Part 14
En entendant ces paroles, Maître Léonard s'éloigna doucement à reculons, ainsi que la prudence le conseille, en face d'un individu qui parle sans forfanterie de rapprocher les princes et les princesses: car ce langage dénote à l'ordinaire plus de folie que de raison. Sur quoi, Maître Léonard, en son âme et conscience, se rappela: «Il ne faut pas exciter les fous.» Prêt à se retirer, mais poli, il salua, et il se croyait quitte, lorsque Dieudonat le retint par la manche.
--Ne me touchez pas, je vous prie! Je n'admets pas qu'on me touche; voilà mon sentiment.
--Je ne vous ferai aucun mal, ou du moins, je l'espère, car il me faut bien reconnaître que je ne manque guère à nuire aux créatures que j'approche. Je désirerais seulement vous poser une question.
--Posez, monsieur, mais à distance; je ne vous refuserai pas mes lumières.
--Tel que j'ai pu vous juger, Maître Léonard, d'après quelques propos éminemment judicieux, j'imagine qu'il a dû vous arriver maintes fois, au cours de votre carrière, de rencontrer des personnages malappris...
--Parfois, monsieur, même trop souvent.
--Sans nul doute, ces gens grossiers, après avoir entendu l'admirable bon sens de vos réflexions, de vos déductions, ont répliqué en comparant votre intellect à celui de divers animaux terrestres ou marins, tels que l'âne et le veau, l'oie, l'huître et la moule, ou bien à différentes parties du corps masculin, féminin, ou communes aux deux sexes, telles que le pied, le...
--Cela m'est arrivé, en effet, monsieur, mais de si basses injures ne pouvaient pas m'atteindre.
--J'en suis tout convaincu, et, si je ne me trompe, vous vous consoliez sans délai, en pensant que vos interlocuteurs étaient de simples imbéciles.
--Des idiots.
--Vous allez donc pouvoir me dire quelle distinction vous faites, maître Léonard, entre l'intelligence et l'imbécillité?
--L'imbécillité, c'était eux.
--Indubitablement: l'imbécile, c'est toujours l'autre, mais l'homme intelligent, de haute intelligence, qu'est-ce donc, maître Léonard?
--Le contraire de l'imbécile.
--En êtes-vous bien sûr, et ne croiriez-vous pas que, loin d'en être le contraire, il en est tout bonnement l'exagération? Le vent disait tantôt qu'il y a entre eux une différence, rien qu'une, et je l'entrevois depuis que je me compare à vous.
--Excusez-moi, monsieur, je suis attendu...
--Vous n'avez donc pas à vous presser, et je conclus: le penseur est celui qui pense le plus de sottises, puisqu'il pense plus que les autres. Car il faut bien le reconnaître, monsieur, les hommes de la plus haute intelligence et de l'imagination la plus vive sont exposés à commettre des stupidités monstrueuses que les sots ne concevraient point; certaines hauteurs de l'aberration exigent des facultés presque géniales, et un dévergondage d'idées qui tout d'abord suppose la richesse des idées, et qui se trouve par cela même interdit aux âmes moyennes. Les imbéciles restent frappés de stupeur en face de ces prodiges qui les dépassent tant, et ils haussent les épaules de pitié: ils n'ont pas tort.
--Vous n'avez pas tort, non, monsieur. Mais j'ai le regret de vous fausser compagnie. Je vous salue bien. On m'attend.
--Attendez aussi, Maître Léonard; je voudrais, en souvenir, vous laisser un présent.
--Un cadeau, monsieur?
Le petit bourgeois se rapprocha avec un visage agréable: les fous ont quelquefois de brusques générosités dont les honnêtes gens peuvent tirer profit.
--Oui, maître Léonard, un cadeau. Je connais un homme que le ciel a doté, paraît-il, de façon tout exceptionnelle, et qui médite depuis un quart de siècle; sa mère a reçu l'assurance du génie qu'il doit avoir; il a lu des livres innombrables et retenu ce qu'il lisait: son cerveau est une encyclopédie, et si vous aviez le moindre désir de posséder ce crâne magistral, en place du vôtre, vous me voyez tout disposé à vous en faire don.
Le digne retraité qui, vaguement, avait espéré une tabatière ou une épingle de cravate, et auquel on offrait des trésors spirituels, recula d'épouvante; il toisa le fou et s'enfuit.
