Part 2
La femme essuya ses mains mouillées à la futaine de sa robe, et le futur gentilhomme eut un peu honte de ses mains gantées; il les cacha derrière son dos. Ensuite, il vit la mère qui ramassait dans l'herbe le plus jeune de ses rejetons et l'installait dans la voiture, en ramenant sur lui un pan de bâche verte; il se sentit plus mal à l'aise que jamais dans son surcot de pesantes fourrures. Tout au moins, il souhaitait de se montrer aimable et il cherchait une entrée en matière; il eut quelque peine à la trouver:
--Il est bien, là, le petit garçon?
La mère grogna:
--C'est une fille!
Puis, sans plus s'occuper du joli jouvenceau, elle alla attiser son feu sous la marmite. Mais Dieudonat voulait causer:
--Elle aime bien aller en voiture, la petite fille?
--Quand on marche, répondit le père, sans ça elle pleure.
--Vous marchez beaucoup?
--Autant qu'il faut pour vendre.
--Vous demeurez loin?
--On demeure partout.
--Je veux dire, votre maison, où vous couchez, elle est loin d'ici?
--La voilà.
--Cette voiture ouverte! Vous dormez là? En plein air?
--Où on se trouve.
--Et vous pouvez y tenir tous?
--On n'est pas gros, on se tasse, les plus lourds au fond, avec la bâche par-dessus.
--Oh!
Le Prince était profondément étonné et le père ne l'était guère moins, de voir quelqu'un qui s'étonnait d'une chose si simple.
--Alors, dit l'enfant, cette voiture-là, c'est comme une espèce de nid, dans le bois, un nid qui roule...
L'homme rit bonnement.
--Et vos petits, c'est tout comme des oiselets...
--On est ce qu'on peut.
Le disciple de dom Ambrosius se tourna vers son gouverneur qui lui apparut sur cette route déserte comme le représentant des sociétés humaines, et son œil implora une explication sur la différence excessive qui règne entre les fils d'Adam.
--Il me semble, dit-il, que ces gens-ci ont prolongé un peu tard les mœurs et habitudes du Paradis Terrestre; je crois qu'ils ont tort, car la température a bien changé depuis notre aïeul commun, et le fond de l'air est devenu froid.
Il ôta son surcot, délibérément, et il s'approcha de la voiture; l'aîné des bambins venait d'y grimper pour montrer ses talents, et il se blottissait contre sa sœur cadette. Dieudonat, en leur souriant, étendit sur eux sa fourrure.
--Petits frères, dit-il, voilà un peu de duvet pour votre nid.
La mère quitta la marmite et courut à la marmaille; le père lâcha ses joncs:
--Dis merci, Hans! Dis merci au seigneur qui te donne un beau manteau!
Mais Hans baissa le nez et ne souffla mot: il serrait sur son épaule la bonne couverture neuve, et il riait d'un air sournois.
--Hans! cria le chemineau.
--Ne gâtez pas son plaisir, dit l'enfant ducal, ni le mien... Mais, je vous prie, pourquoi l'appelez-vous «anse»?
--Hans; c'est un nom.
--Dans votre pays, sans doute?
--Peut-être bien, je ne sais pas.
--Où avez-vous pris l'idée de lui donner un tel nom?
--C'est le mien, celui de mon père aussi, et de mon grand-père.
--Ah?
--Oui, il y a comme ça une règle dans la famille, que toujours l'aîné doit s'appeler Hans. L'ancien me l'a dit et son ancien le lui avait dit; je le dirai au gars quand il sera grand.
--Pour quelle raison?...
--Dame, je ne peux pas expliquer, mais il paraît que ça doit être, rapport à un autre grand-père, dans les temps passés, qui aurait fait quelque chose de bien, pour son époque; il portait ce nom-là, et alors on a mis la règle que l'aîné s'appellera comme lui, en souvenir.
--Vous ne savez pas ce qu'il a fait, votre aïeul?
--On ne sait plus.
--Comment s'appelait-il?
--Hans!
--J'entends: mais, son autre nom?
--Ah! notre nom? Gutenberg.
--Hans Gutenberg est votre aïeul?
--De père en fils: vous le connaissez? Qu'est-ce qu'il a fait?
--Un monde.
