Part 15
Il s'installe à côté de la pastoure, qui lui fait place, et les provisions apparaissent: une lueur de convoitise s'allume dans les yeux angéliques de l'enfant, qui louche vers les victuailles, et lorsque ses jeunes dents s'enfoncent dans la chair grasse ou font craquer les os, lorsque ses lèvres onctueuses baisent et sucent les pilons d'or, elle cligne des paupières voluptueusement, et toute l'animalité humaine s'épanouit sur son visage de brute virginale. Elle boit et ses joues s'allument. Des laboureurs passent au loin. Elle croque les pommes, remue les jambes, rit en montrant le fond de sa gueulette rouge, et sur le penchant du talus ses sabots égayés cognent l'un contre l'autre. Les arbustes, derrière, font une cachette propice; les laboureurs, là-bas, là-haut, sont des silhouettes qui ne voient rien, et des milliers d'abeilles bruissent infiniment sur le coteau planté de vignes. Si Dieudonat voulait... Mais il ne veut plus, et ne comprend même pas que l'heure du berger sonne dans la bergère.
Elle s'étend sur le dos et ses cils se rejoignent, comme des ailes diaphanes; ils battent encore un peu. On dirait qu'elle attend: le sommeil, peut-être, ou un rêve? Dieudonat le pense, du moins, et rien de plus; assis à deux pas d'elle, il admire avec ravissement ce bien-être éphémère qu'il a mis dans une créature de Dieu.
Mais soudain la créature de Dieu, sans dire quelle mouche la pique, sursaute en poussant de grands cris. Sa voix aiguë jaillit, perce le paysage et file en volée de flèches, par le travers des rayons verticaux qui tombent du soleil. Épouvante ou douleur? Cet appel de bête blessée a déchiré le calme des lointains: les campagnards courbés ont relevé la tête et cherchent.
--Au secours! Au secours!
Dieudonat se penche vers la fille qui se démène dans l'herbe et dont les deux pieds s'agitent avec furie vers les petits nuages blancs qui stationnent dans le ciel bleu. Du sommet des coteaux voisins, les paysans armés de fourches dévalent à grandes enjambées, et la fille hurle toujours.
--C'est la Clémentine, avec un chemineau!
Les hommes, congestionnés par la course, et le front en sueur, arrivent, entourent le couple: les jambes nues de la petite vachère se rabattent dans l'herbe, hors de ses jupes retroussées. Pas n'est besoin d'être sorcier pour deviner ce qui vient de se passer là; tout le monde le devine excepté le sorcier. Des coups lui tombent dru sur les reins et sur les épaules; des poings rustiques lui écrasent la face: alors il commence à comprendre.
--Bonnes gens, je vous assure...
On ne l'écoute guère. La vierge des champs se relève, avec l'aide des femmes qui sont arrivées tard pour rabattre sa jupe, et elle geint, elle cache ses yeux derrière ses poings, elle s'efforce de pleurer, de parler, et elle bredouille des mots salés de larmes.
--Est-ce que ça y est, dis?
--Oui, dame, ça y est!
Le chemineau essaie vainement de nier; sa victime n'en crie que plus fort, affirme, jure qu'elle est femme et s'en désole; les matrones l'interrogent: alors, elle raconte, elle précise, comment la chose est arrivée et comment la chose se passe; au narré des détails, les commères et les gars hochent la tête et simulent de la colère, mais leurs cœurs sont en appétit, et, faute de mieux, les coups se dépensent sur le museau de l'innocent; il saigne et les coups redoublent: toujours la vue du sang avive l'indignation des consciences.
Dieudonat, congrûment rossé, partiellement bleui, reçut les menottes, et d'étapes en étapes, on l'emmena jusqu'à la ville où siège la justice humaine.
Le juge était vêtu d'une robe noire bordée d'une fausse hermine où les queues s'écoulaient comme des larmes également noires, pour bien prouver aux accusés qu'on porte leur deuil par avance: le bon chemineau put même constater que ce deuil préalable se porte très longtemps, car il attendit deux mois pleins, tandis qu'on instruisait son cas. Il ne s'en plaignit pas, étant d'humeur docile, s'accommodant de tout et trouvant un plaisir nouveau à chaque condition nouvelle; son cachot lui rappelait vaguement certaine cellule de monastère qu'il avait habitée jadis:
--Autant que je me souviens, j'étais resté là-bas pendant sept ans. Ça devait être monotone, sept ans toujours pareils. Ici, au moins, on a de l'imprévu.