--Voilà un sage, dit Dieudonat, voilà assurément un sage, puisqu'il refuse; le premier acte d'incontestable sagesse que je rencontre dans le monde, c'est un crétin qui l'accomplit.
Il se retourna vers le fleuve, dont les eaux continuaient à descendre dans la même splendeur, avec la même certitude.
--Elles vont au but, sans erreur, et votre force les dirige, mon Dieu! Elles ont la science divine, et je n'ai que la science humaine. J'en suis excédé, à la fin, tant j'abuse du droit de me tromper, et je voudrais ignorer tout, pour n'être conduit que par votre sagesse, comme elles, ô mon Dieu! comme elles et les plus humbles de la terre.
Un petit garçon, remarquant qu'il parlait tout haut, vint curieusement se poster à sa droite, et il l'examinait d'en bas avec un œil futé. Il portait, en bandoulière, une sacoche d'écolier: ses mollets étaient nus, et la plume avait rayé d'encre les manches de sa blouse à carreaux. Sitôt qu'il se vit découvert par le seigneur qui parlait seul, il envoya ses regards admirer l'horizon, et malgré lui, il riait au paysage.
--Tu es gai, mon petit ami?
--Ui, m'sieu.
--Comment t'appelles-tu?
--Onuphre.
--Quel âge as-tu?
--Onze ans.
--J'avais ton âge quand j'ai connu les Gutenberg, et j'inaugurais la série des cogitations néfastes...
--Si'ouplaît?
--Tu rentres du collège? Ça te plaît d'étudier?
--Uim'sieu.
--Beaucoup?
--Nom'sieu.
--Quel est le jeu que tu préfères?
--Courir.
--Et le jour que tu aimes le mieux?
--Jeudi.
--Pourquoi donc pas le dimanche?
--Le dimanche, il y a la messe, et puis on sort, avec papa, et puis maman, et puis ma sœur, et des habits; mais le jeudi on s'amuse plus.
--Alors, tu aimes t'amuser?
--Im'sieu.
--Plus qu'étudier?
--Sûr!
--Oui, oui, mais il faut travailler tout de même, n'est-ce pas? et préparer des examens, des concours, se faire une position, pour gagner sa vie, plus tard, quand on sera grand, quand papa sera vieux?...
La voix de Dieudonat chevrotait dans sa gorge, avec cet anxieux tremblement de l'honnête homme qui va commettre une mauvaise action et qui la prépare. En même temps, l'écolier avait pris une figure presque inquiète.
--Ça te fait de la peine, ce que je te dis là?
L'écolier haussa une épaule, lentement, pour exprimer quelque impuissance, et le philosophe sentit là une misère secrète: aussitôt il oublia la sienne.
--Tu as un souci? Raconte. Je veux savoir.
Un peu étonné d'obéir, le garçonnet, tout d'une haleine, confia que, sans doute, il ne pourrait pas continuer ses études; que son père, employé chez un commerçant, allait perdre sa place à cause d'une faillite imminente; que sa mère s'en désespérait à l'avance et que bientôt on n'aurait plus de pain.
L'entraînement de raconter, l'occasion d'intéresser, en excitant son jeune esprit, allumaient ses prunelles brunes, et gaiement il narrait l'histoire lamentable. En l'écoutant, Dieudonat se remémorait la parole sacrée: «Si vous ne devenez pas comme des enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu». Et il songeait: «Le royaume de la terre, j'en ai fini; je n'ai plus d'espoir que dans le ciel».
Mais, tout à coup, les Crieurs-de-nouvelles passèrent en courant. Ils proclamaient le suicide d'un riche marchand et de sa femme, leurs disgrâces domestiques, auxquelles était mêlé le Prince Dieudonat, et leur ruine, et la miraculeuse disparition du Prince.
L'enfant devint tout pâle:
--Le patron de papa qui est mort...
--Celui qui vient de se tuer était le patron de ton père?
--Oui... Plus de pain... Maman pleure... Au revoir, m'sieu.
--Arrête, écoute!
--Je n'ai plus le temps, m'sieu; maman pleure.
--Deux minutes pour gagner vingt ans de ta vie! Onuphre, tu as entendu parler de Dieudonat, qui peut tout ce qu'il veut?
--Oui, papa le déteste et dit qu'il a causé nos malheurs et bien d'autres.
--Ton père dit vrai: ce Dieudonat fait beaucoup de mal, et cependant il n'est pas cruel; il réparerait, s'il pouvait. Ecoute-moi de toutes tes forces. Cet homme-là, mon petit ami, a étudié beaucoup, beaucoup, et il en sait plus que tous tes maîtres ensemble; il a réfléchi sur chacune des sciences. Eh bien, puisque tes parents ne peuvent plus t'envoyer au collège et puisque Dieudonat est cause de votre misère, il te donnera le fruit de son travail, si tu veux, et tu seras très savant, tout d'un coup, dès demain, si tu veux; sans avoir besoin de rien apprendre, tu passeras les examens les plus difficiles, tu pourras enseigner, prêcher en chaire, ou parler au théâtre, et tu seras l'enfant prodige, célèbre dans toutes les villes, apte à tous les emplois, et tu gagneras en une soirée, si tu veux, plus que ton père en une année. Veux-tu?
--C'est pas une farce?
--Tu auras son esprit et il aura le tien. Veux-tu, Onuphre?
--Je veux bien, moi.
--Puisque tu y consens, je...
Au moment de formuler son vœu, le magicien, pris de scrupules, leva ses deux mains vers le ciel:
--Mon Dieu, ne vais-je donc pas encore faire du mal en repassant à autrui ce que votre faveur m'avait donné de trop? Les biens dont l'usage ne me tente plus pourront nourrir une famille, améliorer le sort de cet enfant, qui sera bientôt un homme, et alléger son existence, autant qu'ils surchargent la mienne. Je m'en débarrasse, il est vrai, mais ne jugez-vous pas, mon Dieu, qu'il est bien temps pour moi de vivre sans pensée, et qu'il est temps aussi que je cesse de nuire en pensant de travers, tandis que cet enfant ne pourra rien de plus qu'un homme?
Le soleil venait tout juste de disparaître à l'horizon: Dieudonat interrogeait un ciel majestueusement désolé, car la nature est un miroir où nous ne découvrons que le prolongement de nos âmes.
Devant l'éclatante broderie des cumulus frangés de pourpre, il songeait que les nuages sont l'haleine de la planète, une vapeur exhalée par la terre où l'on souffre, une buée de soupirs qui s'efforce à monter vers le paisible azur, et qui n'y peut pas atteindre, et qui saigne à la fin du jour.
--Oh! m'sieu, vous voyez?
--Quoi donc, âme légère?
--Le nuage! On dirait un aigle en or qui attaque un ours assis; il l'attaque par derrière et l'autre lève les pattes: il est comique, vous voyez?
--Pas encore... Mais toi, persistes-tu à souhaiter le don d'une science infuse et d'un cerveau qui comprend tout?
--Ce serait trop chance, m'sieu!
--Pour nourrir ta mère et ton père, dis que tu les veux, tu les auras!
--Je les veux! jeta l'enfant en éclatant de rire.
--Que donc je sois Onuphre, et tu t'appelleras Epagomène, comme il te convient désormais; je te donne ma science et ma pensée en échange des tiennes. Ainsi soit-il!
Aussitôt, le front de l'écolier se rembrunit; dans ses prunelles, profondes comme des puits, une eau lourde d'idées luisait mystérieusement, et ses sourcils étaient barrés d'une grave énergie.
Mais, dans le même instant, Dieudonat délivré de lui-même et de ses philosophies, cessa de prendre garde à ces sortes de choses; il pivota sur les talons, et vite, pointant l'index vers le soleil couchant, il se mit à crier:
--Non, mais, je t'en prie, regarde-le, l'ours qui allonge les pattes! Il ne tient plus assis! Voilà qu'il tombe sur le nez! Il est comique: tu le vois?
L'enfant répondit avec condescendance:
--Je ne le vois plus, monsieur.
Après quoi, d'un air cérémonieux, il ôta sa casquette, fit un pas vers le Prince, et le regarda droit en face:
--Que votre Noblesse ait la bonté de m'excuser, dit-il, si je ne puis rester davantage en sa compagnie: mon père et ma mère doivent être tourmentés par les nouvelles de ce soir, et il me tarde de les rejoindre. Je salue respectueusement Votre Noblesse.
Dieudonat se retenait de rire et pensait à part lui:
--Il est risible, ce vieux gosse qui joue à l'homme.
D'une seconde pirouette, il s'en débarrassa définitivement, et l'oublia; puis, sans plus s'occuper des gens heureux ou malheureux, il s'accouda au parapet du pont, et s'installa pour voir les nuages amusants.
QUATRIÈME PARTIE
XXV
DÉBUTS DE DIEUDONAT DANS LA CARRIÈRE D'HOMME INFÉRIEUR
N'essayons pas de le dissimuler: devant ce splendide coucher de soleil, l'altruiste venait de commettre un acte d'égoïsme, et de la pire espèce: en se donnant des airs de libéralité, et en parfaite connaissance de cause, il avait cédé à son prochain une fort mauvaise affaire, qui l'incommodait depuis longtemps et il avait pris en échange une chose excellente. Ces sortes de transactions sont très recherchées dans le monde, et bien notées; mais s'il est vrai qu'on les honore, elles honorent peu. Tout au moins faut-il ajouter que Dieudonat avait l'excuse du découragement, et que cette circonstance est la seule dans laquelle nous surprenions ce brave homme en flagrant délit d'astuce et de perversité; ce qu'il y a de plus désolant, au point de vue moral, c'est qu'un acte si bas soit également le seul, parmi tant de belles actions, dont il n'eut jamais à se plaindre ni à se repentir.
Bien au contraire, il entra aussitôt dans la période heureuse de sa vie.
Il avait dit à Galéas: «J'expierai, je m'en charge». On doit supposer qu'à ce moment il projetait de se sacrifier sans réserve au bonheur d'autrui, pour se punir d'avoir sacrifié les autres à son propre plaisir. Mais il allait vraiment un peu vite en besogne, et, somme toute, sa première journée de sacrifices expiatoires avait été singulièrement avantageuse, puisqu'il commençait par donner ce qui fait souffrir.
Imaginez, en effet, quel état d'insouciance et de belle humeur s'épanouirait sur la terre, si l'on abolissait cette amplificatrice des maux que nous appelons la pensée: il donnait son intelligence! Imaginez aussi en quelle calme béatitude s'écouleraient les jours du monde, si on en retirait les drames et les comédies que suscite partout, chez les gens et les bêtes, le désir involontaire de propager l'espèce à laquelle ils appartiennent: il donnait sa virilité! Délivré d'elles deux, il se débarrassait des mille soucis qu'elles comportent, autant dire de tous les soucis.
Les regrettait-il, au moins? Pas même, et tout regret de cette nature lui était interdit, car ces deux apanages-là jouissent d'un privilège vraiment exceptionnel, puisqu'il nous est indispensable de les posséder au plus haut point pour en déplorer l'insuffisance: d'une part, en effet, les individus trop intelligents s'inquiètent seuls de ne l'être pas assez, et, d'autre part, les libidineux sont les seuls à se plaindre de la limite que leurs forces imposent à leurs appétits.
Quant à l'abandon de sa beauté et de son œil gauche, il le comptait pour rien, sa jolie figure ne l'ayant jamais occupé, et son œil droit lui paraissant, depuis qu'il prenait l'habitude de s'en servir à l'exclusion du gauche, tout à fait suffisant pour voir.
Grand enfant d'un mètre soixante-seize, avec le corps vigoureux de sa trente-cinquième année et l'âme sereine de ses onze ans, il s'en allait à l'aventure.
--Je voudrais voir des choses!
Et son vœu se réalisait. A l'heure du crépuscule, il était sorti de la ville; il avait dormi sous un gros arbre et s'était réveillé au soleil, juste à temps pour croquer des pommes encore froides; puis, gaiement il était reparti, chemineau radieux, vagabond sans besoins, lancé droit devant lui, au hasard, n'ayant ni but ni volonté, insoucieux de demain et oublieux d'hier.
S'il faut en croire la pluralité des philosophes, il aurait dû ne se souvenir de rien, puisque la notion de notre identité réside en la mémoire, et qu'il avait donné les trésors de la sienne. Mais qui dira si les dieux n'ont pas établi une distinction qui nous échappe, entre la mémoire des idées apprises et celle de nos propres actes, l'une éphémère et l'autre moins aliénable, la science et la conscience?
Toujours est-il que le nouveau Dieudonat, pour une raison ou pour une autre, se rappelait confusément quelques bribes de son passé, comme on se rappelle au réveil les incidents d'un rêve: il savait son nom, son origine et son pouvoir magique, mais il n'attachait à ces choses qu'une médiocre importance, et surtout n'en tirait aucune vanité; de son existence antérieure, il gardait tout juste ce qu'il lui fallait pour jouir de l'avoir changée; ses remords ne le tourmentaient plus: ils traînaillaient derrière lui, dans la poussière des routes ou la brume des horizons, et lorsqu'ils faisaient mine de le vouloir lanciner, il s'en délivrait à la manière des gamins qui s'évadent de l'importunité et qui, dans un temps de galop, éventent leurs soucis et les sèment sur le chemin.
Les passereaux le virent qui gambadait dans la rosée, qui riait aux arbres, aux nuages, et qui dormait sous bois, siestait au rebord du fossé, jouait avec les scarabées et poursuivait les papillons. Lorsqu'il avait faim ou soif, il souhaitait des fruits aux branches ou une source dans le ravin, et il les trouvait aussitôt.
Il s'enivrait de paysages, savourant les lointains, avalant la lumière qui lui descendait dans le cœur et dilatait sa vie; l'harmonieuse tiédeur des tons égayait son sang dans ses veines comme eût fait la chaleur d'un vin, et des voix chantaient en lui, à l'unisson des couleurs. Comme c'est beau, la terre, et comme on le sait peu! Comme elle est vive en son immobilité, sous cette enveloppe d'air qui vibre! Il la découvrait et l'inventait pour son usage. Jusqu'alors, à la regarder en penseur, il ne l'avait pas vue, n'y voyant que lui-même: à présent, il en cherchait les coins où elle cache des chefs-d'œuvre, il la guettait au tournant des sentiers, la surprenait au revers d'un coteau, d'une haie, d'un rocher, toujours ingénieuse, toujours nouvelle; il l'aimait d'un amour juvénile et récent: il communiait avec elle. La nuit, il aimait les étoiles: il ne savait plus leurs noms ni leurs distances, mais elles n'en étaient que mieux accessibles à sa rêverie enfantine: l'énorme poésie d'épouvantements et de vertiges que font tournoyer les soleils, il n'en savait plus rien, mais il avait reconquis la naïve admiration de ce qui brille; couché sur le dos, il jouait à s'éblouir de cette joaillerie céleste, et il s'endormait en essayant de compter, dans leur écrin de velours nocturne, les diamants de la Sainte Vierge.
Il était libre, il était seul, et il goûtait candidement sa solitude en liberté. Il aimait la vie pour la vie, et c'était la première fois.
--Je ne veux pas qu'on me retrouve!
Et il allait, usant l'espace, dépensant les heures, les jours, les semaines, silhouette d'ailleurs assez grotesque sous ses habits de Cour, dont le satin s'était déchiré aux ronces et moucheté de boue, et cendré de poussière; les plumes défrisées de sa toque pendaient piteusement sur son oreille, et bien plutôt on l'aurait pris pour un saltimbanque en détresse que pour un fils de roi faisant son tour du monde. Qui donc l'aurait reconnu? De l'ancien Dieudonat, il ne portait plus que des loques, et guère davantage il ne ressemblait à Galéas: sa barbe avait poussé; ses cheveux mal peignés s'allongeaient sur son cou; sa santé naturelle et son existence sauvage avaient purifié le teint de l'Archiduc; les lèvres redevenaient rouges, et leur rictus s'adoucissait en bons sourires; les menaces de l'œil vairon s'étaient veloutées de tendresse; le front du Borgne, plissé naguère par des courroux et des calculs, se déridait comme un lac après la tempête et brillait d'ingénuité; toute cette face jadis inquiétante s'ouvrait maintenant comme un franc livre où les passants lisaient la probité d'une âme heureuse.
De fait, tous lui étaient amis, tant il avait besoin d'aimer, et tant il rayonnait de bonté caressante; parce qu'il avait renoncé à son esprit, son cœur l'emplissait tout entier, et débordait de lui, en commisérations soudaines, en désirs d'offrandes, en sympathies perpétuelles. Il abordait les gens sans les connaître, et tout de suite il les connaissait depuis des mois. Il escortait les rouliers qui dévident le long ruban des routes, et leur égayait le chemin en devisant ou en chantant des rondes, tandis que de la main il chassait à coups de fougères les taons qui ensanglantent la croupe des chevaux.
Rien ne lui plaisait tant que de donner: joie facile à ce pauvre si riche, joie doublée désormais, car sa nouvelle enfance venait d'y découvrir un jeu et des gaietés dont il ne se lassait point. Le jeu était simple et quotidien: on invite quelque charretier à partager le repas frugal, et le gaillard ne manque pas de dire, après avoir mangé:
--Un bon coup de vin, là-dessus, voilà ce qu'il faudrait.
--J'en ai précisément caché dans ces taillis une fort ancienne bouteille...
On s'enfonce dans le fourré, on feint de chercher, on peste, on s'attarde, et lorsque le moment arrive où le roulier se moque, on reparaît avec le vin! Un autre jour, c'est la tranche de lard, ou une aune de boudin fumant qui sort en triomphe du bois désert: les gens ouvrent une large bouche pour s'émerveiller, avant de l'ouvrir pour manger.
--Tu serais pas sorcier, des fois?
--Peut-être bien, peut-être que si...
Quant à dire quoi ni comment, jamais le grand enfant n'y voudrait consentir, tant la farce lui semble bonne, et tant la mine est drôle de ses convives stupéfaits.
Ces compagnons d'une heure disparaissent: on ne les rencontrera plus jamais; ils ne laissent rien derrière eux, n'ayant creusé dans la mémoire aucun sillon de peine, ni semé leur graine de souci. D'ailleurs, Dieudonat est seul bien souvent, car toujours quelque chose d'inconnu ou de merveilleux, là-bas, le tente et l'appelle hors du grand chemin. Si la solitude cesse de lui plaire, et si l'envie le prend de voir des visages, il a vite fait d'entrer dans une métairie ou une auberge.
A la ferme, son accoutrement, tout d'abord, égayait les gars et les filles; mais il ne s'en émouvait guère et sa bonne humeur avait bientôt désarmé les malins. Dans les auberges, l'aventure était plus scabreuse; l'hôte et sa prudente commère avaient méfiance d'un gars si étrangement vêtu, qui n'exhibait ni sou ni maille, et qui tendait un jambon ou une oie grasse, pour son loyer d'une nuit dans la grange. On flairait un voleur; plus d'une fois, il dut déguerpir sous la menace des archers. Il détalait alors, sans tristesse ni rancune, se garant de la police comme on se gare de la pluie: les injures et les averses sont les accidents du voyage, et la vie est bonne quand même! En route pour ailleurs! Dès qu'il avait dépassé le coteau, il oubliait le pays, les gens ou l'ondée: un coup de brise balayait le passé, et un rayon de soleil dorait tout l'avenir, tant l'avenir est chose courte!
Mais voilà qu'un jour il avise, sur l'heure de midi, une garcette assise au rebord d'un fossé: elle est toute jeune, avec la taille d'une femme et le regard d'une enfant; sur son front cuivré par le hâle, ses cheveux châtains ont des reflets de métal, et sa face brille, patinée de soleil, vernie de sueur, et ses traits sont immobiles de chaleur, en sorte qu'elle a l'air d'être en bronze. Sa bouche profonde et ses yeux d'émail s'ouvrent dans un étonnement mélangé de langueur, et sous l'ombre grêle d'une aubépine, elle reluit, mouchetée de lumière. Ses vaches, alentour, rousses entre le vert du pré et le bleu du ciel, paissent dans la clarté.
Dieudonat s'arrête et contemple: cette grave enfant aux yeux stupides et rêveurs comme ceux de ses bêtes, si chaste en sa brutalité, si poétique en sa rudesse, et qu'on sent presque sainte à force d'ignorance, ne serait-elle pas sortie d'un missel ou d'une légende? Elle ressemble à la Bergère de France, qui s'éblouit quand les voix vont parler dans l'arbre...
--Bonjour, la fille!
Il se rapproche, et la candide enfant, sous le regard d'un homme, baisse les yeux comme un chien sournois, guigne d'en bas et rit en-dessous. Mais il n'y prend pas garde et se rapproche encore.
--Dis un peu comment tu t'appelles...
--Clémentine.
--J'aperçois là dans ton panier un oignon cru et du pain dur: c'est un maigre festin, la fille, et j'ai dans ma besace une poularde qui vaut mieux, avec du vin, sans compter les pommes. On va manger nous deux, hein?