Part 6
--La paix à ces gueux! Vous n'en tireriez que le souffle! N'ai-je pas défendu, faucons niais, de s'abattre sur le gibier qui ne rendra ni poil ni plume? A bas les griffes!
Les poignes s'ouvrirent et Dieudonat pensa:
--Voilà un bandit bien respectable, qui répugne aux méfaits de médiocre rapport.
Mais le capitaine des voleurs avisait le vicomte et s'écriait avec un large rire:
--Eh! Gontran-le-Coquin, est-ce toi? La sotte prise que mes gens faisaient là!
--Ruprecht-le-Camard!
--Par les cornes du grand Diable, j'arrive à point pour te sauver la peau, et ta peau, j'imagine, est le meilleur de toi!
Gontran se rajustait et ne protesta point.
--Vive tout! reprit le capitaine, tu t'encapuchonnes, mon gaillard, et te voilà flanqué d'un confesseur? Bon, bon, ne t'en défends pas! J'aime les moines quand ils sont gras: je vous engraisserai, mon père, et, puisque je vous tiens pour une heure, vous partagerez mon brouet, et les vins dont je l'arrose. Ne refusez pas! Quiconque déjeune avec Gontran peut bien souper avec Ruprecht. Et vous serez libre après boire. En route!
La désobéissance n'eût pas été de mise. Le Prince en rupture de trône se résigna tranquillement et suivit la marche; le capitaine avait pris par le bras son joli camarade et l'entraînait sous bois; à les entendre deviser, en échangeant des souvenirs, Dieudonat put apprendre que naguère ils travaillaient ensemble à l'Université, que ni l'un ni l'autre n'avaient eu de goût pour l'étude, et que tous deux étaient partis vers l'aventure, chacun par une voie. Ils en riaient, éprouvant du plaisir à se retrouver par hasard; mais l'allégresse du vicomte restait empreinte d'une correction tout à fait aristocratique, et celle du routier s'exprimait avec une brutale exubérance.
--Par le sang bleu! La fête serait complète, et notre vieux trio se reformerait pour un soir, si nous avions ici, en place de ce moine lugubre, Calame-le-Calamiteux, qui composait de si beaux poèmes!
Ils arrivèrent auprès d'une gorge escarpée; un torrent grondait tout au fond; sur la pente du ravin, à quinze pieds au-dessous du bord, un trou s'ouvrait entre les roches, derrière un rideau de houx.
--Voilà mon gîte!
On descendit. La caverne des brigands était semblable à toutes les cavernes de brigands décrites dans les livres: asile successif des troglodytes chasseurs d'ours, des Bagaudes traqués et des Gaulois vaincus, elle abritait maintenant les routiers, et des foyers de misère humaine avaient enfumé ses parois, pendant des centaines de siècles.
Dieudonat, qui s'intéressait à toutes gens et toutes choses, entra sans déplaisir: du même coup, il faisait là son entrée dans le monde, et elle ne laissait pas d'être un peu symbolique. Au sortir d'une adolescence cloîtrée, il allait prendre son premier contact avec des êtres libres de toute entrave religieuse ou sociale, et il voyait de l'Homme pour la première fois.
Il inspecta le décor, pendant qu'un serviteur bandit dressait en hâte le couvert; cette large brute portait un surcot de dame, fourré de vair, trop étroit pour ses épaules, et qu'il avait fendu avant de l'endosser; à part l'étrangeté de cet accoutrement, le paillard ne différait pas outre mesure des honnêtes cultivateurs qu'on aperçoit dans les labours; il n'était ni plus ni moins sale, et ses yeux sans férocité, sous leur broussaille de sourcils, traduisaient une âme canine. Tout comme ceux d'un chien, en effet, on eût dit qu'ils voulaient parler et qu'ils ne pouvaient pas; ils examinaient le moine à la dérobée, mais avec une persistance qui ne fut pas sans gêner Dieudonat, peu accoutumé aux regards.
Le brigand tournait alentour, s'attardait, revenait; enfin, profitant d'une minute où son capitaine emmenait Gontran au cellier, il se pencha sur la table, et tout en affectant de remuer les gobelets ou les écuelles, il dit:
--Vous ne voudriez pas venir dans un coin avec moi, avant de souper?