Le chemineau se mit à rire et le damoiseau le contempla: il lui vit une barbe drue et sale, des yeux empreints de bonté plutôt que d'intelligence, un front bas et déjà ridé.
--Est-ce que vous savez lire, Hans Gutenberg?
--Lire? A quoi ça me servirait pour faire des paniers? Ma foi, non, je ne sais pas lire.
Le roulottier riait de bon cœur. Dieudonat en eut quelque malaise et même un peu froid dans le dos: son surcot lui manqua; il se tourna pitoyablement vers l'aumônier, qui conclut:
--Vous allez prendre un rhume, maintenant, sans manteau; il faut marcher, et rentrer.
--Vous avez raison l'abbé. Allons.
Le père et la mère lancèrent sur la route un duo glapissant:
--Merci bien, mon bon seigneur, merci, à une autre fois!
Le prince ôta son toquet:
--Je vous salue, Hans Gutenberg.
Puis, il se mit en route, pendant que le couple, penché sur la voiture, en tirait le manteau et le soupesait, caressait la fourrure, fouillait les manches et y découvrait un foulard en soie d'Orient, oublié.
--Faut le rendre, dit l'homme.
--T'es pas fou? dit la femme: il en a d'autres à la maison, ce gars-là.
Pendant ce temps, Dieudonat marchait tête baissée.
--C'est triste, l'abbé.
--Trottez, répliqua dom Ambrosius, réchauffez-vous.
--Je pense...
--Vous réfléchirez à la maison. Je ne vous blâme pas d'imiter saint Martin, mais encore siérait-il de ne pas vous enrhumer. Trottez!
Afin de concilier l'obéissance avec son désir personnel, l'adolescent se mit à trotter sur place, à côté de son gouverneur, et, tout en sautillant, il suivait son idée:
--L'abbé, pourquoi n'a-t-il donné que la moitié de son manteau, saint Martin?
--Pour garder l'autre moitié, mon ami, et, ce faisant, il obéissait strictement au Seigneur qui nous recommande d'aimer le prochain autant que nous-mêmes, et pas davantage: en sorte que ces deux parts égales se présentent à nous comme un symbole d'égalité dans la fraternité.
--On peut supposer aussi que ce manteau n'avait point de manches, car ses deux moitiés eussent été incommodes.
--C'était une cape. Courez maintenant.
--Et puis, cette égalité fraternelle (je cours, l'abbé, vous voyez bien) ne me semble guère de mise chez les hommes.
--Courez, vous dis-je, et pour que cette rencontre d'une famille déchue vous soit de quelque profit, vous rédigerez votre prochain devoir de style sur l'hérédité des familles et l'inégalité des conditions sociales. Un point, c'est tout.
Le maître avait l'habitude de clore par cette formule finale les dictées et les discussions. L'élève prit le pas gymnastique, et sitôt qu'il fut dans sa chambre, il se mit au travail avec un zèle dont les résultats furent, en tout point, déplorables.
Partant de ce principe que, pour venir au monde, il avait eu besoin d'un père et d'une mère, qui jadis avaient eu le même besoin, il déroula sa généalogie, et découvrit avec stupeur que vingt générations seulement nécessitaient plus de deux millions d'ancêtres. Poussant son calcul jusqu'au premier siècle de l'ère chrétienne, il vint à constater que, depuis cette époque peu reculée, il avait collectionné personnellement dix-huit quatrillons, quatorze trillions, cinq cent quatre-vingt-trois billions, trois cent trente-trois millions, trois cent trente-trois mille trois cent trente-trois pères et juste autant de mères.
--Oh là! Je savais bien que notre famille possède un nombre respectable d'aïeux, et que ce nombre fait notre noblesse, mais je ne me croyais pas si noble: car voilà que je détiens à moi seul plus d'ascendants que la terre n'eut d'hommes depuis que le monde est monde. Cela est fort curieux... Sans compter que l'abbé en utilisa tout autant pour sa part, et que le petit Hans n'en a pas moins, et que chacun de nos valets, sans excepter les aides de cuisine, peut revendiquer un chiffre égal.
Il vérifia ses calculs, qu'il trouva justes.