Les pompes de la justice obtinrent son admiration. Également il admira la perspicacité des tribunaux humains, car on lui démontra, clair comme le jour, qu'il était bien connu et qu'il s'appelait Onuphre.
Mais l'étonnement majeur lui vint d'apprendre que la petite vierge aux yeux limpides n'avait ni exagéré ni menti, lorsqu'elle dénonçait l'irréparable perte de sa virginité; déjà même la douce enfant était enceinte! Les médecins l'attestaient, et elle pleura bien fort devant le juge; de honte, de chagrin, de colère, elle pleurait et criait, montrant le poing au malfaiteur qui l'avait grisée, forcée, battue, et elle ressuscitait les péripéties du drame avec une si furieuse conviction que l'innocent lui-même en était tout ému.
En dépit de sa candeur, il devina bientôt que la pucelle avait probablement failli avant de le connaître, et qu'elle reniait son péché volontaire, pour le remplacer par un autre dont elle fût moins responsable. L'idée ne lui parut point sotte; en tout cas, il était touché du mal que cette enfant-là se donnait pour sauver son honneur champêtre; il eut pitié de sa détresse et approuva son énergie.
--Pauvre petite, elle a bien raison: elle s'épargne des misères...
Il l'encourageait du regard, et, en lui souriant de bonne amitié, il confessa tout ce qu'elle lui reprochait.
--Qu'est-ce que ça peut me faire, à moi?
On ne tarda point à lui fournir ce dernier renseignement: séance tenante, il s'entendit condamner à être pendu, après amende honorable au parvis de la cathédrale.
C'est ainsi que Dieudonat, qui avait possédé tant de dames et de demoiselles, sans que personne lui cherchât noise, dans le temps où il était prince, fut jugé bon pour la potence, dès qu'il devint eunuque et pauvre.
XXVI
IL RENCONTRE LA CHARITÉ
Il sortit du tribunal, les yeux gais et le cœur à l'aise.
--Voyez-vous comme tout s'arrange? Si je me rappelle bien, j'avais promis d'expier un tas de fautes abominables, et je n'y pensais ma foi plus! Grâce à cette bergère, je vais régler mes comptes et tenir ma promesse, sans avoir à m'occuper de rien. Ce bon juge se charge de tout: c'est très commode... Quand me pend-on, monsieur le geôlier?
--Demain matin.
On le changea de cachot, ce qu'il constata avec bien du plaisir, à cause de la nouveauté. Dès qu'il fut seul et enfermé, il inspecta son avant-dernière demeure. Le logis manquait de confortable; la lumière, qui pourtant ne coûte rien, y était ménagée avec parcimonie; elle tombait d'un soupirail percé près de la voûte; les murs de pierre gluante suintaient; pour meubles, un lit de sangles avec sa paillasse défoncée et sa couverture brune, une cruche pleine, une écuelle vide. Il sourit bénévolement à ces choses qui représentaient la destinée.
--On prétend que la suprême nuit des condamnés à mort est terrible à passer: il vient peut-être des fantômes, des diables, des remords? Nous allons bien voir.
Il s'assit sur sa couche et attendit avec curiosité. Rien ne venait. Il leva son œil unique vers sa lucarne, et, d'après la teinte rose qu'il discernait dans un petit carré de ciel, il jugea que le soleil se couchait. Cet exemple lui parut bon à suivre; il s'étendit sur son grabat. Peu à peu, le pan de rose devint gris, et le gris devint bleu, pendant que le cul-de-basse-fosse devenait complètement noir.
--Il faut bien l'avouer: si cette veillée est émouvante, comme on l'assure, je ne m'en aperçois guère jusqu'ici. Bah! Patientons.
Il s'endormit. Les rats trottaient autour de son sommeil, et déjà il ronflait depuis quelques heures, rêvant du paradis terrestre où les bêtes se promènent en promiscuité amicale, quand un cri fantastique le réveilla en sursaut.
--Voilà les spectres!
La serrure seule avait poussé ce cri de souffrance aiguë qui grinçait encore dans la nuit. La porte s'entre-bâilla; une lame de clarté, jaillissant de quelque lanterne sourde, coupa les ténèbres; une silhouette humaine pénétrait dans la cellule et la porte se referma.
