Part 12
La netteté de cette péroraison ne permettait plus aucune méprise sur le bon vouloir de la Souveraine; elle avait les yeux brillants et la bouche très rouge; on voyait toutes ses dents, qui reluisaient, et ses lèvres mobiles se mirent à marmotter un silence plus explicite encore que ses paroles. Puis elle poussa un gros soupir, comme si le double poids de son sein avait écrasé ses poumons, et les deux poings appuyés aux coussins du divan, elle reprit:
--J'ai gagné pour votre personne un goût intense, mon ami, et cela dès la première heure. J'ai voulu voir s'il passerait, et même j'ai résisté, car je suis une honnête épouse. Il persiste; donc, je cède et vous prends pour moi, ainsi que je vous l'annonçais tout à l'heure. Mais vous trouverez bon que ce soit pour moi seule et que je n'admette aucun partage. Je ne vous en imposerai pas non plus: je me livre toute, et je réclame tout. Vous apprendrez entre mes bras, cousin, qu'il n'est félicité d'amour que dans le don total de soi, et tout votre passé vous semblera fadaises auprès de notre passion érudite. Inutile, après cela, d'ajouter que je renonce au Roi, qui d'ailleurs ne vaut plus grand'chose. Nous le déposerons: tout est prêt; des gens à moi travaillent l'opinion publique; le peuple, sachant de quelles faveurs vous gratifiez vos sujets, applaudira d'enthousiasme; nous supprimerons les impôts, nous fonderons des hospices, nous ouvrirons des théâtres gratuits, nos deux noms seront bénis et nos initiales, entrelacées comme nos bras, décoreront les monuments. Voilà le plan, Dieudonat Premier. Choisissez entre le trône que je vous offre et la prison que vous réserve votre bon ami Gaïfer.
Le prince cacha de son mieux l'horreur qu'il éprouvait pour des perfidies si méchantes et pour une Majesté si dénuée de sens moral; l'usage des Cours, pratiqué pendant un semestre, avait suffi à lui apprendre qu'un honnête homme doit faire bonne figure aux malhonnêtetés qu'il rencontre. C'est pourquoi, tout en affirmant qu'il était fort touché d'une distinction trop flatteuse, il avoua que son respect pour le sacrement du mariage allait le priver du plaisir avec lequel il aurait l'honneur d'être, Madame, de Votre Majesté, le très humble et très obéissant serviteur.
Sa réponse fut mal accueillie.
--Vous me la baillez belle, mon cher, avec vos semblants de scrupules et votre morale tardive! Le mariage! Ses devoirs sont-ils plus rigoureux pour moi que pour les autres, et nous donnerez-vous à croire que tant d'épouses légitimes viennent ici dans l'espérance d'y entendre un sermon de carême?
Dieudonat apprit avec stupeur que, six mois durant, il avait commis l'adultère à couche-que-veux-tu. La sincérité de sa surprise était si évidente que la Reine Gaude décoléra, pour étouffer de rire; elle se roulait sur le divan, comme une personne ordinaire, et sans pouvoir articuler un mot. Cette ondulation faisait généreusement valoir ses avantages naturels, et elle en prenait conscience. Mais l'amant perpétuel était dans un état d'esprit à ne pouvoir contempler qu'avec épouvante les tentations horizontales, et il souffrait d'une hilarité qui lui parut hors de saison. Enfin, la belle Gaude reprit haleine.
--O grand nigaud, joli nigaud, c'est donc vrai qu'on vous fit avaler ces couleuvres? Ne vous a-t-on pas assuré, pendant qu'on y était, que nous sommes toutes vierges et que vierges nous demeurions en attendant votre arrivée?
--Eh quoi? Pas un des époux outragés n'est venu me casser la tête!
--Ils avaient trop à faire de veiller sur la leur, tout endommagée qu'elle fût, et le Roi veillait sur la vôtre. Pensez-vous qu'il eût toléré une atteinte quelconque à sa Poule-aux-œufs-d'or? La fortune du pays reposait sur votre existence, faiseur d'écus, et votre vie était sacrée comme la patrie elle-même! L'espoir de la patrie, vous êtes cela, bel ami. Toucher à vous, ou l'essayer, ou y penser, est crime de haute trahison qui mérite la potence ou la hache, et la nation entière partage là-dessus les sages sentiments de son Roi. Profitons-en. Tout vous est loisible, mon cœur! Je vous l'ai dit, n'en doutez plus, et venez vous seoir près de moi.