--Dans un coin? Avant de souper?
--Oui, parce que, après, vous serez saoul, comme de juste, ou peut-être même assommé: notre capitaine a le vin mauvais.
--Ah?
--Très mauvais. Mais moi, j'aurais bien été à confesse, pendant qu'on vous tient. J'en ai à dire, vous pensez! Vous me donneriez une petite absolution, d'un tour de main. Vous voulez?
--Je n'ai pas reçu les ordres; j'étais un aide de cuisine.
--Tant pis. Ça m'aurait fait bon. Dans le métier, on ne sait ni qui vit ni qui meurt, et si on fait le saut, moins on doit rendre compte, mieux ça vaut, pas vrai?
--Changez de métier.
--Eh! vous en parlez à votre aise. Il faut vivre, hein?
Cette idée de laver une conscience, comme on lave du linge, en vue de la remettre aussitôt en usage, parut quelque peu saugrenue au philosophe que son exil avait maintenu jusqu'alors dans l'ignorance des combinaisons pratiques: il crut avoir rencontré un cas exceptionnel, et il s'en amusait au fond de lui. Mais bien d'autres révélations se préparaient à l'étonner.
Ruprecht-le-Camard et Gontran-le-Coquin revenaient, chargés de victuailles: ils avaient décroché de la voûte les viandes salées qui font boire, et tiré du bon coin les bouteilles poudreuses qui font rire. Ils en riaient d'avance; le lieutenant des routiers interpella son chef:
--Avant les gobelets, capitaine, le mot de passe, pour la nuit?
--«Hors du monde!»
--Belle devise pour toi, cria Gontran qui s'esclaffait, et mauvaise pour moi!
Les deux amis s'assirent; le moine dut les imiter et prit le troisième escabeau. Immédiatement, les espèces solides et liquides qui encombraient la table commencèrent à disparaître, et chacun s'évertuait à en cacher le plus possible; un bruit de mâchoires et de tasses sonnait sans discontinuer. Dieudonat admirait l'énergie de ces appétits sonores: il regardait, écoutait, mangeait du bout des dents, buvait du bord des lèvres, et se leva enfin pour aller quérir une cruche.
--Un coup de vin, sire moine, à la santé de notre absent: je bois à l'immortel Calame!
Le moine, obéissant, trinqua. Ruprecht attaquait les vins rouges, Gontran préférait les vins blancs, et promptement leurs langues se délièrent, en évoquant les jours passés.
--Te rappelles-tu, un soir...?
Le passé aime l'odeur du vin: il monte dès qu'elle l'invite; dans les émanations de la table rougie, les souvenirs des deux compères s'élançaient en gaieté et tourbillonnaient en tapage, dansant leur sarabande autour du lumignon fumeux; en cette caverne qu'on aurait crue si éloignée de toute cité, les évocations de la rue accouraient à la file, et le souterrain se peupla d'anecdotes dans lesquelles grouillait une horde de créatures, tentation de saint Antoine où les diables étaient des gens. Sur fond de ténèbres, ces tableaux de la société absente, avivés de riches couleurs, se succédaient comme les images d'un livre d'heures très profanes: les sept péchés capitaux y eurent leur tour à l'envi, et chacun d'eux revenait dès qu'un autre lui laissait la place. Une immoralité joyeuse se démenait dans les récits, et la verve était si chaude que Dieudonat, en buvant de l'eau, devenait ivre, à entendre les propos du vin.
--Est-ce donc cela, le monde?
Quand les jeunes amis eurent vidé sept flacons, en l'honneur du passé, ils entamèrent l'avenir.
--Moi, criait Ruprecht, je suis pour l'action, tu sais! Homme d'action, moi! Toujours, j'ai été un homme d'action!
Pour prouver son dire, il assénait sur la table des coups de poing qui faisaient trembler tout. Sa face était congestionnée; ses prunelles provoquaient des contradicteurs invisibles.
--Il faudra qu'on le sache, et on le saura, que je suis un homme d'action, un homme! On parlera de moi, je te le promets! Veux-tu voir un autre Mercadier? Regarde-moi! J'aurai mon fief, comme Roger de Flor; mon manoir, comme Mérigot! L'Archiprêtre? Il ne me vaut pas. Non, mon vieux, il ne me vaut pas!