--Il n'y a point d'erreur: concluons. Puisque le total d'une seule famille est supérieur au total de l'humanité, c'est donc que les mêmes individus ont servi plusieurs fois? Non seulement, ils doivent figurer au même moment sur différentes branches du même arbre généalogique, mais encore ils s'y représentent avec une fréquence indubitable; les croisements et recroisements consanguins ont dû s'effectuer dans des proportions stupéfiantes, et chaque alliance ou mésalliance a suffi pour introduire, dans les familles les plus fermées, un nombre incalculable de parentés...
Encore ignorait-il l'existence des amours illicites, et il ne tablait que sur le mariage, sans hypothèse aucune des intrusions que peuvent occasionner le hasard, l'herbe tendre, les voyages, et toutes circonstances généralement quelconques, prévues et interdites par le neuvième commandement de Dieu.
--Nous sommes tous cousins, cela est évident, et même il est de nécessité mathématique que nous ayons été cousins un nombre indéfini de fois. Notre palefrenier descend de Charlemagne, en droite ligne, tout comme le roulottier descend de Gutenberg: branche déchue... Et moi aussi, je suis capétien! Un point, c'est tout.
Il ferma son cahier.
--Sans aucun doute, cette vérité est peu connue, si j'en juge par les rapports rêches et rogues que les hommes semblent avoir entre eux: ce serait leur rendre un précieux service, que de les avertir de l'erreur où ils tombent lorsqu'ils se croient de castes différentes; s'ils savaient mieux leur parenté, ils en useraient plus doucement les uns avec les autres, et simplifieraient bien des choses.
Si peu qu'il eût appris du monde et de la vie sociale, il en devinait bien davantage, et sa précoce intelligence, enchaînant les effets aux causes, voyait clairement que la morgue engendre des abus qui causeront des misères, par lesquelles seront enfantées des rancunes. Sa petite tête se mit à travailler sur ce thème, durant une bonne heure, au bout de laquelle il souhaita de pouvoir quelque peu divulguer aux puissants et aux humbles l'utile vérité que son arithmétique venait de mettre au monde.
Un souhait? Le Diable n'attendait que cela.
IV
PREMIER CONTACT AVEC LES CLASSES DIRIGEANTES
Exprès pour le satisfaire et dans la minute même où il formulait son vœu, un fait se produisit, à cent lieues de distance. Tout se tient ici-bas: la terre que nous croyons grande est bien petite, et le sera de plus en plus; des êtres qui sont hors de notre vue, que nous ne connaissons pas et qui ne nous soupçonnent pas davantage, trament nos destinées sans le savoir.
Lorsque Dieudonat fit son vœu, l'Archiduc Galéas, héritier de l'Empire, était assis dans son palais, où depuis deux semaines il s'ennuyait princièrement, et soudain il se leva, mû par une volonté subite: on l'eût étonné, bien plus encore qu'un autre homme, en lui révélant que cette volonté n'émanait pas de son libre arbitre et qu'un ressort l'avait poussé. Une fois debout, Galéas-le-Borgne déclara son intention formelle d'entreprendre sans délai un voyage à travers les royaumes et les duchés dont il aurait bientôt à recevoir l'hommage; peut-être même découvrirait-il, au cours de cette excursion, une épouse capable de le désennuyer?...
--Nous partons demain!
Les décisions de ce puissant seigneur n'étaient pas de celles qu'on discute: les préparatifs du départ furent ordonnés aussitôt, et, le sixième jour, son Altesse Sérénissime, entourée d'une fastueuse escorte, pénétrait sur les terres d'Hardouin, premier vassal de l'empire.
Pour héberger dignement son futur Suzerain, le Duc avait fait abattre par centaines des bêtes domestiques ou sauvages, que les cuisiniers dépeçaient; également, il avait fait rédiger par dom Ambrosius une belle phrase qu'il apprenait par cœur, bien que le cœur n'y fût pour rien, et dans laquelle il exprimait sa joie de recevoir un personnage si auguste:
--«Illustre descendant du seigneur Herculès et des trente-quatre Empereurs qui depuis des siècles rassemblent sous leur sceptre les barons de la chrétienté, généreux héritier de leur gloire et de leurs vertus, vous que l'espérance des peuples... vous que l'espérance des peuples...» Jamais je n'arriverai au bout de votre compliment, l'abbé; il est trop long et l'Archiduc passe pour n'être pas d'humeur accommodante.
--Il faut pourtant lui dire le tout, monseigneur, sans omettre une ligne, car il est jaloux de sa généalogie.