--Ma conscience est écrasée de honte par l'avilissement universel que je créais sans le savoir.
--Eh là! quelles pompeuses paroles! L'avilissement universel? Si cette idée-là vous offusque, rayez-la et vous le pouvez: des exceptions ont confirmé la règle.
--Des époux se sont irrités?
--Et des fiancés, des pères, des frères, voire parfois des fils...
--Alors?
--Alors, on les a mis à l'ombre, pour leur rafraîchir les idées.
--Personne n'a perdu la vie?
--Peu de personnes: le Roi s'arrangeait, le Roi n'est pas méchant, mais le respect des justes lois ne s'obtient que par des exemples.
--Horreur!
--Bah! Les jaloux en prison compensent les jaloux qui emprisonnent leurs femmes, et s'il a paru nécessaire d'envoyer quelques forcenés au gibet, je ne les vois pas plus à plaindre que les malheureuses expédiées dans un autre monde par la colère de leurs maris.
--Dans un autre monde?
--Ah çà! pensez-vous donc, cousin, que pas un d'eux ne s'est vengé? Que tous ont accepté en souriant la disgrâce de leur amour trompé, de leur honneur bafoué, de leurs foyers éteints? Que pas une n'a payé son écot et le vôtre? Si vous aviez quelque connaissance du monde, et surtout si vous aviez, comme moi, feuilleté les rapports de la police...
--Eh bien?
--Sur les centaines de créatures que vous avez tenues là, heureuses et vivantes, combien sont mortes à cette heure et combien d'autres vont mourir!
--Là, vivantes et heureuses, là!
--Vous pouvez supposer tous les drames: ils furent! Toutes les formes de la rage ou du désespoir: elles sont! Des maris qu'on ne reverra plus, parce qu'ils rôdaient en armes autour de votre palais; des épouses étranglées au retour, des enfants orphelins, des vierges enceintes, des familles déshonorées, des pères fous, des fiancés et des amants qui boivent l'oubli dans le poison, et d'aimables demoiselles qui, par furie de vous ravoir après vous avoir eu, ou par impatience d'y réussir, s'en vont chercher la paix au fil de la rivière...
--Mon Dieu! mon Dieu!
--Vous êtes admirable! D'inconscience ou d'innocence, mais admirable, assurément! Vous n'imaginez même pas que les jours ont des lendemains, que les causes produisent des effets, que les semailles préparent des récoltes. Vous semez, advienne qu'advienne, et vous vous dites: «Les femmes sont futiles.» Je n'en disconviens pas, mon cher, et je veux tout à l'heure vous en administrer la preuve; mais notre futilité est la chose du monde qui se paie le plus cher, même quand elle est gratuite. Donnez de l'or ou n'en donnez pas: il ne compte guère, quoi qu'on dise, et les larmes, mon bon ami, sont l'unique rançon des baisers.
Cette reine bien informée se tut et tapota les coussins autour d'elle; puis, lorsqu'ils furent à son gré pourvus de bosses et de creux, elle ajouta:
--Maintenant, beau cousin, venez près de moi, car le temps passe et c'est assez nous occuper des autres.
Mais l'Irrésistible ne la regardait même plus. Il marchait à grands pas à travers la salle, et se lamentait à coups d'exclamations, de phrases rétrospectives, de remords éloquents; il arrachait ses cheveux bouclés et maudissait l'heure de sa naissance. La Majesté, pendant ce monologue errant, patientait et s'impatienta.
--Beau cousin, prenez garde; vous m'importunez, beau cousin.
Lasse enfin, elle se leva, puis avec une lenteur vraiment royale, elle remit son voile épais, et se dirigea vers la porte; sur le seuil, elle se retourna:
--Je vous apportais le bonheur dans la gloire, et vous préférez un cachot? A votre aise!
Insensible aux menaces, il continuait d'arpenter la salle, en se frappant la poitrine:
--Assassin! assassin!
La Reine n'était pas encore sortie de la maison que déjà le Chef des eunuques avançait la tête entre deux portières et jetait:
--La princesse Aude, Monseigneur! Voici la princesse qui vient, comme les autres! Je la reconnais sous son voile!
La fille du Roi entra en coup de vent, comme au théâtre.