Renonçant à malmener la table, il martelait maintenant son propre torse, qui résonnait comme une autre caverne, plus formidable que la grande.
--On la verra, ma gloire! J'éclate de force, moi! Ma force est un droit. Vous entendez, le moine? Redites ça dans vos couvents. Annoncez-leur Ruprecht, qui va venir. Il vient, Ruprecht, et Ruprecht ne viendra qu'en maître! Les hommes sont lâches, tous les hommes sont des pleutres, et toi le premier, Gontran! Ils demandent à s'aplatir sous une botte, pourvu que la botte soit solide; ils me dégoûtent, les hommes! Je ne veux pas vivre avec eux, mais je daignerai marcher sur eux!
Dieudonat redoutait que le vicomte, accusé de pleutrerie, ne prît mal ce jugement et se fâchât; mais le gentilhomme souriait avec urbanité, et même sa condescendance semblait nuancée de dédain.
--Oui, mon bon, oui, tu es un brave, et moi je suis un habile: chacun fait sa vie comme il peut, et selon ses moyens; tous les moyens sont excellents; l'important est d'atteindre au but. J'y vais en douceur, moi, et si tu as la force, j'ai l'ingéniosité, qui vaut toutes les forces. Je suis très intelligent.
--Toi, le Coquin? Toi? Un bélître! Un ignare! A l'Université, tu étais le prince des cancres! L'homme intelligent, de nous trois, c'était Calame! Parlez-moi de Calame! Sur nous trois, il y avait deux hommes, moi et lui, moi la force et lui la pensée! Il était un cerveau, notre Calamiteux, mais toi, tu n'étais rien!
--A l'Université, eh! oui, je te l'accorde; mais nous ne sommes plus à l'école. Nous sommes dans le monde et tu nous parles du savoir quand je parle du savoir-faire. C'est tout différent, mon ami.
--Je paye de ma personne, moi! Je me dépense!
--Je dépenserai les autres, ce qui me permettra de n'être jamais chiche, et de faire largesse. Tu verras, mon ami; vous verrez, sire moine, qui de nous deux aura raison: je vous prends à témoin, et même à témoin de ma noce, car j'entends, vive Dieu! que vous assistiez à cette fête-là, puisqu'elle sera la première.
--Ah! fit le Prince, vous vous mariez, monsieur?
--Oui, certes!
Ruprecht ne haussa qu'une épaule; ses yeux ne fulguraient plus guère. Gontran ajouta:
--Oui, sire moine, j'ai opté pour le droit chemin, moi, parce que le droit chemin est le plus court chemin: je me marie.
--Bientôt?
--Pas avant quelques mois; un semestre, je pense, sera nécessaire pour aplanir plusieurs difficultés que j'entrevois: résistance du père, insuffisance momentanée de ma situation. Tout s'arrangera.
--La jeune fille vous attend?
--Vous l'avez dit! Elle m'attend, bien qu'elle m'ignore, tout comme je la cherche sans la connaître; car je suis catégoriquement résolu à l'épouser sans retard, mais il importe que tout d'abord je la découvre, et, pour cela, j'ai d'elle un signalement très précis: elle est riche, fort riche, jeune à moins qu'elle ne soit mûre, brune ou blonde et peut-être rousse, grande ou petite, jolie ou laide. Voilà son portrait, sire moine, de ressemblance frappante; si vous connaissez sa demeure, conduisez-moi, et, pour le surplus, je m'en charge: la mignonne m'adorera, car je saurai bien l'en convaincre. Besogne d'autant plus aisée que je ne prétends pas à l'amour éternel. Rien ne dure, mais tout a duré suffisamment, si l'on a su mener ses amours jusques à l'autel.
--Et ensuite?
--Ensuite? Advienne que pourra, cavalier! En selle pour la vie! Quand une femme m'aura mis le pied à l'étrier, je la tiendrai quitte du reste.