--Soit, soit, je dirai tout, à moins que je ne saute un mot, par-ci, par-là, mais il n'en saura rien, puisqu'il n'a pas lu mon discours.
Quand les courriers lui annoncèrent l'approche de Galéas, il sortit à sa rencontre: en grand apparat, mais fort ému, ayant à sa droite son fils, et l'abbé à sa gauche, précédé de ses gardes en armes et suivi de ses pages en falbalas, il chevauchait avec le plus de majesté possible, et, tout en chevauchant, l'œil intense et les lèvres mobiles, il répétait sa pénible harangue.
Bientôt les deux troupes furent en présence, et les trompettes sonnèrent. Le vieux seigneur descendit de cheval; il s'avança vers l'Archiduc qui l'attendait, à pied, sous les bannières.
--C'est pourtant vrai qu'il est borgne...
Cette constatation occupa tellement l'orateur qu'il devint incapable de penser à autre chose: «Borgne... Borgne...» La fixité de cet œil unique acheva de lui troubler la mémoire; il récita fort mal son compliment, ce qui l'irrita contre tout le monde, et notamment contre l'abbé. L'œil de Galéas n'exprimait qu'une demi-satisfaction. Une seconde fanfare mit fin aux embarras du Duc, et les hérauts de l'Empire invitèrent Dieudonat à se présenter pour la génuflexion.
Celui-ci s'avança, plein de cordialité, et, au lieu de plier le genou, il tendit la main, en disant:
--Bonjour, mon cousin.
Le candidat de l'Empire fronça deux sourcils et grogna:
--Sommes-nous en pays de fols?
Dom Ambrosius poussa son élève par derrière:
--Genou à terre, donc!
Mais, Dieudonat, se mit à rire:
--Pourquoi m'agenouillerais-je, si ce n'est pour prier Dieu ou pour jouer aux billes?
L'Archiduc se tourna vers son maître des cérémonies:
--N'ai-je pas entendu que celui-là nous refuse l'hommage?
Une brise inquiétante secoua les feuilles des trembles, et de très valeureux guerriers eurent froid, sous leur casque, à la racine des cheveux.
Mais Dieudonat n'y prenait garde; un spectacle plus intéressant attirait son attention: il venait d'apercevoir sur la hauteur de la route, en arrière des hallebardiers, la voiturette des Gutenberg qui, juste à ce moment, dévalait du coteau: des sergents d'armes arrêtaient à l'écart l'âne et le roulottier, mais l'aîné des enfants, avec une couple de ses frères, se faufilait sous les chevaux, en dépit des coups de hampes; finalement ce trio de loques et de faces hâves apparut entre les cuissards de la noblesse.
Galéas laissa tomber sur les fourmis humaines un regard lourd comme une masse d'armes; le bon Duc Hardouin, furieux du scandale, jura dans son for intérieur de faire pendre les malandrins qui donnaient une si déplorable idée de son peuple et de sa police; c'est alors que Dieudonat prit le jeune Hans par les guenilles de sa manche et le tira dans le milieu du cercle:
--Mon cher cousin, dit-il, je vous présente nos cousins Gutenberg.
--Hein?
--Oui, oui, oui, mes cousins et les vôtres! Autant que vous et moi, ceux-ci descendent d'Hercule et le sang de leurs veines est tout aussi royal que le vôtre et le mien: j'ai découvert la chose et vous l'expliquerai, ce soir, après la soupe.
L'héritier des trente-quatre empereurs n'en voulut pas entendre davantage; il tourna le dos, et cria formidablement:
--Mon cheval!
Tout le monde comprit; un page présenta le destrier; l'Archiduc l'empoigna par les crins et sauta en selle. Hardouin essayait d'improviser une supplication, mais sa voix se perdit dans un bruit de ferrailles, car le coursier de Galéas se cabrait sous l'éperon et pivotait sur ses sabots d'arrière. L'Archiduc s'en alla. Ses gens le suivirent.
Ambrosius épouvanté multipliait les signes de croix et se recommandant au ciel:
--Qu'est-ce qui se passe, mon Dieu, qu'est-ce qui va se passer?