--Gaude est ici! Ne dites pas non! Je l'ai vue venir! Je la surveille! Pour les autres, passe! Mais belle-maman, je ne veux pas, vous entendez, je ne veux pas! Je vous défends! Oh! faites-moi la grâce, cousin, de ne pas prendre avec moi ces airs de candeur qui ne vous vont guère et qui ne me trompent pas davantage. Sous prétexte que je suis une ignorante jeune fille, ne supposez pas que je ne comprenne rien à votre manège: je sais ce qu'elles viennent faire chez vous, toutes, tant qu'elles sont. Parfaitement, je le sais! Et si vous croyez que j'y prends du plaisir, sans cœur? Oui, sans cœur, sans cœur, sans cœur!
Elle se mit à pleurer avec véhémence, poussant des cris pointus, martelant le tapis à coups de talon et battant ses grands yeux de ses petits poings à fossettes.
--Oui, sans cœur, sans cœur, là! Parce que moi, je vous aime, et vous le savez bien, et que je ne vous permettrai plus du tout de câliner toutes ces dames-là quand vous serez mon mari, de les câliner comme il fait, toute la journée et toute la nuit, le sans cœur qui ne m'aime pas!
--Je vous aime comme la mignonne amie, la sœur cadette qui va se marier bientôt; car vous êtes fiancée, Aude, la fiancée d'un autre...
--Jamais je ne l'épouserai, ce vilain-là, qui est trop laid, et bête aussi, et qui est borgne, avec un œil crevé! Est-ce que vous me voyez, méchant, dites, est-ce que vous m'imaginez passant ma vie en face d'une seule prunelle, devant une figure à cheveux roux, qui me regarderait avec son œil crevé? Je ne l'aimais pas dans le temps, mais, depuis que vous êtes venu, je le déteste! Et je l'ai dit à Papa-Roi, et Papa-Roi m'a dit que nous aurions la guerre s'il renvoyait mon fiancé; mais je m'en moque, de la guerre où je ne vais pas, et je ne veux point de cet affreux fiancé-là, parce que j'en veux un autre, qui est bien plus joli, et qui le sait trop, le sans cœur!
Elle ne sanglotait plus, mais, larmoyante encore, elle boudait avec une moue gentille, dont elle marquait la ponctuation de ses phrases. Dieudonat, que hantaient les révélations de la Reine et qui écoutait peu, répondit:
--Oui, vraiment, j'ai agi en homme sans cœur.
--Pour sûr, et l'Archiduc est plus gentil que vous, car il fait tout ce qu'il peut pour me plaire, lui; il me dit des compliments qui sont idiots, mais ce n'est pas de sa faute, puisqu'il ne sait pas en inventer de meilleurs, et il m'envoie des bouquets, et il m'offre des bagues, des colliers, des pendants d'oreilles, de tout, et bien d'autres choses, et je m'en moque, parce que je les voudrais de vous, et jamais vous n'avez eu l'idée du moindre rang de perles, ni même d'une fleur qui m'aurait fait plaisir! Vous trouvez ça gentil?
--Monstrueux.
--Là! Vous êtes un monstre et vous en convenez!
--Et vous pouvez aimer un être si méchant?
--Il faut bien, puisque je l'aime.
--Malgré son manque de cœur?
--Ça n'a rien à voir.
--Et pourquoi, petite Aude, à cause de quoi m'aimez-vous?
--Vous le savez bien, fat, et vous voulez me le faire redire.
Elle lui prit les mains, l'attira vers elle, le fit asseoir à ses côtés, sur les coussins que, tout à l'heure, la Reine avait creusés de ses formes plus amples, et elle gazouillait:
--Parce que je te trouve joli, oh! joli, si joli! Toutes, nous te trouvons joli! Il y en a qui aiment tes yeux, il y en a qui aiment tes mains; et d'autres, c'est ta voix qu'elles adorent, et puis d'autres...
--Et la petite Aude?
--Moi, c'est ton nez, dont je raffole! Et tes cheveux aussi... Quand j'ai vu tes mignonnes narines, qui faisaient ça, comme ça, j'ai compris tout de suite que j'allais t'aimer. Ensuite, au moment où je m'y attendais le moins, et c'est juste le moment où tu me faisais ta révérence, j'ai vu là, au-dessus de ta tempe gauche, là, une mèche de cheveux qui se tortillonnait... Oh! alors, j'ai compris que je t'aimais pour la vie!
--Petite Aude, ne seriez-vous pas un oiseau?
--Plaît-il?
