Dieudonat: Roman

Part 17

Chapter 173,940 wordsPublic domain

--Je le crains, car le voilà qui bâille comme un poisson: vois comme il imite bien le goujon au sortir de l'eau! Il a trouvé cette manière discrète de nous faire entendre sans paroles qu'il n'est déjà plus homme et qu'il dégringole l'échelle des êtres. Car les savants t'affirmeront qu'il l'a montée, par une série de lents progrès, et c'est bien juste qu'en partant il la redescende: poisson pour la minute, il sera de l'herbe demain: tout passe, et, tiens! le voilà qui passe!

Le prince se signa et dit:

--Dieu ait son âme...

--Son âme immortelle, sans doute?

--Assurément. Vous riez?

--De ta simplicité. T'es-tu jamais demandé, mon garçon, pourquoi d'innombrables niais, qui ne furent bons à rien durant leur vie, seraient indéfiniment conservés après leur mort? Entrevois-tu la destination de ce muséum éternel? Saurais-tu dire à quel besoin répondraient ces collections d'âmes, et ce que Dieu pourrait en faire?

--Justice! monsieur. La notion que j'ai de mon âme immortelle...

--Est un frein nominal, fort utile, ma foi, contre tes passions, tes vices, tes instincts, et pourvu que tu aies cette notion, elle a fait son office de frein, ce qui suffit: affirmer l'immortalité de l'âme, voilà qui est indispensable; mais la réaliser, à quoi bon, mon ami?

--Vous parlez comme le Diable! Si les pauvres gens vous entendaient...

--Ils m'entendront, un jour ou l'autre, et ce sera tant pis pour eux, car ils perdront un espoir, le plus consolant de tous; et ce sera tant pis pour le monde, car ils perdront un frein, le seul qui soit vraiment solide.

Les chirurgiens venaient de traîner à terre le cadavre de l'opéré, et leurs aides, qui avaient réussi à s'emparer du suivant, l'allongeaient à son tour sur la table sanglante.

--Tu vois: leur charité va venir encore au secours de celui-ci, et ils font bien, puisqu'ils en ont le temps avant leur dîner. Dans quelques instants, ils auront délivré une âme de plus, et elle s'envolera vers les régions éthérées pour y rejoindre les défunts qui lui furent chers, et pour y recevoir la récompense de ses mérites. Ah! le gaillard n'est pas à plaindre, et il s'en rend compte, tu vois?

Le patient hurlait, maintenu par des poignes, et fixait des yeux fous sur les aciers multiples qui s'apprêtaient à le pénétrer sans colère. Sur tous les lits, des spectateurs hagards haussaient leurs faces d'épouvante.

--Je veux m'en aller, fit Dieudonat.

--Égoïste! Ne remarques-tu pas que le camarade en a bien plus envie que toi? Il reste pourtant; fais comme lui et instruis-toi.

--Je n'aime pas voir la douleur.

--Nigaud! C'est pourtant la meilleure façon de moins sentir la tienne.

--Il est bien vrai que je ne me sens presque plus souffrir, dès qu'on crie alentour.

--A la différence des autres hommes qui n'entendent plus crier, dès qu'ils souffrent.

--Ah?

--Comprends donc que les deux alternatives de la vie sont de souffrir et voir souffrir: sitôt qu'un pauvre diable est libéré de son mal, assez pour regarder autour de lui, qu'est-ce qu'il voit, sinon de la misère physique, morale? Et quand cessera-t-il d'en voir, sinon quand il sera rappelé à lui-même par l'impérieuse urgence de recommencer à geindre pour son compte? Vos gaietés ne sont que répits ou détentes, minutes entre parenthèses, minutes d'aveugles, que votre santé nécessite et que votre inconscience permet.

--Eh!

--Heureux les inconscients, parce que la sérénité n'est permise qu'à eux: mais ceux-là ne sont hommes que par la figure.

--Hi!

--Ne ris pas! Avoir conscience, c'est la rare vertu et l'exécrable don.

--Oh!

--La triple vue qui nous dénonce le pire, nous laisse voir le bien, et nous montre un moyen de tendre vers le mieux! Aimer, comprendre et vouloir, c'est-à-dire aimer en connaissance de cause, comprendre pourquoi l'on aime, et vouloir ce qu'on aime: triple union de l'esprit, du cœur, et de l'acte! Or, quand l'esprit a rêvé le bien et constaté le mal, le cœur souffre de les voir aux prises, et l'acte reste impuissant à empêcher le mal ou restaurer le bien.

