Part 21
C'est ainsi que la mère-grand gagna l'idée de geindre, toutes les dix minutes:
--J'ai faim, moi...
--Demandez au Bienfaiteur de vous envoyer une oie rôtie.
--Sale Bienfaiteur!
Quand il avait rampé jusqu'au bord de la route, il se haussait sur les paumes, regardant si là-bas, au tournant du chemin. Calame ne surgirait pas. C'est Gertrude qui apparut.
Elle portait sur le crâne un immense chapeau de bois, carré comme une caisse et décoré de quatre roulettes, en guise de plumes ou d'affiques.
--Voilà pour toi, dit-elle en posant à terre son chaperon de planches.
Les gamines accoururent: tout de suite elles avaient deviné l'usage possible du chapeau à roulettes; déjà la plus jeune grimpait dedans, et l'aînée poussait sur la chaussée le retentissant véhicule. Gertrude expliqua:
--C'est pour toi promener, Onuphre, que tu prennes l'air; il te fallait une voiture, puisque tu n'as plus de jambes.
--Tu as toujours ton cœur donnant, Gertrude...
--Oh! ça m'a pas coûté grand'peine, va! Un prisonnier qui était satisfait de moi, tu sais, et charpentier de son état, me l'a charpentée pour le plaisir, avec du vieux bois. A quoi tu penses?
--Je pense que j'ai été beaucoup de choses, dans ma vie, et que j'ai bien, par ci par là, donné quelques petites affaires, mais que c'est la première fois qu'il m'arrive de recevoir un cadeau.
--Vrai? Oh! je suis contente!
--Tu m'aimes donc un peu?
--Oui donc, je t'aime bien.
--Et aussi je croirais assez que personne ne m'a jamais aimé, et que tu es la première, depuis ma maman.
Elle semblait si heureuse, et il ressentait pour sa part une émotion si douce que la perte de ses membres lui apparut comme un événement béni, largement compensé par les joies de cette minute. Il demanda sa voiture, la retourna dans tous les sens, en fit jouer les roues.
--Tu l'essaierais, pas, dit Gertrude, que je t'apprenne à t'en servir?
--Oh si!
La fête commença: la grande fille et les fillettes, en charroyant le cul-de-jatte, riaient aux larmes; on le versa dans le fossé, on le replanta poussiéreux, et en avant! Tout le monde suait, et Noiraud tournoyait alentour, en aboyant aux nez avec une joie furieuse. La mère-grand, sur le seuil, se tenait les côtes. De voir enfin des gens heureux, Dieudonat oubliait ses soucis.
Enfin, il essaya de marcher avec les poignées, et quand Gertrude l'eut quitté, Mélanie, les deux poings aux hanches, lui cria:
--Vous devriez aller mendier, maintenant que vous avez votre voiture.
Il s'en alla, docile, et trouvant l'idée bonne; mais les enfants de la rue lui lancèrent des cailloux; les personnes pieuses, en reconnaissant le sorcier et son chien, se signaient et prenaient le large: il ne rapporta ni sou ni maille.
En revanche, il apprit que Calame était venu.
--Mon Dieu, mon Dieu, plus que cinq jours!
Mais il n'eut pas longtemps le loisir de se désoler sur ce thème; ce qu'il vit au pas de la porte lui causa un bien autre émoi: l'aînée des filles, assise contre le pied-droit, emmaillotait et berçait la figurine de cire, et sa cadette, avec des cris, revendiquait cette poupée; Mélanie arrivait au bruit de la querelle, saisissait l'objet du litige, déshabillait la minuscule femelle, s'étonnait des organes impudiquement excessifs, et s'enquérait:
--D'où ça vient, ça?
--C'est à moi, glapit la cadette; je l'ai trouvée dans le fossé, où Onufe a tombé.
--Envoûteux! C'est à vous, cette horreur?
Il eut tout juste le temps de répondre: «Oui, cousine.» Et son émotion était si forte qu'incontinent il fut pris d'une attaque.
Quand il revint à lui, le Calamiteux était debout à son côté; il leva vers lui son œil morne:
--Calame... quel jour... nous sommes?
--Mercredi saint.
--Un, deux, trois, quatre... Penchez-vous que je vous parle.
--Emportez-le, plutôt, cria la mégère, et qu'on ne vous revoie ni l'un ni l'autre!
Dès qu'ils furent seuls, Dieudonat fit effort de toute sa tête pour raconter l'histoire du Fiscal.