--En sorte que si quelque autre avait mes mignonnes narines, qui font comme ça...
--Vous êtes drôle! Chacun a ses narines, et c'est les vôtres que je veux, celle-là et puis celle-ci...
Du bout de ses doigts roses aux ongles bien polis, elle picorait une narine après l'autre, et le bien-aimé laissait faire, occupé qu'il était à réfléchir sur les causes occasionnelles de l'amour, dont les origines sont si modestes et les conséquences si terribles. Mais la jeune princesse, impatientée de cette rêverie trop longue, finit par lui pincer le nez, rageusement. Dieudonat essayait de se dégager, et la pucelle s'animait, les yeux brillants, les dents enfoncées dans la lèvre, et tout son petit corps se trémoussait déjà.
--Futile enfant! dit le philosophe.
Mais sa voix si jolie était nasillarde, car la futile enfant ne lâchait pas le nez du philosophe.
A ce moment, l'eunuque accourut pour la troisième fois, et cria:
--Le Roi, Monseigneur, voici le Roi qui vient!
La princesse lâcha le nez, car elle avait besoin de ses deux mains pour les battre l'une contre l'autre.
--C'est bien fait, que Papa-Roi me trouve ici! Il nous mariera tout de suite, et l'Archiduc déclarera la guerre. C'est bien fait, bien fait!
Dieudonat regardait tristement cette joie.
--Il n'y a pas à nier, dit-il, voilà bien la futilité qu'annoncent les étymologies. Mais il faut maintenant, si je le peux encore, endiguer le torrent de misères qu'elle a déchaîné grâce à moi.
On entendait, au loin, le bruit des hallebardes frappant les dalles du perron pour annoncer l'entrée du potentat. La petite princesse, ravie, scandait du doigt cette musique de menace, et redressait en bataille son joli buste aux seins guerriers. Dieudonat, debout auprès d'elle, attendait.
--Seigneur, mon Dieu, dans cette nuit de lassitude, et seul en face des étoiles, j'ai demandé le suprême bonheur d'amour et vous me l'avez présenté sous trois formes: la continence d'un castrat, la passion d'une femme mûre, la légèreté d'une enfant. Mais je crois comprendre pourquoi l'Eunuque est venu le premier.
XXII
IL SE DESSAISIT, EN FAVEUR DU PROCHAIN, DE QUELQUES MENUS AVANTAGES
La Reine Gaude avait couru chez le Roi Gaïfer.
--Gaude, ma mie, je vous vois là bien en courroux.
--Je quitte Dieudonat.
--En vérité? A cette heure, il est dans son palais et joue aux dames.
La Reine n'était pas d'humeur à plaisanter.
--Sire, on se gausse de toi.
Elle n'eut pas la maladresse de prétendre que le bourreau d'amour l'avait sollicitée, et bien lui en prit, car le roi savait pertinemment qu'elle eût peu résisté. Elle dit:
--Ta Majesté est dupe! Je m'en doutais. J'ai voulu savoir. Je suis allée. Tu n'ignores pas, j'imagine, qu'un dévergondage scandaleux règne dans la maison de cet aventurier et que ses mœurs sont la honte du pays?
--C'est affreux, dit le roi avec tranquillité.
--Mais tu ignores, sans doute, qu'il est décidé à ne plus faire d'or, jamais plus?
--Il le prétendait autrefois, mais j'ai su changer son esprit.
--Tu n'as changé que ses mœurs.
--Cela revient au même, ma mie. Vous n'entendez rien aux affaires du gouvernement; j'ai pourri cet homme et je l'ai dans la main, car entre mille autres cadeaux, je lui ai donné une chose dont on ne se dépêtre plus: des besoins.
--Allez-y voir, beau Sire, et si tu ne me crois pas, fais comme moi: demande-lui ce dont tu as envie.
L'autocrate, inquiet d'abord, puis furieux, ceignit son épée et se précipita chez son fils adoptif. Il fut désagréablement surpris de trouver là sa propre fille, qu'il ne cherchait pas.
--Que fais-tu ici?
--L'amour, papa.
--Nous aviserons plus tard à ce détail. J'ai à régler avec celui-ci, pour l'instant, des comptes d'un autre genre! Est-il vrai...
Mais Dieudonat l'interrompit sans déférence:
--Est-il vrai, ô Roi, que j'aie causé dans ce pays tant de maux et de désespoirs?