--Comme je suis ému! Et comme j'ai bien fait d'accepter mon sort sans rien dire! Rien n'est plus amusant qu'une porte de prison.
La lanterne fut démasquée, posée à terre, et le fantôme entra dans le secteur lumineux; c'était une femme d'allure jeune, mais lugubre, enveloppée d'un misérable manteau; elle vint s'asseoir sur le lit, sans mot dire, à côté du prisonnier, et se tourna vers lui.
--Est-ce que vous êtes vivante, madame?
Sans répondre, elle se mit à sourire avec lenteur; la lanterne l'éclairait en plein: sa figure eût été laide, sans la bonté de ce sourire, très doux, très humble, qui montait de la bouche aux yeux, comme un rayon de soleil gravissant un coteau après l'orage. Elle avait des yeux de chien, ronds et dévoués. Elle dégrafa son manteau, qui glissa des épaules vers les hanches: elle ne portait, en dessous, qu'un jupon de laine sur une chemise de grosse toile, liée autour du cou, et que ses deux seins bombaient; sa croupe creusait la paillasse.
Enfin, elle dit:
--Bonsoir.
Il répondit:
--Bonsoir.
Ils se regardaient avec amabilité, mais en silence; elle parut en éprouver quelque embarras.
--Je suis venue.
--Je vois...
--Vous dormiez?
--Je dormais.
--Je vous ai réveillé?
--J'aurai tout le temps de me reposer; je meurs demain matin.
--Vous n'avez pas l'air triste.
--Triste? Non... Pourquoi le serais-je?
--A cause de... demain.
--Parce qu'on doit me pendre? Eh bien? J'ai fait toutes sortes de choses, dans ma vie, et jamais celle-là; ça change un peu. Et, puis, je vous dirai: j'ai besoin d'expier, je l'ai promis.
--Vous êtes drôle! J'ai vu souvent des condamnés...
--Ah?
--Oui. Des masses! Je suis la fille du geôlier... Gertrude.
--Ah?
--Oui. Mon père est le geôlier, et alors, moi je suis sa fille, vous comprenez?
--Parfaitement; vous êtes la fille du geôlier, et vous habitez la prison.
--Voilà.
Le silence qui suivit dénonça les difficultés de la conversation. La visiteuse qui, apparemment, avait d'autres choses à dire, attendait qu'on l'aidât: dans l'attente, elle caressait ses genoux, d'un mouvement circulaire de ses deux paumes ouvertes, et contemplait la lanterne d'un air béat. Enfin, elle se décida à tousser. Dieudonat, par politesse, toussa aussitôt. Un nouveau silence se fit dans le cachot. Les rats, au bord de leurs trous, observaient.
La fille prit son courage et se tourna vers l'homme:
--Alors, comme ça, vous êtes condamné à mort?
--Mon Dieu, oui.
--C'est un moment à passer. Il faut se faire une raison.
--Comme vous dites: ça doit être vite fait.
--Oh! oui, ça va vite. Il sait bien travailler, le bourreau, et il n'est pas méchant. Seulement, moi, j'ai beau en voir, depuis le temps, je ne peux pas m'y faire, et ça me touille, cette idée-là qu'un homme est dans la maison, tout vivant, et que tantôt il n'y aura plus personne, rien qu'un tas.
--On appelle ça «la dépouille mortelle».
--Juste! Alors, moi, chaque fois qu'il y a une exécution, la nuit d'avant, c'est plus fort que moi, je me tourne dans mon lit, et je me retourne, et je pense au pauvre gars qui est tout seul dans son coin noir, autant dire un chien malade, et qui attend l'heure, sans qu'une âme lui parle, tout seul, quoi! Alors, à force, j'ai inventé de venir; alors, je viens, comme ça.
--Pour lui tenir compagnie?
--Juste!
--C'est gentil de votre part.
--Non: c'est quelque chose, dans moi, qui me commande...
--On appelle ça «le cœur». Vous avez bon cœur?
--Je sais pas comment j'ai le cœur, mais je crois bien que c'est le cœur gros: n'y aurait jamais de pendus, si ça dépendait de moi. Tout de même, une femme, y a des petites douceurs qu'elle peut offrir, n'est-ce pas, si elle veut bien? Qu'on soit une princesse, on n'aurait rien de plus, et ce serait tout pareil.
--La plus belle fille du monde...
--Je donne ce que j'ai; je suis pas une belle fille.