--Uh...

--Ne pleure pas! J'ai pleuré, moi aussi, jadis; je crois même avoir été bon; mais j'y ai renoncé, et, de toutes mes forces, je m'applique à ne l'être plus. C'est triste à dire, fiston, mais indéniable: il faut choisir, il faut opter. Sois une bête, si tu veux, bêtement émotive et candidement tendre: alors tu pourras aimer, sans en souffrir, et même avec quelque agrément. Ou bien, au contraire, sois une intelligence, si tu peux, mais sèche, impitoyable, ouverte aux idées et murée aux émois, un solitaire, un égoïsme pensant: alors tu pourras jouir de tes exercices spirituels. Mais, pour Dieu, et par charité pour toi-même, ne sois pas en même temps une intelligence et un cœur, car c'est l'abomination!

--Hein?

--L'abomination de la désolation pour l'homme complet, de tête et de cœur à la fois, image de Dieu, comme vous dites! Or, cela, prends-y garde, va nous mener tout droit à conclure que le plus malheureux, absolument et mathématiquement, c'est Dieu lui-même, tel que vous le concevez, intelligence totale et suprême bonté. Ah! le pauvre diable que Dieu! Je le plains.

--Et moi, je vous plains; vous parlez comme un impie.

--Voyez le clampin, qui m'ose accorder sa commisération! Eh bien, tu as raison, mon fils, quoique tu m'offenses, et j'ai grand tort d'être offensé, car la pitié des simples est la plus touchante de toutes.

--Je sais bien que je suis bête...

--Tu ne l'es pas, si tu le sais.

--Et je ne saisis pas toujours ce que vous dites...

--Ne te fatigue pas: quand je te parle, c'est pour moi que je parle.

--Mais s'il y a dans vos propos un tas d'affaires qui m'échappent, il y en a une au moins que je suis bien sûr d'avoir comprise.

--Bah?

--Une que vous n'avez pas dite...

--Et que tu vas m'apprendre?

--Je pense que vous n'êtes pas heureux.

--Non, certes! Mais je n'aspire plus à le devenir: c'est un progrès.

--Vous êtes seul au monde, peut-être?

--J'ai mon orgueil pour me tenir compagnie.

--Euh...

--D'ailleurs, je reste littéralement dénué de gloire. Je ne m'en plains pas: j'y ai droit. Tout homme qui fait une œuvre a droit d'abord à l'injustice; la justice ne vient que plus tard.

--Ouais?

--L'octosyllabe de mon nom, l'as-tu seulement entendu? Il est fort beau, mais ignoré: Calame-le-Calamiteux.

--Mais, je le connais votre nom!

--Pas possible?

--Attendez... Oui... Je me souviens. Même un jour, j'ai bu à votre santé, bu du vin, avec des gens qui louaient votre génie.

--Des malins!

--Des brigands, deux brigands, Ruprecht-le-Camard et Gontran-le-Coquin, l'un féroce, l'autre gentil...

--Le plus à craindre! Évite-les tous deux et surtout le second. Quant à moi, si j'ai un conseil à te donner, ne garde de moi que mon nom: le reste te ferait du mal.

--Et le couvreur barbu, comment vous l'appelez?

--D'un vocable terrible et généreux: Polygène. Et toi?

--C'est Onuphre, qu'on me dit.

--Eh bien, nous nous connaissons. Bonsoir. Laisse-moi dormir.

XXX

IL SE PREND D'AMITIÉ POUR LA MISÈRE DE L'ESPRIT

Ils se connurent mieux encore, après treize jours et autant de nuits passés dans le même linceul. Le philanthrope s'était vite aperçu que le misanthrope, en dépit de ses propos amers, n'était rien moins qu'un mauvais homme, et il en arrivait à ne plus entendre les sarcasmes de cette voix que comme le halètement d'une perpétuelle souffrance: elle ne le choquait plus, mais le chagrinait fort. Petit à petit, il passa de la pitié à l'affection, et de jour en jour davantage il se donnait tout bonnement. Calame, de son côté, goûtait cette conquête: il y trouvait un charme, et bien qu'il se gardât d'en rien laisser voir, il s'attachait à cet être modeste et doux qui savait au moins écouter.

Couramment ils devisaient, pour abréger les longues heures; Dieudonat, que tracassait le souvenir du juge malmené à cause de lui, avait grosse envie de confier ses perplexités à son nouvel ami: il pensait que ce Calame, d'esprit si subtil, lui pourrait bien donner quelque conseil pour éviter, dans l'avenir, le retour de semblables bévues. Mais révéler ainsi son nom, son origine et son pouvoir magique, ne serait-ce pas d'un vantard? Il se retenait, en sentant bien qu'il ne résisterait pas toujours.