--Mauvais, conclut Calame, deux fois mauvais! Maître Touillechair ambitionne la faveur d'être promu au rang des veufs, et il te charge de la besogne: gare-toi de lui, si tu n'obéis pas, et gare-toi de Mélanie, qui a enfin trouvé une arme pour se délivrer de ta carcasse.
--Vous pouvez croire?...
--Ah! les bonnes gens! Leur aménité naturelle, excitée par leur gratitude, fait des progrès quotidiens: on te déteste, à présent.
--Ils me...
--Hein?... Tu pleures?
--Pourquoi m'avez-vous dit ça?... Il ne fallait pas me montrer ça... Je ne voulais pas le voir, moi, et maintenant je ne pourrai plus ne pas y penser...
--Voyons, voyons, calme-toi.
--Ils sont comme ils peuvent, les pauvres. Ils ne savent pas se commander. Je leur coûte à nourrir, moi, comprenez-vous? Et, par-dessus le marché, je deviens dangereux, à cette heure.
--Donc, méfie-toi; en portant à son curé la preuve de tes maléfices, la digne femme s'innocente et, du même coup, se débarrasse: double gain.
--Dénoncer leur ami? Le brave Polygène opposera!
--Il hésitera, en effet, mais il cédera, en fin de compte: sitôt qu'il n'est plus en colère, sa femme le mène par le bout de ce que tu sais.
--Le bout du nez? dit Onuphre, à travers ses larmes.
--Oui, mon innocent, le bout du nez. Tu ne veux pas qu'on te brûle, n'est-ce pas?
--Si ça peut arranger les choses... Mais je ne veux pas que ceux-ci aillent me vendre, comme des Judas: ce serait un trop vilain péché; faut le leur épargner, Calame.
--Fais un vœu.
--Non, faut que ça leur vienne de leur bon cœur, et je les débarrasserai après, je vous débarrasserai tous, puisque je suis encore un danger. Parlez-leur un peu, mon Calame...
Le poète rentra dans la maison, mais il n'y resta guère. Dieudonat le vit ressortir, courant, tendant le dos, et ouvrant ses deux mains au-dessus de son crâne, pour garer la boîte aux poèmes contre les coups de pincettes appliqués par l'épouse et les coups de gourdin assénés par l'époux: les conjoints le poursuivirent jusqu'à ce que le souffle leur manquât.
Quand ils revinrent, une grosse larme coulait sur la joue du bienfaiteur.
--Crotte! hurla Mélanie. Voilà qu'il pleure, à ce coup-ci, pour se vanter qu'on le martyrise.
--Femme, ordonna Polygène, tais-toi! Il est le Bienfaiteur: il peut tout nous faire.
Alors, elle servit la soupe; le cul-de-jatte resta dehors, afin d'être moins seul, et il caressait l'échine de Noiraud, que parfois il regardait dans les yeux.
XXXVI
LE CŒUR VA DEVANT!
Le lendemain, Calame revint courageusement chez Polygène: il n'y trouva plus son ami.
--Où donc est-il?
--Savons pas, il raconte rien.
--Il se promène?
--D'hier soir, il n'a point rentré.
--Vous ne l'avez pas recherché?
--Il est son maître, pas vrai? On lui demande pas de rendre des comptes. J'ai point de droits sur sa liberté, moi!
--Bref, il s'est sauvé?
--S'il a fait ça, après le mal qu'on se donnait pour lui et ce qu'on a enduré à cause de sa magie, c'est un ingrat.
Calame courut à la porte de la prison.
--Vous l'avez vu, Gertrude?
--Oui, donc! Il est venu hier, à la nuit tombante, tout penaud et dolent, avec son chien: il m'a raconté qu'il allait loin, pour débarrasser les bonnes gens, qui ont de la peine à vivre; il s'était caché d'eux, rapport qu'on l'aurait retenu, qu'il raconte; il venait m'embrasser avant de partir pour toujours; et il m'a dit de vous embrasser bien fort, mais qu'il doit se cacher de vous comme des autres, parce qu'il fait du tort au monde.
--Vraiment?
--Fallait l'entendre quand il disait: «Loin! Je veux aller loin!» C'était pas son ton ordinaire; de toute sa petite force, il criait ça: «Je veux!» Il a même ajouté: «Ainsi soit-il.» Et puis il est parti.
--Mais, de quoi vivre?