Il toussa de nouveau, mais il comprit bien vite que cette réponse n'était plus suffisante; il en chercha une autre.
--Vous faites la charité...
--Ça me coûte pas grand'chose et ça leur passe le temps.
--Ça vous fait bien plaisir, un peu, à vous aussi?
--Ma foi, non, pour dire le vrai, et du plaisir, je n'en aurais pas, sans l'idée qu'un pauvre garçon n'en aura plus jamais, et qu'il en prend de moi.
--Il ne faut pas vous plaindre; le bonheur qu'on donne, c'est autant de bonheur qu'on prend, pas vrai?
--Juste! Je pense comme vous, et je ne changerais pas mon plaisir pour le leur.
--Plus on en donne, plus on en a.
--Juste! Et là où je suis le plus contente, c'est quand ils ont l'air bien contents. Quoi que ça, voyez-vous, on en trouve qui sont comme moi, et qui n'ont pas goût à la chose; mais eux, c'est rapport à leur souci, ou bien parce qu'ils ont peur. N'y a pas à leur en vouloir, vous pensez bien? Ils pleurent quand on leur parle. Alors, moi, ceux-là, je pleure avec eux; ça leur fait une espèce de sœur, vous comprenez?
--Une espèce d'ange.
--Faut pas dire ça, parce que, tout de même, y a péché mortel; la fornication, que dit l'aumônier...
--Je connais.
--Mais, vous savez, on confesse, avant d'aller au gibet: alors, le péché, ça l'enlève.
--Et la consolation reste.
--Juste! L'aumônier dit tout le contraire, et il me menace du diable si je recommence, mais je recommence quand même, et ça m'entre pas dans la tête que le bon Dieu se mette en colère quand on fait ce qu'on peut pour les gens qui sont dans la peine, et quand on ne peut pas autre chose.
--Votre père, il ne se fâche pas, lui?
--Je lui raconte rien, bien sûr! Je lui ai dit seulement que je veux pas me marier.
--C'est vrai; vous ne pouvez plus.
--Si dame! C'est pas les prétendus qui manquent; seulement, une fois mariée, je pourrais plus venir; mon mari opposerait, probable, et venir quand même ce serait de la tromperie.
--Mentir, ce n'est pas bon.
--Ça fait du chagrin: j'aurais honte. Et puis, à mon idée, je suis plus utile ici. Et puis encore, pour tout dire, y a la maladie.
--Ah?
--Oui. Dans les assassins et les voleurs, vous pensez bien, on en rencontre qui ne sont pas honnêtes, comme partout. Ils ne racontent pas, pour profiter. Alors, ils m'ont donné le mal.
--Ah?
--Oui.
--Pauvre Gertrude...
--C'est comme ça. N'y a plus rien à faire.
--Mais, dites? Le mal, vous le donnez à d'autres?
--Vous êtes bête! Puisqu'ils vont mourir...
Elle rit, il rit; elle ajouta:
--Par le fait, je suis en prison, comme eux: ils n'ont plus que moi, je n'ai plus qu'eux. Voilà.
Elle ne riait plus. Ils se turent encore un instant, et elle reprit:
--Je suis venue pour dormir avec vous. Voilà.
Il se gratta la tête, un peu en arrière de l'oreille droite; elle n'ignorait pas que ce geste est, parmi les chats, une annonce de pluie, et, chez les hommes, un signe d'indécision.
--Embrassez-moi, dit-elle; ça vous distraira.
--Avec bien du plaisir, je vous embrasserai, parce que vous êtes une bonne créature. Quant au reste, pour tout dire, moi aussi, il n'y a plus moyen.
--Ah?
--Non... J'ai l'air d'être un homme, quand on me voit, pareil aux autres. Ce n'est pas vrai: je ne suis pas un homme.
--Vous êtes quoi donc?
Il répondit à voix basse et très modestement:
--Un eunuque.
Le regard de Gertrude quémanda, dans la pénombre, un supplément d'explication.
--Si vous aimez mieux, je suis hongre...
Jamais elle n'avait entendu parler de ces gens-là; ce devait être le nom d'un peuple: peuple lointain, sans doute, et probablement malheureux, nation de vaincus, puisque les pauvres diables s'humiliaient en prononçant le nom de leur patrie?... Il la détrompa et fournit quelques aperçus élémentaires sur la condition des castrats.
--Fallait le dire tout de suite! Je connais ça: c'est moi qui tonds les chiens et qui coupe les chats, à la porte de la prison.