Il le sentait d'autant mieux que la misère du couvreur et ses lamentations commençaient à solliciter sa pitié de façon trop pressante: le pauvre homme, entre deux attaques, grattait sa barbe, fouillait son nez, mais ne savait ouvrir la bouche que pour plaindre sa femme et les marmots sans pain: «N'ont plus de pain... plus de pain...»

--Il fait de la peine, disait Onuphre.

--Il ne fera plus guère que cela dans sa vie, à moins qu'il ne fasse aussi de nouveaux rejetons.

--Pauvres gens... On voudrait essayer quelque chose pour eux.

--Oui-da! tu es sensible?

--Mon Dieu, oui.

--Et tu ne ferais pas tort à une mouche?

--Mon Dieu, non.

--Et la souffrance t'attire plus que le bonheur?

--Mon Dieu, oui.

--Et cependant tu ne peux ni la voir ni l'entendre?

--Mon Dieu, non.

--Je gage même que tu t'appliques à secourir ton prochain?

--Quand je peux.

--Et que tu irais jusqu'à lui octroyer ce qui t'appartient?

--Quand il en a plus besoin que moi...

--Et tu donnes, n'est-ce pas? Et c'est plus fort que toi, car il faut que tu donnes? Et ce faisant, tu te crois une belle âme?

--Je ne sais pas.

--Et le puits?

--S'il vous plaît?

--Il donne, lui aussi! Il donne de l'eau, le puits, et le plomb donne la colique, les miasmes donnent la fièvre, la marche donne de l'appétit, le chien donne la chasse au gibier: ils donnent tous! Faut-ils qu'ils aient de belles âmes! Tu donnes à pleines mains, quand tu as les mains pleines, comme la rivière à pleins seaux, comme la brise à pleines voiles: par bonté toujours, n'est-ce pas?

--Vous êtes farceur.

--Toi aussi, mais tu ne t'en aperçois pas... Mon pauvre petit, donner n'est pas le synonyme d'être bon. Obéir à une impérieuse destinée, comment cela pourrait-il constituer une vertu? J'imagine, pour ma part, qu'il existe deux sortes de bonté, et qu'elles n'ont rien de commun, sinon leurs gestes apparents. Tu me répondras qu'elles sont identiques par leurs effets, mais tu ne pourras nier qu'elles diffèrent essentiellement par leurs mobiles: l'une est vertu, c'est-à-dire force pensante et agissante; l'autre, la tienne, n'est point une force, mais au contraire une faiblesse, une manière d'être, intuitive et quasiment pathologique, animale plus que morale, car elle prend son origine dans l'incapacité où tu es de te soustraire aux influences extérieures, et dans ton inaptitude à contrôler par le jugement les suggestions de ta nervosité; elle est passive et négative, en somme, puisqu'elle se manifeste sans le concours de ta volonté, parfois même contre ta volonté, sans notion distincte du bien et du mal, du devoir et du droit: il lui faut aller, dès qu'on la déclanche, et elle va sans savoir où; elle est la bienfaisance, si tu veux, mais ne me dis pas qu'elle est une vertu, car l'essence de toute vertu est de savoir et de vouloir... Tu dors?

L'auditeur, cette fois, n'avait rien entendu: il se tenait immobile sur le dos, face au plafond, et les regards obstinément vrillés au huitième nœud de la seizième solive, qu'il affectionnait.

--Parions que tu réfléchis?

--J'essaie.

--Difficile, hein?

--Un peu: je me demande s'il faut faire une chose...

--Te serait-elle désagréable?

--Plutôt...

--Alors, n'hésite plus, fais-la, et souviens-toi de ce critérium: quand tu te demandes s'il convient ou non de faire un geste qui te coûte, ta seule hésitation prouve que tu dois le faire.

--Celui-là me coûterait gros...

--Tu es donc bien riche, petit gueux?

--Je vais vous expliquer. Mes souhaits se réalisent: c'est un pouvoir que j'ai comme ça, de naissance. Ça vous étonne?

--Le sage ne s'étonne jamais de trouver le pouvoir en des mains incapables. Continue.