--Eh! eh! j'avais prévu, quasiment: je me méfiais. Il a son gagne-petit, allez! Tond-les-chiens-et-coupe-les-chats, comme moi! Je lui ai montré la mécanique avec la manière de s'en servir.
--Et des outils?
--Les miens, pardine! Mes grands ciseaux, mon couteau neuf et une belle boîte pour les mettre, toute garnie de cuir, avec de gros clous de laiton; elle est jolie, allez! Elle ouvre, elle ferme... Il l'admirait assez et la tournait dans tous les sens. Depuis le prédicateur, je la cloutais exprès pour lui, crainte de ce qui devait arriver; mais j'ai pas eu le temps de la finir, à preuve que voilà le reste de mes clous. Ils brillent, hein?
--Magnifiques!
--Ils coûtent cher. J'épargnais sur le manger. Je me disais: «Ce sera pour mon petit Onuphre.» Et, chaque fois, je riais, et ma soupe prenait meilleur goût, de n'avoir ni beurre ni lard. Vous me croyez pas?
--Si fait: vous vous priviez... Et pour donner, vraiment donner, il faut se priver, sans doute?
--Bien sûr! Quand on se prive pas, on ne donne point, hein?
--On rend, n'est-ce pas?
--Juste!
--J'ai toujours trouvé ça aussi: donner ce qu'on a en trop, c'est une manière de rendre.
--Juste! Et y a point de plaisir, vous trouvez pas?
--Alors, bonne Gertrude, offrez-vous ce plaisir de me donner les clous qui restent.
--Vous voulez aller finir ma boîte, je parie? Vous voulez le rejoindre?
--Peut-être... Un jour...
--Tout de suite, donc! Il faut. Il est tant seul, il est si bon! Vous le rattraperez vite, du train dont il marche.
--Par où est-il parti?
--Par la Porte de l'Est, et tout droit, en suivant le pavé du roi: je vous mettrai dans le chemin.
Elle le lesta d'une soupe et le conduisit hors la ville, pour être sûre qu'il partirait.
Calame se mit en route: il allait, lui aussi, droit en avant, vers l'Est, et suivait le pavé du roi, en remâchant les vers de son poème et en jetant des rimes aux paysages de printemps.
--Bizarre, comme il me manque, ce morceau d'homme, tronc sans pattes et presque sans tête: c'est à croire que nous nous complétions, lui le cœur, et moi la cervelle...
La piste était facile à suivre: à la traversée des hameaux, il s'enquérait d'un cul-de-jatte escorté d'un chien jaune.
--Ouais, repartit un paysan, on l'a vu: il a coupé notre petit chat, et il lui disait en douceur: «Laisse-toi faire, mon minet, c'est pour ton bien; en ce bas monde, moins on en a, mieux ça va; moins on est, plus on est heureux.»
--Il disait cela, lui?
--Même qu'on a bien ri et qu'il s'est fait griffer. On lui a donné un quignon de pain pour sa peine.
Calame reprit sa route.
--Est-il possible que le gamin ait parlé de la sorte? Aurait-il déchiffré le fin mot de la vie?
Toujours les gens lui affirmaient avoir vu le cul-de-jatte et le chien jaune.
Il continuait d'avancer sur le pavé du roi, mais il avait beau se hâter: les jours succédaient aux jours, et jamais Calame ne rejoignait Dieudonat.
--Lui le cœur et moi le cerveau...
Il le cherchait des yeux, au bout aminci de la chaussée du roi et sur le dos des horizons.
--Est-il possible qu'il ait marché si vite?
Parfois, il croyait l'apercevoir, en silhouette, au ras du ciel.
--Est-il possible qu'il ait monté si haut?
Il gravissait la hauteur et n'y trouvait personne.
--La peste soit du petit homme qui a roulé comme un géant! Je n'en peux plus.
A mesure qu'il s'exténuait dans sa poursuite vaine, l'inaccessible Dieudonat grandissait dans sa pensée, jusqu'à prendre tournure de symbole: colossale et transfigurée, l'image du disparu souriait de béatitude, et le poète en la contemplant au fond de son souvenir, croyait y reconnaître la moitié de lui-même et n'avoir plus en lui que l'autre moitié.
Enfin, un matin, il découvrit dans une ornière l'empreinte des quatre roulettes: elle était sèche et déjà ancienne.
--Le cœur va devant, le cœur va plus vite! Est-ce que je le rattraperai jamais?
