien que de l'autre est interdite par un don funeste? L'effort m'est défendu, puisque mes vœux se réalisent; ma pitié est dangereuse, puisque je nuis à tous ceux que j'approche. Je suis l'être d'exception, le reclus de mon privilège, le condamné à vivre seul. Parce que l'on a mis en moi une puissance qui dépasse l'homme, voilà que je suis homme moins qu'un autre, incapable de la tâche humaine! La charité m'ordonne de demeurer ici. J'y resterai, mon Dieu; stérilement, j'y resterai, et, puisque rien de plus ne m'est permis, théoriquement je confesserai la loi du Sacrifice en plein royaume des Instincts.

Il s'endormit en cherchant par quel travail il pourrait affirmer sa foi, sans nuire à personne; il cherchait encore en s'éveillant.

--Un travail qui serait pénible et assidu, afin de célébrer l'Effort, mais platonique en même temps, afin de ne causer aucun malheur nouveau, un travail matériel à la gloire de l'Idée... Lequel?

Un bloc de marbre surplombait l'entrée de la grotte, haut de neuf pieds, large de quinze, assailli de plantes sauvages; en le contemplant, Dieudonat se souvint des maçons qu'il avait vus ciseler une église derrière sa cellule.

--Manouvrier d'art? Voilà qui répondrait à mon programme... C'est dit! Je te débarrasserai de la nature instinctive, ô pierre, en arrachant de toi les parasites qui te mordent pour vivre, et je te laverai, et je te polirai pour faire de toi un fronton symbolique attestant la divinisation de l'homme par la Charité!

Durant plusieurs nuits, il chercha la devise à graver sur la dalle quand la dalle serait nette; finalement, il opta pour une parole de saint Mathieu:

BEATI MISERICORDES QUONIAM IPSI MISERICORDIAM CONSEQUENTUR

«Heureux ceux qui ont pitié, car ils obtiendront la pitié!»

Il se mit à l'œuvre sans délai. Mais, tandis qu'il ensanglantait ses mains à arracher les ronces et les lierres, il se demandait déjà si les promesses de l'Évangéliste ne sont pas un peu téméraires, et s'il est bien certain que l'Effort et la Pitié seront récompensés dans ce monde ou dans l'autre...

--Il vaudrait peut-être mieux dire qu'ils comportent en eux leur propre récompense.

XIII

DIEUDONAT EXÉCUTE DEUX CHEFS-D'ŒUVRE, L'UN AVEC TALENT, L'AUTRE AVEC GÉNIE, CE QUI LE DÉGOUTE DES BEAUX-ARTS

Tout de suite il prit goût à ce qu'il allait faire, et tellement que le projet initial acquit de jour en jour, et même d'heure en heure, parfois de minute en minute, une ampleur imprévue. Il finissait à peine de déshabiller le marbre que déjà tout était changé. La devise qui avait dû s'inscrire sur la pierre simplement dépolie réclama d'abord le modeste encadrement d'un filet; peu après, une banderole aux belles courbes sembla bien préférable; pour accrocher la banderole, deux clous étaient reconnus nécessaires, lorsque deux anges offrirent leur concours pour remplacer les clous, en relevant les bouts du phylactère. Presque aussitôt leurs ailes sans importance gagnèrent des proportions plus notables, demandant à se déployer en hauteur pour faire comprendre qu'elles arrivaient de loin et de haut, c'est-à-dire du ciel; mais un intervalle nu s'étalait entre les deux émissaires divins; la logique y souhaita l'addition d'autres anges en cours de route, plus petits à cause de la distance, plus près de Dieu; et l'image de Dieu devint alors indispensable. Au sommet de la composition, si le Christ présentait la croix sur laquelle il est mort par pitié pour les hommes? Ce serait bien! Ce serait mieux encore, si la théorie des misères humaines se déroulait au premier plan, pour servir d'assise à l'ensemble: on verrait là tous ceux qui souffrent, et chacun sait qu'ils sont en nombre; les modèles ne manqueraient pas...

L'auteur s'enthousiasmait de son idée; elle le réveillait, la nuit; dès le petit matin, il venait se planter, debout, devant son bloc, et il en fouillait l'épaisseur avec les yeux pénétrants de l'esprit, pour y caresser par avance les silhouettes que son rêve dégageait de leur gangue et qui se modelaient pour lui seul.

--Ce sera beau!

Il le disait avec emportement, mais sans vanité; d'ailleurs, en véritable artiste, il n'admirait son œuvre que dans l'avenir, sans jamais faire cas du présent ni des résultats obtenus, dans lesquels il ne voyait qu'un acheminement provisoire, une promesse.