--Alors donc, quand je vous vois si triste, et si dur dans vos paroles, je pense qu'au fond vous n'êtes pas méchant du tout et que vous faites semblant, parce que vous souffrez, et je pense que vous redeviendriez gentil, intelligent comme vous êtes, si vous n'aviez plus mal, si vous n'étiez plus seul, si quelqu'un vous montrait de l'amitié et vous la prouvait... En prenant votre mal, par exemple?...

--Tu pourrais cela?

--Je le peux!

--Et tu le ferais?

--Si vous voulez.

--Et mes crampes d'estomac, les contorsions de mon intestin, les coliques de mon foie, tu les aurais à ma place?...

--Vous ne les auriez plus.

Le poète toussa, pour dissimuler une émotion qui le gagnait; en silence, il regarda Onuphre avec attendrissement; puis il éclata d'un rire brusque.

--Ah! tu voudrais me prendre ma vieille gastralgie! Et je ne saurais plus ni rager, ni pester, ni souffrir, lorsqu'on me repousse ou qu'on me fouaille? La sottise et la vilenie du monde ne m'indigneraient plus, et je contemplerais la vie sans dégoût ni colère? Je la verrais en rose, l'ignoble vie, et je dégusterais avec aménité les sanies de l'espèce humaine? Eh bien, mais, qu'est-ce qu'il me resterait, alors? Qu'est-ce que je bricolerais, sur la terre? A quoi serais-je encore bon, si je redevenais bon? Tu te gausses, mon camarade!

--Vous parlez sérieusement?

--On ne peut plus sérieusement! Puisque j'ai perdu la candeur, que je garde au moins la parole, c'est mon trésor à moi!

--Votre trésor?

--Tu ne sais donc pas qu'il faut souffrir, pour crier? Mes plus sublimes trouvailles et mes vers les plus beaux sont les enfants de ma constipation, qui me fait voir la vie en noir, c'est-à-dire en sa vraie couleur. Mélancolie! Mélancholie! L'admirable mot que voilà pour exprimer la désolation des âmes immortelles, puisqu'il veut dire: bile noire dans l'intestin noir!

--Ainsi, vous ne voulez pas me donner votre mal?

--Quel usage en ferais-tu, toi qui n'es doué d'aucun talent formulatoire? N'en parlons plus, et restons tels que Dieu et les hommes nous firent. N'importe: tu es un brave petit gars. Tu m'as donné un bon moment. Je t'inscris sur mes tablettes. Ma gratitude se charge de ton épitaphe: quand messieurs les chirurgiens t'opéreront, je la composerai en des vers que je te promets mirifiques et que j'irai graver, pour les siècles à venir, sur le sable frais de ta tombe.

--Merci. Mais je n'ai pas du tout envie d'être opéré.

--Ils se passeront de ton consentement; à moins que tu ne déguerpisses...

--J'aimerais mieux ça, et je sens, rien qu'à cette idée, l'os de ma jambe qui se recolle.

--Or çà, mon bonhomme, dis-moi donc: si tes vœux se réalisent pourquoi ne formules-tu pas celui de te guérir et de filer?

--Je vais vous dire: mes souhaits sont irrévocables et j'ai pris le genou d'un monsieur juge.

--Que ne prenais-tu celui de son épouse? Tu serais peut-être moins détérioré.

--Et puis, c'est mon idée, de ne plus rien demander pour moi-même, sinon parfois des vivres, lorsque j'en ai besoin.

--Du pain? s'écria Polygène.

--Des victuailles! s'exclama le Calamiteux.

--Ah! reprit le couvreur, si c'est vrai que vous pouvez des affaires pareilles, sans que ça vous coûte un sou, envoyez donc une miche à la maison!

--Elle y est, répondit Onuphre, et un quartier de viande avec: tous les matins, après ma prière, j'expédie son manger à dame Polygène, qui trouve le gros pain dans sa huche et le carré de bœuf dans sa marmite: elle doit se demander d'où ça lui tombe.

Il riait, mais Calame l'interrompit:

--Ceci est d'une autre farine! J'ai refusé ton estomac, mais si tu détiens de quoi garnir celui que je possède, vas-y! Depuis l'âge de raison, je suis travaillé par l'envie d'une caille rôtie entre une barde de lard et une feuille de vigne: prouve-nous ton pouvoir magnifique en me procurant cette merveille.

--Quand il fera nuit... A cette heure, on nous verrait trop.

--Confesse plutôt que tu te vantais!

--Dites: «chiche!» Et il vous pousse un œuf frais dans la main!

--Chiche!

Le sorcier balbutia les mots nécessaires, et la dextre du troubadour pondit. Calame, en bon poète, avait le goût du merveilleux: il enregistra le prodige et goba l'œuf.