Un bon moment, le Duc resta immobile au milieu du chemin, et quinaud, à contempler le dos de l'escorte en partance. Puis, fouetté par l'indignation, il escalada sa monture, tout comme l'Archiduc venait de faire, mais avec une agilité moindre. Il piqua des deux et sa fureur était telle contre Dieudonat, Galéas, Ambrosius, les roulottiers et les Empereurs, qu'il ensanglanta le ventre du cheval, totalement étranger aux affaires humaines. Où courait-il? Vers son manoir, pour y cacher sa honte. Les plumes de son panache s'essoufflaient à le suivre et la poussière tourbillonnait derrière lui; les manants, dans les labours, regardaient passer la colère équestre du maître et, en hochant la tête, ils pensaient:
--Ça va mal... Y a quelque chose qui va mal.
Le Duc se retira dans sa chambre, où il brisa les objets divers qui se présentaient à portée de sa main; quand il n'en trouva plus, il déchira ses vêtements: cette besogne initiale n'occupa qu'une demi-heure; après quoi, le puissant seigneur s'assit pour souffler, car il en avait grand besoin. Fidèle à son principe de ne rien décider dans le courroux, il voulait attendre que son âme fût en repos. La sérénité ne lui revint qu'aux approches du soir. Alors, il manda le chapelain pour réclamer de lui une explication de l'étrange attitude que son disciple avait tenue.
Dom Ambrosius comparut: il n'avait pas confiance et restait sur le seuil.
--Avancez, dom Ambrosius. Je suis calme; remettez-vous. Je vous aime, vous le savez; je vous ai commis l'éducation de mon fils, et c'est là une preuve de mon estime grande; mais, je ne suis pas content. Quelle algarade nous a-t-il faite, et quelle lubie l'a pris? Pouvez-vous m'expliquer cette conduite?
--Monseigneur, je vais vous dire, c'est par l'arithmétique...
--Je ne connais pas l'arithmétique, mais il vous appartenait de la lui interdire, si elle est incompatible avec la notion des devoirs les plus élémentaires.
--Monseigneur, cet enfant-là est trop doué: il détruit tout!
--Bah, bah! C'est le Saint-Esprit qui le travaille; mais vous qui êtes le gouverneur, vous devez diriger son esprit.
--Il m'échappe, monseigneur, il va trop vite! Il n'a qu'à dire: «Je veux comprendre», et il comprend! Il comprend trop, il comprend tout, les causes finales et les causes originelles, les conséquences et les subséquences, tout, monseigneur! «Je veux comprendre.» Ça y est! Son vœu se réalise, et rien ne lui résiste. Grâce au Diable, sans doute, car il raisonne, monseigneur! Pas une vérité n'y peut tenir: l'hérésie le guette, monseigneur!
--Donnez-lui des calottes.
--Il les reçoit avec une douceur angélique, monseigneur, et sans jamais se fâcher ni bouder; il est même ravi, quand je le gifle, parce que cela prouve, dit-il, que je n'ai plus rien à répondre et que son jugement est bon.
--Empêchez-le de lire.
--Je vous assure, monseigneur, que les livres ne l'ont pas perverti; je n'en possède guère, mais ils sont de bons livres, et parmi ceux que je lui offre, il ne tolère plus que la géométrie et l'Évangile.
--Vous voulez dire «Les Évangiles...»
--Non, monseigneur! Il en a délibérément supprimé trois qui le gênaient pour croire au quatrième.
--Édifiez-le par la lecture de l'Histoire sainte.
--Elle ne l'édifie pas du tout, il s'en faut! Il admire les Prophètes, mais si vous entendiez comme il juge Abraham et Jacob, David et Salomon, Judith et Dalila! Il est toujours pour les vaincus ou pour les éclopés, et il m'a demandé, un jour,--c'est à ne pas oser redire un tel blasphème, monseigneur!--si la sainte Bible n'est pas l'histoire de tous les vices, racontée aux enfants pour leur apprendre ce que les hommes ne doivent pas faire. N'imaginait-il pas que chaque patriarche incarne un gros péché, et que le Dieu d'Israël les résume tous à lui seul? Il soutient que Jéhovah est frère de Moloch!
--Je ne connais ni ce Moloch, ni sa famille, mais je sais qu'il faut honorer Dieu le Père, et tout ce que vous me racontez de cet enfant marque beaucoup d'orgueil.
