Part 13
Si le prodige lui parut médiocre, les assistants montrèrent moins d'exigence: un murmure d'admiration, d'inquiétude aussi, se propagea dans la salle d'onyx; tous les pieds reculèrent, écrasant derrière eux des orteils moins rapides, et malgré les ordres de l'Archiduc, malgré les gestes exaspérés du Roi, personne ne se souciait de porter la main sur un homme dont la puissance était manifeste; le prestige du mystère médusait toutes les vaillances, et des guerriers qui n'eussent par bronché devant la pointe des lances se garaient avec épouvante, pour laisser un large passage au départ du sorcier.
La princesse Aude avait tendu les bras et s'était élancée entre les deux rivaux: elle les contemplait tour à tour, mécontente et perplexe, se demandant lequel était son adoré.
Dieudonat la regardait hésiter et souriait: le sourire de ses lèvres mauves était hideux et tendre.
Alors, elle lui dit:
--Vous êtes un vilain. Je vous déteste. Allez-vous-en.
Puis elle se rapprocha de Galéas qui avait désormais les narines voulues, et Dieudonat sortit.
Dans le vestibule, il rencontra les servantes qui guettaient les nouvelles, et qui tremblaient.
--Belles cousines qui me fûtes douces, je vous dis adieu pour toujours.
Elles lui répondirent par une moue, le prenant pour Galéas qu'elles exécraient, à cause de son inimitié pour leur prince chéri: toutes avaient reconnu les vêtements de leur maître et plusieurs reconnaissaient sa voix, mais pas une ne reconnut son âme au fond de sa prunelle. Il en eut un chagrin glacial; une froidure descendit dans son cœur, sur lequel il les avait serrées. Tant de fois ils s'étaient ensemble donné l'illusion de fondre deux corps et deux âmes en un seul être doué d'une âme unique! Rien ne subsiste donc de ces moments sacrés, pas même l'instinct du souvenir qu'une telle communion doit laisser après soi? L'inanité des étreintes le pénétra d'horreur, et il pleura: mais les larmes ne coulaient que de son œil gauche.
--Adieu, Cléanthis; adieu, Lélia; adieu, toutes: vous ne reverrez plus le maître qui était votre ami, et qui renonce à vivre. Mais, avant que je parte, dites-moi donc, comme la princesse, de quoi était fait votre amour, puisqu'il a suffi de modifier un peu de ma couverture extérieure pour vous détacher de ma personne entière?
Elles crurent que Galéas était devenu fou, et, acculées au mur, elles se pressaient les unes contre les autres, pour éviter celui qu'elles allaient pleurer: le prince passa son chemin.
Au vestibule, ses valets, qui déjà connaissaient l'algarade dans les moindres détails, jasaient en groupe; il s'approcha pour les remercier dans un adieu; mais ces laquais, si obséquieux la veille, le toisèrent avec insolence; ceux pour lesquels il avait eu plus de bonté que pour les autres lui marmonnèrent une injure. Un seul le suivait de loin, en rasant les murailles, et le rejoignit par derrière:
--Monseigneur...
Touché de ce courage et de ce dévouement, le Prince se retourna et fut heureux de reconnaître le Chef des eunuques.
--Mon ami?...
--J'ai entendu, là-bas, les propos que Monseigneur tenait au Roi, et j'ai vu ce que Monseigneur faisait pour l'Archiduc.
--Mon devoir, bien petitement.
--Et lorsque Monseigneur a parlé aux servantes, quand j'ai pu comprendre qu'il trouvait l'amour décevant...
--Hélas!
--Alors, je me suis dit... j'ai cru pouvoir conclure...
--Achève.
--Que Monseigneur se désintéresse des... que Monseigneur renonce aux... aux joies de ce monde...
--Je me repens et vais chercher la pénitence.
--Précisément, et je me disais: Monseigneur va désormais fuir l'amour et les femmes, cela ne fait aucun doute; or, Monseigneur, qui est si bon et qui peut ce qu'il veut, vient déjà de donner une part de lui-même; peut-être que Monseigneur daignera reconnaître le dévouement d'un serviteur zélé... par un petit souvenir... un rien... quelque bibelot dont Monseigneur n'aurait plus l'intention de faire usage...
--Je te comprends, Anoure.
--Ah! Monseigneur comblerait le rêve de ma vie!
--Pour répudier les crimes de mon égoïsme, et pour réparer les torts que l'on eut vis-à-vis de toi, je te cède ce que tu demandes. Va, et que le souhait s'accomplisse.