--Je te crois. J'ai douté et je me repens. Mais, par saint Thomas, patron des mécréants, tu peux préparer les ressources de ta magie! A ce soir! Voilà vingt ans que j'ai faim, et il ne me reste que quatre heures pour combiner l'écriteau de mon premier festin!

Le couvreur demanda humblement:

--J'en aurai, moi aussi, de ces cailles rôties?

--Tu en auras.

Calame tourna le dos et ferma les yeux, afin de réfléchir dans l'ombre à des harmonies de saveurs. Sur ses tablettes enduites de cire, qu'il avait habituées à recevoir des rimes, il inscrivit des noms de mets, qui s'alignaient, l'un au-dessus de l'autre, comme des petits vers mal rimés, et qui pourtant lui semblaient admirables. La nuit fut lente à venir. Enfin, le dernier lumignon s'éteignit; seule une veilleuse, au fond de la salle, brûlait devant le crucifix.

--Es-tu prêt, Onuphre? Voici l'heure propice aux orgies. Attention, je corne l'assiette! Écoute-moi bien et répète après moi! Potages: charpie de carpes aux œufs, saupoudrée de marjolaine, de romarin et de basilic; petits pâtés de bœuf aux raisins secs et gros pâtés d'alouettes aux andouilles d'agneau; ragoût de veau à l'eau de rose, bien sucré. Rôts d'oisons aux poudres du Duc, sans oublier ma caille, avec une bonne sauce camelin, qui fleure cannelle et gingembre. Entremets: beignets d'œufs de brochet aux pommes d'orange, tourte jacopine au verjus aromatisé. Vins du Saint-Pourçain, de Meulan, de Sezanne, et de la bière à la framboise! Pains de Chailly. Pour les dessertes: fromage persillé et angelots de Normandie, lait lardé au safran, échaudés et darioles diverses, pêches de Corbeil, perdrigons de Tours, noix de coudre, figues de Malte. Et nous verrons pour les épices!

Dieudonat prit les tablettes et relut à mi-voix; dès l'appel de leur nom, les plats se juxtaposaient sur le lit, écrasaient de leur poids les jambes et les ventres: il fallut les ranger au long de la ruelle. Les yeux de Polygène s'écarquillaient, ceux de Calame étincelaient, et ceux de Dieudonat étaient humides du plaisir procuré aux autres. Ils mangèrent d'abord en silence, piquant le pouce et l'index dans les plats, appliqués à savourer sans bruit, et témoignant de leurs délices par des approbations discrètes.

--Bonne cuisine!

Chacun selon sa fantaisie, ils attaquaient les ragoûts ou les rôts, mordaient dans les viandes onctueuses, suçaient les jus, léchaient leurs doigts, lapaient les gelées sur les tranchoirs. Le couvreur mastiquait avec frénésie, à l'abri de sa barbe épaisse, et ingurgitait vite, sans souffler mot, pour n'être pas lésé dans le partage: la graisse lui patinait les joues et suintait entre ses poils. Le poète dégustait avec curiosité. Entre cette goinfrerie et cette gourmandise, Dieudonat trouvait un charme à manger et à boire.

--Une demi-chopine de vieux chypre, là-dessus, se révèle indispensable!

--Indispensable, hoqueta Polygène.

--Holà! sommelier, le doyen de tes chypres!

Les flacons poudreux circulaient de main en main, et les lèvres au goulot tétaient de longues gorgées. La réserve des convives s'évapora bientôt dans les chaleurs du vin: ils évoquaient à haute voix des plats nouveaux, riaient, criaient, choquaient les fioles, les écuelles et les gobelets.

--Messire l'oyer, ton banquet manque de volailles et de venaison! Eh, l'asséeur, soigne la grand'table! Valet de bouche, apporte les dorures et les boute-hors! Fais-nous goûter ton hypocras et l'eau-de-vin!

Le couvreur, d'une voix de chantre, entonna un cantique aux variantes grivoises; le trouvère, inspiré tout à coup, improvisa des stances, mais se mit à pleurer, tant il les trouvait belles, tant sa peine était profonde de songer que demain il ne les saurait plus et que l'humanité les allait perdre à tout jamais; de désespoir, il envoya au plafond son tranchoir imbibé de sauce; le père de famille, pour n'être pas en reste, lança un pilon de paon sur le fiévreux du lit voisin, qui osait grogner contre le tapage.