Elle le plaignit sans réserve: cet amoindrissement individuel lui paraissait encore plus dur à supporter qu'une déchéance nationale; sans compter que c'était tout de même une invention saugrenue, de traiter des chrétiens comme des chapons, des bœufs, des porcs ou même des chats, puisqu'on ne doit point les manger.
--Mais... Hein? Quoi?... Vous m'en racontez, parce que je vous déplais. Menteur!
--Je ne mens pas.
--Cette histoire! Vous n'étiez guère eunuque avec la Clémentine, que vous avez violée dans un bois!
Il avoua son innocence.
--On vous a condamné, et vous ne vous êtes pas défendu? Quand vous aviez la preuve? l'alibi, comme ils disent...
--C'est que, voilà... Cette pauvre petite bergère, il faut savoir qu'elle était enceinte, et qu'on l'aurait fouettée, promenée au tambour, enfermée à l'Abbaye; on lui aurait donné les aiguillettes et le brassard; pour lui épargner ça, j'ai dit comme elle: tout le monde est content.
Mlle Gertrude admira cette abnégation, mais elle ne se tint pas de lancer contre la vachère des épithètes indignées, et contre ses mauvaises mœurs, son dévergondage de fille qui fait le péché par plaisir, et sa cruauté, ses menteries, et contre le Fiscal aussi, qu'elle détestait, que toute la ville détestait, parce qu'il est injuste, méchant, grippesous, et content quand il fait souffrir, et détrousseur de gens, et cocu comme père et mère, tout fourré d'hermine qu'il soit! Parfaitement! Et son mépris ne tarissait pas, sur ce dernier grief, car les femmes, qui savent à la rigueur excuser tous les crimes, refusent leur miséricorde à la faute d'être trompé.
Jusqu'à l'aube, elle demeura, assise au bord du lit, jasant avec le condamné et parfois lui caressant les mains ou les cheveux; ils se tutoyaient, devisant de choses incohérentes, avec une gravité d'enfants. Tout à coup, il éclata de rire:
--Dis donc, Gertrude?
--Quoi, mon minet?
--Voilà que je n'ai plus envie d'aller mourir, à présent, plus du tout! Et depuis un gros moment, je me répète: «Non, ma foi, je ne veux pas qu'on me pende.» C'est ta faute.
--A moi?
--Sûr! Pourquoi ne resterais-je pas encore quelque temps sur la terre, où il y a des braves gens, comme toi? Car tu es une bonne fille, Gertrude.
--Toi aussi.
--Ça y est! Je demande à rester.
--Pauvre garçon...
Elle le regarda avec pitié, et leurs yeux innocents, qui s'étaient rencontrés, se mirent à rêver ensemble.
Ils se plaignaient l'un l'autre, et ne s'en cachaient pas, bien que n'en disant rien. Mais soudain, une idée naquit dans chacun de ces deux cerveaux, et les deux visages en même temps prirent une expression de joie, mais ni Gertrude ni Dieudonat ne voulurent dire ce qu'ils pensaient. Dès lors, ils parlèrent moins; ils semblaient préoccupés ou impatients; à la dérobée, ils lançaient des œillades au soupirail, comme pour y provoquer quelque signal.
Enfin, un peu de jour blanchit dans les hauteurs. Elle pensa: «C'est maintenant», et il pensa: «C'est maintenant.»
Elle embrassa tendrement celui qui devait mourir tout à l'heure, et deux grosses larmes noyèrent ses yeux canins; puis elle se leva pour partir.
--Je suis pressée: j'ai affaire, tout de suite.
Mais il la retint par le poignet:
--Gertrude, nous ne nous reverrons plus, je crois, en ce bas monde, et je veux t'y laisser un souvenir de moi. Écoute: tu es bonne et je t'aime bien. Cependant, tu ne m'as même pas demandé mon nom.
--Tu es le condamné.
--Mais encore?
--On t'appelle Onuphre.
--As-tu entendu parler d'un certain Dieudonat?
--Un dont les souhaits se réalisent et qui a de l'or tant qu'il veut?
--Il a mieux que de l'or; toi aussi tu as mieux, car tu as ton cœur d'or, et tu as sacrifié ta santé pour consoler les malheureux. Dieudonat te cède la sienne. Ainsi soit-il! Embrasse-moi, maintenant, et va; mais, dans l'avenir, épargne-toi davantage pour garder ce que je te donne. Adieu, Gertrude.