--Quel amusant métier j'ai trouvé là! Il n'y a pas à dire contre: les arts plastiques sont l'occupation intégrale de l'homme, la besogne humaine par excellence, puisqu'elle réclame le concours de notre double nature, esprit et corps, le travail mental et le travail manuel. Quelle combinaison magnifique! J'ai eu tort de n'y pas songer plus tôt, et je crois bien que, cette fois, j'ai découvert enfin le meilleur emploi de mon temps.

Son ciseau d'acier, sous les coups du maillet, entrait dans le marbre, et faisait jaillir du feu, naître des formes.

--Oui, oui, ce sera beau! Ça ne l'est pas encore, mais ça le deviendra. Toujours est-il que je me procure d'incontestables satisfactions: je crée! Reste à savoir si d'autres en tireront le moindre bénéfice. Certes, je ne prétends pas que l'art soit inutile: loin de moi ce blasphème! La contemplation du beau rehausse les âmes; encore faudrait-il que les âmes fussent admises à contempler cette beauté-là, quand je l'aurai mise au point... Qui sait? Peut-être qu'un jour, plus tard, en passant par ici, une âme semblable à la mienne prendra du plaisir à s'arrêter devant mon ouvrage, comme j'en prends à le parfaire.

Or, le plaisir diminuait à mesure que l'œuvre se rapprochait de son état définitif.

--Ce sera moins beau que je n'imaginais.

Pourtant, les ailes des anges étaient bien imitées; leurs robes aussi s'envolaient bien dans le vent de leur course à travers l'espace: du haut de son nuage, le Seigneur Jésus regardait en bas avec une figure vraiment apitoyée; dans la frise des miséreux, les hommes nus et les enfants, mordus par des bêtes ou piqués par des diables, se mêlaient à des rois couronnés, à des femmes drapées, à des évêques mitrés, et tous avaient l'air de fuir, les uns relevant la face vers le ciel, et les autres s'affaissant à terre...

--C'est un peu beau, mais pas beaucoup.

Il travailla pendant une année entière.

--Voilà qui est singulier: j'ai fait tout juste, ou je crois avoir fait tout juste ce que je voulais faire; cela promettait d'être superbe, au temps où cette masse n'avait ni trous ni bosses; pour l'empêcher d'être ressemblante à mon idée, elle n'avait donc qu'un peu de pierre en trop; maintenant que j'ai retiré cette même quantité de pierre, je ne revois plus du tout mon rêve.

Il fignola les visages et leurs expressions, les mains et les pieds, les plumes et les étoffes. Il soigna particulièrement la face du Sauveur. C'était fini.

--Eh bien, voilà! Ce n'est pas beau du tout. Franchement, ça ressemble à ce que je prévoyais comme le braiement d'un âne aux musiques du Paradis.

Cette déception l'attrista, un peu à cause du mal qu'il s'était donné vainement, et beaucoup en raison du tort qu'il avait fait au paysage.

--J'ai gâté l'œuvre de Dieu en y ajoutant ma collaboration; cette paroi était plus majestueuse, sans conteste, quand la pierre fruste s'habillait de mousses, entre les lierres et les ronces.

A force de l'avoir sans cesse sous les yeux, il en vint à prendre en horreur son tympan qu'il trouvait grotesque, sur la grotte, et qui s'imposait là comme un blâme de pierre, perpétuel reproche à sa présomption. Lorsqu'il rentrait au gîte, après quelque promenade dans le bois, il lui fallait revoir cette laideur plus agressive encore que de coutume, qui l'attendait et qui dominait tout; il souhaita sur elle l'invasion des végétaux et des nids, et se promit bien que jamais plus il n'attenterait à la virginité d'un caillou.

Or, il allait précisément réaliser son chef-d'œuvre sculptural, le jour même où il formait le vœu de ne plus s'y essayer: d'ailleurs, il l'exécuta très vite et de la façon la plus inopinée.

Depuis qu'il avait disparu du monde, le principal souci des gens, dans le Duché de son père, était de retrouver sa trace, et tous le réclamaient, ceux-là pour lui donner la couronne, ceux-ci pour lui donner la mort. La haine étant, en général, plus active que l'amitié, ses ennemis devaient le découvrir bien avant ses amis. Les policiers de Ludovic rapportèrent à leur maître des nouvelles qui concordaient étrangement: certain moine fugitif avait été vu naguère, près de certain village, et s'était fait passer pour le prince héritier; dans telle région voisine, tel moine avait été reçu par un nommé Ruprecht, et depuis lors, certain bûcheron prétendait avoir aperçu certain anachorète errant sur telle montagne...