Le capitaine des brigands, affalé sur la table et les paupières à demi mortes, regardait son ami d'un œil trouble, en hochant la tête; à travers les poils et le vin de sa moustache, il grogna une injure dont le moine ne comprit pas le sens, n'ayant lu ce substantif que dans les précis d'ichtyologie. Gontran d'Avatar, au lieu de s'offusquer, battit des mains.
--J'en accepte l'augure, mon vieux, et, dans une couple d'années, je t'apprendrai par mon exemple ce que vaut le métier, quand il est professé par-devant Dieu et les notaires! Je serai bourgeois et juré, administrateur des sociétés financières, échevin et capitaliste, commandeur de Saint-Jacques! J'aurai mes valets, mes flatteurs, mes chasses, mes carrosses; j'offrirai des fêtes aux princes et des primes aux inventeurs; j'encouragerai les arts, les sciences, et la vertu; je serai considéré, mon cher, et considérable!
Ruprecht-le-Camard s'endormit sur son bras replié. Gontran-le-Coquin, que l'ivresse portait aux confidences, se rabattit sur le moine et lui développa ses projets pendant une heure encore; mais, tout à coup, il eut la sensation de parler devant un auditoire inutile, et de travailler sans profit; aussitôt, il se leva fort poliment, tendit la main droite, salua d'un brusque déclanchement de la nuque, sourit, montra ses blanches dents une dernière fois, et alla s'étendre sur une natte.
Dieudonat restait seul, debout au milieu de la salle.
--J'ai entendu, ce soir, les deux conquérants de la terre; mon Dieu, vous m'avez fait toucher du doigt les deux forces qui règnent sur ce monde: la Violence et l'Intrigue. Je ne suis pas né pour ce monde.
Le cœur lui battait dans le torse.
--Hors du monde! Hors du monde!
Il s'éloigna de la table, et, dans la vague lueur des torches, il se mit à marcher vers l'issue.
Une sentinelle l'arrêta:
--Qui vive! Où vas-tu?
--Hors du monde!
--Passe.
Il sortit du souterrain et fut ébloui de lumière.
Pourtant, le jour s'achevait; le soleil, disparu derrière les montagnes, cuivrait encore le ciel, mais, dans les profondeurs de la gorge, la nuit amassait déjà ses brumes bleues, et, de minute en minute, elle grimpait au long des roches abruptes. Là-haut, de petits arbres se dessinaient en dentelles; là-bas, d'autres se fondaient en nuées; une paix divine sacrait le paysage. Le croissant de la lune s'effila par-dessus les cimes. Alors, le Prince s'écria:
--O Nature! Nature! Devant toi, je rends grâces à Dieu qui m'a donné la vue; voir est la consolation d'entendre.
DEUXIÈME PARTIE
XII
L'ANACHORÈTE OBTIENT DES PETITES BÊTES ET DES GROSSES QUELQUES RENSEIGNEMENTS SUR LUI-MÊME
Après qu'il eut marché bien des jours à travers monts et plaines, il arriva dans une contrée magnifique et non moins sauvage; depuis une semaine, il n'avait rencontré homme ni femme.
--Ici je pourrai vivre sans être nuisible à personne; ici je pourrai méditer sans que le fruit de mes déductions contamine l'esprit des autres; ici je gagnerai une subsistance quotidienne, sans qu'il me soit nécessaire de recourir, comme les Gontran et les Ruprecht du monde, à la violence ou à l'intrigue; ici je ferai dans la paix mon bonheur pour cette vie, et mon salut pour l'autre.
Il s'installa dans une jolie grotte qu'il garnit de sable et de feuillages. Les instruments de travail lui manquaient, et aussi quelques ustensiles de nécessité primordiale; malgré la répugnance qu'il avait à user de son pouvoir magique, il ne pensa point forfaire en demandant au ciel de lui accorder les outils indispensables; il les eut aussitôt, et il se mit à l'ouvrage avec une grande joie.
--J'ai reconstitué le Paradis terrestre, le vrai, celui où l'homme, dans un site admirable, gagne sa nourriture à la sueur de tout son corps.
Il travaillait, priait, pensait, respirait l'air et regardait. Il ne souffrait nullement de la solitude, ayant découvert qu'elle n'existe pas: les montagnes désertes sont des endroits fort habités, beaucoup plus populeux et beaucoup plus vivants que les campagnes cultivées et même que les capitales; généralement, nous n'y prenons pas garde, et sans doute c'est par mépris; mais Dieudonat, moins fier qu'un homme, parce qu'il était plus qu'un homme ordinaire, prenait garde à toute créature.