Le soir de ce jour-là, étant parvenu au sommet d'une colline, il aperçut en bas, dans la brume violette des grandes villes, les toits sans nombre et les clochers d'une cité immense, à cheval sur un fleuve rouge: il reconnut la capitale du roi Gaïfer.
XXXVII
OU DIEUDONAT PERD LE PEU DE CONFIANCE QUI LUI RESTAIT ENCORE
Après quelques semaines de recherches, Calame retrouva son prince, un matin, sous le porche de la cathédrale, calé contre un pilier près de la porte dextre, aux pieds du dixième apôtre. A sa droite, Noiraud se tenait sévèrement assis; à sa gauche, une cassette couverte de cuir était ornée de clous qui brillaient comme de l'or fin. Que ce fût par fatigue, maladie, ou méditation, le groupe semblait pétrifié, et les figures de pierre peinte, dans leurs niches enduites d'azur et étoilées d'argent, n'étaient guère plus immobiles.
--Oh, dit le cul-de-jatte, vous avez donc voulu me joindre, bon Calame? Vous avez fait ce long voyage!
Ils s'embrassèrent; Noiraud remua la queue, frotta sa truffe nasale contre la joue du poète, et passa poliment du côté borgne, pour laisser la meilleure place au nouvel arrivant.
--Vous êtes bien maigre, Calame... Nous autres, nous vivons largement. Le matin, nous restons ici; on nous donne: les gens sont charitables, et donnent plus que vous ne croiriez, surtout les pauvres. En sorte qu'il nous reste souvent de quoi offrir quelque bon morceau à de plus miséreux, pas vrai, Noiraud? Sans compter qu'on ne s'ennuie pas, au parvis: il y a des fêtes de toute espèce, des mariages, des enterrements, des baptêmes, des _Te Deum_; on voit de tout, les grands de la terre et les petits, parce que tout le monde va chez le Bon Dieu, n'est-ce pas, Noiraud? Il y a aussi le Maître de chapelle, qui nous aime bien, et qui ne manque jamais de s'arrêter, et qui nous parle gentiment; il est un peu dur d'oreille et il n'entend pas quand je lui réponds, mais il me raconte des histoires de la ville. Ça empêche de penser. Vous m'en direz aussi, des histoires, n'est-ce pas, Calame? Quand l'heure des offices est passée, je me rends dans ma voiture à la berge, contre la culée du pont: là, je tonds les chiens et je coupe les chats: car j'ai un métier, voyez-vous? Et une jolie boîte! C'est encore Gertrude qui m'a donné tout ça! Lorsqu'il nous vient de la clientèle, et qu'un petit chien veut remuer trop, ou qu'un petit chat n'est pas content, Noiraud se plante devant, et il faut le voir leur faire les gros yeux, en leur disant de se tenir tranquilles! Il m'aide bien, le bon Noiraud. Et puis, en ville, nous avons encore des amis, d'autres chiens des rues; on se dit bonjour. Pas vrai, Noiraud? Je suis heureux. Je crois que je n'ai jamais été aussi heureux...
Il exagérait. Avec une rouerie d'enfant, bien vite il s'était dépêché d'affirmer son bonheur matériel, pour n'être pas interrogé sur son état moral, qui valait moins. Depuis ses adieux précipités à la maison de Polygène, une tristesse sourde et muette habitait au tréfonds de lui, une lassitude, un découragement qu'il ne voulait avouer à personne, à Noiraud pas plus qu'à d'autres, et à lui-même moins encore.
C'était comme un mauvais brouillard, dans lequel on ne voit plus que des choses vagues et qui bougent, sans qu'on sache pourquoi elles vont ici plutôt que là, des larves incertaines, larves de gens, larves d'idées, le bien, le mal, des êtres inconnus qui sont le présent et qui déjà s'estompent, des êtres connus qui sont le passé et qu'on ne discerne guère mieux. De ce brouillard grouillant, une odeur fade s'exhalait, peut-être l'odeur de la mort; et quand elle montait en bouffées, Dieudonat s'en détournait par une brusque torsion du cou, comme si véritablement le poison eût été dans son cœur.
Il n'était pas non plus exempt des misères que procurent les contingences immédiates; elles lui venaient quotidiennement, à heure fixe, d'un ami qui le détestait: en face de lui, sous le même porche, un vieillard aveugle taillait dans du bois blanc de petits animaux difformes, n'en vendait guère, et attribuait la baisse de son industrie à la concurrence du cul-de-jatte.