A peine eut-il parlé qu'une langueur alourdit ses membres; il eut froid jusqu'au fond des os et la nausée emplit sa bouche.
La fille, au contraire, avait redressé le torse et relevé la nuque; ses jarrets se tendaient sous le poids rigide de son corps, et, largement, elle respira d'aise, comme si les brises du printemps eussent traversé le cachot.
Elle ne comprit pas très bien ce qui se passait en elle, mais ils se regardèrent, elle épanouie de vivre, lui radieux d'avoir donné, et une minute de bonheur plana divinement entre ces deux âmes naïves.
XXVII
IL EST EN PROIE A LA JUSTICE
Dieudonat avait dit son idée secrète, et même l'avait réalisée, mais Gertrude en était encore à ruminer la sienne:
--Faut mener ça, mais il n'y a pas un quart d'heure à perdre.
Elle courut à sa cuisine, prit son balai, cracha dans ses mains, et tira les verrous des portes.
--Je suis d'un léger, ce matin, je sens plus ma charge! Je sais pas ce qui se mijote dans mes dedans, mais y a des mois et des mois que je m'étais connue si à l'aise. Je serais-t-y guérie du mal?
Elle sortit de la prison, le balai au poing, comme elle avait coutume.
--A ce jour, faudra voir à faire plus de bruit que de besogne. Oust!
La ville dormait encore: les pavés de la rue étaient humides et sans pas. Dans le brouillard matinal, le balai de Gertrude se mit à faucher le silence, en traçant sur les pierres de grands arcs de cercle, et la poussière peinait à s'enlever du sol pour retomber en gerbes lourdes.
--Oh! que je suis bien, et que je respire! Les gens se réveilleront donc jamais, aujourd'hui? Ça presse pourtant.
Elle guettait les maisons d'alentour. Enfin, là-bas, quelque part, un volet claqua sur un mur; ailleurs, une fenêtre grinça, puis une autre; un roulement de roues sonna au loin; une porte fut entre-bâillée; quelqu'un toussa; des fenêtres s'ouvraient partout. Les commères en jupons courts paraissaient sur les seuils; les devantures des boutiques commençaient à tourner sur leurs gonds.
--Ils y ont mis le temps!
Gertrude, pour être vue, balayait à tour de bras et se mit à chanter.
--Tu es bien gaie, la fille?
--Faut ça.
--Vous avez un pendu, ce matin?
--Vous ne savez pas la nouvelle?
--Quelle donc?
--Le chemineau qu'on doit pendre, c'est un innocent.
--Ah, bah?
--On vient de le déshabiller pour lui mettre la chemise des pénitents, et alors on a vu qu'il ne peut pas avoir violé la Clémentine, qui a menti, parce que lui, c'est pas un homme, c'est un eunuque, qu'on appelle, comme qui dirait un chat coupé.
--Et le juge, il sait ça?
--Le juge? Il sait rien que condamner le pauvre monde.
--Faut l'avertir.
--L'avertir? Il s'en moque pas mal!
Gertrude se remit à balayer. Du coin de l'œil, elle regardait son histoire s'élancer dans la ville.
--Un eunuque qu'on va pendre pour viol!
--Non?
--Si fait! On va le pendre!
--C'est parti, fit Gertrude: n'y a plus qu'à attendre.
D'un groupe à l'autre, de porte en fenêtre, l'histoire courait, longeant les trottoirs, rasant les murs, sautant par-dessus les ruisseaux; elle filait, la bonne histoire du matin, tournait l'angle des rues, s'irradiait aux carrefours, s'étalait sur les places, s'attardait au parvis des églises où sonne l'angélus, arrêtait les voitures des laitières et des boueux, épouvantait les servantes et montait avec elles dans les chambres bourgeoises, où leurs patrons et leurs patronnes s'indignaient au nom de la Justice et de la Vérité, en buvant leur café au lait.
--Est-ce qu'on va permettre qu'un innocent périsse?
--Ce n'est pas Dieu possible!
L'ingénieuse Gertrude n'avait pas tout à fait menti; elle avait simplement prévu l'inévitable. En effet, messieurs les bourreaux, dès patron-minet, s'étaient présentés dans le cachot du condamné: garnis à l'intérieur d'une soupe bien chaude et d'un vin d'épices encore plus chaud, ils se trouvaient d'humeur charmante.