Très vite il eut, parmi les bêtes, la sensation de séjourner parmi les gens; ses semblables, qu'il n'avait jusqu'alors connus que par la lecture, il les retrouvait ici dans la réalité, et il les reconnaissait; tous les modes de vivre en usage chez nous se renouvelaient au ras du sol et sous les branches: c'étaient des républiques de fourmis, des royaumes d'abeilles, des cités de cloportes, des insectes errants et cuirassés comme des chevaliers, des papillons vêtus comme des princes, des araignées embusquées dans leur forteresse de dentelle comme des barons dans leur tour, et des oiseaux plus ou moins poètes qui chantaient du matin au soir pour relayer ceux qui chantent du soir au matin. Il eut des amis. A l'aube, il recevait la visite des lapins et des biches, voire des cerfs et des sangliers; à midi, les lézards lézardaient autour de lui, et, dans le crépuscule, les loups venaient poliment lui souhaiter la bonne nuit; l'ours lui-même fréquentait volontiers les abords de son logis. Grosses bêtes et petites l'avaient promptement reconnu pour quelqu'un des leurs, et ne s'effrayaient plus de lui, car les animaux jouissent d'un instinct particulier qui leur désigne les hommes peu nuisibles; les plus craintives bestioles se laissaient caresser par lui, et il prenait un plaisir infiniment doux à cette confiance des faibles que nous pourrions broyer en refermant la main, qui le savent, et qui s'endorment quand même dans notre main.
Cependant, une chose le tracassait; dans cette fraternité universelle, il constatait une lacune, évidente, indéniable. Avec tout le monde, il vivait dans les meilleurs termes, mais, avec les insectes, impossible d'entrer en communications amicales! Pour sa part, il éprouvait à leur endroit une répulsion épidermique; il en avait peur un peu, sans savoir pourquoi; de leur côté, ils avaient l'air de ne pas le voir, et le traitaient comme un talus ou comme une fontaine: ils montaient sur lui, le chatouillaient de leur marche, pompaient parfois une goutte de sang, et se retiraient sans s'excuser ni saluer, quittant le paysage humain pour aller vers un autre. Toutes les gracieusetés qu'il risqua demeurèrent sans effet.
--Drôles de gens!
La science lui avait appris sur eux fort peu de choses, et leurs dimensions exiguës n'en permettaient guère l'étude; dans l'espoir de les mieux comprendre s'il les voyait plus nettement, il formula le souhait d'un verre biconvexe. Aussitôt, une loupe en éther comprimé lui tomba du ciel, toute sertie: c'était là un article de premier choix, grossissant les objets deux mille fois environ. Les insectes entrèrent dans le champ de la loupe miraculeuse.
--Hein?... Ah!... Oh!... Eh! ma foi, je comprends pourquoi ma peau en avait peur, et ma peau n'était pas si bête!
Dieudonat demeurait stupide devant cette fantasmagorie d'horreurs hétéroclites. En prenant des proportions de mammifères, ces êtres minuscules s'agitaient en cauchemars, si formidables que, par comparaison, les tigres et les alligators gagnaient un petit air d'inoffensives créatures. Des yeux lançaient l'épouvante, des gueules mâchaient la menace; des pinces et des tenailles, des scies et des râpes, des poignards et des vrilles, tout un arsenal de tortures, tous les instruments de la haine s'exerçaient sous le disque de verre avec une tranquillité métallique, et déployaient brillamment la force sans pitié de leur inconscience.
--Ils sont beaux, oui, vraiment, d'une atroce beauté, qui pourrait bien être celle des mauvais anges chus en l'enfer; on se croirait dans la Géhenne ou tout au moins sur une autre planète, s'il en existe quelque part, comme des savants le prétendent, ou encore dans les premiers jours de celle-ci, alors que l'exubérance d'un globe en parturition jetait des monstres pour assouvir sa furie d'inventer toujours et quand même. Le Créateur s'est amusé peut-être à ciseler en joyaux ces paradoxes de son génie, auxquels il a refusé l'honneur des dimensions normales. En tout cas, il convient de remercier Celui dont la sagesse et la bonté daignèrent interdire le développement de ces monstruosités imperceptibles qui terroriseraient toutes les espèces vivantes, si Dieu les avait faites à une échelle un peu plus grande. Dieu fait bien ce qu'il fait!