Les gardiens se précipitèrent; les trois soupeurs cachaient sous leur paillasse les reliefs du repas. Calame, un jambon sous le bras, comme on porte un in-folio, se sauva par la salle; Polygène, ivre, hurlait; on voulut l'empoigner, il se débattit, les lèvres écumantes, et l'attaque le prit. Bien vite on apporta la relique de saint Mathurin, souveraine pour les cas démoniaques; dès qu'elle fut à sa portée, il faillit la mettre en morceaux; alors, on ligota le possédé, et deux hommes le tenaient serré de cordes, pendant qu'un prêtre prononçait sur lui les paroles de l'exorcisme; l'eau bénite n'opérant point, on le plongea dans l'eau froide; ses démons en furent calmés, mais une congestion l'étouffait; le chirurgien accouru déclara qu'il allait trépasser, et le saigna.

Calame ne valait guère mieux: son estomac, étonné de l'aubaine insolite, protestait et restituait; sa tête livide hochait vers son sternum, comme celle d'un pendu qui hésite à mourir; il roula sur le sol et s'y tordit; le chirurgien accouru déclara qu'il allait trépasser et le saigna.

--Eh là, mon Dieu! fit Dieudonat, voilà donc ce que je leur ai donné pour une fête! Je les ai tués avec des viandes et du vin, tout comme j'ai induit la bergère au péché de mensonge, avec mes victuailles. Que ceci me serve de leçon! Je jure bien de ne plus jamais demander des vivres pour moi ni pour personne! J'en fais le vœu! Chacun doit gagner sa subsistance, sans quoi il en a trop, et il se fait du mal avec: et voilà!

XXXI

IL DÉCIDE D'ALLER ENFIN VIVRE LA BONNE VIE

Aucun des deux agonisants ne mourut cette nuit-là. Sur le coup de midi, le médecin déclara qu'ils en réchapperaient, s'ils prenaient la poudre émétique; à Calame, on l'ingurgita de force, et à Polygène, sans qu'il s'en aperçût; mais l'un et l'autre, sans distinction, faillirent rendre l'âme avec leur médecine. Dieudonat leur tenait le front, et le poète lyrique jurait le grand serment, par tous les dieux, de fuir ces tourmenteurs dès qu'il se tiendrait en équilibre sur ses jambes.

--Savoir si on nous laissera fuir? Notre cas mérite examen. Ces tas de viandes provenaient-ils de vol ou de magie? Les Inquisiteurs vont nous chercher noise, c'est sûr!

L'imagination du Calamiteux, travaillant sur ce thème, entrevoyait des interrogatoires tout d'abord paternels, dont la douceur peu rassurante serait promptement suivie de la question ordinaire, à laquelle succéderait la question extraordinaire, préambule du bûcher final.

Pourtant le jour s'acheva sans encombre. Dès la nuit, Calame, à voix basse, communiqua ses craintes au sorcier, tandis que Polygène ronflait.

--Il faut nous évader d'ici, et sans traîner: le lieu n'est pas sûr. Ta jambe peut-elle te porter? Oui! Gagnons les bois, la montagne, les grottes: tu as de quoi manger partout.

--Ma foi non, je n'ai plus.

--Depuis quand?

--En vous voyant si bas, vous et l'autre, j'ai fait vœu de ne plus demander des nourritures pour moi ni pour personne.

--Peste soit du nigaud! Ame impulsive que tu es! Ne pouvais-tu consulter les gens raisonnables avant de faire un vœu qui les concerne? N'importe: j'ai l'habitude de vivre sans rôti et je ne suis pas du tout certain de vivre quand on m'aura grillé. Mais il va nous falloir emporter ce balourd, qui paierait pour nous trois. Secouons-le. Chatouille-lui les pieds.

L'homme à la barbe épaisse, réveillé en sursaut, ne voulut rien entendre:

--Je m'en irai point, tant qu'ils m'auront pas guéri.

--Mais songe donc, mangeur de cormes, qu'ils te guériront avec des fagots et des bûches assaisonnés de poix-résine!

--Tant pire pour eux! Mais j'abandonne pas mes petiotes, bien sûr.

--Tes petiotes et ta femme te rejoindront où tu seras.

--On est habitué ici: j'ai la chaumière de mes vieux. Je mourrai ici et pas ailleurs.

Dieudonat, sans l'avouer, trouvait tout cela très bien dit, et que Polygène n'était pas si stupide. Pour un peu, il l'eût admiré.

Il risqua timidement:

--Je ne veux pas abandonner celui-ci, quand vous dites qu'il paierait pour moi. Il faut que je reste avec lui.