--Non, monseigneur! Il est modeste et se tient pour le frère des plus humbles animaux; il leur parle, il les écoute, et j'imaginerais qu'ils sont l'unique compagnie dans laquelle il prenne plaisir: ce dont je suis bien sûr, c'est qu'il la préfère à la mienne.
--Est-ce possible?
--Il cause avec des fourmis plus volontiers qu'avec moi, et il tire de leur fréquentation des aphorismes qui vous feraient dresser les cheveux sur la tête: à l'entendre, les bêtes possèdent le maximum de vérité permis aux créatures terrestres, avec le minimum de prétention; il en conclut qu'elles obtiennent ainsi la quiétude relative, qui est le maximum de bonheur, et c'est pourquoi, monseigneur, non seulement il les admire, mais je vous assure que, par minutes, il les envie.
--Eh! l'abbé, prenons garde! Ses vœux se réalisent, et s'il avait la fantaisie de devenir chien ou pourceau...
--Il ne l'aura pas, monseigneur. Parce que son excès d'intelligence lui a fait découvrir les limites de l'intelligence, il déclare qu'un entendement limité engendre l'erreur illimitée...
--Ta, ta, ta... je n'entends rien à ces fadaises. Parlez plus clairement, l'abbé.
--En d'autres termes, monseigneur, cela revient à dire qu'il ne consentirait pas à risquer, pour sa part, l'erreur d'une décision à prendre.
--L'abbé, l'abbé! Que dites-vous là? Il aura des décisions à prendre, quand il régnera à ma place.
--Je crains bien, monseigneur, que cet enfant-là soit trop intelligent pour accepter un trône: il s'en jugera indigne, et le refusera par conscience.
--L'abbé, l'abbé! Mes peuples comptent sur lui et j'ai compté sur vous, l'abbé! Vous avez mal élevé mon fils, et je vous ferai pendre.
--Ce n'est pas ma faute, monseigneur, c'est la faute du Saint-Esprit!
--Ferai-je pendre le Saint-Esprit, et me le conseillerez-vous, méchant que vous êtes?
--De grâce, monseigneur, ne vous courroucez pas!
--Voilà qui est bien dit, l'abbé; un juge doit s'abstenir de toute passion, au moment de rendre ses arrêts. Ne parlez plus et laissez-moi réfléchir.
Quelques instants s'écoulèrent.
--J'ai réfléchi, l'abbé. Il est tout à fait certain que vous avez mal dirigé un enfant bien doué: c'est une faute grave. Je suis un souverain plein de justice, qui ne doit laisser aucune défaillance impunie: venez que je vous embrasse, car je vous aime de tout mon cœur et je suis désolé de ce qui vous arrive.
Il embrassa dom Ambrosius, qu'en effet il aimait beaucoup, et pour être bien sûr que des sentiments d'affection personnelle n'entraveraient point les œuvres de sa justice, il ordonna de le pendre sans retard.
Dom Ambrosius protesta de son mieux, mais sans aucun succès: bel et bien, il fut accroché aux créneaux, car sa naissance roturière ne lui permettait pas de prétendre aux honneurs de la décapitation.
V
COMMENT LE PETIT PRINCE QUITTA LE CHATEAU DE SES PÈRES
Le lendemain, en s'éveillant, Dieudonat, qui habitait la tour du Nord, mit le nez à sa fenêtre, pour voir le matin, et tout de suite il aperçut, sous les machicoulis, le long corps de son gouverneur qui pendait au bout d'une corde; il fut profondément ému, car les sentiments de commisération lui venaient toujours les premiers, et il pleura ce compagnon de toutes ses heures. Ensuite, il s'étonna qu'un si digne ecclésiastique eût été condamné à mort, et se demanda quel crime il avait pu commettre; finalement il songea que toute créature vivante est, par définition, une créature faillible, et que sans doute dom Ambrosius avait failli tout comme un autre.
Donc, il alla s'enquérir de la faute, auprès du bon seigneur son père, et sa stupéfaction devint plus considérable que jamais quand il apprit que le précepteur expiait entre deux créneaux les égarements du disciple; il estima et déclara sans hésiter que la justice ducale s'était trompée d'adresse, et que logiquement il conviendrait de dépendre l'aumônier, s'il était temps encore, afin de le pendre lui-même, et bien vite, à la place qui lui revenait de droit.