Mais cette affirmation ne lui procura que des contentements éphémères; au bout d'un temps assez court, des inquiétudes entamèrent un peu son admiration pour la prudence divine, et, malgré qu'il en eût, elles s'imposaient à mesure qu'il examinait chez les insectes, non plus seulement leurs armes, mais l'usage qu'ils en font.
Il découvrit des mœurs inouïes. Ces créatures vivaient dans un état permanent d'immoralité: douées de tous les vices, coutumières de tous les crimes, elles s'y complaisaient avec tant de candeur, que les Ruprecht et les Gontran, tigres et reptiles de la société humaine, apparaissaient à leur tour comme de petits saints. Certes, il n'y avait point là matière à déconcerter un chrétien, puisque les animaux sont dépourvus d'une âme immortelle et de toute notion sur le bien et le mal. L'ascète se contenta donc de hocher la tête, en déplorant des façons qu'il eût souhaitées différentes, mais qui étaient en somme telles que Dieu les a prescrites.
--Dieu sait bien ce qu'il fait!
Il en acquit la preuve quand une étude plus méthodique lui permit de constater que chaque espèce avait son vice en propre, bien caractérisé, et dont l'exercice était indispensable à l'existence même de l'individu et de l'espèce entière. Il dut constater que, très nettement, à tout être qui vit, une certaine forme du mal, ou de ce que nous appelons ainsi, s'impose comme une loi essentielle de sa race, et s'impose avec le caractère inéluctable d'une fatalité, contre laquelle les tentatives de désobéissance ne sont ni permises, ni possibles: il faut.
Dieudonat répondit:
--Dieu fait bien ce qu'il faut.
Mais pourquoi fallait-il?
--Parce que Dieu voulut.
--Pourquoi Dieu voulut-il?
Fort embarrassé d'avoir ramené ainsi au Créateur l'origine des perversités animales, l'entomologiste se demanda si, par hasard, il n'errait point en considérant comme des vices ce qui était des commandements divins.
--A ceux-là, ordre de faire; à nous, ordre de ne pas faire; et les deux volontés contradictoires émanent du Maître commun, c'est-à-dire d'un principe unique. Or, Dieu ne peut pas se contredire, puisqu'il est Dieu; et puisque je ne comprends pas, c'est donc que tout simplement je suis un imbécile: je le savais déjà.
La certitude de n'être point subtil n'a jamais empêché un homme d'entreprendre des besognes intellectuelles: Dieudonat fit tout comme un autre et résolut, pour l'honneur du bon Dieu, de découvrir, ou tout au moins de rechercher les bases d'une morale naturelle. A cette fin, il entreprit d'étudier avec précision, avec méthode, les mœurs et caractères, non seulement des insectes, mais de tous les animaux présents autour de lui; également, il surveilla les gestes des plantes, et ne fut pas très surpris de constater qu'elles possèdent, à un degré moindre, des sensations identiques à celles du règne animal, et des instincts, des volitions, des vices, ma foi!
--La Création est décidément fort complexe.
Ainsi engagé dans son essai sur la morale universelle, Dieudonat s'empêtrait et le travail n'avançait point. Chaque fois qu'il pensait avoir édifié une loi générale, basée sur des faits patents, d'autres faits tout aussi patents venaient la démolir en hâte, pour en proposer une nouvelle, absolument contraire.
--Ma parole, les bêtes me traitent exactement comme les philosophes; plus elles me renseignent, moins je comprends ce que j'apprends.
Il les apostrophait de questions:
--Pourquoi êtes-vous? Que voulez-vous? Que prouvez-vous? Dites-moi le mot de votre énigme pour que je voie clair en la mienne.
Les animaux s'étaient habitués aux propos de ce bipède qui parlait seul, et ne s'en souciaient pas plus que d'une autre chanson.