A ces mots, le visage d'Anoure s'empourpra; ses petits yeux enfouis dans la graisse brillèrent d'un éclat neuf. Quel que fût son contentement, l'eunuque en retrait d'emploi prit à peine le temps de crier merci. Il se sauva dans le palais, peut-être pour vérifier la munificence du magicien, peut-être dans la crainte qu'il ne révoquât son présent.
C'est en cette occasion mémorable que Dieudonat put voir le dos d'un homme vraiment heureux; tandis que cet objet rare s'engouffrait dans l'ombre d'une porte, il l'examina attentivement: c'était un dos tout rond et penché en avant, comme s'il eût fléchi sous son fardeau d'espoirs, avec une tête baissée qui se ruait dans l'aventure, à la manière des taureaux.
Alors Dieudonat, l'âme allégée d'un peu, tourna le dos à son tour et s'en alla loin des amantes.
XXIII
LE PLUS PUISSANT DES HOMMES ENTREPREND UNE TACHE QUI RENCONTRE DIVERS OBSTACLES
--Me voilà laid, me voilà neutre, débarrassé de deux avantages qui m'ont servi à faire du mal...
Il sortit du palais d'Armide, et descendit les marches. L'Angélus de midi sonnait dans les clochers, et le soleil piquait d'aplomb.
En traversant la Place où des foules l'avaient acclamé, mais qui maintenant était déserte, il baissait la tête vers les pavés blancs de lumière: ces cubes de grès, usés par le frottement de tant de lassitudes, enfoncés par des générations de misères, impassibles sous le faix toujours renouvelé de la détresse humaine, lui semblaient exhaler vers lui la muette confidence des pas traînés sur eux, et dans le bruissement des pierres surchauffées de soleil, il croyait entendre l'innombrable voix du passé.
--Qu'on a vécu, mon Dieu, qu'on a souffert ici! Et vous avez voulu encore que l'on souffrît par moi. Où me conduisez-vous, maintenant? Je m'en vais, mais où vais-je? Expier, je le veux, mais comment réparer? Les jours que je vivrai désormais appartiennent à ceux qui ont pâti de mes erreurs. Mais où sont-ils? Partout et par milliers! Ils sont trop et que faire?
Sa tête était si lourde, si lasse, qu'il se réfugia dans l'ombre d'un platane, auprès d'une fontaine; il essayait de penser, et longtemps il resta le front dans la main. Il but dans le creux de sa paume; les idées fuyaient de son crâne comme l'eau fraîche entre ses doigts.
--Allons... Au hasard, n'importe où! Car, à chercher ainsi, je ne trouverai rien... Que Dieu me guide vers mon devoir, s'il daigne.
Il se mit en marche. De rares passants commençaient à traverser la Place. Tout à coup un inconnu, richement habillé, mais dont le vêtement était gris de poussière et le front trempé de sueur, s'élança vers lui et lui embrassa les genoux en criant:
--Altesse! Altesse! Est-il possible? Pour que je trouve dans la rue Votre Sérénissime Altesse, il faut que Dieu lui-même l'ait envoyée sur mon chemin, et je suis sauvé, grâce à Dieu!
--Sans doute vous me prenez pour l'Archiduc Galéas. Je ne le suis pas, malgré la ressemblance qui vous trompe.
--Altesse, je vous en supplie, ne raillez point! Comment pourrais-je confondre avec un autre le Sérénissime Archiduc qui m'a prodigué les marques de sa bienveillance? Votre Altesse n'a pas oublié qu'elle me fit l'insigne honneur de s'adresser à moi lorsqu'elle voulut contracter un emprunt de cent mille écus, à l'occasion du tournoi?
--Je ne suis pas celui que vous pensez.
--Altesse, par pitié! Je n'ai plus que peu d'heures à vivre! Au coucher du soleil, si je n'ai pas payé quarante mille écus, on me saisit: un créancier impitoyable, qui fut autrefois mon ami et qui a juré ma ruine, mène l'affaire en secret, sous le couvert d'un usurier qui se montre à sa place. Quarante mille écus! Et pour cette somme infime, que dans quelques semaines je pourrais rembourser dix fois, on m'égorge ce soir.
--Je vous atteste que s'il dépendait de moi...
--Altesse, deux misérables m'ont réduit à cette détresse où me voici, le vicomte d'Avatar et le prince Dieudonat.
--Dieudonat? Que vous a-t-il fait?
--L'histoire est simple, Monseigneur. Ce vicomte d'Avatar que votre Altesse connaît peut-être, car il est reçu à la Cour...
--Je l'ai rencontré jadis chez des brigands; poursuivez.
--Il arriva nu-pieds, voilà tantôt seize ans; il m'intéressa, ou plutôt il me charmait, par sa grâce perverse et l'élégance d'un cynisme: les natures trop droites ont un jour, dans leur vie, quelqu'une de ces tendresses bizarres pour le vice; il m'éblouissait, je l'aimais, je l'ai secouru et nourri, j'en ai fait mon plus intime compagnon et je le présentais aux amis de mon père. C'est ainsi qu'il put fréquenter la maison d'un riche Lombard, séduire sa fille unique et devenir son gendre, puis son associé, et peu après son héritier: aujourd'hui, tout-puissant sur la place, il a l'oreille des ministres et fait l'homme honorable. Il ne me pardonne pas d'avoir été le confident de sa bassesse et l'artisan de sa fortune: j'en pourrais trop dire sur sa vie! Il me hait. Sa femme est parente de la mienne et c'est lui qui les a toutes deux conduites au Palais. Votre Altesse sait le reste.
--J'ignore absolument...
--Toutes les deux sont devenues les maîtresses de l'immonde Dieudonat!
--De...
--Pour le couple d'Avatar, ce n'était là qu'une amusette: ceux-là sont d'un monde qui joue à l'adultère, faute de mieux, et qui promène les épouses dans les cabarets où l'on soupe. Ils font la fête, eux! C'est ainsi du moins qu'ils appellent leur dépravation. Mais ma pauvre femme chérie, qui était si loyale et si pure, si bonne, si heureuse avec mon amour, comment s'est-elle éprise du prince aventurier? Par quel sortilège? On ne sait pas, on ne peut pas savoir, on ne peut pas comprendre! Elle-même n'en pourrait rien dire et elle ne conçoit que son remords, qui la ronge, qui la tue! Ah! quelle scène, lorsqu'elle est venue à moi qui ne me doutais de rien, et qu'elle s'est jetée à genoux en me contant la faute irrésistible, et en implorant mon pardon!
--Alors?
--Pour consoler la douce enfant et l'arracher à cet envoûtement maudit, j'ai dû fuir, disparaître, l'emporter; je n'aimais qu'elle au monde: j'ai tout laissé là! Le moment se trouvait mal choisi; les rentrées ne se sont pas faites; la caisse d'un commerçant, c'est comme la mort, qui ne veut pas attendre. L'ennemi me guettait: ce soir, il m'exécute. Ma femme a décidé de mourir avec moi, et elle s'en réjouit, disant que c'est la délivrance. D'ailleurs, que ferait-elle sur terre, quand je n'y serai plus? Ah! la sauver, et vivre encore avec elle, auprès d'elle, pour elle! La vie nous était si bonne! Votre Altesse nous rendra la vie!
Dans un élan de son cœur, Dieudonat résolut de tout faire pour réparer ce désastre dont il était l'auteur, et déjà il cherchait le remède: arrêter la ruine imminente, et fournir le moyen de payer sans délai, c'était là le premier devoir. Un scrupule le troubla cependant: «J'ai juré que jamais plus je ne ferais de l'or.» Acculé au dilemme d'être impitoyable ou parjure, et de choisir entre deux fautes, il fit promptement réflexion que par l'une il persévérerait dans les œuvres de son criminel égoïsme et sacrifierait les innocents; par l'autre, il ne ferait tort qu'à lui-même.
--Déjà ce couple a trop peiné par moi: Dieu me pardonnera un petit mal pour un grand bien, et s'il ne me pardonne pas, j'expierai selon sa rigueur, ce qui sera justice. Amen.
Aussitôt il forma le vœu que quarante mille écus fussent dans la main de l'homme qui attendait. Mais cette main resta vide, et l'homme disait:
--Votre Altesse ne m'accorde pas de réponse?
Le sorcier, de toute sa volonté tendue, forma le souhait pour la seconde fois. Il observait la main avec anxiété; il n'y vit apparaître ni lingots, ni monnaies. Alors, une angoisse lui serra la gorge: «Mes souhaits sont irrévocables!» Il comprit que son vœu antérieur de ne plus faire d'or s'était réalisé comme les autres, et que sa propre volonté l'avait dessaisi pour toujours.
--Hélas! dit-il, je ne peux rien pour vous, et cependant Dieu m'est témoin que je vous eusse aidé de tout mon cœur, au péril de mon âme! Je suis pauvre.
--Ah! Votre Altesse est pauvre? répondit le passant, qui sourit avec amertume.
Dieudonat vit les yeux de cet homme; ils étaient fiers, résignés, et il dut détourner les siens.
--Je vous jure que je n'ai pas un sou vaillant!
L'homme qui allait mourir salua sans répondre, puis il fit deux pas en arrière.
--Soit, dit-il.
--Vraiment, ne pourrais-je rien autre?
--Rien, Altesse.
--En êtes-vous bien sûr? Cherchons ensemble! Je peux beaucoup, mais je n'ai rien, plus rien que ma personne!... Monsieur, n'accusez pas Galéas qui est étranger à mes actes! Je ne suis pas Galéas!
--Je n'accuse personne, Altesse. Je renonce, voilà tout.
--Allez au Palais, demandez l'Archiduc ou son surintendant!
--Je quitte ce surintendant, qui m'a éconduit avec les mêmes excuses; je n'ai plus qu'à quitter l'Archiduc, qui veut bien aussi s'excuser d'être dans la misère.
Il salua de nouveau et partit; Dieudonat le poursuivait en suppliant:
Ne vous tuez pas! Ne damnez pas vos âmes, songez à la vie éternelle!
L'inconnu se retourna:
--Par grâce, et puisqu'il vous est impossible de nous sauver, en acquittant vos dettes, laissez-nous donc mourir en paix.
Il s'exprimait cette fois avec un calme empreint de gravité si noble que son bourreau y reconnut la tranquillité des défunts: le condamné, qui venait visiblement d'accepter son destin, portait déjà le sacre de la mort; Dieudonat, frappé de respect, baissa la tête, et le vivant cercueil s'en alla par la rue déserte.
--C'est ma faute, c'est ma faute! Que leur sang retombe sur moi, détestable fou que je suis, détestable par les désespoirs que je sème, et fou par l'impuissance où j'ai voulu me mettre de réparer mes crimes! N'ayant fait que du mal avec de l'or, j'en ai stupidement conclu qu'il est nuisible, et je l'ai aboli pour l'heure où il eut été bienfaisant. Mon Dieu, je le savais, pourtant, que rien n'est absolu, que nulle chose n'est bonne ni mauvaise en soi-même, et que notre choix seul décide de ses vertus. Je l'ai commentée en dissertations savantes, cette vérité-là, et pas plus qu'un niais je n'ai songé à m'en servir. Quelle différence faites-vous donc, mon Dieu, entre l'imbécile et le sage?
Une voix, dans le vent, lui répondit:
--Rien qu'une...
Dieudonat s'apprêtait à chercher laquelle, quand tout à coup il se frappa le front:
--Je pouvais tout au moins empêcher cet homme d'aller mourir! Je n'avais qu'à lui ordonner de vivre, et je n'y ai même pas songé! Quelle différence faites-vous donc, mon Dieu?...
--Rien qu'une...
--Où est-il à présent, ce malheureux? Où le retrouver?
Il se mit à courir dans la direction que le passant avait prise: il le cherchait, à droite, à gauche, et se dépêchait au hasard. Le fleuve lui barra la route, mais un pont s'allongeait devant lui.
--Je veux rencontrer l'être qui va mourir pour moi, je le veux!
A ce moment, une femme penchée au milieu du pont et qui regardait l'eau enjamba la balustrade de pierre; il s'élança pour la retenir et put l'empoigner par le pan de sa robe, en même temps qu'il formulait un vœu:
--Ne sautez pas!
Elle se laissa docilement ramener, mais elle regardait son sauveur d'un air désolé: il eut l'impression d'avoir vu ailleurs ce doux visage, ces yeux lointains, et d'avoir entendu cette même voix qui maintenant gémissait:
--Il n'y a plus de place pour moi sur la terre: je vais dans l'eau.
--Dans l'enfer!
Un cercle de curieux les entourait déjà.
--Pourquoi m'avez-vous arrêtée? Je recommencerai. Mon enfer est ici. Je ne crois pas à l'autre monde.
--Je vous prescris d'y croire et de craindre la colère de Dieu.
Aussitôt, la femme se signa dévotement et proféra:
--Je crois en Notre-Seigneur et la vie éternelle.
Ensuite elle devint pâle et fut prise d'un frisson; puis elle ajouta:
--J'ai peur, maintenant. Je n'oserai plus mourir.
--Êtes-vous donc si désespérée? Dites-en la cause, afin que je vous aide.
--J'aimais. Je me suis donnée. Je vais être mère. J'ai honte. Mon père m'a chassée. Je suis toute seule.
--Épousez votre amant.
--Les pauvresses comme moi n'épousent pas les princes tels que lui.
--Il est prince? Il s'appelle?...
--Dieudonat.
La foule, qui grossissait, grogna; alors seulement, la jeune fille s'aperçut que des gens l'écoutaient: elle se cacha la face.
--Pourquoi me faites-vous raconter mon déshonneur devant ces hommes? Par quel pouvoir et de quel droit? Laissez-moi m'en aller, puisque vous m'empêchez de mourir.
--Vous épouserez votre prince, je m'y engage.
Son outrecuidance parut grotesque; un ouvrier se mit à rire:
--C'est peut-être vous qui les marierez de force?
--Moi-même. Je suis Dieudonat.
La gaieté se fit générale, et tout de suite on oublia la fille douloureuse. Une harengère glapit:
--Dieudonat? Tout le monde connaît sa figure! Tu n'as donc jamais regardé la tienne de profil?
--Il pouvait pas, il n'a qu'un œil.
--Et il vous raconte ça avec une voix d'eunuque!
--Je suis un castrat, en effet, et je ressemble à Galéas, mais je reste Dieudonat.
Alors les voix baissèrent, pour murmurer: «Un fou...»
Mais il se rapprocha de la jeune femme:
--Je reste Dieudonat pour réparer mes fautes: je réponds de vous et de notre enfant.
--Laissez-moi! Vous me faites horreur! Je ne vous connais pas!
--Il faut me suivre. Venez.
La malheureuse s'achemina, pour obéir, mais en tordant ses doigts entrelacés, et elle se lamentait:
--Ce n'est pas vous que j'aime! Je ne vous ai jamais vu! Laissez-moi!
L'ouvrier joua des coudes:
--En voilà assez, à la fin! Si vous ne lui flanquez pas la paix, à cette petite, je vas m'en mêler et vous jeter à l'eau, moi! C'est-il parce que vous portez de beaux habits, qu'on vous laissera enjôler une pauvre fille? Elle n'a que trop connu les gars de votre espèce! Il me tourne les sangs, le magot, avec ses mines de commander!
Cette énergie obtint l'approbation du peuple. Un tout petit bourgeois, vieillot et soigneusement rasé, s'avança derrière ses lunettes, et, regardant Dieudonat à hauteur du menton, il prononça ces mots:
--Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, monsieur; d'après votre vêtement, vous m'avez l'air d'un gentilhomme; néanmoins, tout noble que vous soyez, permettez-moi de vous dire que si vous êtes véritablement un eunuque, on ne conçoit pas que vous réclamiez la paternité d'un enfant, ou que vous proposiez le mariage à une jeune personne; mais on conçoit fort bien qu'elle repousse vos civilités et se plaigne de votre insistance. Il faut la laisser tranquille. Voilà mon sentiment.
--C'est bon, c'est bon, cria l'ouvrier. Trottez, la belle: on se charge de l'eunuque. Allez!
--M'en aller? Où donc aller? Je n'ai plus de maison, je n'ai plus de famille! Je voulais m'en aller dans l'eau, et maintenant je ne veux plus, parce que j'ai peur de l'enfer!
Elle secouait ses mains au-dessus de sa tête. Des femmes l'entraînèrent. Dieudonat cherchait son devoir. Le petit bourgeois hocha un crâne sentencieux:
--Il aurait peut-être mieux valu la laisser boire un coup.
--Y a pas d'erreur, fit l'ouvrier.
--Car, en somme, l'enfer du Bon Dieu, je veux bien croire qu'il existe...
--Mais personne ne l'a vu, tandis que celui de la terre...
--Personne n'y échappe.
--Pour sûr!
--Avec un enfant sur les bras, je la vois fraîche, dit la poissarde, et son gosse serait mieux dans le canal.
Le petit pâtissier grinça:
--Il n'y est que trop, dans le canal!
On rit. La sagesse populaire devenait grivoise, comme d'usage. Dieudonat, pour ne plus entendre, se pencha vers le fleuve:
--Si pourtant ils avaient raison, et si l'enfer n'existait pas, elle serait, dans ce grand lit d'eau, plus à l'aise que dans la rue...
Peu à peu la foule se dispersa derrière lui. Déjà le soleil déclinait à l'horizon: le fleuve glorieux se dirigeait vers cette clarté, poussant ses lourdes ondes comme une lave d'or.
--C'eût été là vraiment un beau lit funéraire!
Il regarda les flots couler, toujours pareils, toujours pareils.
--Oh! las, mon Dieu, que je suis las, et pourtant je commence à peine. Je parle de réparer, et voilà comment je répare! Un couple d'heureux, l'épouse et l'époux, aurait pu encore bénir la vie, et je les laisse mourir; une paire de miséreux, la mère et l'enfant, traînera le boulet des années, et je les condamne à vivre: je ne savais pas! Dans une charitable intention, j'empêche une femme de se noyer, et quand je l'ai contrainte à ne plus attenter à ses jours, j'entrevois que la tombe serait son unique refuge: je ne savais pas! Dans le repentir de mes fautes, je me sépare de ce par quoi j'ai tant péché, octroyant ma beauté à celui-là, ma virilité à celui-ci, et cette double abnégation m'empêche de sauver une existence brisée par mon caprice: je ne savais pas! Jamais je ne sais! Je ne veux que le bien et ne fais que le mal! Les meilleurs sentiments me procurent les pires résultats. Tout m'est erreur! J'entasse sottise sur sottise. Quelle différence faites-vous donc, mon Dieu, entre l'imbécile et le sage?
--Rien qu'une, répéta la voix.
XXIV
L'HOMME SUPÉRIEUR SE DÉBARRASSE DE CE QU'IL AVAIT DANS LA TÊTE
Le piteux philosophe se retourna pour voir qui répondait: il ne trouva derrière lui que le petit vieillard propret, fort occupé pour l'instant à répandre la buée de son haleine sur le verre de ses lunettes.
--Vous dites?
--Je n'ai pas soufflé mot; je souffle mes verres et je pense en avoir le droit, oui, monsieur, le droit, sans en rendre compte.
--Je suis loin de le contester, et je regrette seulement que vous n'ayez rien dit, car vous parliez tout à l'heure avec un accent de certitude...
--Apprenez, monsieur, que personne ne m'a jamais accusé d'avoir aucun accent, et que je n'arrive pas de mon village; je connais le monde, monsieur, et pour ce qui est de la certitude, je possède tout juste celle d'un homme qui n'a rien à se reprocher. Voilà ma réponse, monsieur.
--Rien à vous reprocher? Vraiment?
--Apprenez, monsieur, que je m'appelle Léonard Dubois, Dubois Léonard, oui, monsieur, et que j'ai tenu pendant trente-cinq ans les registres de l'État, et que personne, monsieur, jamais, au grand jamais, personne ne m'a fait l'injure de douter que je sois un honnête homme.
--En ce cas, vous savez où est le devoir?
--Le devoir, monsieur, comment ignorerais-je où est le devoir? J'espère bien qu'à votre âge, vous n'en êtes plus à chercher où est le devoir?
--Si fait.
--Je vous plains, monsieur.
--Et je m'en plains bien davantage. Ne consentiriez-vous pas à me dire, où il est, le devoir?
Le petit vieux adapta lentement ses lunettes au sommet de son nez, en accrocha les pattes derrière ses oreilles, baissa les paupières, et du bout des deux doigts écartés il assura les verres en avant de ses yeux qu'il rouvrit, non sans dignité.
--Le devoir, monsieur, c'est de faire ce qu'on doit. Je n'en connais pas d'autre.
--Ah?
--N'en doutez point, monsieur. J'ai appliqué ce précepte pendant toute ma vie, monsieur, et je compte ne pas m'en départir. Je vous en souhaite autant, oui, monsieur, je vous le souhaite.
--Mais, pour savoir ce qu'on doit faire?
--Un honnête homme n'ignore pas ce qu'il doit faire, monsieur. Voilà mon sentiment.
Il s'exprimait avec sévérité, et sans doute l'effort intellectuel lui avait fatigué le cerveau, car il retira son chaperon pour éponger son crâne, qui était une chose allongée en forme de courge, lisse et blême. Dieudonat ne pouvait se tenir d'admirer cet objet et de le trouver enviable. Il dit:
--Notez pourtant, monsieur, que j'obéissais à un devoir quand je me sacrifiais afin de rapprocher la princesse Aude et Galéas; or, ce devoir accompli me met maintenant hors d'état d'en accomplir un autre qui se révèle plus impérieux, et que j'ignorais.