--Je ne gagne plus ma vie, depuis que tu es là!
Quand la sortie de la messe avait été mauvaise, il s'en prenait à Dieudonat, en lui lançant, d'un pilier à l'autre, des noms que la sainteté du lieu n'aurait pas dû permettre. Vainement le prince lui répondait par des paroles conciliantes; pour gagner de l'indulgence, il admirait tout haut des lapins ou des moutons de bois, et il en signalait la beauté à Noiraud; souvent aussi, il profitait de la cécité de l'adversaire pour jeter dans la sébile une pièce de monnaie: l'aveugle, averti par la finesse de son ouïe, n'était jamais dupe, mais affectait de remercier un passant imaginaire, afin de garder intégralement son droit à la rancune, droit d'autant plus précieux que toute récrimination avait pour résultat de provoquer un versement. Noiraud flairant une vilaine âme, grognait à tout moment contre l'artiste, qui feignait de prendre peur, et Dieudonat se donnait mille peines pour ramener la paix entre les deux ennemis.
L'arrivée de Calame apporta au tailleur d'images une nouvelle occasion de geindre:
--Vas-tu nous attirer ici tous les mendiants de la ville? Est-ce un endroit pour raccommoder les vieux souliers? Vous n'avez pas fini de planter des clous?
Le premier soin du Calamiteux fut, en effet, de terminer la boîte de Gertrude; Dieudonat et Noiraud s'intéressaient fort à ce travail décoratif, qui dura toute une journée, et peu à peu ils virent apparaître, sur le cuir du panneau antérieur, un écu d'armoiries.
--Tiens, fit le prince: les armes de mon père! Je voudrais tant savoir ce qu'il est devenu, mon père...
Calame s'en alla aux nouvelles, et, le lendemain:
--Hardouin est mort, voilà beau temps; Gaïfer l'a fait déposer par l'Empereur et décapiter par le bourreau, pour mieux assurer l'annexion du royaume.
--Mon ouvrage...
Dieudonat fit une prière pour le repos de l'âme paternelle, mais son oraison ne put suffire à le rasséréner; il s'accusait de parricide, et dès lors cette idée le hanta: vingt fois par jour, il se frappait la poitrine, en priant pour son père. En face de lui, sans repos, sans répit, une voix chantonnait:
--Ayez pitié d'un pauvre aveugle...
--Tout de même, disait Calame, tu es Roi, maintenant, Roi légitime: car ton peuple persiste à te chercher, à t'espérer: il te réclame, il ne veut pas croire à ta mort. Que penserais-tu d'aller reconquérir ton sceptre? Avec deux ou trois souhaits, on en verrait la farce. Tu me nommerais premier ministre.
Pour compléter le décor de la boîte armoriée, le clerc disposa des clous de cuivre en forme de couronne royale, au-dessus de l'écusson.
Mais il s'en amusa tout seul. Dieudonat devenait plus morne; Noiraud, par contagion, devenait plus sévère; le Calamiteux ne réussissait plus à faire rire ni l'un ni l'autre.
Sa propre vie n'était pas gaie, d'ailleurs. Pour tuer le temps, il recommençait à fréquenter la montagne de l'Université: sans plaisir, il écoutait la leçon des maîtres sur les places publiques, et sans succès il montait lui-même sur les bornes des carrefours, pour réciter ses vers: il en avait composé de superbes, sur le mode alexandrin, récemment inventé par le clerc Alexandre, mais ses poèmes étaient véritablement trop supérieurs à l'esprit du siècle, en sorte que les aumônes affluaient peu dans sa besace. Il soupait rarement: ses heures de gastronomie se passaient à la devanture des rôtisseurs, où le fumet des oies se substituait pour un instant aux fumées de la métaphysique; après ce repas idéal, il s'éloignait avec un soupir, et, s'il ne mourait pas de faim, du moins il en vivait.
Son pain le plus sûr lui venait du tondeur de chiens, qui gagnait davantage. En échange de quelque maigre viande, il apportait au repas commun son écot de pâture spirituelle, en contant les anecdotes de la capitale; par malchance, elles attristaient l'auditoire plus souvent qu'elles ne le récréaient:
--Ce matin, on menait à la Plaine un nommé Anoure; son histoire est comique: figure-toi que le paillard se faisait passer pour eunuque, et profitait de la confiance générale pour attirer dans son repaire des proies d'un très jeune âge, qu'on ne revoyait plus; il abusait, en vérité: on eût dit qu'il se rattrapait; on l'a pendu.