--Il s'agit bien de cela! Je ne te reproche rien de ce que j'ai consenti pour ton plaisir: je n'y ai marchandé ni les femmes de mon royaume, ni les hommes qui leur étaient trop proches. Laissons ces balivernes. J'ai soldé d'avance, et l'on me dit que tu refuses de payer à ton tour.
--La douleur des âmes meurtries, ô Roi, comment se paiera-t-elle?
--Avec de l'or, et tu vas m'en donner!
--Jamais plus ma volonté ne produira un gramme d'or.
--Pour un gramme, à ton aise, c'est une montagne qu'il m'en faut!
--J'ai fait serment de ne plus rien donner qui ne fût de moi-même.
--Fort bien pour les femmes, cela, mais ton Roi réclame autre chose.
--L'expiation de mes fautes? Je suis prêt à la subir.
--Pas de phrases, du métal! Regarde par la fenêtre et vois cette montagne aux cimes de granit: ordonne qu'elle soit changée en or!
--Et mes crimes, à ce prix, me seront pardonnés?
--Tout ce que tu as fait, tu pourras le refaire, et tant qu'il te plaira.
Le magicien cacha sa face dans ses mains:
--Dieu juste, qui voyez ce bas monde, vous m'avez appris chez mon père comment l'or désorganise un peuple, et vous m'enseignez à cette heure comment il déprave les âmes; ô Dieu, Conscience suprême qui tolérez ces choses, votre nom serait-il donc Indifférence?
--Es-tu prêt?
Les mains de Dieudonat glissèrent le long de son visage pâle, et il répondit:
--Je suis prêt.
--A l'œuvre donc! Ta vie me répond de ton obéissance. Tes vœux se réalisent: fais ton vœu!
--Le voici: que tu t'asseyes et te taises, mauvais père, mauvais pasteur, et que toute ta Cour vienne céans.
Dans la minute même, la rumeur d'un complot courut dans le palais. Les uns disaient: «Dieudonat s'est emparé du Roi et du sceptre, avec la Reine.» Les autres: «Le Roi a fait jeter Dieudonat en prison, avec la Reine.» Tous se précipitèrent pour congratuler le pouvoir, quel qu'il fût. Ils entrèrent en foule dans la salle d'onyx, et virent le monarque silencieusement assis; Dieudonat se tenait debout à sa droite; Aude souriait dans un coin. Leur attitude parut énigmatique; les gens n'y découvraient aucun indice qui leur permît de savoir quel maître ils devaient saluer. Dans le doute, ils se rangeaient contre les murs, et plus personne ne voulait se risquer le premier à des propos compromettants. Enfin, Dieudonat prit la parole:
--Hommes de ce pays! Lui, votre souverain, et moi, votre hôte, nous avons souhaité vos présences pour faire devant vous amende honorable des crimes dont nous fûmes les deux complices. Nous vous avons lésés ou insultés, par ma luxure et par sa tolérance; nous avons scandalisé les peuples en leur donnant de haut l'exemple d'une double ignominie. Éclairés maintenant sur notre forfaiture, égoïsme libidineux de moi, égoïsme cupide de lui, nous en faisons pénitence par un acte public, et nous vous demandons très humblement pardon.
Le Roi muet s'agitait sur son siège en grimaçant avec des rides torturées de colère; les courtisans, épouvantés par les effets du remords sur un masque royal, ne le surveillaient qu'à la dérobée et fuyaient son regard, par crainte que, dans la suite, il ne se souvînt d'avoir rencontré leurs prunelles.
Dieudonat poursuivit:
--J'ai vécu parmi vous pour y apprendre à vos dépens que l'amour est une médaille frappée de douleur au revers. A nos dépens, vous apprendrez que toute puissance est misérable, d'autant plus misérable qu'elle paraît plus grande: car celui-ci est un monarque par le hasard des destinées, mais si, par un hasard meilleur, il avait été simplement portefaix sur le port, il n'aurait pas démérité plus qu'un autre; sa malchance et la vôtre le firent naître sur un trône, et parce qu'il pouvait trop, il a fait plus de mal. J'en ai fait davantage encore, parce que je pouvais davantage: plus puissant qu'un roi, je fus aussi plus détestable, car j'ai désolé deux royaumes.
Ayant articulé ces phrases que chacun pouvait, à son gré, trouver profondes ou creuses, il abaissa ses yeux vers le monarque. Alors, on vit Gaïfer se démener sur son séant, ouvrir la bouche pour crier, secouer furieusement la tête, en signe de dénégation, et tirer son glaive; toujours assis, il brandissait en l'air cette lame invincible, au grand péril des mouches.