L'usurpateur ne voulut laisser à personne le soin de vérifier une identité qui lui importait si fort; il se mit en route, bien décidé, s'il rencontrait son frère, à le poignarder de sa main, pour être sûr que, cette fois enfin, la besogne serait convenablement faite.

Il vint donc, tout seul et bien armé, se fit indiquer la montagne, trouva la clairière, et vit l'homme: il reconnut son rival en ce sauvage assis sur un tronc d'arbre et devisant avec une tourterelle posée sur son index.

Il se précipita en hurlant selon la coutume:

--Tue! tue!

L'anachorète crut naïvement à l'attaque d'un chasseur.

--Ne tue pas cet oiseau! Arrête!

Son ordre immobilisa l'assaillant, le bras haut, la jambe raidie, la face contractée de colère, et Dieudonat à son tour reconnut le Bâtard.

Alors, au souvenir d'Onésime et des autres cadavres, l'indignation remua son âme douce, et il ne put se tenir de crier:

--Mauvais garçon, qui tues sans cesse! Ta haine fait trop de victimes! Fratricide! Te voilà figé dans ton geste de meurtre! Je veux que, pour ton châtiment, tu restes en cette attitude et que tu te changes en statue, comme la femme de Loth, afin de servir de leçon aux méchants!

A peine eut-il jeté ces paroles que sire Ludovic fut transmué en carbonate de chaux et devint sa propre effigie.

Le statuaire n'avait parlé de la sorte que par habitude de la sculpture, et simplement parce que chacun de nous ramène toutes choses à celle dont il s'occupe; pas une seconde, il n'avait songé à faire usage de son pouvoir magique, et la brusque métamorphose le stupéfia péniblement. Il s'élança vers son parent calcaire, avec un cri d'épouvante et de tendresse, en attestant le ciel qu'il n'avait pas voulu la mort du pécheur, qu'il avait parlé dans la colère, qu'il se repentait... Rien ne servit: les mots qu'on jette dans la colère, même quand on ne les pense pas, font autant de mal que les autres, sinon davantage. Il l'apprit à ses dépens, et aux dépens de son prochain, comme s'acquiert toute expérience.

Il essaya aussi, pour rendre la vie au défunt, de formuler un souhait contraire au premier, et bien sincère, cette fois. Il travailla en pure perte: ses vœux se réalisaient irrévocablement, car le Diable l'avait promis. Il eut beau s'arracher les cheveux, tourner autour du marbre neuf, le palper et le caresser, l'appeler par son nom, embrasser ses bottes sculptées, lui demander pardon et le supplier de revivre: la statue, avec son bras menaçant et son jarret tendu, avec son visage contracté, était pleine de mouvement, comme disent les critiques d'art, mais elle ne bougeait pas.

Tout en se lamentant du fond du cœur, Dieudonat ne pouvait se retenir de couler vers la magistrale sculpture un regard de professionnel, et d'admirer: les chagrins d'artiste ont toujours un œil entr'ouvert.

--Oh! que cela est beau! Quelle souplesse dans ces étoffes! Quelle vérité dans les plis! Et ces mains! Est-ce fait! Les os durs, la chair élastique, une peau qu'on devine tannée de hâle! Et cette face de fureur bestiale avec cette bouche qui braille du silence! Quelle allure endiablée!... Pauvre diable, tout de même... Oui, pauvre diable, car il est dans l'Enfer, mort en péché mortel, et par mon fait!

Il recommençait à plaindre le mauvais gars, mais sitôt qu'il changeait de place, et qu'il apercevait le marbre sous un nouveau profil, il recommençait à l'admirer:

--Prodigieux!

Cela tenait du prodige, en effet, et le magicien désolé ne le savait que trop; il se frappait la poitrine en signe de remords, il se détournait ou s'éloignait en cachant ses yeux dans ses mains, pour ne plus voir son crime, et tout de suite il se rapprochait, rappelé par quelque détail.

--Quelle facture! Décourageant! Quand je compare ce bloc de vie au navet de ma patience, c'est comme du sang rouge et chaud à côté d'un jus de légume! Pourtant, je m'étais appliqué, la première fois, et je n'ai réussi qu'à gâcher de la pierre. Il est vrai que, la seconde fois, j'ai gâché de la vie.

Il se frappa le front: