Part 22
--Ce matin. Tant qu'il restait là, le Roi n'a rien osé contre la Reine; mais le futur Empereur ne se soucie plus d'elle, et Gaïfer parle déjà d'enfermer dans un couvent son épouse adultère, non sans lui imposer une amende honorable au parvis de la cathédrale. Royal spectacle, auquel ta Majesté assistera délicieusement, d'ici!
--J'aimerais mieux ne pas voir ça.
La voix perpétuelle, sous l'autre pilier, répétait: «... pitié d'un pauvre aveugle...»
--Oh, oui, seigneur, ayez pitié de l'aveugle que je fus! Et vous, mon cousin, s'il vous plaît, vous ne me raconterez plus d'histoires; j'en ai ma charge.
Dieudonat devint encore plus triste: la tête inclinée vers la poitrine, et la paupière baissée sur son œil unique, il tombait en de longs silences, pendant lesquels il évoquait ses actes d'autrefois, par pénitence. Mais le présent glissait autour de lui, sans susciter en lui autre chose qu'une commisération volontairement vaine et totalement désolée, car la notion des choses révolues ne lui permettait plus l'espoir de remédier au mal des choses imminentes. Toutes ses forces renonçaient.
Chaque jour, en arrivant sous le porche, Calame le retrouvait pareil; debout devant lui, il le contemplait sans rien oser lui dire, et, chaque jour, en revoyant ainsi le nabot immobile, il se remémorait la phrase de Paracelse: «Tous ceux qui, en n'importe quoi, ont dépassé la mesure, tombent dans le désespoir».
Ensuite, il s'asseyait. Dieudonat au milieu, Calame à droite, Noiraud à gauche, ils restaient des heures sans bouger, sans parler. Parfois, le souverain sans trône poussait un soupir; entre temps, la voix de l'aveugle psalmodiait son antienne...
Cette langueur dura tout un mois, au bout duquel un grand bruit se fit sur la place: les troupes se rangeaient devant le parvis; la foule accourait par toutes les rues.
--Qu'est-ce donc? fit le Prince.
--Ils viennent, dit Calame, pour l'amende honorable de la Reine Gaude.
--Non, non! Je ne veux plus! Je ne veux pas voir ça!
A ce moment, le sculpteur répétait: «Ayez pitié d'un pauvre aveugle». Mais presque aussitôt il s'écria:
--Je vois clair!
Et dans l'instant d'après il ajouta:
--Je vois d'un œil.
Calame épouvanté se pencha sur le roi Dieudonat, lui posa la main au front, lui renversa la tête: deux orbites vides regardaient la voûte étoilée du porche.
--Malheureux! Qu'as-tu fait encore?
--Rien de bon, sans doute. Je me décharge.
Dieudonat ne vit point la Reine Gaude à genoux au parvis; mais il entendait ses sanglots, les chants liturgiques, les prières, les répons, les sonnettes, les cloches; le Calamiteux lui expliquait les épisodes de la scène.
--Calame, s'il vous plaît, j'aimerais mieux ne pas entendre ça.
Le poète se tut; mais l'aveugle, extasié du spectacle, continuait à le décrire. Enfin, la cérémonie s'acheva; les assistants se retiraient; la voix de Calame interpella l'un d'eux; elle disait:
--Bonjour, Gontran!
Une autre voix, entendue jadis, répondait:
--Eh! Te voilà, mon camarade? Belle cérémonie, avoue! J'en suis l'organisateur. Mais celui qui en prépara les bases n'a pas su jouir de son triomphe, et la Reine est déjà vengée: ce petit Epagomène s'est bêtement laissé empoisonner. Entre nous, c'était un nigaud. Je le remplace auprès du Roi; mais j'adopte un autre titre, mieux en rapport avec l'importance de mon rôle: Comte d'Avatar, Ministre de la Cour! J'ai tout dans la main! Je vais pouvoir enfin montrer ce que je suis!
Et la voix du poète répliquait doucement:
--Pourvu que cela ne constitue pas un attentat à la pudeur.
Ces propos furent les derniers que Dieudonat entendit proférer par l'indomptable Calamiteux; quelques minutes plus tard, il l'entendit encore, mais il ne parlait plus, cette fois, il criait: les gens du guet l'emmenaient en prison, par ordre du seigneur Comte d'Avatar, Ministre de la Cour.
A compter de ce matin-là, le Prince ne connut d'autre parole humaine que celle du tailleur d'images récriminant contre la guigne. Le vieillard, en effet, avait lieu de se plaindre: depuis qu'il voyait clair, il s'appliquait à fignoler ses œuvres, qui perdaient tout le charme de leur naïveté; au surplus, le public les trouvait dépourvues d'intérêt, puisqu'elles n'étaient plus sculptées par un aveugle; il en vendait de moins en moins, et le bedeau voulait le faire déguerpir:
--Maintenant que tu as recouvré la vue, il faut t'en aller, tu n'as plus de raisons pour mendier.
A cette injonction, l'expulsé ne manqua point de constater un air de triomphe sur la face du cul-de-jatte; il lui cria:
--C'est ta faute! Tu me fais chasser, bien sûr, pour être seul!
Tous les jours, tout le jour, chronométriquement, en ciselant ses bouts de bois, il grognait:
--C'est ta faute! Je ne gagnerai plus mon pain!
Feignant d'être toujours aveugle, il se rapprochait du tronçon d'homme, et il lui marchait sur les doigts, par mégarde.
--C'est ta faute!
Noiraud, indigné, le mordit.
--C'est ta faute!
Et Dieudonat songeait:
--Hélas, oui, c'est ma faute, et plus encore qu'il ne pense; tout de même, je voudrais bien ne plus entendre ça...
--C'est ta faute!
--Tout est de ma faute, toujours, excepté cependant le sort du pauvre Calame, qui a fait son malheur lui-même; et c'est un peu curieux que la seule créature pour laquelle je n'ai rien tenté soit aussi à plaindre que les autres...
L'invisible Noiraud lui poussait sous la main son crâne oblong à bosse unique; en souriant il caressait cette boîte tiède, qu'il sentait toute emplie d'amour, et une idée de chien lui entrait par les doigts: «Non, ce n'est pas ta faute, il ne faut pas les croire, il ne faut pas te croire. Le malheur vient tout seul et tu n'y es pour rien.»
--Tu crois, Noiraud? Merci, Noiraud...
--Les chiens modestes savent ça: toute vie est misère. Les cloches aussi le savent. Écoute-les, qui te le disent...
D'heure en heure, le bronze des cloches le coiffait d'une lourde chape de sons qui lui tombait sur le crâne et sur les épaules: elles l'enveloppaient d'un frémissement qui le pénétrait par tous les pores: sa poitrine s'enflait de ces grondements renouvelés, et c'était comme s'il eût senti, heure par heure, dans son maigre corps, battre le gros cœur de la ville.
--Tout de même, je voudrais bien ne plus entendre ça...
Un soir d'automne, le maître de chapelle s'arrêta devant lui; il parlait d'une voix triste:
--Ah! la vie n'est pas drôle! Voilà que je deviens complètement sourd; les fabriciens vont me remplacer: je n'ai plus qu'à mourir de faim.
Le Roi ne répondit rien; il donna son ouïe.
Il eut d'abord le sentiment d'une délivrance nouvelle.
Puis, un immense désert se fit, dans le silence, et une solitude sans bornes.
Calame n'avait pas reparu. L'organiste lui-même ne s'arrêtait plus guère et cessait d'adresser des mots à ce pauvre diable qui ne percevait plus les sons. Depuis qu'il était sourd, Dieudonat perdait la parole. Il disait encore: «Noiraud... Noiraud»... Ou encore, quand on lui jetait un quignon de pain: «Merci... Merci...» Et rien d'autre.
Personne ne le regarda plus. Au pied de son pilier, il se tassait, comme une moitié de statue.
Plus qu'autrefois, Noiraud venait se blottir contre lui; sous le porche venté, ils se tenaient chaud l'un à l'autre, et le cul-de-jatte pouvait, sans se baisser, trouver à bout de bras un crâne fraternel, plein de pensées muettes, comme les siennes.
Mais les heures étaient bien lentes, et trop nombreuses, même en hiver: pour les compter encore, il essayait de les deviner, faute de les entendre gronder au-dessus de sa tête. De plus en plus, il se replia sur lui-même, et il diminuait.
Une nuit qu'il neigeait, le chien se mit à trembler de fièvre et à claquer des mâchoires; il lécha tristement la main de son ami, et, à sa manière, il disait: «Adieu, je vais mourir, je le regrette...»
Le Roi donna sa vie au chien.
Mais le sacrifice servit de peu, car Noiraud accompagna le corps et se laissa mourir sur la tombe de son frère.
ÉPILOGUE
OU LE DÉFUNT APPREND QU'IL POSSÉDAIT TREIZE SENS ET QU'IL PRATIQUA DEUX VERTUS
Feu le Prince Dieudonat, en la trente-neuvième année de son âge, arriva fort perplexe à la porte du Paradis: sans doute il n'aurait pas eu spontanément la présomption de se diriger par là, si quelque force occulte ne l'y avait conduit; même, il fit ce trajet avec tant de lenteur que Noiraud eut loisir de le rattraper en route.
En les voyant venir, si hésitants et si penauds, Saint Pierre en eut pitié et sortit de sa loge. Debout sur le seuil, il souriait, un peu narquois mais bénévole, en hochant la tête avec un air de réprobation attendrie, comme ferait un vieux grand-père en face du bambin qui n'a pas été sage.
Dieudonat le reconnut aussitôt, à sa barbe de marin, à sa calvitie couronnée de frisons, surtout à ses clefs: devant cette apparition colossale, et bien qu'il eût lui-même récupéré par la mort l'intégrité de sa personne, il se sentit infirme plus encore que sur terre, et plus chargé de fautes:
--Excusez-moi, grand saint; je vois que je me suis trompé de chemin. Je cherchais le Purgatoire.
--Derrière vous, mon ami.
Le défunt se retourna et n'aperçut que la terre.
--C'était là: vous en sortez. N'y avez-vous pas fait un séjour suffisant?
--Suffisant pour les autres, à qui je n'ai cessé de nuire! Mon père, je me confesse à vous. Tous ceux que j'approchais ont souffert par mon geste.
--J'aime à vous entendre parler de la sorte, mon fils, mais n'exagérons rien, je vous prie: il y a de l'orgueil à exagérer quoi que ce soit, même le sentiment de vos responsabilités, puisque c'est, du même coup, amplifier votre importance. N'y persévérez plus.
--Tout au long du chemin, j'ai vu mes œuvres se lever contre moi. Partout j'ai répandu la douleur et la mort!
--Comme toute créature, par cela seul qu'elle existe et qu'elle se meut.
--J'ai fait plus de mal qu'un autre!
--Parce que vous pouviez davantage, mon enfant. La moindre nocivité coïncide avec la moindre action. Pouvoir plus qu'un autre homme, c'est pouvoir plus de mal. Le Diable y songeait bien, quand il vous concéda la possibilité d'agir par-delà les bornes humaines.
--La douleur guettait tous mes gestes! Du bien que j'ai voulu, il ne sortait que du mal...
--Les effets ne sont pas votre ouvrage, mais l'œuvre totale des innombrables forces que votre mouvement suffit à déclancher: ils sont la coopération de l'univers. Que deviendrions-nous, grand Dieu, s'il nous fallait exiger que les bons vouloirs n'eussent produit que de bons résultats? Le Paradis serait désert. Pas un saint, que je sache, ne résisterait à l'examen des suites que son rêve et son rôle ont suscitées derrière lui. Serais-je ici, moi qui vous parle? Notre-Seigneur lui-même y pourrait-il entrer, tant il advint souvent que l'on fit du mal en son nom?
--Oh!
--Par le seul fait d'être remis aux mains des foules et des siècles, tout idéal se déprave et cesse d'être compris, et cesse d'être admirable, ou même désirable. Il faut savoir le confesser, jeune homme: vouloir le bien est un beau rêve, mais servir est une chimère.
--J'ai mal vécu!
--Pour mieux vivre, il vous aurait tout bonnement suffi d'épouser une brave fille, de faire des enfants, et de bêcher votre champ afin de les nourrir. Tout le secret est là, et aussi la morale de votre histoire.
--Pourtant, le ciel m'avait comblé de présents magnifiques...
--Magnifiques? Magnifiques! Évidemment, nous vous avions comblé, comme vous dites, mais à l'excès. En vous voyant sortir des Limbes, lorsque chacun vous chargeait de ses dons, et quand vous vous acheminiez vers la planète, si menu, si écrasé sous le fardeau de vos capacités futures, Dieu m'est témoin que je vous plaignais par avance: «Ah, pauvre petit, qu'est-ce que vous lui donnez là? Qu'est-ce qu'il va devenir, le pauvre petit?» Une victime! Et vous le fûtes, beaucoup plus que coupable.
--Si quelquefois...
--L'être d'exception est toujours une victime! On vous avait doté? Eh, là! Les dotations superficielles sont des causes de joie, je vous le concède, mais les dotations profondes sont des sources de peine.
--Il est bien vrai que j'ai souffert en mon cœur du mal que je faisais, et que j'ai souffert en mon esprit du bien que je concevais; à cause de la puissance qu'on avait mise en moi tout mon cœur a saigné, et sur mon impuissance tout mon esprit s'est lamenté.
--Le champ de bataille où se heurtaient les forces du Ciel et de l'Enfer, voilà ce que vous fûtes. Aux présents dont nous avions accablé un pitoyable prince, Satan a mis le comble en lui disant: «Tes vœux se réaliseront.» Dieu vous avait donné la conscience, c'est-à-dire la notion de votre incapacité humaine, et le Malin, là-dessus, vous octroyait le pouvoir surhumain: en sorte que vous deveniez la créature hybride, toute-puissante et avertie de son impuissance, le dérisoire chevalier d'amour qui parmi les désolations de la terre promène cette devise décevante: «Pouvoir tout et savoir qu'on ne pourra rien.»
--La souffrance est-elle donc l'inéluctable loi du monde? O mon père, tandis que je résumais ma vie, sous le porche de l'église, dans l'apparente humilité où je croupissais alors, plus misérable que Job, j'ai consommé l'acte suprême de l'orgueil: en même temps que je me jugeais, j'ai jugé Dieu, et je l'ai condamné! Pourquoi Dieu a-t-il mis la douleur sur la terre?
--Par pitié, mon enfant, pour vous sauver.
--L'inutile et cruelle douleur?
--L'attentive et très bienveillante douleur! Vous croyez n'avoir que cinq sens, et cette erreur par trop naïve vient de ce que vous n'avez pas compris à quoi ils servent. Comme des enfants, vous avez cru qu'on vous les octroyait en guise de jouets, et pour votre agrément. Leur rôle est bien plus vaste: on vous les a donnés, en apparence, pour votre joie, et, en réalité, pour les besoins de l'univers.
--Mes sens?
--Eh oui! La vie vous est concédée comme un dépôt transmissible: il importe donc à la fois que vous la préserviez en vous et que vous la transmettiez. Dans ce double dessein, la nature munit ses enfants d'avertisseurs qui les rappelleront à leur double devoir: ces gardiens sont vos sens. Mais, afin d'animer davantage votre attention, on a voulu qu'ils fussent pour vous des éléments de volupté, en même temps que des conseillers de prudence, et certes cela est fort ingénieux, puisqu'en vous promettant un plaisir on excite vos égoïsmes individuels à l'accomplissement de la mission commune.
--J'entrevois...
--Exposés comme vous l'êtes à des périls ambiants et à des périls extérieurs, vous avez pour toute éventualité vos informateurs spéciaux: contre ce qui vous menace de loin, la vue et l'ouïe; contre ce qui vous blesserait, le toucher; contre ce qui vous empoisonnerait, l'odorat et le goût; afin de réveiller votre vigilance contre le connu ou l'inconnu, vous avez la peur, et contre les inconvénients de la gravitation, vous avez le vertige. Ainsi garés de vos alentours, il ne s'agissait plus que de vous défendre contre vous: la faim, la soif et la suffocation vous avisent des dépenses internes, avec injonction d'y pourvoir, et voilà les dix sens qui veillent sur la créature. Mais s'il convient à l'univers de sauvegarder l'individu, bien qu'en somme il le tienne pour négligeable en soi, c'est surtout parce qu'il a besoin de perpétuer l'espèce: en conséquence, la Nature vous a pourvus d'un sens propagateur, l'amour, auquel elle attacha pour vous le maximum de volupté, puisqu'il comportait pour elle le maximum d'utilité: si bien que, en vue de satisfaire à ce sens impérieux, vous passerez outre à toute considération de sagesse personnelle.
--Palais d'Armide, ô mon péché...
--Mais ce n'était point assez de vous inciter par des joies; afin de vous prémunir contre les dangers de votre incurie, outrances ou défaillances, une sollicitude vraiment tutélaire a pris soin de vous enrichir encore d'un sens suprême qui totalisât tous les autres, en vous admonestant d'une voix plus pressante: la douleur. Ce sens-là, c'est l'avertisseur par excellence, le manomètre à sonnerie d'alarme, celui qui jette l'alerte en cas d'urgence, et qui vous décèle vos ennemis, avérés ou sournois, ceux du dedans comme ceux du dehors, et qui vous indique la limite de votre résistance: brutalement, violemment, il sonne, fort, de plus en plus fort. La sonnerie est pénible? Il la fallait telle pour vous décider à entendre, et à obéir; contre votre apathie, il fallait la rigueur de cette sommation inexorable, qui vous contraint à combattre le mal pour que l'avertisseur se taise.
--Et puisque nous découvrions, en chacun de nos organes, la possibilité d'un abus, c'est-à-dire d'un vice, il en fut de la douleur comme des autres sens; ainsi nous pûmes concevoir ce forfait monstrueux de la cultiver pour elle-même ou de la mettre en branle, dans l'unique désir d'entendre son beau cri d'appel, le cri de ce qui souffre!
--Le goût est inné, dans les créatures, de martyriser la faiblesse.
--A tel point que nous inventâmes des supplices, des instruments, et même des professions, pour obtenir de la Douleur en soi!
--Est-ce tout, mon enfant? Allez-vous oublier que les appétits de torture sont si morbidement invétérés dans l'homme qu'il osa les prêter à Dieu, en imaginant un Enfer où des victimes sans défense sont déchirées sans fin par des bourreaux en joie?
Le défunt s'était retourné vers la terre, et il l'apercevait, déplorablement seule, ronde dans l'espace. Alors, Pierre lui dit:
--S'il est vrai que l'humanité s'égara plus loin que la bête, dans les voies de la dépravation, elle a du moins eu cet honneur de s'imposer des bornes, et c'est celles-là que Satan vous sollicitait à franchir, mon prince, lorsque, par une faveur perfide, il vous donna l'omnipotence.
--Je ne l'ai su que trop.
--Jamais assez, les hommes ne sauront quel intérêt ils ont à craindre le pouvoir! Jamais assez, on ne leur répétera que pouvoir davantage est le plus sûr moyen de multiplier non seulement les occasions de se tromper, mais celles aussi de déchoir.
--Hélas...
--La Conscience humaine n'est pas assez solide pour qu'elle se risque impunément au danger de détenir une force sans contrôle: inévitablement, dans l'homme, le pouvoir amoindrit son ennemie, la conscience, et ce qui vous fait grands, c'est votre conscience.
--Mon père...
--Vous étiez tout petit, ô Dieudonat, à cause de ce pouvoir immense; mais vous avez grandi à force de vous amoindrir.
--Mon père...
--Devenir grand, mon fils, ce n'est pas atteindre aux grandeurs, c'est accroître sa conscience, et vous l'avez compris.
L'apôtre parlait d'un verbe sûr. Dieudonat qui l'écoutait, en baissant le front sous l'éloge, releva la tête et s'aperçut avec stupeur que le saint et lui se trouvaient maintenant face à face, et de taille pareille. Pierre lui souriait et dit:
--Tu l'as compris et tu t'es délivré! Comme moi tu étais aux Liens, et, comme moi, tu es sorti des griffes d'Hérode. Viens, mon frère, que je t'embrasse.
Le grand vieillard ouvrait les bras, le mort s'y jeta en pleurant; l'ancien pêcheur de Galilée caressait doucement l'épaule de l'ancien cul-de-jatte:
--Le même Ange nous a tirés, moi et toi, de la même geôle, et il avait deux ailes: l'Effort et la Pitié. En dépit de Satan, comme moi tu as résisté, pour célébrer l'Effort-quand-même et la Pitié-quand-même. Comme moi aussi, tu as failli, et c'était le jour où, comme moi, tu renonças l'Effort et la Pitié.
--Je me souviens: c'était le soir, au bord d'un fleuve; lâchement j'ai abdiqué mon âme et j'ai renié mon devoir...
--Le coq m'a parlé par trois fois. Tu as eu pitié de toi-même, comme moi, et c'est là le péché.
--Alors j'ai cheminé par les routes, et je ne pensais plus... Et je me souviens encore de ceci: ce fut le temps heureux de ma vie.
--Voilà la vérité qu'il ne faut point leur dire, pour ne pas ôter le courage à ceux qui n'en ont guère. Ce temps-là est celui où tu appliquais la théorie du moindre effort, si chère à Satan, aux brutes, et à la généralité des humains. Tu ne fis alors rien de bon, que ton bonheur. C'est beaucoup pour une bête. Ce n'est rien pour un homme.
--Oui, j'ai failli!
--Tu t'es racheté. La tâche en était rude, parce que nous l'avons mise à la limite de nos forces. Faire son devoir vis-à-vis de soi-même, c'est faire tout ce qu'on peut; faire son devoir vis-à-vis des autres, c'est faire plus qu'on ne peut.
--Plus qu'on ne peut...
--C'est pourquoi, en récompense du long effort accompli par la race au cours des siècles laborieux, nous avons réussi à ajouter en nous une faculté que n'ont pas les autres espèces. Je t'affirmais tantôt la suprématie d'un douzième sens, la Douleur, qui avise tous les animaux de ce qu'ils doivent craindre pour eux-mêmes. Il en est un treizième, chargé de vous révéler ce qu'il faut craindre pour autrui: et celui-là est le propre de l'homme. Vous seuls le possédez. Il est votre conquête et votre noblesse: il est votre œuvre. C'est le frère spirituel du toucher; il s'appelle le Tact. Car le Tact est un sens, mais un sens moral: il est le don de percevoir ce qui serait douloureux au prochain, avec l'attention à lui éviter un surcroît de misère; il est l'antenne de vos âmes, ce qui vous avertit de la détresse ambiante, et par quoi vous prenez souci d'épargner les âmes voisines: il est le sens d'autrui.
--Les Autres...
--Tu l'as entrevue, cette vérité, dans la clairière des Insectes, le jour où tu disais aux bêtes: «Quand chacune de vous ne connaît que son droit, j'ai inventé le droit des autres, et je l'appelle mon devoir».
--Les Autres...
--C'est du cerveau humain que cette conception-là s'est lancée sur la terre, et jusque vers le ciel: les Autres! Et ce mot-là est le plus beau de tous ceux qui ont frissonné dans l'espace! A l'immolation des Autres, que nous prêchait l'universelle loi de vie, nous avons opposé l'immolation de soi-même. Nous, hommes, seuls contre la nature et contre tous les dieux, nous l'avons érigée en dogme, et ce fut la Bonne-Nouvelle, l'Évangile: l'Homme s'est fait Dieu!
--Mais pour être compris par ceux qui ne comprendraient pas, vous avez dit: Dieu s'est fait Homme!
Une aube d'infini se levait doucement sur les jardins de la paix éternelle; la lumière chantait. Saint Pierre étendit la main droite:
--Mon frère, la double sainteté de l'Homme, c'est l'Effort et la Pitié. Tu as pratiqué l'une et l'autre. Entre, tu es chez toi.
FIN
TABLE
PREMIÈRE PARTIE
I. Comment Dieudonat vint au monde et quelles circonstances étranges accompagnèrent sa naissance 1
II. Le petit Dieudonat se montre supérieurement doué 9
III. Premier contact avec les classes dirigeables 15
IV. Premier contact avec les classes dirigeantes 25
V. Comment le petit prince quitta le château de ses pères 34
VI. Dieudonat fait le tour de la science humaine et revient de ce long voyage 40
VII. L'héritier présomptif d'un trône découvre une meilleure carrière 50
VIII. Dieudonat se reconnaît doué d'une vertu qui l'empêchera d'en avoir aucune 58
IX. Fâcheuses conséquences d'une bonne action 65
X. Dieudonat refuse de se croire indispensable 77
XI. Il rencontre, au coin d'un bois, les deux souverains de ce monde 83
DEUXIÈME PARTIE
XII. L'anachorète obtient, des petites bêtes et des grosses, quelques renseignements sur lui-même 97
XIII. Dieudonat exécute deux chefs-d'œuvre, l'un avec talent, l'autre avec génie, ce qui le dégoûte des beaux-arts 112
XIV. Il est rejoint par son passé 122
XV. Et il fabrique de l'avenir 128
XVI. Où l'on voit le tableau d'un peuple fortuné 139