--Ne te fatigue pas de la sorte, dit le magicien. Ton fer n'est pas une preuve: il ne peut rien contre la Vérité. Puisqu'une faveur du sort te permet de l'ouïr une fois en ta vie, la vérité, sache l'entendre et rougis-en: tu vaudras davantage de savoir le peu que tu vaux!
Le Roi poussa des hurlements; les ducs et pairs n'osaient bouger.
--Tiens-toi tranquille, potentat! A genoux devant tes sujets! A genoux, comme moi, pour qu'ils nous pardonnent à tous deux. Quand tu me regarderas avec ces yeux troubles? A genoux! Tu t'étonnes d'obéir, parce que tu as l'habitude de commander, mauvaise habitude pour laquelle tu n'étais pas doué. Comprends-le et humilie-toi. Ainsi j'ordonne, et je te lègue, en partant, la tâche de réparer autant qu'il se pourra les désordres qui furent notre œuvre.
Agenouillés côte à côte, le Prince et le Roi se frappaient la poitrine, mais Gaïfer, en même temps, roulait des yeux exorbités par la fureur. Plusieurs courtisans jugèrent sage de s'éclipser; deux ministres, à voix basse, se confièrent que ce thaumaturge commettait la plus lourde faute en discréditant le pouvoir et ceux qui le représentent; un archevêque hochait la tête avec tristesse.
C'est alors que l'Archiduc fit irruption dans la salle, juste au moment où Dieudonat se relevait pour dire:
--Adieu, vous tous! Je vous laisse un roi moindre et meilleur. Quant à moi, je m'éloigne plus chargé de peines, ô mes frères, qu'aucun de vous, puisque j'emporte dans mon cœur toutes vos peines réunies.
Déjà il se dirigeait vers la porte, mais Galéas-le-Borgne, désireux de triompher sous les regards de la belle Aude, se précipita, l'épée nue, et barra le passage:
--Tu laisses à autrui le soin de réparer tes fautes et de payer tes crimes, et tu t'en vas, lâche! Mais, tu ne t'en iras pas, je m'en charge, et tu expieras!
--Au fourreau, cette épée, mon ami. J'expierai en effet, mais non comme tu penses, car nous ne pensons pas de même.
L'Archiduc voulut raidir son bras qui de lui-même remettait l'épée au fourreau, mais le bras mieux que l'Archiduc savait ce qu'il avait à faire, et rengaina. Tout au moins, le Sérénissime estima qu'il devait frapper le pommeau avec violence, pour témoigner devant tous de son énergie indomptable: il exécuta ce noble geste, puis redressant le torse, et coulant vers la princesse un regard de son œil unique, il commanda, d'un organe belliqueux:
--Fermez toutes les issues! Arrêtez-le!
Dieudonat répondit doucement:
--Nul ne m'arrêtera, mon ami, et on ne me fera ni rechercher, ni poursuivre, car je le défends, et toi-même seras content de me voir partir.
--Content de ne plus voir ton exécrable face, oui certes, et je ne serai pas le seul!
--Telle jeune fille pourtant en serait chagrinée, puisqu'elle a pris goût au visage que Dieu m'avait donné. Je te le donne à mon tour, afin qu'elle se plaise auprès de toi. Ainsi soit-il!
Aussitôt, les traits de Dieudonat furent ceux de Galéas et le donateur apparut sous les formes de l'Archiduc: borgne et roux, avec une peau couleur de purin, et des lèvres couleur de lilas, il gardait cependant, au fond de son œil gauche, une expression de tendresse et d'intelligence qui rendait supportable l'aspect de ses difformités; son âme idéalisait sa laideur, tandis que la beauté de l'autre restait agressive et mauvaise.
Dieudonat, qui surveillait le renouvellement de l'impérial gentilhomme, ne fut point satisfait de son œuvre; il avait espéré mieux de la métamorphose:
--Voilà donc cette prétendue joliesse pour laquelle des créatures ont dévasté leur vie! Il faut que nous professions pour nous-mêmes une singulière indulgence, car mon pauvre visage m'avait paru plus honorable, dans le temps où il était mien et où je le rencontrais dans les miroirs. J'étais aveugle alors et je ne suis plus que borgne: j'y gagne.