--Hélas!...
L'insuccès de ses contes ne décourageait pas le conteur:
--Aujourd'hui, tu riras, j'espère, car l'aventure est joyeuse! J'ai rencontré, avec son escorte d'écuyers et de pages, un richissime imbécile, qui fut jadis mon camarade d'école: Gontran-le-Coquin. Rappelle-toi: tu l'as connu dans la caverne des brigands, chez Ruprecht-le-Camard, et je t'ai dit qu'au temps de nos jeunesses, nous fûmes trois inséparables, Ruprecht, la brute aventureuse, Gontran, le sot avantageux, et moi, l'homme de génie. Gontran nous semblait le moins armé, et l'était plus que nous, puisque seul il a prospéré; on l'appelle maintenant le vicomte d'Avatar; il a épousé la fille unique d'un Lombard, et successivement l'a rendue orpheline, l'a rendue mère, l'a conduite en terre: somptueux désormais par l'héritage de son propre enfant, il plastronne à la face de l'univers. Par lui, j'ai su que Ruprecht s'est laissé prendre, l'an dernier, et écarteler. Le vicomte, en personne, daigna me narrer ces détails, en dépit de mes guenilles, ou à cause d'elles: car visiblement il se sentait accru par notre déchéance presque autant que par sa fortune, et il se montrait tout candidement fier du contraste que ses habiletés ont su mettre entre son destin et les nôtres. Il a poussé la démonstration jusqu'à me donner une poignée d'écus, sans compter, et m'en a promis davantage. Tu vois que la journée est bonne!
--Non, Calame, et votre histoire est vilaine; cet argent-là ne vous vaudra rien.
--Tu n'es jamais content: on t'offre le tableau d'un homme qui réussit...
--Hélas!...
La voix de l'aveugle, en face, glapissait sa requête aux passants.
--Partagez vos écus avec celui-là, voulez-vous? Et contez vite une autre histoire, qu'on oublie celle de Gontran.
--Préfères-tu de la politique? Grave nouvelle! Le vieil Empereur se décide à mourir: il vient d'entrer, dit-on, dans une agonie que l'Archiduc attendait depuis si longtemps avec une impatiente patience.
--Alors, la petite Aude devient impératrice?
--La petite Aude? Mais elle est morte! Il était fort jaloux, elle était bien futile: un jour, il l'a si rudement traînée par les cheveux que la cervelle est venue avec la crinière. On prétend qu'elle l'avait épousé par amour.
--Hélas! mes jolies narines...
--De fait, il y a eu tout un drame, à la Cour. Ce Galéas, que l'on continuait à appeler «le Borgne», était un séduisant gaillard: la reine Gaude s'en est éprise.
--Hélas! Ma ressemblance...
--Comme l'Empereur tardait trop à mourir, les deux amants firent projet de détrôner Gaïfer, pour s'offrir un royaume en attendant l'empire.
--J'ai connu un complot pareil...
--Mais ce que tu ne sais pas, sans doute, c'est que celui-ci fut découvert par un stupéfiant gamin, aux regards de qui rien n'échappe: c'est un nommé Epagomène, naguère encore page du Roi, et aujourd'hui son secrétaire intime. Il sort on ne sait d'où. On ignore son âge.
--Il doit gagner seize ans.
--Il a la taille d'un éphèbe et le visage d'un vieillard. Doté de l'omniscience et dénué d'illusions, il a tout lu, il pèse tout, et voit toutes les choses par le fond; au lieu de regarder les effets, comme un homme, il ne regarde que les causes; il comprend tout, tellement qu'il a l'air de ne rien comprendre, à force de rester impassible; il est si avisé, qu'il ne prend même pas plaisir aux honneurs qu'on lui décerne; par la faveur de son maître, il possède tout, et par son excès d'intelligence, il ne jouit de rien. On ne l'a jamais vu rire; jamais on ne l'a vu en colère; malgré son âge, on ne lui connaît aucun amour, et, bien qu'il vive entouré de haines, on ne lui connaît pas de rancune: il ne daigne, ou il ne peut.
--Je lui ai fait ce cadeau...
--Joli cadeau à faire à un enfant! D'ailleurs, Galéas s'en va: son délateur Epagomène ne périra peut-être pas sous les poignards de la vengeance.
--Quand part-il, l'Archiduc?